RAPPORT DE LA MORALE ET DE LA RELIGION
Ainsi, la morale indépendante, dont on pourrait étendre les applications sur tout le terrain de ‘la société, en ramenant la Révolution, non point à la révolte des instincts opprimés, mais à la conscience armée pour la défense de la justice, en devient la véritable philosophie. Son but n’est pas de détruire, mais d’édifier, dans l’égalité de tous les droits et la réciprocité de toutes les obligations, un nouvel individu, une nouvelle société, une nouvelle famille.
Suit-il de ce rôle, d’ailleurs, que la morale doive proscrire la religion, qu’elle la contredise, qu’elle la traite en ennemie? Nullement. Elle ne fait que déterminer son domaine, et si elle l’exclut de la société, en tant qu’élément des pouvoirs publics, elle ne l’exclut pas de l’âme humaine.
La religion correspond à un sentiment très-profond en nous, la soif de vivre d’une manière indéfinie ; elle prétend combler une lacune : l’insuffisance de notre existence bornée et restreinte par rapport à nos aspirations.
La philosophie, il est vrai, nous montre dans l’idéal une source d’activité et de perfectionnement, et elle nous enseigne cette résignation calme et haute qui nous permet d’accepter sans murmura les nécessités du sort. Le juste se contente de la
récompense intérieure, et, quelle que soit sa destinée dernière, le bien ne cessera jamais pour lui d’èlre le bien, et le devoir, le devoir. Toutefois, si sa raison surmonte et si sa conscience domine cet impérieux instinct qui le porte à s’élever au-dessus des lois de la nature par la persistance de son individualité, si même elles contiennent ses élans, elles ne suppriment pas ses retours, et pour les âmes ardentes par le sentiment intérieur, la résignation est. difficile. De là ces affirmations à priori d’une autre vie, contre lesquelles la science a droit de s’élever quand elles la contredisent, mais qui la laissent désarmée et silencieuse tant qu’elles s’attachent à un champ inexploré. Aussi longtemps dès lors que, pour la science, le problème de notre destinée dernière sera un problème non résolu, la spéculation restera libre.
En face du grand et mélancolique inconnu qui s’ouvre devant nous avec la mort, il n’est donc pas défendu à l’homme de conserver l’espérance, et même sur ce fragile fondement d'édifier un monde invisible, où sa soif inextinguible de vie, d’intelligence, de justice et de bonheur trouve une réalité inépuisable. Seulement, il ne doit pas se méprendre sur la nature tout individuelle de sa croyance, qui