‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 14 sur 42 · PROGRÈS DR LA MORALE DANS L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DR LA MORALE DANS L’HISTOIRE

première est fondée sur l’intérêt, la seconde sur le plaisir, et la troisième sur la vertu.

La première a lieu ordinairement entre vieillards qui poursuivent un but commun d’ambition. La seconde a lieu entre jeunes gens qui cherchent les distractions du dehors, le plaisir des yeux et la satisfaction des passions. Dans ces deux cas, ceux qui s’aiment ne s’aiment pas pour eux-mêmes, mais à cause du bien qu’ils peuvent tirer l’un de l’autre. Cette amitié naît donc des circonstances, elle est mobile et passagère comme elles. Mais il est une autre amitié vraiment parfaite et la seule parfaite, c’est celle des hommes vertueux et qui se ressemblent par la vertu. Celle-là dure autant que la vertu ellemême dont le propre est d’être durable, et elle réunit en même temps tous les avantages secondaires des amitiés moins nobles, si bien qu’elle leur sert de modèle, et que celles-ci ne sont encore appelées amitiés qu’en raison de celte ressemblance.

Nous n’avons point la prétention d’exposer en quelques lignes la morale d’Aristote. Nous avons

(1) Morale d’Aristote, traduction de Barthélemy Saint- Hilaire, p. 66.

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l ‘ih LA MORALE INDÉPENDANTE.

voulu seulement montrer, en en rappelant les pensées fondamentales, que les vérités qui se rattachent à l’ftme humaine ne vieillissent pas plus que les axiomes. Nul n’a mieux qu’ Aristote parlé de la grandeur de l’homme et de la dignité que confère le gouvernement de soi ; nul n'a proclamé l’obligation d’une façon plus absolue, et n’a montré la morale* nonseulement comme le principe du respect de l’individu, mais comme le lien et la garantie des sociétés elles-mêmes.

Aussi sa conception reste à une hauteur de vue presque toujours égale, et elle est puisée à une source virile et saine qui, à travers les siècles qui noüs séparent, nous fait reconnaître en lui notre premier maître.

Et pourtant, à côté de ces vérités si éclatantes et qui sont arrivées intactes jusqU’é nous, nous trouvons des erreurs grossières et qui, dans les mômes pages, nous confondent d’étonnement.

La critique de l’esprit n’avait point été faite au temps d’Aristote, les éléments mêmes n’en n’étaient point entièrement dégagés, et il est une vérité première, presque banale aujourd’hui et qui est restée tout à fait étrangère à son époque, à savoir : l’égalité dans la liberté morale.

PROGRÈS DB Là MORALE DAMS L’HISTOIRE. 135

Cette égalité fondée entre les hommes par l’identité de conscience et de raison, ristote ne l’a pas même entrevue. Les hommes sont partagés pour lui en classes distinctes et absolument séparées.

Il y a des maîtres et des esclaves, et l’esclave est la ehose du maître, son objet, son instrument. Il est le bœuf qui trace le sillon, ou la navette qui tisse la toile. Le maître ne doit rien à l’esclave en tant qu’il est un homme, ni la justice, ni la pitié, il lui doit seulement quelque Ghose comme à son bien propre. S’il le traite avec douceur, ce n’est pas par respect pour lui, esclave, mais par ce respect pour soi que tout être noble étend aux objets de sa possession. L’esclave n’a aucun droit; il n’est point une personne morale.

Et, chose étrange, l’origine de cette doctrine si absolue n’est même pas, comme elle le serait aujourd’hui, dans une distinction physiologique entre les races qui lui donne du moins un fondement dans la nature physique; elle est dans un fait accidentel de la vie humaine; elle est dans la guerre.

Le droit du maître, aux yeux d’Aristote, c’est l’épée de Brennus faisant pencher la balance au détriment du vaincu.

L’homme, ayant besoin de serviteurs, va ê la

chasse de l’homme sur le champ de bataille. Il joue dans le combat son honneur, sa liberté, sa grandeur morale avec sa vie ; le sort en décide. Et ainsi, le droit se trouve constitué par le hasard même et la violence.

On conçoit qu’avec un tel mélange de vérités et d’erreurs un traité de morale doive contenir de grandes lacunes, et s’engager souvent dans les directions les plus fausses. Aristote, en effet, part bien de la liberté, mais il ne peut aboutir à la justice : car la justice, dans son rôle souverain, est inséparable de l’égalité.

La morale, n’étant point encore constituée dans tous ses éléments primitifs, manque donc chez Aristote en même temps d’un objet parfaitement saisissable et d’un critérium bien défini.

Mais à côté des vérités qui lui échappent, les vérités qu’il a saisies sont lumineuses et rayonnent jusqu’à nous avec un éclat que les siècles n’ont pas diminué. Les progrès accomplis depuis cette époque le sont donc par la juxtaposition de vérités, non par une révolution nouvelle dans les théories, et nous en trouverons une autre preuve dans la comparaison de la famille chez les anciens et chez nous.

La famille n’a pas commencé avec le christianisme ; elle existait déjà dans l’antiquité comme le fonde-

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