CK RAPPORT N’A RIEN DE MÉTAPHYSIQUE
les actions et les réactions se répercutent et se propagent sans autre loi qu’une brutale et écrasante nécessité; elles entrent dans un ordre intelligent et réfléchi, et elles y prennent un rôle. Leur principe immuable ne saurait être altéré, mais la raison flexible s’en empare, elle s’en fait un serviteur et un point d’appui. La force a désormais pour objet d’étendre la liberté et de réaliser la justice.
Ainsi, sans vouloir proscrire les spéculations sur l'origine et la fin du monde, nous pouvons voir que l’histoire s’explique en dehors de ces spéculations, et la fin de justice que la morale apporte à la nature n’a pas besoin d’avoir été antérieurement conçue pour être ultérieurement imposée.
Le système catholique métaphysique du moyen âge, reconnaissant un principe unique et absolu de la nature et de la vie humaine, y ramenait logiquement toutes les questions secondaires, toutes les sciences relatives, et en inféodant la morale à la religion, il y inféodait du même coup la politique et la société tout entière.
La politique, en. effet, peut être ramenée à l’ertsemble des rapports les plus généraux des hommes dans une société donnée ; elle représenté ainsi le côté collectif de la morale, et partout où notfé en suivrons les applications, nous trouverons qu’elle en dérive. Si la morale considère l’homme comme le moyen d’une fin plus élevée que lui, la politique à sa suite sacrifiera l’individu à la société, le citoyen à la patrie; elle s’efforcera de faire, non pas des hommes libres et dignes de respect, mais un État puissant et dominateur, et toutes les institutions
LA MOBALE INDÉPENDANTE.
sociales déterminées par cette conception politique tendront dans le même esprit à centraliser le pouvoir et à accumuler les richesses dans un petit nombre de mains.
Si la morale, au contraire, a pour but la grandeur et l’élévation de l’individu, l’État devient sous son inspiration une simple garantie de la liberté, de l’activité et de l’initiative des citoyens ; il devient un contrat d’assurance mutuelle, essentiellement neutre de sa nature, et qui n'a de force légitime qu’en vertu de cette neutralité.
Ainsi la politique dérive partout et toujours de la morale : elle en est la forme collective. Si donc la morale est inséparable de la religion, la politique étant inséparable de la morale, il est logique de ramener les institutions civiles aux institutions religieuses, et d’unir l’État à l’Église, à la façon du moyen âge, comme le corps à l’âme, comme la matière à l’esprit; il est logique de créer un code criminel qui viole la liberté et la conscience humaine, au nom d’une liberté et d’une conscience qui les dépassent et transforme la justice en inquisition. Il est logique de faire que la loi armée poursuive le coupable dans son for intérieur, et atteigne en lui, non pas seulement l’acte, mais l’intention, l’idée,
l’incréduilité ou la foi. Le droit commun n’existe pas pour le catholique, parce qu’il n’y a pas pour lui de droit en dehors de l’Église, et le Dieu vengeur, le Dieu despote et jaloux, le souverain maître de la conscience et de la vie, doit parler et agir dans le prétoire et sur la place publique, comme dans la chaire et à l’autel.
Tout ce système est parfaitement lié. Nous comprenons ceux qui le défendent, mais nous comprenons moins ceux qui en prennent la moitié qui leur convient pour rejeter l’autre moitié qui les choque. Les dissidents qui, de nos jours, proclament bien haut la séparation de l’Église et de l’État, ou l’indépendance de la religion, et qui repoussent d’une façon non moins haute l’indépendance de la morale, sont à nos yeux dans le même cas que les catholiques libéraux. Les uns et les autres reculent devant les conséquences de leur principe ; les catholiques, parce qu’elles n’accordent pas assez à la nature humaine, les dissidents, parce qu'elles lui accordent trop.
De telles faiblesses d’ailleurs, de telles inconsistances, sont fréquentes à toutes les époques de transition.
Dans les temps de grande foi philosophique et
religieuse, quand une conception générale est universellement admise, les esprits la reconnaissent en masse, non parce qu’ils en saisissent tous les rapports logiques, mais parce qu’ils la trouvent établie et formulée dans les institdtions, dans l’enseignement, dans l’opinion, dans lès mœurs.
Aux époques de transitloh, au contraire, quand une conception ancienne à été détruite â moitié et qu’une conception nouvelle a été acceptée pour l’autre moitié, il s’établit dans les mômes esprits incapables d’une philosophie vraiment personnelle, une véritable confusion, une complète anarchie.
Tel est l’étât de notre société actuelle, état dont il faut faire remonter l’origine vicieuse â la façon dont la conception nouvelle s’est substituée à la conception ancienne, en 89, dans notre droit public.
La Révolution de 89, en effet, a implanté dans la société française le principe d’un droit nouveau.
Au droit catholique métaphysique du moyen âge, au droit de Dieu, elle a opposé le droit moderne, le droit de l’homme.
Mais, tout en posant tettê thèse, ià plus radicale que l’on puisse proclamer aujourd’hui, elle s’est ihéprise sur un de ses points les plus importants :
les rapports de la religion et de la morale; c’est pourquoi, lorsqu’il s’est agi de conclure, elle a glissé à côté de la véritable solution.
Or, celte méprise si grave, et qui devait entraîner de si désastreux effets, doit être rattachée au courant intellectuel du xviu e siècle, Elle doit être rapportée au joug de la tradition métaphysique, qui pesait encore spr les esprits de tout sou poids, bien qu’ils crussent l’avoir rejeté de la façop la plus violente et la plus décisive.
Il est, en effet, bien plus aisé à l’esprit humain de passer d’une tyrannie intellectuelle à l’autre que de se soustraire à toutes les chaînes du passé pour poser à nouveau, sur une table rase, le problème de sa destinée.
Le xviii c siècle, il est vrai, repousse le christianisme; bien plus, il l’injurie; il calomnie ses légendes ; il tourne ses symboles en raillerie et en dérision; enfin il accable la religion d’outrages, et pourtant, il ne s’en sépare pas. S’il combat la métaphysique chrétienne, c’est pour passer à la métaphysique déiste ou matérialiste , représentée par l’encyclopédie. L’école de Voltaire ne concevait la morale qu’unie à l’idée de Dieu, et l’école d’Helvétius et de Diderot ne concevait d’autre morale que
les lois générales de la nature. A l’époque de la Révolution, l’idée la moins accessible aux esprits, aussi bien à ceux des révolutionnaires qu’à ceux de l’ancien régime, était donc la séparation de la religion et de la morale. Entre l’homme animal et l’homme surnaturel, ni les uns ni les autres n’aperçoivent l’homme rationnel ou moral, et l’absence de métaphysique leur paraît à tous l’absence dans la vie d’une règle supérieure. De là les révolutionnaires fondent le droit nouveau, non pas sur une séparation de la loi civile et de l’institution religieuse, mais sur une transformation de la religion, c’està-dire sur une transformation du despotisme. Ils imaginent une constitution civile du catholicisme ; puis un culte de l’Être suprême, et puis un autre culte de la Raison... Et comme les religions ont des racines trop profondes et trop vivantes dans l’âme humaine pour devenir jamais le produit artificiel d’un décret, le résultat d’une ordonnance, ces manifestations ridicules et stériles tombent sous le mépris et l'indifférence publiques, et l’on aboutit à un retour vers les traditions du passé; on aboutit aux concordats, transactions bâtardes dans lesquelles le droit ancien et le droit nouveau, proclamés contradictoirement l’un à l’autre, ne subsistent qu’en
se reniant mutuellement et par de perpétuels compromis. Nous avons été témoins, jusqu’à nos jours, dans quelques écoles socialistes, de ces rêves persistants de rénovation religieuse qui, en cas de succès, ne nous conduiraient à rien moins qu’à l'avortement complet de l’œuvre même de la Révolution.
Si, comme l’expose éloquemment un historien moderne, le droit nouveau a besoin d'un idéal, c’est du seul idéal viril de la conscience et de la raison.
La véritable solution du problème révolutionnaire n’est donc ni dans une création religieuse nouvelle ni dans un accommodement quelconque avec la religion du passé, mais dans une séparation radicale : séparation de la métaphysique et de la vie, séparation de la religion et de la morale, séparation de l’État et de l’Église. Or, cette séparation n’est féconde, n’est possible, qu’à condition qu’il y ait une morale humaine véritablement indépendante, à condition que l’individu trouve en lui une règle qui, pas plus que la règle religieuse, ne le livre à l’ardeur égoïste de ses instincts et de ses passions, mais qui diffère de la règle religieuse en ce qu’elle lui rend le principe de la souveraineté et du droit.
C’est précisément cette règle, que nous avons pour
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