‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objet (volume 2)Chapitre 7 sur 73 · US LA MOBALE INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

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à la mesure et à l’équilibre des éléments primitifs.

Pour le métaphysicien le monde moral existe, et une fois son principe admis, il peutinvoquer l’autorité de la volonté divine en faveur de la justice.

Pour le naturaliste, il n’est pas de mon ie moral, il n’est qu’un ordre unique, et nous ne voyons pas ce qu’il pourrait invoquer contre celui qui préférerait sciemment son instinct personnel au développement de cet ordre.

LA LIBERTÉ MÉTAPHYSIQUE ET LA LIBERTÉ MORALE NE CONSACRENT PAS LE LIBERALISME DANS LES FAITS.

La liberté étant considérée comme un moyen donné en vue d’une fin, n’est respectable que si elle se conforme à celle fin. Aussitôt qu’elle s’en éloigne, aussitôt que la volonté corrompue devient un élément de trouble et de désordre, la liberté se renie ellemême, elle devient l’ennemi commun, et perd tout droit au respect. Il est juste alors de la limiter, il est logique de la contraindre.

La double donnée que nous avons déterminée dans nos derniers chapitres ne contient, en effet, dans la morale aucune garantie pour les libertés individuelles ou collectives ; bien plus, elle contient la condamnation même de ces libertés.

En effet, la morale relevant d’un ordre, soit idéal, soit positif, supérieur à l’individualité humaine, l’individualité est assujettie à cet ordre comme la

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partie au tout, elle ne possède aucune véritable autonomie. L’homme moral n’exerce point une royauté, il remplit une fonction à laquelle son droit se rapporte et en dehors de laquelle il n’est point pour lui de droit.

Le catholicisme, qui ne recule devant aucune des conséquences de son point de départ, l’a bien compris ainsi. Jamais ses véritables chefs ne se sont abandonnés à l’illusion de certains de ses adhérents plus généreux et plus sincères que véritablement logiques; jamais ils n’ont admis un prétendu droit laïque en dehors du droit religieux. Quoi ! Dieu lui— môme, c’est-à-dire la perfection réalisée, a révélé la loi morale, la vérité absolue en dehors de laquelle il n’y a ni bien dans le temps, ni salut dans l’éternité; il a créé une institution qui reproduit sur la (erre l’ordre du ciel, et vous pourrez admettre qu’un droit s’élève en face du sien, qu’une société s’organise en contradiction avec la sienne? En bonne logique, est-ce possible? Sans doute on se soumettra à la force. Partout où l’esprit du mal a triomphé, on pourra reconnaître la société laïque comme un fait; on pourra traiter avec les pouvoirs qu’elle constitue comme avec des brigands qui se sont emparés par force du sol natal ; on s’inclinera devant la force ma-

jeure comme devant une punition ou une épreuve. Mais on ne la reconnaîtra jamais comme un droit, et le non possumus de Pie IX est le principe même du catholicisme.

Au milieu du désordre intellectuel que nous présente notre siècle; au milieu de la confusion des théories, de la lâcheté des transactions, de l’incertitude et de l’impuissance, il y a, après tout, quelque grandeur dans celte vieille Rome qui se dresse majestueuse au milieu de ses propres ruines pour protester contre le monde moderne qui l’envahit de toutes parts. Les détails de la religion n’ont pas résisté au temps, et la transaction s’est introduite et généralisée dans la pratique des fidèles, mais il est un coin de terre où le moyen âge se transmet intact , où l’immuable se réalise, et la ville éternelle justifie son nom. Dans les syllabus de Pie IX nous retrouvons tous les accents de Grégoire VII , et ce sera sa gloire d’avoir tenu haut jusqu’au bout le drapeau de ses prédécesseurs. Que l’Église meure, c’est juste, et c’est inévitable. Mais il est préférable de mourir tout entier, et de résister jusque dans la mort, que de se renier soi-même, de se démembrer lentement pour continuer à vivre.

Le naturalisme jusqu’à ce jour est resté à l’état

purement spéculatif. Nous n’avons pas vu cette philosophie transportée au pouvoir et incarnée dans une institution, de sorte que nous ne pouvons demander aux faits la justification de notre théorie, mais les conséquences que nous avons indiquées ressortent toutefois rigoureusement du principe même de la philosophie naturelle.

D’après ce principe, l’ordre de la nature est universel comme l’ordre divin, il comprend la morale, c’est-à-dire le bien pour les individus, comme pour les genres et les espèces, et il l’enseigne au moyen d’un attrait propre à chaque être, et qu’on appelle l’instinct.

L’instinctest donc la révélation immédiate et primitive de la nature. La science n’a pas pour objet de modifier l’instinct, mais d’en rendre compte. Elle nous montre les rapports des attraits naturels aux fonctions organiques; elle nous montre l’ordre corrélatif des organes et leur raison dans l’être. Elle nous montre ensuite la liaison des êtres dans la famille, dans le genre et dans l’espèce, puis, la hiérarchie de ces familles, de ces genres et de ces espèces dans l'ensemble de la nature. Nous admirons alors cet ordre de l’univers dans lequel chacun de nous trouve sa juste place, et tout notre devoir

consiste à nous y conformer. Cet ordre, en effet, représente pour nous l’arche sainte du monde, la vérité absolue. L’organisme individuel le reflète, et dans les sociétés que les hommes constitueront entre eux, ils doivent le reproduire.

Les lois naturelles de l’organisme s’étendent à la société comme aux êtres, et toutes dérivent de ce plan universel de la nature qui comprend les groupes comme les individus. Or, une fois que la société sera construite sur ce plan primitif et antérieur à tout, le seul objet de la liberté individuelle sera de faire de chaque homme un rouage volontaire de cette admirable mécanique.

Dans cette théorie comme dans la théorie catholique, la liberté est donc un moyen donné en vue d’une fin, et si elle ne remplit pas cette fin, si elle s’en détourne, elle perd tout droit au respect. Au nom de quoi, en effet, l’individu pourrait-il protester contre la contrainte? L’individu n’existe point en lui-même; il n’est qu’un anneau dans la chaîne des êtres, il n’est qu’un terme dans une série. La loi morale n’a point à tenir compte des individualités en elles-mêmes, mais seulement par rapport à leurs fonctions et à l’importance de leur rôle. Il importe peu que l’une disparaisse si son anéantissement doit

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contribuer à accroître l’autre. La vie, le progrès ne résident pas en tel ou tel point particulier, ils résident dans l’ensemble, et la façon dont se comporte la nature nous donne un parfait modèle pour la société. Regardons autour de nous sur la terre, dans les airs, et admirons la foule des êtres qui tombent sans cesse moissonnés par les nécessités de l’ensemble. Il y a là des espèces entières destinées à la nourriture d’nutres espèces, comme si le seul objet de la vie était seulement de contribuer à la vie, et la fécondité môme de la nature est fondée sur le carnage et la destruction. Telle est la loi. Or cette loi nous ne l’avons point faite, mais nous devons l’accepter silencieusement de la puissance universelle indifférente à nos rêves de justice et de pitié. L’homme sans doute est élevé d’un échelon audessus des espèces animales, mais il relève de la même force, il est régi par les mêmes lois, et dans l’humanité comme dans le reste de la nature l’ordre va à son but par les mêmes moyens. S’il lient plus de compte de l’individualité humaine que de celle des animaux ou des plantes, c’est qu’elle a plus d’importance et d’utilité; mais du moment que cette individualité, au lieu d’un aide, devient un obstacle, du moment qu’elle nuit à l’harmonie de l'ensemble

au lieu d’y contribuer, elle doit disparaître comme le brin d’herbe du pré, comme le moucheron ou l’abeille, et le destin renverra ses débris à la grande mère nature qui se charge de faire tout fructifier.

Telle est la conséquence nécessaire de toute doctrine qui ne puise pas exclusivement dans l’homme la loi de l’humanité. En l’assujettissant à un ordre qui le dépasse, on fait de lui un esclave au lieu d’un roi, et sa liberté disparaît dans cet ordre avec sa t personnalité même.

En admettant donc que le naturalisme passât comme le catholicisme de l’état de théorie à l’état d’institution, il deviendrait logiquement tout aussi despotique, parce que, pas plus dans cette théorie que dans l’autre, le respect de l’individu n’est considéré comme la base de la moralité et du droit.

La liberté, en effet, n’ayant en elle-même ni sa

cause, ni sa fin, l’individualité ne possédant aucun principe propre, la responsabilité disparaît avec le droit; le devoir seul reste, et la morale est ramenée, pour le catholique, à un code de commandements et d’obéissance imposé par une autorité supérieure à l’homme et dont il dérive; pour le naturaliste, à une collection de forces et d’intérêts ralliée à un ensemble de lois supérieures à l’humanité et qui la gouvernent.

LA LIBERTÉ MORALE

La liberté, comme nous l’entendons, n’est ni la liberté du catholique, ni celle du naturaliste.

La liberté morale n’est point un moyen donné en vue d’une fin, c’est une cause active qui contient en elle-même sa propre fin. Elle ne se rapporte point à un ordre antérieur et ultérieur à l’homme, qu’on appelle : la ^olonté de Dieu ou la loi universelle du monde; mais elle constitue elle-même l’ordre humain, indépendamment de la métaphysique et du naturalisme, et à un autre point de vue.

L’homme moral n’est point libre parce qu’il est entré dans le cadre divin de la sagesse éternelle, parce qu’il peut s’unir à Dieu en se soumettant à l’Église; il n’est pas libre parce qu’il peut manger quand il a faim, boire quand il a soif, se réchauffer ou se rafraîchir, exercer ses membres ou les reposer selon le besoin du moment. Il est libre parce qu’en-

clavé dans un système de forces et de lois qu’on appelle la nature, il entrevoit un but que la nature ne lui donne pas, il pose lui-même ce but et il le réalise.

L’homme est libre parce qu’il est la cause créatrice et l’agent responsable d’une fin qui lui est propre, et qu’il fait servir à cette fin les éléments mêmes de la nature. Tandis que la plante et l’animal travaillent sur un plan qu’ils n’ont pas tracé et en vertu d’une force involontaire, lui, cause, fin, et agent de sa propre fin, tire son plan laborieusement de luimême, et le remplit par son propre effort. Au milieu du déterminisme de la nature, de cet ordre nécessaire en vertu duquel les phénomènes sensibles s’enchaînent et se conditionnent mutuellement, l’homme commence un ordre nouveau, l’ordre des libertés individuelles et responsables. Dans sa personne, la série des causes libres s’élève au milieu de la série des conditions dépendantes, comme un nouveau système de rapports, comme un monde enté sur un autre monde, et, malgré la permanence delours relations, ces deux mondes se développeront dans l’indépendance de leur principe.

La personne humaine, la personne libre et responsable, la personne respectable et obligée au res -

LA LIBERTÉ MORALE

pect , tel est le fondement de la morale pris tout entier dans la réalité. En se saisissant lui-même en tant que cause, en se reconnaissant comme tel, l’homme revêt dans la nature une dignité et une grandeur uniques, il ne peut plus servir de moyen.

La liberté morale constitue donc l’inviolabilité de la personne humaine ; elle constitue le droit individuel, droit que la nature ignore, elle qui va à ses fins par le sacrifice permanent des individualités à l’ensemble.

Or, le.droit implique le devoir comme une autre face de la liberté; le droit, en effet, étant inviolable de sa nature, implique l’obligation du respect de celte inviolabilité. 11 n’y a donc pas plus de droit sans devoir que de devoir sans droit, et si nous posons l’antériorité de l’un par rapport à l’autre, c’est au point de vue de la raison pure, non pas au point de vue du fait.

Les métaphysiciens, en effet, qui prétendent fonder la morale sur le devoir antérieur, au droit, supposent toujours un droit antérieur au devoir, celui d’un Dieu créateur qui a donné à l’homme l'existence, et qui est l’objet de son adoration. Ainsi, le droit divin est toujours antérieur au devoir humain; il le précède, non-seulement dans la raison, mais dans le

temps et dans l’être, et cette situation crée un rapport particulier d’inégalité, un rapport de supérieur à inférieur, qui, transporté dans les sociétés humaines, les fonde sur une hiérarchie d’autorité.

Pour nous, le droit et le devoir étant confondus dans le même être, l’antériorité de l’un par rapport à l’autre est purement logique. Le droit est l’objet nécessaire de l’obligation, et l’obligation est la condition nécessaire du droit.

Le droit sans l’obligation ne serait que l’orgueil et la violence du maître ; l’obligation sans le droit ne serait que rabaissement et la servilité de l’esclave, c’est-à-dire que le droit ne serait plus le droit, et que l’obligation ne serait plus l’obligation.

Tous deux sont donc inséparables, inhérents à la liberté morale, et le droit précède si peu le devoir, que c’est la présence du devoir qui signale l’avénenement du droit, le passage de la vie instinctive à la vie morale.

L’élément constitutif de l’individualité animale, en effet, c’est la force brutale concentrée dans un moi égoïste, c’est le sentiment de conservation. Cette force devient morale en devenant libre, c’est-à-dire

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responsable et obligée. Le droitse révèle donc à nous par le devoir.

Or cette affirmation primitive, souveraine, qui ne dérive pas d’une opinion ou d’un intérêt particulier, mais qui est donnée par la conscience, ne saurait avoir seulement notre droit pour objet, elle a le droit d’autrui au même titre que le nôtre. L’identité de conscience et de raison est le fondement de l’égalité morale entre tous les hommes, et étend le droit et le devoir de l’individu à la société.

La morale n’est donc pas une condition du droit, comme on l’a parfois prétendu, car le droit est antérieur à la société, mais elle en est une conséquence, ce qui est très-différent. Le droit et le devoir relevant de l’individu sont absolus et inconditionnels de leur nature; ils enveloppent les hommes parce qu’ils enveloppent l’homme ; ils ne font pas d’acception et nous obligent à reconnaître la grandeur morale et la liberté, même chez ceux qui nous les refusent.

Nous sommes également tenus au respect envers ce qui est également respectable, cette formule est d’une application universelle.

Or, le droit reconnu, le devoir accompli enfantent la justice, qui se trouve ainsi comprise dans la liberté. La justice est la fin de la liberté, mais une fin qui

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sort du principe même, et que la raison élève à l’idéal par la perfection.

Le droit le devoir et la justice idéale sont donc des faces diverses de la liberté, et ils ne constituent pas seulement la personne humaine dans une dignité et une grandeur uniques, mais ils constituent l’égalité de toutes les personnes humaines, parce qu’ils sont identiques en chacune d’elles. La vie collective ne sera donc qu’une extension de la vie individuelle; elle aura la même base et la même raisont

Ainsi, tandis que la liberté, considérée comme moyen, n’est respectable que conditionnellement et si elle réalise sa fin, la liberté, considérée comme cause, est respectable en elle-même. Le seul droit de contrainte de la société est un droit de défense, et ce qu’elle défend encore en contraignant la liberté, c’est la liberté même. La liberté, en effet, n’étant pas la réalisation de l’ordre, mais l’ordre étant le respect de la liberté, il se trouve que la liberté est cause et fin d’elle-même, et agent de sa propre fin.

Tout part donc de la personne humaine, c’est-à. dire de la personne libre, et tout retourne à elle, et la société n’a pas d’autre objet que de la reconnaître, de la garantir et de la développer.

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