PROGRÈS DK LA MORALE DANS L’HISTOIRE
Aucune vertu, nous dit Aristote, ne naît en nous naturellement, car les lois de la nature ne sont pas modifiables, et une pierre abandonnée à elle-même tombera toujours à terre et n’ira pas rejoindre les nuages. La vertu, au contraire, est le résultat de la volonté et de l’habitude dont le principe est exclusivement en nous. Il ne suffit point, en effet, à un acte pour être vertueux d’être bon en lui-même, il faut encore qu’il le soit dans notre volonté, c’est-à-dire qu’il soit accompli d’une certaine façon. Il faut d’abord que l’homme sache qu’il fait le bien ; il faut ensuite qu’il le veuille par un choix réfléchi et en vertu d’un mobile qui réside dans le bien lui-même, il faut enfin « qu’il agisse avec une résolution ferme et inébranlable de ne jamais faire autrement (p. 79) (1). »
La vertu ne vient donc point du dehors et ne peut être contrainte ; c’est la seule chose qui soit complètement en notre possession et qui nous constitue un bonheur à l’abri de tous les orages et de toutes les vicissitudes (t. II, p. 3 et Æ). Or, ce bonheur nous l’appelons le souverain bien, non-seulement parce
(t) On voit que le principe de Kant est déjà tout entier dans Aristote, quoique d'une manière un peu obscure»
qu’il est au-dessus des autres, mais parce qu’il les comprend comme des auxiliaires ou des instruments. C’est pourquoi nous ne donnerons jamais le nom d’heureux à « un cheval, à un bœuf, ni à aucun autre animal quel qu’il soit, car aucun d’eux n'est capable de la noble activité que nous assignons à l’homme (t. I, p. 43) (1). »
Passant ensuite de la volonté à la partie inslinctive et sentimentale de notre nature, Aristote nous montre, dans un long traité, que les passions ne sont pas proscrites, mais tempérées par la sagesse, et élevées à un but qu’elles n’atteindraient pas d’ellesmêmes.
Nous ne le suivrons pas dans ce traité, où il sépare d’une façon si sagace les vertus intellectuelles des vertus morales et les ramène toutes à un juste milieu, entre deux extrêmes dont on peut sans doute critiquer l’ordonnance. Mais nous insisterons sur cette conception éternellement vraie de la transformation des sentiments et des instincts sous l’idée morale.
Il y a trois sortes d’amitiés, nous dit Aristote. La
(1) Morale d’Aristote , traduction de Barthélemy Suint- Hilaire, p. CG.