LA MUI1AI.K INDÉPENDANTE
rang de sa classe. Il ne choisit pas sa famille, lesprit qui y règne, les opinions qui y prédominent ; le caractère particulier de ses parents, l’éducation qu’ils lui donnent, les mobiles extérieurs qu’ils lui présentent, la religion qu’ils lui imposent et dont il subit d’ordinaire les premières cérémonies bien avant l’âge de la réflexion et de la conscience.
Antérieurement à sa naissance, il y a des siècles à l’activité desquels il n'a pas contribué, et qui chacun pourtant dans la tradition ou dans la loi lui impose un héritage. 11 y a autour de lui tout un ensemble d’institutions qu’il n’a pas faites, et qui l’enlacent de leur filet serré depuis la naissance jusqu’à la mort; qui toutes lui apportent tantôt une série de mobiles, et tantôt une série d’obstacle, dont l’action est incessante et involontaire.
Et pourtant, parmi les chaînes si nombreuses et parfois si lourdes qui s’accumulent sur la personne humaine, nous apercevons un point qui y échappe, point d’abord vague et obscur, vacillant dans la lueur qu’il jette, mais qui ira en s’étendant et s’illuminant de plus en plus. C’est la liberté morale.
Si, en effet, on n’étudie pas seulement l’homme dans le côté extérieur de son existence, l’enchaînement apparent des forces sociales, ou leurs rapports
IÆ CONTRAT SOCIAL.
avec les éléments du monde physique ; si, au lieu de se livrer h une observation superficielle de l’histoire et de la vie, on s’applique à pénétrer l’être humain dans les profondeurs complexes de ses mobiles; si l’on cherche derrière les apparences sensibles les réalités» sous les résultats les causes, et, parmi les causes, si l’on distingue les spontanéités instinctives des intentions réfléchies et des volontés conscientes d’elles-mêmes, on se trouve en face d’une série de phénomènes particuliers, de luttes, d’hésitations, d’incertitudes, d’élans et de retours, d’irrégularités enfin, dans la vie individuelle comme dans la vie collective, dont la liberté morale en conflit avec les forces de la nature et les conventions de la société peut seule rendre compte.
La liberté morale, en effet, faculté caractéristique de notre race, fonde, dans l’ordre naturel, un ordre qui en diffère essentiellement par la nature de ses mobiles et de ses fins; elle oppose la justice à la force et donne à l’homme une loi de devoir et un idéal de bien inconnus à la nature. La liberté morale, principe d’activité, se développe par ses propres efforts; elle s’accroît par la solidarité des générations et accomplit lentement son œuvre dans l'histoire en dissolvant l’ordre de la nécessité et de la violence brutale