‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 21 sur 42 · CB RAPPORT N’A RIEN DE MBTAPHYSIQUB · texte numérisé non relu

CB RAPPORT N’A RIEN DE MBTAPHYSIQUB

sciente d’elle-même, à mesure que l’observation prend un caractère suivi, l’homme commence à saisir dans le monde extérieur un certain enchaînement. La succession régulière des grands phénomènes de la nature, qui ramène à époques fixes les mêmes séries d'effets et de causes, les mêmes combinaisons dans les mouvements des astres du ciel, les mêmes résultats de température et de croissance, d’engourdissement et de floraison, lui montre dans l’univers un lien général que l’observation et le raisonnement rendront de plus en plus manifeste. Dès que l’homme a entrevu l’enchaînement des phénomènes physiques, cet enchaînement devient pour lui un point d’appui nouveau, et il comprend qu’au lieu d’avoir à fléchir par des prières et souvent par des sacrifices odieux une divinité inconnue, c’est par l’effort et la recherche qu’il parviendra à pénétrer les secrets de la nature et à en conjurer les débordements. Alors, ses terreurs superstitieuses s’apaisent. Rassuré contre cette volonté, tantôt clémente et tantôt cruelle, mais toujours arbitraire, qui lui apparaissait naguère comme la cause et la maîtresse de tout, sa raison se relève peu à peu, son étonnement change de caractère, ses pensées de direction... Au lieu de se prosterner, il cherche, il interroge, et Aristote peut s’écrier encore :

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« Seule, entre toutes les sciences, la philosophie mérite le nom de libre, car seule, elle ne dépend que d’elle-même; et, si la divinité était capable de jalousie, c’est de la philosophie qu’elle le serait. »

La philosophie, en effet, méthode d’abstraction et de généralisation, a droit au nom de libre, parce que, ne relevant que de la raison, elle nous affranchit de toute autorité extérieure. Or, chose étrange ! l'étonnement philosophique une fois éveillé, la première question que l’esprit se pose est celle à laquelle il ne pourra sans doute jamais répondre : Quelle est la cause, ou quelles sont les causes de tout ? Et sur le problème ainsi posé, il balbutiera pendant des siècles.

Ainsi, la difficulté pour l’esprit n’est pas de s’élancer très-haut, c’est, au contraire, de se restreindre, ou plutôt de se mesurer ; c’est d’assurer sa base, de peser ses efforts et d’introduire la sévérité dans ses méthodes. Mais si la philosophie à ses débuts est pleine d’aberrations illusoires, elle possède en elle le principe qui lui permettra de les réviser.

La critique conduira peu à peu l’esprit humain du rêve à l’étude, de la foi ù la science, et la science transformera complètement le point de vue de la nature.

Appuyé sur la science, l’homme se raffermit sur

CE RAPPPQST n’a W*M de MÉTAPHYSIQUE. 163

le sel qu’il foule et dans l'atmosphère qu’il respire. Il eu constate les propriétés, il en mesure les farces. Les lois qu’il découvre sont constantes; elles lui donnent un point d’appui pour en découvrir de nouvelles, et les mystères se dévoilent, les voies s’aplanissent au fur et à mesure que la connaissance s’étend.

Mais la connaissance elle-même n’est entre les mains de l’homme qu’un instrument pour l’action.

S’il a voulu pénétrer l’ordre général du monde, ce n’est pas seulement pour se livrer aux gloires d’une noble et stérile contemplation, c’est pour agir sur cet ordre même.

L’homme a son but à lui qui n’est pas le but de la nature; il a sa fin qui lui est propre, et sa grandeur consiste à faire prédominer cette fin sur toutes les autres.

Au point de vue d’abord de son seul intérêt, il con? jure la violence des éléments déchaînés; il prévient les dévastations; il féconde le sol à son usage et en équilibre les produits. 11 réduit les animaux sauvages et les associe à ses travaux ou les refoule au loin dans les déserts. De la matière informe, il tire l’outil adroit et la machine industrieuse et multiplie ses forces à l’infini au moyen des combinaisons de la science appliquées à l’industrie; il vise à s’affranchir

des servitudes du besoin et des hontes de la misère, des soucis du lendemain, de l’incertitude et de la peur. Il espère y arriver un jour, et les rêves mystiques où le désespoir l’avait jeté disparaissent dans les prospérités du travail et les fiertés de la science. La terre, en lui livrant le secret de sa domination, cesse d’être pour lui un lieu d’exil, une vallée de larmes et de douleur d’où ses yeux projetés vers l’infini aspirent à un autre monde ; elle devient bien réellement son domaine, elle est sa vraie patrie; il y ramène ses volontés avec ses espérances ; il veut y réaliser son œuvre. Or, son œuvre à lui, c’est la justice.

Au-dessus du monde des besoins, des satisfactions et des jouissances que l’homme a en commun avec le reste de la nature, il est un ordre plus beau qu’il tire exclusivement de lui-même. C’est l’ordre du droit et du devoir. La loi morale, qui ne compte ni avec l’égoïsme de ses intérêts, ni avec l’ardeur de ses désirs, ni avec la mobile frivolité de ses passions d’un jour, lui apparaît comme le couronnement, le but idéal de la vie, et il appelle la nature pour travailler avec lui à sa réalisation.

La nature alors a trouvé une fin. Ses forces ne sont plus emportées dans ce tourbillon aveugle où

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