DU FONDEMENT DE LA MORALE
gions immenses et profondes où la vie circule presque sans se particulariser, l’implacable nécessité qui enveloppe tous les êtres emporte, indifférente et sourde, leurs colères et leurs douleurs, et l’écho étouffé n’en n’arrive même pas jusqu’à nous.
L’homme finit par se bronzer en face de telles scènes. Le monde physique se déroule devant lui sans autre signification que l’ordre abstrait de ses rapports et la beauté de ses tableaux; il détourne encore une fois la tête; il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait.
La morale, en effet, ne réside ni dans les spéculations illusoires de la transcendance, ni dans l’ordre extérieur des phénomènes physiques : elle réside dans l’homine, et dans l’homme seul.
Que l’homme rentre donc en lui-même, qu’il se recueille, qu’il s’étudie, et, dans le silence et l’immobilité de la vie extérieure, une nouvelle scène d’activité s’ouvrira devant lui. Les mouvements qui l’agitent, les forces qui l’attirent, les raisons qui le déterminent deviennent autant d’objets d’analyse, obscurs d’abord et confus au milieu desquels la lumière se fait peu à peu, lui permettant d’en distinguer les caractères respectifs. Un premier fait général le frappe. Dans la longue série des phéno-
mènes visibles, il occupe une place tout à fait exceptionnelle et à part.
Tandis que tous les objets et tous les êtres forment au-dessous de lui une chaîne indéfinie, et se conditionnent mutuellement, lui seul occupe un sommet; il n’est point un passage, il est une tête. Avec lui commence une série de phénomènes nouveaux qui n’iront pas en se développant dans des espèces supérieures, mais qui, en s’arrêtant à lui, ouvriront devant ses efforts un champ sans limite de perfectibilité et de travail.
Seul dans la nature, l’homme est libre, et seul il a conscience de sa liberté. Or, la liberté consciente d’elle-même, telle est la source initiale d’une série de phénomènes qui prendront le nom de moraux et qui constitueront pour l’homme une sphère d’activité inconnue au reste de la nature.