L A MORALE INDÉPENDANTE
unis par l’obéissance et l’amour et où règne la seule vraie liberté des enfants de Dieu.
La liberté pour le catholique est donc essentiellement un moyen donné en vue d’une fin , et elle n’est respectable que comme telle. Quand elle se détourne de cette fin, quand l’obéissance se transforme en révolte, la liberté, devenant un pouvoir de Satan, perd tout droit au respect; elle n’est plus qu’excès à réprimer et abus à détruire.
La liberté naturelle occupe dans la raison une place analogue à celle de la liberté métaphysique, elle exerce à peu près la même fonction, mais elle diffère de celle-ci par la nature de l’ordre auquel elle se rapporte.
L’ordre métaphysique, en effet, sépare l’homme du monde irrationnel en ouvrant devant lui la sphère de l’idéal réalisé, tandis que l’ordre naturel, au contraire, l’y ramène tout entier par l’unité des lois primitives.
Si la véritable liberté, pour le catholique, c’est l’obéissance à l’Église, la véritable liberté, pour le naturaliste, c’est l’obéissance aux instincts.
L’ordre naturel étant donné, l’instinct est sa révélation. L’instinct est inconscient dans les espèces
inférieures, et devient conscient chez l’homme, grâce à la réflexion qui s’y joint. Il est libre quand il se développe sans obstacle, et trouve dans les conditions extérieures sa satisfaction. La liberté est donc l’absence d’entraves, le moyen de réaliser l’ordre en satisfaisant l’instinct.
Or, comme l’ordre n’est point exclusif à l’homme, mais s’étend à l’ensemble de l’univers, de même la liberté, qui est la marque de sa réalisation, s’étend à tous les phénomènes visibles.
On dira donc que l’oiseau est libre dans l’espace ouvert où il peut exercer ses ailes sans autre loi que sa propre impulsion, et qu’il ne l’est pas dans la cage étroite où son essor se trouve arrêté par d’impitoyables barreaux. De même, le poisson est libre dans l’eau vive, il ne l’est pas dans le réservoir enclos. La plante, elle-même, est libre quand rien n’arrête le développement régulier de sa racine et de sa tige, et elle ne l’est plus quand, dans un but artificiel ou par le fait d’un accident involontaire, elle se trouve forcée de prendre line direction à laquelle elle ne tend pas. Et, si nous descendons plus bas encore dans les couches obscures de la géologie, nous pourrons dire que les pierres et les métaux sont libres quand, abandonnés aux lentes compositions du
temps, ils se combinent selon les attractions et In proximité de leurs molécules, et qu’ils ne le sont plus quand, extraits de leur demeure profonde, ils deviennent entre nos mains des instruments de luxe ou de bien-être.
Dans la théorie naturaliste, la liberté est donc, comme dans la théorie métaphysique, un moyen de la morale, elle ne la fonde pas, et si, dans le premier cas, la morale est donnée par la raison universelle et divine, dans le second, elle est donnée par l’ensemble des lois qui régissent la matière et plus spécialement les êtres vivants.
Dans l’ordre de la nature, en effet, chaque espèce poursuit la réalisation d’un type qui, ébauché dans la plante et l’animal, va en s’élevant et se complétant jusqu’à l’homme. Ce type dans chaque espèce doit servir de modèle aux individus, et la morale consiste dans sa plus parfaite réalisation. Le développement de l'individu en vue du type, peut avorter ou réussir; il peut être normal ou anormal, régulier ou troublé. L’individu est sujet à des déviations de sentiments et d’instincts, à des perturbations de l’être appelées vices, maladies, infirmités. Mais il possède en même temps pour les combattre le sentiment intérieur de l’équilibre de la santé, du bien. Ce senli-
ment s’appelle sens moral. C’est un instinct qui l’avertit quand il va tomber dans quelque faute, qui le punit par le malaise et la tristesse quand il succombe, qui le récompense par le bien-être et la joie quand il résiste. C’est un attrait aussi et un mobile, mais le plus noble de tous, car il a pour objet non quelques satisfactions exclusives et passagères, mais l’harmonie de toutes les satisfactions, le maintien de l’ordre et la conservation de l’être.
Au milieu de l’obscurité et du trouble de la vie, l’homme est donc incessamment attiré par des forces diverses. Les unes partent des régions inférieures et grossières de ses instincts et de ses appétits ; les autres viennent d’affections, de sentiments naturels, mais excessifs; les autres enfin du sens moral, seul harmonieux et juste. Or, selon la noblesse de sa nature, il s’élèvera en cédant à celles-ci, ou il s’abaissera graduellement en obéissant aux autres.
La morale, fondée sur ces principes, n’est donc pas plus que la liberté exclusive à l’homme, elle s’étend à tous les êtres vivants et dépend de leur conformation respective. Seulement chez l’homme, les organes s’étant perfectionnés et les facultés ayant pris une extension plus grande, la morale présentera des ca-
ractêres plus complets et plus élevés, et c’est là qu’on doit en faire l’étude,
L’animal étant purement instinctif, la morale restera chez lui à l’état instinctif et rudimentaire : ce sera l’instinct de conservation. Mais l’homme étant réfléchi et raisonné, la morale chez lui deviendra consciente ; elle se rattachera à une vue d’ensemble et pourra former une science.
L’animal est solitaire; il ne connaît ni les affections suivies ni les liens constants ; sa morale ne se rapportera donc qu’à lui 6eul, L’homme, au contraire, est sociable -, il vit en famille et eu association. Sa morale s’étendra donc de l’individu au groupe et présentera une catégorie tout à fait spéciale de lois, de préceptes et d’obligations. Celte nouvelle catégorie prendra le nom d’ordre collectif.
L’ordre collectif est une sorte de dédoublement de l’ordre individuel ; il a la même origine ; il est soumis à des lois aussi fixes, aussi constantes, aussi certaines. Etant donnés des individus en groupe, les rapports qui doivent les unir sont déterminés par la nature des choses d’une façon aussi précise que les éléments matériels d’un être physique, et la morale consiste à établir ces rapports dans leur vérité naturelle et à en formuler la loi, La morale collective est
la continuation de la morale individuelle; toutes deux ont la même origine, et s’édifient l’une sur l’autre.
Le développement de l’individu est inséparable de celui du milieu, car c’est du milieu qu’il tire son alimentation incessante. Les privations, les douleurs, les discordes, les tyrannies inhérentes à un mauvais milieu, entravent le développement de l’individu et le jettent dans des déviations involontaires et dans des fautes inévitables, tandis que, au contraire, le bien-être, la justice, la régularité d’un milieu normal, non-seulement favorisent son extension, maisl’appuient et la maintiennent.
Or, de cette correspondance entre la moralité de l’individu et la moralité du milieu fondée sur les lois de la vie, naîtront nécessairement toutes les libertés individuelles et toutes les libertés collectives, c’est-àdire la satisfaction des besoins, des appétits, des désirs, le développement des facultés, l’application des aptitudes. El ces libertés, loin de se manifester comme elles le font souvent aujourd’hui d’une façon égoïste et exclusive, équilibrées dans un milieu qui les embrasse toutes en les utilisant, contribueront au bien de la généralité comme à celui de l’individu ; elles s’étendront simultanément en réagissant l’une sur l’autre
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et augmenteront les forces et l’activité sociales dans une proportion sans mesure.
Telle est la donnée naturaliste qu’on peut considérer comme suivant parallèlement la donnée métaphysique, dans ses conséquences morales. Ni dans l’une ni dans l’autre de ces théories, en effet, la morale n’est, à proprement parler, la science de l’homme fondée dans l’indépendance, et l’autonomie de l’individu. Dans les deux cas, c’est une science qui dépasse l’individu et qui s’impose à lui du dehors, soit qu’elle le rattache à l’ordre spéculatif conçu à priori par la raison abstraite, soit qu’elle le ramène à l’ordre physique reconnu dans les phénomènes de la nature. Ainsi, elle représente, d’une part, une section de la , transcendance applicable exclusivement aux êtres rationnels; de l’autre, une section de la physique applicable exclusivement aux êtres vivants. Et la liberté qui en dérive se résume, dans le premier cas, en une soumission volontaire aux ordres de Dieu exprimés par l’Église; dans le second, en une hygiène qui s’étend des organes aux facultés et dont les préceptes et les lois sont déterminés pour chaque espèce par sa conformation organique.
La liberté métaphysique et la liberté naturelle, n’étant l’une et Tautre que le moyen de se conformer à un ordre supérieur à l’individualité, ne peuvent constituer l’individualité elle-même, en tant qu’autonome et responsable.
En effet, prenons l’hypothèse métaphysique. Tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu. La liberté humaine dérive de la liberté jüvine; elle se résume dans l’assentiment de la créature au gouvernement du Créateur, et, à cet assentiment même, la grâce ne reste point étrangère. Non-seulement c’est Dieu qui nous donne le pardon, mais c’est lui qui incline nos cœurs à l’humilité et qui les dispose à la repentance; il prépare le terrain, il laisse tomber la semence et il la fait fructifier. Quelle part nous reste donc dans la croissance? Plus on approfondit le dogme et la vie mystique dans leurs détours obscurs,
plus il est impossible de saisir le point où la liberté divine finit, et où la liberté humaine commence.
Et pourtant, par un bizarre retour, l’homme, qu’on a représenté comme si faible et si impuissant pour accomplir le bien, devient tout à coup, quand il s’agit du mal, un abîme de souillures. Écoutons les objurgations de la théologie catholique, et frémissons d’horreur devant les iniquités du plus juste. Tous les châtiments et toutes les colères ne sauraient dans le temps suffire à racheter ses crimes, et il ne faudrait pas moins pour les expier qu’une éternité de supplices, si une intervention suprême ne venait en conjurer les fatales conséquences.
Il a été nécessaire qu’un Dieu mourût sur la croix pour nous sauver de la damnation éternelle, et ce sont ses mérites, appliqués à notre justification, qui seuls peuvent nous ouvrir la voie du salut.
Mais du moins dans cette profondeur d’iniquités où plonge la nature humaine, le principe du mal estil en elle tout entier ? Si nous n’avons pas le mérite de nos bonnes actions, avons-nous la responsabilité pleine et entière de nos fautes? Si la récompense est une grâce, la punition est-elle une justice? Nullement. Satan est le principe du mal comme Dieu est le principe du bien. Le péché est antérieur à nous.
LIBERTÉ MÉTAPHYSIQUB ET LIBERTÉ NATURELLE, ll'ô
Bien avant la création de l’homme et de la terre, la révolte a commencé dans le ciel parmi les Anges, et de cette région supérieure elle s’impose à l’ignornce de notre premier Père. C’est l'influence de Satan qui détermine la chute et qui fait déchoir en Adam toute sa descendance. Après la chute même, cette influence persiste et l’œuvre de ténèbres continue dans les générations qui se succèdent. Elle nous poursuit du berceau à la tombe, s’acharnant à stériliser dans nos âmes la semence divine.
Ainsi, l’homme n’est l’origine ni du mal ni du bien, et, entre les deux pouvoirs qui se disputent sa possession, sa personnalité disparaît tout entière. On cherche vainement son activité propre, sa force, sa virtualité, dans cette terrible lutte, on ne rencontre que son impuissance. Son âme battue par les plus douloureuses contradictions est le théâtre passif où les deux grands ennemis jouent sa destinée éternelle. Un seul refuge lui reste, c’est la prière, une seule initiative lui est permise, c’est le volontaire anéantissement. Il abdique devant Dieu son être, sa vie ; il abdique son intelligence, ses affections, sa spontanéité, son vouloir, toute sa personne enfin, il demande à son créateur de le prendre comme l’enfant au berceau et de le porter dans ses bras au repos éternel.
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Telle est sa seule espérance devant cette double éternité ouverte devant lui et où S3 place est marquée, par des décrets immuables, caria prédestination est inhérente à un dogme qui admet l’universalité de la prévision divine. Vainement l’Église s’efforce d’en repousser les conséquences ; vainement, à l’aide d’une de ces argumentations captieuses, dont la subtilité ne saurait sauver l’illogisme, elle s’efforce de rétablir la responsabilité humaine, que ses prémisses ont détruite, l’édifice de ses raisonnements illusoires ne peut résister à l'analyse, et l’ensemble de son œuvre spéculative et pratique n’est que l’asservissement systématisé de la pensée et de la conscience humaines.
En nous mettant au point de vue du naturalisme, nous trouverons que cet asservissement delà pensée et de la consience n’est pas moins complet qu’au point de vue métaphysique.
Dans celte dernière donnée, en effet, la source des déterminations humaines est exclusivement ramenée aux attraits de notre nature.
Ces attraits sont de diverses sortes. Les uns, directement égoïstes, se rapportent aux satisfactions immédiates de la nature physique ; les autres, affectifs, ont pour objet des jouissances de famille, d’amitié, de sociabilité; les autres enfin se ramènent à l’ordre
général qui nous enserre, à la justice. Or, selon que nous céderons aux uns de préférence aux autres, selon que nous serons plus affectueux qu’égoïstes et plus justes qu’affectueux, nous nous élèverons successivement dans l’échelle de la moralité. Toutefois, si, derrière cette liberté apparente, nous cherchons .l’origine de notre choix, nou3 trouverons qu’il se rattache toujours à l’attrait lui-même, à la prépondérance que certains d’entre eux exercent sur certains autres. Et cette prépondérance, nous ne l’avons pas créée, nous n’en sommes pas responsables ; elle relève exclusivement des éléments physiques et de leurs combinaisons organiques, déterminées par les lois générales de la nature. C’est un ordre de faits qui embrasse l’individualité humaine en la dominant, et sur lequel elle n’a pas plus d’action que sur les essences absolues.
Qu’on retourne ou qu’on ne retourne pas è l’origine de cet ordre, le seul fait de son existence n’en n’implique pas moins la fatalité de ses développements, et au milieu du déterminisme absolu de nos attraits ou de nos mobiles, la véritable liberté humaine, la liberté créatrice de l’individu, créatrice du bien, ne saurait trouver place. On pourra sans doute encore reconnaître des degrés de moralité, comme on reconnaît des
degrés de force et de beauté dans les êtres. Mais la responsabilité, le mérite ou le démérite, en serontabsents.
Chez tel individu, les attraits élevés sont en prédominance, et nous le verrons depuis la première enfance accomplir presque en chaque chose, ce qui est le mieux. Chez tel autre, au contraire, les attraits élevés sont faibles, et les passions inférieures sont prédominantes ; il obéira à ces dernières passions. Chez celui-ci encore, il y a mélange, il y a conflit d’attraits, et il obéira tantôt aux uns, tantôt aux autres, suivant que les uns et les autres seront successivement plus forts ou plus faibles.
En envisageant ces trois individus en euxmêmes, on pourra dire que l’un est bon, le second mauvais, et le troisième médiocre ; mais on ne pourra pas plus leur imputer la responsabilité de leur plus ou moins de vertu, que celle de la conformation qu’ils auront reçue à la naissance, et le dernier des criminels pourra toujours invoquer la toute-puissance de ses attraits contre l’arrêt du juge. C’est en réalité le rétablissement sous une forme nouvelle du fatum des anciens. Le destin n’est plus ce fantôme gigantesque et aveugle qui pesait autrefois, non-seulement sur les hommes, mais sur les dieux de la Fable. Le destin, ce sont les fibres invisibles, les réactions
LIBERTÉ MÉTÀPHTSIQUB ET LIBERTÉ NATURELLE, kl
obscures, les combinaisons inaperçues qui s’opèrent au plus profond de notre organisme. C’est tout un déterminisme secret dont les combinaisons et l’enchainement nous échappent, mais qui n'en n’agit pas moins sur notre volonté d’une façon aussi sûre, aussi décisive que le déterminisme des phénomènes extérieurs. Dans ce vaste cadre de la nature, l'homme occupe sa place comme le grain de sable inerte, comme la plante ou la pierre; il n’y a entre-eux qu’une différence de mesure, et la question du droit et du devoir, du juste et de l’injuste, sont de purs fantômes créés par l’illusion que nous nous faisons à nous- mêmes de notre propre liberté.
La métaphysique catholique et le naturalisme qu’on peut considérer comme une autre sorte de métaphysique, absorbent également la liberté individuelle, l'un dans l’ordre des essences, l’autre dans l’ordre des lois positives, et font de la morale une fraction de cet ordre.
Toutefois, il y a entre ces deux données celte
différence que la première suppose un bien moral, différent du bien physique, quoiqu’elle en place la source au-dessus de nos vouloirs et de nos responsabilités, tandis que la seconde ne reconnaît qu’une seule sorte de bien dont les différences se rapportent