L AIGRETTE DE DIAMANTS
voulu punir de mort un infidcMe ministre, de la violation (Inn dépôt que je n'aurais pas dû lui confier avant de l'avoir éprouvé. Mais aujourd'hui, je serai juge impitoyable, car tu as accusé ton hôte, ton libérateur d'un crime odieux, dans le but de profiter de ta calomnie! Justice sera faite. Yisir, continua-t-il en se tournant vers son ministre, ordonne qu'on fasse subir tout à l'heure à ce scélérat le même traitement auquel il avait fait condamner sa victime innocente.
Ensuite lu feras donner à cet étranger de riches présents, puis lu le conduiras toi-même dans toutes les rues d'Alep, monté sur mon propre cheval, et tu crieras au peuple : — C'est ainsi que le magnanime sultan honore l'innocence injustement accusée.
Ainsi parla le bon prince. Le visir s'empressa d'accomplir sa volonté.
Fadhel périt misérablement dans sa prison ; et le marchand retourna dans son pays, cond>lé de richesses, et instruit par son expérience, qu'il ne faut tionner sa confiance (pi'à des hommes bien connus el (rune \erlu bien éprouvée.
L ai(;ui-:tti: i>i: ima.mants.
Kii ;ich('\aiil crltc liisloii'c, le «;raii(l \ isir (iial'ar croisa ses mains sur sa [xjilriiic, et s inclina [ iro l'une Icnn* ni dcNanl le calilV. Haroun-al-Uaseliid avait écouté sans Tintci roinpic le récit du saiic \ieillar(l ; scnlcincnl, a plusieurs repi'ises, son regard avait hi'illé coninu' un éclair; il >e reliia. jH>nr méditer, dans les a|)[)arlcmcnts les plus reculés d»' son palais. Ce jour-là, tous les [)lacets (pi il ;ivait reçus, au sortir de la nH)S([uée, restèrent sans réponse, et les sollici leurs, secrètement a\ei'tis, n'osèrent les renouveler.
\av>\\v\c Ac V\y\^\vv\
UDOLPH, souveriiin d\u\c petite ])rincipaiilé de rAlleinai>;ne, chassé de ses états par une révolution, fut obligé, pour vivre en pays étranijer avec sa famille , de vendre successivement les meubles peu nombreux qu on lui avait |)ermis d'emporter.
Quand ils eurent épuisé toutes leurs ressources, le roi
dit à la reine :
— ('comment ferons-nous pour i^atiuer notre \ie et celle
de nos enfants? Avisez un peu à cette iira\(^ affaire, cai
!(>() LA MLLK T)E CUISTAL.
jusqu'à présent je n'ai su que le métier de roi, qui est tort doux.
La reine avait beaucoup d'esprit; elle lui demanda huit jours pour y rêver. Au bout de ce temps, elle lui dit :
— Sire, il ne faut point nous affliger ; vous n'avez qu'à faire des filets pour prendre des oiseaux à la chasse et des poissons à la pêche. Pendant que les cordelettes s'useront, je fderai pour en faire d'autres. A l'égard de nos trois fdles, ce sont de franches paresseuses, qui veulent encore faire les demoiselles. Il faut les meuer si loin, si loin, qu'elles ne reviennent jamais, car il serait impossible que nous pussions subvenir seulement à leur toilette.
Le roi était bon père; mais la reine était la maîtresse. Il demeura donc d'accord de tout ce (qu'elle voulait, et lui dit :
— Levez-vous demain de bon matin, et prenez vos trois filles pour les mener où vous jugerez à propos.
Pendant qu'ils complotaient cette affaire, Finette, qui était la plus jeune, écoutait par le trou de la serrure ; et quand elle eut découvert le dessein de ses parents, elle s'en alla aussi vite qu'elle put à une grotte fort éloignée où demeurait la fée Merluche, sa marraine.
Finette avait pris deux livres de beurre frais, des œufs, du Uiit et de la farine pour faire un excellent gâteau à sa nuuTaine, alin d'être bien reçue. Klle commença naiemeut son voyage; mais j)lus elle marchait, j)lus elle se lassait. Ses souliers s'uièrent et ses petits pieds uiignons s écor-
LA MILK l)i: CKISTAi,
tlT
clirronl si fort (|n(' c'était pitic; elle n'en |)()ii\;nl j)liis. Kllc s assit sur Tlierhe et pleura.
I*ar là passa un l)eau cheval (FKspaf^ne tout sellé, toul hridé : il y avait plus de diamants à sa liousse (]u il rTefi l'audi'ait [)oui' acheter trois villes; et quand il vil la princesse, ])liant le jarret, il semhlail lui faire la révérence. Aussitôt elle h; f)rit [)ar la hride.
— (ienlil dada, dit-elle, voudrais-tu hien nie porter chez ma marraine la fée, car je suis si lasse que je vais
mourir?
Le cheval se haissa presque à terre, et Finette sauta
dessus. Il s(^ mil alors à courii' si leiièiUMuenl (pi'il s(Middail ipie ce tut un oiseau.
Il s'arrêta à rentrée de la grotte, comme s'il en avait su le chemin ; et il le savait bien, en effet, car c'était Merluche qui, ayant deviné que sa filleule voulait venir la voir, lui avait envoyé ce beau cheval.
Quand elle fut entrée, elle fit trois grandes révérences à sa marraine, puis elle lui dit :
— Bonjour, ma marraine; comment vous portez-vous? Yoilà du beurre, du lait, de la farine et des œufs que je vous apporte pour vous faire un bon gâteau à la mode de notre pays.
— Soyez la bien-venue. Finette, dit la Fée ; venez, que je vous embrasse. Ça, ma filleule, je veux que vous soyez ma petite femme de chambre; décoiffez-moi et me peignez.
La petite princesse la décoiffa et la peigna le plus adroitement du monde.
— Je sais bien, dit Merluche , pourquoi vous venez ici ; vous avez écouté le roi et la reine qui veulent vous perdre, et vous voulez éviter ce mallieur. Tenez; vous n'avez qu'à prendre ce peloton, le fil n'en rompra jamais; vous attacherez le bout à la porte de votre maison, et vous le tiendrez à votre main. Quand la reine vous aura laissée, il vous sera aisé de revenir en suivant le fil.
La princesse remercia sa marraine, qui lui remplit un sac de beaux habits, tout d'or et d'argent. Elle l'embrassa, et remonta sur le joli cheval, qui en deux ou trois moments la rendit à la porte de la maisonnette de leurs majestés. Elle entra tout doucement an logis, cachant son
LA >ILLK l)K i:hlSTVL. \i')\)
sac sous son cli('V(;l, et se couclia sans faire seinhlant ()<• rien.
Dès que le jour parut, le roi é\eilla sa t'euiine :
— Allons, allons, rnadanu;, lui dil-il, apprètez-vous pour le voyage.
Aussitôt elle se leva, (il venir l'aînée de ses filles qui s'appelait Fleur-d'Amour, la seconde Belle-de-Nuit, et la troisième Fi ne-Oreille, qu'on nommait plus ordinairement Finette.
— J'ai rêvé cette nuit, dit la reine, qu'il faut que nous allions voir ma sœur. Elle nous régalera bien ; nous mangerons et nous rirons tant que nous voudrons.
Fleur-d'Amour, qui se désespérait d'être dans un désert, dit à sa mère :
— Allons, madame, où il vous plaira, pourvu que je me promène.
Les deux autres en dirent autant. Files prirent congé du roi, et les voila toutes quatre en chemin.
Files allèrent si loin, si loin, ([ue Fine-Oreille avait graiul'peur de n'avoir pas assez de lil. File marchait toujours derrière ses sœurs, passant le lil adroitemeut dans les huissons.
Quand la reine crut que ses tilles ne pourraient [)lus rctrou\er le chemin, elle entra dans un grand bois, et leur dit :
— Mes petites brebis, dormez ; je ferai comme la bergère qui veille autour de son troupeau, crainte que le loup ne le mange.
Elles se couclièrent sur Therbe, et s'endormirent. La reine les quitta, croyant ne les revoir jamais. Finette fermait les yeux, et ne dormait pas.
— Si j'étais une méchante fille, disait-elle, je m'en irais tout à l'heure, et je laisserais mourir mes sœurs ici, car elles me battent et m'égratignent jusqu'au sang. Malgré toutes leurs malices, je ne les veux pas abandonner.
Elle les réveille, et leur conte toute l'histoire; celles-ci se mettent à pleurer, et la prient de les mener avec elle, promettant de lui donner leurs belles poupées, leur petit ménage d'argent, leurs autres jouets et leurs bonbons.
— Je sais assez que vous n'en ferez rien, dit Finette; mais je n'en serai pas moins bonne sœur. Et se levant, elle suivit son fil, et les princesses aussi; de sorte qu'elles arrivèrent à leur demeure presqu'aussitôt que la reine.
En s'arrêtant à la porte, elles entendirent que le roi disait :
— J'ai le cœur tout saisi de vous voir revenir seule.
— Bon ! dit la reine, nous étions trop embarrassés de nos filles.
— Encore, dit le roi, si vous aviez ramené ma Finette, je me consolerais des autres, car elles n'aiment rien.
Elles frappèrent, toc, toc. Le roi dit : — Qui va là? Elles répondirent : — Ce sont vos filles, Fleur-d'Amour, Bellede-Nuit et Fine-Oreille. La reine se mit à trembler.
— N'ouvrez pas, disait-elle, il faut que ce soient des esprits : car il est im])0ssible qu'elles soient revenues.
LA Ml Li: l»K CIUSTVL. | 7 I
Le roi rIaiL aussi poltron (|u<; sa t'enime, el il disait :
— Vous nie trompez, nous n'êtes point mes lilles. Mais iMiie-Oreille, ipii était adroite, lui dit :
— Mon papa, je vais me baisser, regardez-moi par le trou du eliat.
Le roi re<^arda comme elle lui a\ait dit, et dès qu'il l'eut reconime, il leur ouvrit.
La reine fit semblant d'être bien aise de les revoir; elle leur dit qu'elle avait oublié quelque chose; qu'elle l'était venue chercher, mais qu'assurément elle les aurait été retrouver. Elles feignirent de la croire, et montèrent dans un |)etit grenier où elles couchaient.
— Çà, dit Finette, mes sœurs, vous m'avez j)romis une poupée; donnez-la moi.
— Vraiment, tu n'as qu'à t'y attendre, petite cocjuine, dirent-elles; tu es cause que le roi ne nous regrette pas.
Là-dessus prenant leurs quenouilles, elles la battirent comme plâtre. Quand elles l'eurent bien l)attue, elle se coucha ; et comme elle était couverte de plaies et de bosses, elle ne put dormir, et elle entendit (pie la reine disait au roi :
— Je les mènerai d'un autre coté, encore [)lus loin, et ji^ suis certaine qu'elles ne reviendront jamais.
Quand Finette entendit ce conq)lot , elle se le\a loiil doucement [)Our aller voir encore sa marraine. Klle entra dans le poulailler; elle prit deux poulets et un maître co(|, à qui elle tordit le cou; puis, deux |)etits lapins qiu» h reine nourrissait de choux pour s'en régaler dans locca-
172 LA MULE DE ClilSTAL.
sion : elle mit le tout dans un panier et partit. Mais elle n'eut pas fait une lieue à tâtons, mourant de peur, que le cheval d'Espagne vint au galop, caracolant et hennissant. Elle monta dessus, ravie d'aller si à son aise, et arriva promptement chez sa marraine.
Après les politesses ordinaires, elle lui présenta les poulets, le coq et les lapins, et la pria de l'aider de ses bons avis, parce que la reine avait juré qu'elle les mènerait jusqu'au bout du monde.
Merluche dit à sa filleule de ne pas s'affliger, et lui donna un sac tout plein de cendre.
— Vous porterez le sac devant vous, lui dit-elle; vous le secouerez; vous marcherez sur la cendre ; et quand vous voudrez revenir, vous n'aurez qu'à suivre l'empreinte de vos pas ; mais ne ramenez point vos sœurs, elles sont trop malicieuses; et si vous les ramenez, je ne veux plus vous voir.
Finette prit congé d'elle, emportant, par son ordre, pour trente ou quarante millions de diamants dans une petite boîte, qu'elle mit dans sa poche. Le cheval était tout prêt, et la rapporta comme à l'ordinaire.
Au point du jour, la reine appela les princesses; elles vinrent, et elle leur dit :
— Le roi ne se porie pas trop bien; j'ai rêvé cette nuit qu'il faut que j'aille lui cueillir des fleurs et des herbes en un certain pays où elles sont fort excellentes. Elles le feront rajeunir : c est pourquoi allons-y tout à l'heure.
Fleur-d'Amour et Iklle-de-Nuil , ([ul ne croyaient pas
que l(Uir mère eût encore envie de les perdre, s allli- «^èrent pourtant de ce départ. Mais il fallut partir; et elles allèrent si loin, qu'il ne s'est jamais fait un si lon^^ voyajîe. Kinette, qui ne disait mot, se tenait derrière les autres, et secouait sa cendre à merveille, sans que le vent ni la pluie y gâtassent rien. La reine étant persuadée qu'elles ne pourraient retrouver leur chemin, remarqua un soir que ses trois filles étaient bien endormies; elle prit ce temps pour les quitter, et revint chez elle.
Quand il fut jour, et que Finette connut que sa mère n'y était plus, elle éveilla ses sœurs :
— Nous voici seules, dit-elle, la reine s'en est allée. Fleur-d' Amour et Belle-de-Nuit se prirent à pleurer :
elles s'arrachaient les cheveux, et s'écriaient :
— Hélas! qu'allons-nous faire ?
Finette était la meilleure fille du monde ; elle eut encore pitié de ses sœurs.
— Voyez à quoi je m'expose, leur dit-elle; lorsque ma marraine m'adonne le moyen de revenir, elle m'a défendu de vous enseigner le chemin ; ajoutant que si je lui désobéissais, elle ne voulait plus me voir.
Belle-de-Nuit se jeta au cou de Finette; autant en lit Fleur-d' Amour; elles la caressèrent si tendrement, (pi'il n'en fallut pas davantage pour revenir toutes trois ensemble chez le roi et la reine.
Leurs majestés furent bien surprises de revoir les princesses; elles en parlèrent toute la nuit, el la eadelle, (pii ne se nommail pas Fine-Oreille pour rien, entendit
qu'on faisait un nouveau complot, et que le lendemain la reine se remettrait en campagne. Elle courut éveiller ses sœurs.
— Hélas ! leur dit-elle, nous sommes perdues : la reine veut absolument nous mener dans quelque désert, et nous y laisser. Vous êtes cause que j'ai fâché ma marraine : je n'ose l'aller trouver comme je faisais toujours.
Celles-ci restèrent bien en peine, et se disaient l'une à l'autre :
— Que ferons-nous , ma sœur? que ferons-nous? Enfin, Belle-de-Nuit dit aux deux autres :
— Il ne faut pas s'embarrasser : la vieille Merluche n'a pas tant d'esprit qu'il n'en reste un peu aux autres; nous n'avons qu'à nous charger de pois; nous les sèmerons le long du chemin et nous reviendrons.
Fleur-d'Amour trouva l'expédient admirable; elles se chargèrent de pois, et en remplirent leurs poches. Pour Fine-Oreille, au lieu de prendre des pois, elle prit le sac aux beaux habits, avec la petite boîte de diamants, et dès que la reine les appela pour partir, elles se trouvèrent toutes prêtes.
Elle leur dit :
— J'ai rêvé cette nuit qu'il y a dans un pays, qu'il n'est pas nécessaire de nommer, trois beaux princes qui vous attendent pour vous épouser; je vais vous y mener, pour voir si mon songe est véritable.
La reine allait devant et ses filles après, qui seuiaieni des j)ois sans s'hupiiéler, car elles élaienl corlaines de re-
LA >ii;li; di: <;iustvl. 1 / .)
tourner à la maison. IN^nr cotte fois la reine alla pins loin eneore qne les denx piemières fois; mais pendant nnr nuit obsenre, elli^s les quitta et i-evint trouver le roi, loi! lasse, mais fort aise de n'avoir |)lns un si grand ménage sur les bras.
os trois princesses, ayant dormi jusqu'à onze heures du matin, se réveillèrent. Finette s'aperçut la première de l'absence de la reine ; bien qu'elle s'y fût préparée, elle ne laissa pas de pleurer, se confiant davantage, pour son retour, à sa marraine la fée, qu'à l'habileté de ses sœurs. Elle fut leur dire tout effrayée :
— La reine est partie, il faut la suivre au plus vite.
— Taisez-vous, petite babouine, répliqua Fleur-d'Amour, nous trouverons bien le chemin quand nous voudrons; vous faites ici l'empressée mal à propos.
Finette n'osa répliquer. Mais quand elles voulurent retrouver \v chemin, il n'y avait
LA MILK l)i: CIUSTAL. | / /
plus ni traces ni sentiers; les pigeons étaient venus in;uiger les pois. Elles se mirent à pleurer.
Après avoir passé deux jours sans mander, Fleur-d Amour dit à Belle-de-Nuit :
— Ma sœur, n'as-tu rien à mander .^
— Non, dit Belle-de-Nuit.
Elle dit la même chose à Finette :
— Je n'ai rien non plus, répliqua celle-ci; mais je viens de trouver un gland.
— Ha! donnez-le moi, dit lune.
— Donnez-le-moi, dit l'autre.
Chacune le voulait avoir.
— Nous ne serons guère rassasiées d un gland à nous trois, dit Finette; plantons-le, il en viendra un arbre qui nous pourra servir.
Ellesy consenlin^nt, quoiqu il n y eut guèi-e d'apparence qu'il vînt un arbre dans uTi pays où il n'v en a\ait poiiii ; on n'y voyait que des choux et des laitues que les princesses mangeaient; si elles avaient été bien délicates, elles seraient mortes cent fois. Elles couchaient presque toujours à la belle étoile. Tous les matins et tous les soirs elles allaient tour à tour arroser le gland et lui disaient : Croîs, croîs, beau (jland. Il commença décroître à \ ne (Td'iL
Quand il fut un peu grand, Fleur-d' Amour Nouhit monter dessus, mais il n'était j)as assez fort pour la porter ; elle le sentait plier sous elle; aussitôt elle descenilit. Hellede-Nuit eut la même aventure; Finette, plus légère, s'v tint longtemps, et ses sonirs lui denumdèrenl .
— Ne vois-tu rien dans les environs, ma chère petite sœur?
Elle leur répondit : — Non, je ne vois rien.
— Ah ! c'est que le chêne n'est pas assez haut, disait Fleur-d' Amour.
Et elles continuaient d'arroser le gland et de lui dire : croîs ^ croîs, beau gland.
Finette ne manquait jamais d'y monter deux fois par jour. Un matin qu'elle y était, Bellede-Nuit dit à Fleurd' Amour :
— J'ai trouvé un sac que notre sœur nous a caché; qu'est-ce qu'il peut y avoir dedans?
Fleur-d'Amour répondit :
— Elle m'a dit que c'était de vieilles dentelles qu'elle raccommodait.
— Et moi je crois que c'est du bonhon, ajouta Belle-de-Nuit.
Elle était friande et voulut y voir; elle y trouva effectivement toutes les dentelles du roi et de la reine qui ser-
1,\ MILK l)i; (IMSTAI-. 179
vîiicnl îi cacher les heauv habits de Fiiielle cl hi hoilc de diamants.
— Eli bien! s'écria-t-ellc , il faut prendre tout pour nous et mettre des pierres à la place.
Elles le firent à l'instant. Finette revint sans s'apercevoir de la malice de ses sœurs, car elle ne s'avisait pas de se parer dans un désert; elle ne songeait cpi'au chêne, qui devenait le plus beau de tous les chênes.
Une fois qu'elle y monta et que ses sœurs, selon leur coutume, lui demandèrent si elle ne découvrait rien, elle s'écria :
— Je découvre une grande maison, si belle, si belle que je ne saurais assez le dire : les murs en sont d'émeraudes et de rubis, le toit de diamants. Elle est toute couverte de sonnettes d'or; les girouettes vont et viennent comme le vent.
— Tu mens, disaient-elles; cela n'est pas si beau que tu le dis.
— Croyez-moi, répondit Finette : je ne suis pas menteuse; venez plutôt voir vous-mêmes. J'en ai les yeux tout éblouis.
Fleur-d' Amour monta sur l'arbre; quand elle eut \n le château, elle ne s'en pouvait taire. Belle-de-Nuil, (pii était fort curieuse, ne manqua pas de monter à son tour; elle demeura aussi ravie que ses sœurs.
— Certainement, dirent-elles, il faut aller à ce palais: peut-être que nous y trouverons de beaux princes (|ui seront trop heureux de nous épouser.
Tant que la soirée fut longue, elles ne parlèrent que de leur dessein ; puis elles se couchèrent sur l'herbe. Mais lorsque Finette parut endormie, Fleur -d'Amour dit à Belle-de-Nuit :
— Savez-vous ce qu'il faut faire, ma sœur? Levonsnous et nous habillons des riches habits que Finette a apportés.
— Vous avez raison, dit Belle-de-Nuit.
Elles se levèrent donc, se frisèrent, se poudrèrent, puis se mirent des mouches et les belles robes d'or et d'argent toutes couvertes de pierreries.
Finette ignorait le vol que ses méchantes sœurs avaient commis : elle prit son sac dans le dessein de s'habiller, mais elle demeura bien affligée de n'y trouver que des cailloux. Elle apercevait en même temps ses sœurs qui s'étaient accommodées comme des reines. Elle pleura et se plaignit de la trahison qu'elles lui avaient faite : et elles d'en rire et de se moquer.
— Est-il possible, leur dit-elle, que vous ayez le courage de me mener au château sans me parer et me faire belle?
— jNous n'en avons pas trop pour nous, répliqua Fleurd' Amour; tu n'auras que des coups, si tu nous importunes.
— Mais, continua-t-elle, ces habits que vous portez sont à moi : ma marraine me les a donnés.
— Si tu parles davantage, dirent-elles, nous allons t'assommer, et nous t'enterrerons sans que personne le sache.
LA ML'LK l)i: CUISTAI.. 181
La pauvre Finette n'eut garde de les irriter; elle les suivait doucement et marchait un peu derrière, ne pouvant passer que pour leur servante.
Plus elles approchaient de la maison, plus elle luui semblait merveilleuse.
— Ah! disaient Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, (jue nous allons nous bien divertir î Que nous ferons bonne chère! nous mangerons à la table du roi; mais pour Finette, si Ton demande qui elle est, gardons-nous bien de l'appeler notre sœur : il faudra dire que c'est la petite vachère du village.
Finette, qui 'était pleine d'esprit et de beauté, se désespérait d'être si mal traitée.
Quand elles furent à la porte du château, elles frappèrent. Aussitôt une vieille femme hideuse vint leur ouvrir; elle n'avait qu'un grand œil au milieu du front, le nez plat, le teint noir et la bouche si horrible qu'elle faisait peur. Elle avait trente pieds de haut et quinze de tour.
— 0 malheureuses ! qui vous amène ici? leur dit-elle. Ignorez-vous que c'est le château de l'ogre, et qu'à peine pouvez-vous suffire pour un de ses déjeuners. Mais je suis meilleure que mon mari ; entrez, je ne vous mangerai })as tout d'un coup : vous aurez la consolation de vivre encon^ deux ou trois jours.
Quand elles entendirent l'ogresse parler ainsi, elles s'enfuirent; mais une seule des enjambées de la vieille en \alail cinquante des leurs. Elle courut après elles et les re[)riU celle-ci par les cheveux, les autres par leurs vèlenieiils, et.
les mettant sous son bras, elle les jeta toutes trois dans la cave, qui était pleine de crapauds et de couleuvres.
Comme elle voulait croquer sur-le-champ Finette, elle alla chercher du vinaigre, de l'huile et du sel pour la manger en salade; mais elle entendit venir l'ogre, et trouvant que les princesses avaient la peau blanche et délicate, elle résolut de les manger toute seule, et les mit promptement sous une grande cuve où elles ne voyaient que par un trou.
L'ogre était trois fois plus haut que sa femme ; quand il parlait, la maison tremblait; il n'avait qu'un grand vilain œil; ses cheveux étaient tout hérissés; il s'appuyait sur une bûche dont il avait fait une canne. ïl avait dans sa main un panier couvert; il en tira quinze petits enfants qu'il avait volés par les chemins, et qu'il avala comme quinze œufs frais.
Quand les trois princesses le virent, elles tremblèrent sous la cuve; elles n'osaient pleurer bien haut, de peur qu'il ne les entendit, mais elles s'entre-disaient tout bas :
— Il va nous mander tout en vie. Comment nous sauverons-nous?
L'osre dit à sa femme :
— Vois-tu, je sens de la chair fraîche, je veux que tu me la donnes.
— Bon ! dit l'ogresse, tu crois sentir chair fraîche, et ce sont tes moutons qui sont passés par là.
— Oh ! je ne me trompe point, dit l'ogre, je sens chair fraîche assurément ; je \;ns chei'chei' partout.
LA MULK I)K cniSTAL. | S;>
— Cherche, dit-elle, lu ne trouveras rien.
— Si je trouve, répliqua Togre, et que lu me le caches, je te couperai la tête pour en faire une houle.
Elle eut peur de cette menace et lui dit :
— Ne te fâche point, mon petit ogrelet : je vais te déclarer la vérité. Il est venu aujourd'hui trois jeunes filles que j'ai prises ; mais ce serait dommage de les manger, car elles savent tout faire. Comme je suis vieille, il faut que je me repose ; tu vois que notre belle maison est fort malpropre, que notre pain n'est pas cuit, que la soupe ne te semble plus si bonne, et que je ne te parais plus si belle, depuis que je me tue à travailler. Elles seront mes servantes; je t'en prie, ne les mange pas à présent. Si tu en as envie quelque jour, tu en seras assez le maître-.
L'ogre eut bien de la peine à lui promettre de ne les pas manger tout de suite. Il disait :
— Laisse-moi faire, je n'en mangerai que deux.
— Non, tu n'en mangeras pas.
— Eh bien! je ne mangerai que la plus petite.
— Non, tu n'en mangeras pas une.
Enfin après bien des contestations, il lui |)romit de ne les pas manger. Elle se disait en elle-même : — Quand il ira à la chasse, je les mangerai, et je lui dirai qu'elles se sont enfuies.
L'ogre sortit de la cave, et lui dit de les amener chnanl lui. Les pauvres filles étaient presque mortes de peur; l'ogresse les rassura. Quand il les vit, il leur diMnanda ce qu'elles savaient faire; elles répondirent ({uelles savaient
balayer, coudre et filer à merveille; qu'elles faisaient de si délicieux ragoûts, que l'on mangeait jusqu'aux plats; que pour du pain, des gâteaux et des pâtés, l'on en venait chercher chez elles de cent lieues à la ronde L'ogre était très friand :
— Ça, ça, dit-il, mettons vite ces bonnes ouvrières en besogne. Mais, dit-il à Finette, quand tu as mis le feu au four, comment peux-tu savoir s'il est assez chaud?
— Monseigneur, répliqua-t-elle, j'y jette du beurre, €t puis j'y goûte avec la langue.
— Eh bien ! dit-il, allume donc le four.
Ce four était aussi grand qu'une écurie, car l'ogre et l'ogresse mangeaient plus de pain que deux armées. La princesse y fit un feu effroyable; il était embrasé comme une fournaise, et Togre qui était présent, mangea, en attendant le pain tendre, cent agneaux et cent petits cochons de lait. Fleur-d' Amour et Belle-de-Nuit accommodaient la pâte. Le maître ogre impatienté s'écria tout à coup :
— Eh bien ! le four est-il chaud ?
Finette répondit :
— Monseigneur, vous l'allez voir.
Elle jeta devant lui mille livres de beurre au fond du four, et puis elle dit :
— Il faut tâter avec la langue; mais je suis trop petite pour al teindre l'ouverture de ce four.
— Je suis grand, moi, dit l'ogre.
Et se baissant, il s'enfonça si iwimi qu'il ne put point se retirer, de sorle (pril bi'nla jnsijii ;ni\ os. (Juand lo-
presse, attirée par les effroyables hurlements (\\w, poussait l'ogre, arriva au four, elle demeura bien étonnée de trouver son mari entièrement rôti, et dont les os calcinés formaient une haute montagne. L'ogresse remplit l'air de ses cris de douleur.
Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, la voyant si fort affligée, la consolèrent de leur mieux; mais elles craignaient que sa douleur ne s'apaisât trop tôt, et que l'appétit lui venant, elle ne les mît en salade, comme elle avait déjà pensé faire. Elles lui dirent :
— Prenez courage, madame, vous trouverez quelque roi ou quelque marquis qui sera heureux de vous épouser.
Elle sourit un peu en montrant des dents plus longues que le doigt. Lorsqu'elles la virent de bonne humeur, Finette lui dit :
— Si vous vouliez quitter ces horribles peaux d'ours, dont vous êtes habillée, et vous mettre à la mode, nous vous coifferions à merveille : vous seriez belle comme un astre. Puis, elles lui apportèrent ses souliers qui n'avaient pas moins d'une toise de longueur, sur une largeur proportionnée.
— Voyons, dit-elle, comme tu l'entends; mais assuretoi que s'il y a quelques dames plus jolies que moi, je te hacherai menue comme chair à pâté.
Là-dessus les trois princesses lui ôtèrent son bonnet, et se mirent à la peigner et à la friser, en l'amusant de leur caquet.
Finette prit une hache, et lui donna sur le derrière de la tête un si grand coup, qu'elle la lui fendit.
Les trois sœurs montèrent aussitôt sur le toit de la maison pour se divertir à sonner les clochettes d'or.
Elles parcoururent toutes les chambres; Fleur -d'Amour et Belle-de-Nuit se prélassèrent dans des lits de brocart et de velours, et se disaient :
— Nous voilà plus riches que n'était notre père quand il avait son royaume; mais il nous man-
LA MLLt; Dt CKISTAL. lS7
(411e d'être mariées. Il ne viendra personne ici, cette maison passe assurément pour un coupe-gorge, car on ne sait point la mort de l'ogre et de l'ogresse. 11 Faut cpie nous allions à la plus prochaine ville nous faire voir avec nos beaux habits, et nous n'y serons j)as longtemps sans trouver de bons financiers (jui seront bien aises d'épouser des princesses.
Dès qu'elles furent habillées, elles dirent à Finette qu'elles allaient se promener. La pauvre Finette, qui avait le cœur serré de (louleur, resta seule au logis, balayant, nettoyant, lavant, sans se reposer, et toujours pleurant.
— Que je suis malheureuse, disait-elle, de n'avoir pas obéi à ma marraine ! 11 m'en arrive toutes sortes de disgrâces ; mes sœurs m'ont volé mes riches habits qui servent à les parer ; sans moi, l'ogre et sa femme se porteraient encore bien. De quoi me sert donc de les avoir fait mourir? N'aimerais-je pas autant être mangée que de vivre comme je vis?
En disant cela, elle pleurait à étouffer; puis ses sœurs arrivèrent chargées d oranges de Portugal, de confitures, de sucre, et elles lui dirent ;
— Ah ! que nous venons d'un beau bal ! qu'il y avait de monde! Le lils du roi y dansait; l'on nous a fait mille hoimeurs. Allons, viens nous déchausser et nous décroUor, car c est là ton emploi.
Finette obéissait; et si i);\r hasard elle voulait dire un mot pour se plaindre, elles se jetaient sur dit' v\ la bal liiienl .
iNETTE, un soir, était assise auprès du feu sur un monceau de cendres ; ne sachant que faire, elle cherchait dans les fentes de la cheminée, et tout en cherchant ainsi, elle S trouva une petite clef si ^S-% vieille et si rouillée qu'elle ;5^^S^S^j eut toutes les peines du .?c^-^-^ ^^ monde à la nettoyer. Quand elle fut claire, elle connut qu'elle était d'or, et pensa qu'une clef d'or devait ouvrir un beau petit coffre; elle se mit aussitôt à courir par toute la maison, essayant la clef aux serrures, et enfin elle trouva une cassette qui était un vrai chef-d'œuvre. Elle rouM'it : il v avait dedans des
LA MLLK l)K CRISTAL. IS!)
Iiîihits, des diamants, des dentelles, du liii^e, des rubans pour des sommes immenses.
Klle ne dit mot de sa bonne fortune; mais elle attendit im])atiemment que ses sœurs sortissent le lendemain. Dès qu'elle ne b's vit plus, elle se para, de sorte qu'elle était plus belle que le soleil et la lune.
Ainsi ajustée, elle alla au même bal où ses sœurs dansaient. Dès qu'elle parut dans l'assemblée, il s'éleva un murmure de voix, les unes d'admiration et les autres de jalousie. On la pria de danser; elle surpassa toutes les dames à la danse, comme elle les surpassait en beauté. La maîtresse du logis vint à elle, et lui ayant fait une profonde révérence, lui demanda comment elle se nommai l, promettant de ne jamais oublier le nom d'une personne si merveilleuse. Elle lui répondit civilement qu'on la nommait Cendron.
Jamais petit nom ne fit tant de bruit en si peu de temps; les échos ne répétaient que les louanges de Cendron; on n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, assez de bouches pour la louer.
Fleur-d'Amour et Belle-de-Nuit, qui avaient fait d'abord grand fracas dans les lieux où elles avaient paru, voyant l'accueil que l'on faisait à cette nouvelle venue, en séchaient de dépit; mais Finette se démêlait de tout cela de la meilleure grâce du monde : il semblait, à son air, qu'elle n'était faite que poui' commander. Kleur-d'Amoui" et Belle-de-Nuit, qui ne voyaient leur sœur qu'avec de la suie de cheminée sur le visage, et plus barbouillée qu'un
190 LA MLLK DK CRISTAL.
petit chien , avaient si fort perdu Tidée de sa beauté , qu'elles ne la reconnurent point du tout.
Dès que Cendron vit le bal près de finir, elle sortit vite, revint à la maison et reprit ses guenilles.
Quand ses sœurs arrivèrent :
— Ab! Finette, nous venons de voir, lui dirent-elles, une jeune princesse qui est toute charmante : elle est blanche comme la neige, plus vermeille que les roses; ses dents sont de perles, ses lèvres de corail ; elle a une robe qui pèse plus de mille livres, ce n'est qu'or et diamants! Qu'elle est belle ! qu'elle est aimable !
Finette répondait entre ses dents : Ainsi fêtais, ainsi j étais.
— Qu'est-ce que tu bourdonnes? disaient-elles. Finette répliquait encore plus bas : Ainsi fêtais.
Ce petit jeu dura longtemps. 11 n'y eut presque pas de jour que Finette ne changeât d'habits, car la cassette était enchantée, et plus on y prenait de vêtements, plus il en revenait, et si fort à la mode que les dames ne s'habillaient que sur ce modèle.
Un soir que Finette avait plus dansé qu'à l'ordinaire, et qu'elle avait tardé à se retirer, voulant réparer le temps perdu et arriver chez elle un peu avant ses sœurs, en courant de toute sa force elle laissa tomber une de ses mules qui était de cristal et toute brodée de perles. Elle fit son possible pour la retrouver dans le chemin ; mais le temps était si noir qu'elle prit une peine inutile ; elle rentra donc au logis un j)ied chaussé et l'auti^e nn.
L\ >ILLb: Dt CKISTKL.
Le lendemain, le prince Chéri, Jils aîné du roi, allant a In chasse, trouve la mule de Finette; il la fait ramassi-r, la refçarde, en admire la petitesse et la f]çentillesse, la tourne, la retourne et l'emporte avec lui.
Depuis ce jour-là, il ne mangeait plus. Le roi et la reine , qui l'aimaient éperduement, envoyaient de tous côtés pour avoir de bon G;ibier et des confitures ; c'était pour lui moins que rien :
il regardait tout cela sans répondre à la reine quand elle lui parlait.
On envoya chercher des médecins partout; on leur fit voir le prince, et après l'avoir considéré trois jours et trois nuits sans le perdre de vue, ils conclurent qu'il était amoureux, et {\u'\\ mourrait si on n'v a()[)ortait remède.
La reine pleurait, à fondre en eau, «le ne pouvoir découvrir celle qu'il aimait, pour la lui faire épouser. Klle amenait dans sa chand)re les pins belh^s dames; il ne daignait pas même les regarder. Knlin, elle lui dit une fois :
— Mon cher (ils, tu veux nous faire mourir de douleur, car tu nous caches tes sentiments; dis-nous qui tu aimes,
WVl ' LA MULE DE CRISTAL.
et nous te la donnerons, quand ce ne serait qu'une simple bergère.
Le prince, enhardi par les promesses de la reine, tira la mule de dessous son chevet, et l'ayant montrée :
— Voilà, madame, lui dit-il, ce qui cause mon mal; j'ai trouvé cette jolie mule en allant à la chasse; je n'épouserai jamais que celle qui pourra la chausser.
— Eh bien î mon fils, dit la reine, ne t'afflige point : nous la ferons chercher.
Elle fut dire cette nouvelle au roi, qui demeura bien surpris et commanda que l'on allât, avec des tambours et des trompettes, annoncer que toutes les filles vinssent pour essayer la mule, promettant que celle qui la chausserait épouserait le prince.
Une multitude de belles personnes vinrent tenter l'aventure; mais aucune ne réussissait, et le prince devenait chaque jour plus malade.
Fleur-d' Amour et Belle-de-Nuit se firent un jour si belles, que c'était chose étonnante à voir.
— Où donc allez-vous? leur dit Finette.
— Nous allons à la ville, répondirent- elles, essayer la mule que le fils du roi a trouvée ; car si elle va à l'une de nous deux, il l'épousera.
— Et moi, dit Finette, n'irai-je point?
— Vraiment! dirent-elles, tu es bien prétentieuse; va, va arroser nos choux: tu n'es propre qu'à cela.
Finette songea aussitôt à mettre ses plus beaux habits, et à aller tenter l'aventure comme les autres, car elle avait
L\ MULi: l)i: CUISTAI.. T95
quoique petit soupçon qu'elle y aurait bonne part; ce qui lui faisait de la peine, c'est qu'elle ne savait pas le chemin, vu que le bal où elle allait danser n'était point dans la ville.
Elle s'habilla inagniliquement : sa robe était de satin bleu, toute couverte d'étoiles et de diamants; elle avait un soleil sur la tête, une pleine lune sur le dos: tout cela brillait si fort qu'on ne la pouvait regarder sans être ébloui. Quand elle ouvrit la porte pour sortir, elle fut bien étonnée de trouver le joli cheval d'Espagne qui l'avait portée chez sa marraine. Il se baissa, et elle s'assit dessus comme une amazone. Il était couvert de sonnettes d'or et de rubans; sa housse et sa bride n'avaient point de prix.
Le cheval d'Espagne allait légèrement : il eut bientôt rattrapé Fleur-d' Amour et Belle-de-Nuit qui voyageaient à pied. Les deux sœurs se retournèrent au bruit des sonnettes du superbe coursier, et elles aperçurent la jolie écuyère; mais dans ce moment (quelle fut leur surprise!), elles la reconnurent pour être Finette Lendron.
— Ma sœur, s'écria Fleur-d'Amour en parlant à Bellede-Nuit, je vous proteste que voici Finette Cendron.
L'autre s'écria de même, et Finette passant près d'elles, son cheval les éclaboussa, et leur fit un masque de boue. Elle se prit à rire, et leur dit :
— Altesses, Cendron vous méprise autant que vous le méritez.
Puis, passant comme un trait, la voilà |)artie. Belle-de- Nuit et Fleur-d'Amour s'entre-renardèrenl :
— Est-ce que nous rêvons? disaient-elles. Qui est-ce qui peut avoir fourni des habits et un cheval à Finette? Quelle merveille ! le bonheur lui en veut; elle va chausser la mule , et nous n'aurons que la peine d'un voyage inutile.
Pendant qu'elles se désespéraient, Finette arriva au palais. Dès qu'on la vit, chacun crut que c'était une reine : les gardes prennent leurs armes, l'on bat le tambour, l'on sonne la trompette, l'on ouvre toutes les portes, et ceux qui l'avaient vue au bal vont au-devant d'elle, en disant :
— Place, place ! c'est la belle Cendron, c'est la merveille de l'univers.
Elle entre dans la chambre du prince mourant; il jette les yeux sur elle, et demeure charmé, souhaitant qu'elle eût le pied assez petit pour chausser la mule. Elle la mit tout d'un coup, et montra la pareille qu'elle avait apportée exprès. En même temps, on crie : g=
— Vive la princesse Chérie ! vive la princesse qui sera notre reine!
Le prince se leva de son lit ; il vint lui baiser les mains. L'on avertit le roi et la reine, qui accoururent. La reine prend Finette entre ses bras, l'appelle sa fille, et lui fait des présents admirables.
Le roi, la reine et le prince prient Cendron de se laisser marier.
— Non, dit-elle, il faut avant tout que je vous conte
mon histoire.
\.K Ml Li: l)i; CRISTAL. 195
Quand ils surent qu'elle était née princesse, et qu'elle leur dit le nom du roi son père, de la reine sa mère, ils reconnurent que c'étaient eux f[ui avaient con([uis le royaume des parents de Cendron, et les avaient dépouillés de toutes leurs richesses: ils le lui a[)prirent, et elle jura qu'elle ne consentirait point à son mariage, à moins qu'ils ne rendissent les états de son père : ce qu'ils promirent, car ils avaient plus de cent royaumes; or, un de moins n'était pas une affaire.
Cependant Belle-de-Nuit et Fleur-d' Amour arrivèrent. La première nouvelle qu'elles apprirent en entrant au palais, fut que Cendron avait mis la mule : elles ne savaient que faire, ni que dire, et voulaient s'en retourner sans la voir; mais quand elle sut qu'elles étaient là, elle les fit entrer; et au lieu de leur faire mauvais visage, et de les punir comme elles le méritaient, elle se leva, et fut au-devant d'elles les embrasser tendrement; puis les présenta à la reine, en lui disant :
— iMadame, ce sont mes sœurs; je vous prie de les aimer.
Klles demeurèrent si confuses de la bonté de Finette, qu'elles ne pouvaient proférer un mot : elles se jetèrent à genoux devant elle, la suppliant avec larmes de leur pardonner tout ce qu'elles lui avaient fait souffrir.
Finette avait été bonne avant de se voir heureuse. Son excellent cœur ne se démentit pas dans sa haute fortune. Elle oublia de bon cœur les mauvais procédés de ses sœurs, et revit avec joie ses parents, qui rentrèrent, grâce à elle, en possession de leur royaume.
Les St^V \>0M(\uvu\ç..
ij<:s si:i>i iMHiMWTs
iiiigr lii sai
Ks liislorieiis <l Oiiciit l'a- (•onlcntdans los légendes qu'il y a va il dans Tanti- <|no rovannic de l*erse un heriier nonnné Dakianos, (jui depuis (renie ans, eundnisait des nH)Ulous, ef sans avoii' jamais nente liabilude de laire ses prières, 'l'iuis ceux inii
le connaissaient rendaient justice à sa probité, et la nature l'avait doué d'une éloquence capable de l'élever aux plus plus grands emplois s'il avait vécu dans le monde.
Un jour, dans le temps qu'il faisait sa prière, son troupeau prit l'épouvante et se dispersa. Dakianos en courant de tous côtés pour le rassembler, aperçut un de ses moutons qui était entré jusqu'à moitié du corps dans un trou dont il ne pouvait sortir. Il courut à lui et le retira; mais il fut frappé d'une lumière très brillante qui sortait de cette ouverture : il examina ce qui la produisait, et reconnut sans peine qu'elle partait d'une lame ou table d'or d'une assez petite dimension ; il augmenta l'ouverture du trou, et se trouva dans un souterrain qui n'avait pas plus de sept pieds de haut sur quatre ou cinq de large. Il considéra cette table d'or avec beaucoup d'attention; mais il ne savait pas lire et ne pouvait comprendre ce que signifiaient quatre lignes qu'il y voyait écrites : pour s'en éclaircir, il l'emporta, et quand la nuit fut venue, il la mit sous sa veste et revint à la ville.
Son premier soin fut de la montrer aux savants qu'on lui indiqua; mais quelque versés qu'ils fussent dans les sciences, il n'y en eut aucun qui pût lui expliquer cette inscription. Cependant un de ces docteurs lui dit :
KKS SEPT DOHMANTS. \\)\)
— Personne ne peut ici traduire ces caractères; mais allez dans l'Kj^ypte, vous y trouverez un vieillard â^^é de trois cents ans qui sait lire les plus anciennes écritures et qui possède toutes les sciences; lui seul peut satisfaire votre curiosité.
Dakianos remit le troupeau à celui à qui il appartenait, et partit sur-le-clianip pour l'Eiivpte.
Dès qu'il y fut arrivé, il s'informa du vieillard. H était si célèbre, que tout le monde lui montra sa maison. Il alla le trouver, lui dit le sujet de son voyage, et lui présenta la table d'or. Le vieillard le reçut avec bonté et fut frappé d'étonnement à la vue de cette merveille. Il lut les caractères avec la plus grande facilité ; mais après avoir rétléehi quelque temps, il jeta les yeux sur Dakianos et lui dit :
— Comment cette table est-elle tombée entre vos mains .^ Dakianos lui en rendit compte.
— Ces caractères, reprit le vieillard, promettent à celui qui l'aura tiouvée des clioses qui vraisemblablement ne doivent pas vous arriver. Vous avez, continua-t-il , la physionomie heureuse, et cette inscription j)arle d'un infidèle dont la lin doit être tragique et funeste; mais puisque la fortune vous a donné cette table, ce qui est écrit dessus vous regarde sans doute.
Dakianos, surpris de ce discours, lui répondit :
— Comment ce que vous dites peut-il être? Je prie Dieu tous les jours depuis trente ans; jamais je ne lui ai ete infidèle : comment donc puis-je être réprouvé.*
— Quand il y aurait trois cents ans, lui repondil Ir
vieillard, que vous serviriez Dieu, vous n'en serez pas moins une victime de l'enfer.
Ces dernières paroles percèrent le cœur de Dakianos; il poussa des soupirs, il pleura même, et s'écria :
— Plût à Dieu que je n'eusse jamais trouvé cette table d'or, que je ne vous l'eusse jamais montrée, et que je n'eusse jamais entendu une sentence aussi terrible!
— Que vous aurait servi, lui dit alors le savant homme, de ne me la point apporter? La prédestination de Dieu est de toute éternité; ce qui est écrit dans le livre de vie ne se peut effacer ; mais je peux me tromper : le savoir des hommes est quelquefois douteux; Dieu seul est infaiUible. Je puis cependant vous apprendre que cette table d'or indique un trésor des plus considérables, et que toutes ces richesses appartiendront à celui qui sera possesseur de la table d'or.
Ces mots consolèrent Dakianos, et dans le transport de son âme, il dit au vieillard :
— Ne tardons point; allons chercher le trésor; nous le partagerons comme deux frères.
Mais le vieillard lui dit en soupirant :
— Yous ne serez pas plutôt le maître de toutes ces richesses, que vous en abuserez. Il n'est pas aisé de savoir être riche, et je serai peut-être le premier à me repentir de vous avoir rendu service.
— Quel discours me tenez-vous ! s'écria Dakianos. Quoi î je vous ai l'obligation de me procurer des trésors, vous faites ma fortune, el vous voulez que je manque à la re-
LKS SEI'T l)OUMANT8.
<ron naissance! l'ii inlidùlc ne serait pas ca[)al)le de eetle in^ralitiide, et je ne puis jamais en avoir seulement la pensée. Je fais donc serment, par le {^rand Dieu, de vous regarder comme mon père, et de partager exactement toutes ces richesses avec vous, ou plutôt vous ne m'en donnerez que ce qu'il vous plaira, et je serai toujours content.
Ces protestations n'auraient que médiocrement rassuré le vieillard ; mais l'avarice, la seule passion qui se fasse sentir à un certain âge, l'emporta sur les réflexions: il consentit donc au départ.
Ils arrivèrent au lieu où Dakianos avait trouvé la table d'or. Le vieillard lui ordonna de creuser la terre environ de vingt pieds : il découvrit bientôt une porte d'acier, fermée par un cadenas d'or enrichi de diamants, et le vieillard dit à Dakianos de l'ouvrir. Dakianos obéit avec tant d'empressement, qu'il rompit la porte avec son pied. Ils entrèrent l'un et l'autre dans le souterrain , sans être découragés par la grande obscurité (pii v régnait. Après avoir fait qucîlques [)as, uiu' faible lumière leur lit distinguer les objets. iMus ils avançaient, et plus la lumière augmentait. Us se trouvèrent à la lin devant un grand et magnifique palais, dont les sept portes étaient fermées; mais les clefs étaient attachées aux serrures. Dakianos prit celle de la première porte et l'nuM'it. Le premier apparlenu^nt renfermait des parures et des ajustements de
la plus grande magnificence, et surtout des ceintures d'or garnies de pierreries. Ils ouvrirent le second, qu'ils trouvèrent rempli de sabres, dont la poignéa et le fourreau étaient couverts de pierres les plus précieuses.
Le troisième était orné d'un nombre infini de cuirasses, de cottes de mailles et de casques d'or de dificrcnles façons, et toutes ces armes étaient enriclnes de ])iorrerics superbes.
LES SKI'T hOlJMANTS. *i())<
Le quatrième renferinail des harnais de chevaux, (|ui répondaient à hi niagnilicence des armes.
Le cinquième ofTrait des piles de lingots d'or et d'argent.
Le sixième était rempli d or monnayé, et l'on j)ou\ait à peine entrer dans le septième, tant on y trouvait de saphirs, d'améthystes et de diamants.
Ces trésors immenses éblouirent Dakianos; dès ce moment, il fut fâché d'avoir un ténrioin de sa bonne fortune.
— Sentez-vous, dit-il au vieillard, de quelle conséquence le secret et le mystère sont en cette occasion ?
— Sans doute, lui répondit-il.
— Mais, reprit Dakianos, si le roi a la moindre connaissance de c(5 trésor, son premier soin sera de le conlisquer. Etes-vous bien sûr de vous? ne craignez-vous rien de votre indiscrétion.^
— Le désir de posséder la moitié de ces richesses, lui répliqua le vieillard, doit vous en être un sûr garant.
— La moitié de ces richesses! interronq)il Dakianos, avec une sorte d'exaltation ; mais cette moitié surpasse les trésors des plus grands rois.
Le vieillard s'aperçut de cette altération et lui dit :
— Si vous trouvez que la moitié soit trop pour moi, vous pouvez ne m'en donner ([u'un quart.
— Volontiers, reprit Dakianos. IVlais quelle precauliun prend rez-vous pour l'emporter sûrement? Vous nous ferez découvrir, et vous serez cause de notre malheur.
— Kh bien! lui répondit le \ieillard, (juoique \ous
m'ayez promis beaucoup davantage, ne me donnez qu'un des appartements, j'en serai content.
— Vous ne répondez point à ma question, reprit Dakianos. Nous examinerons à loisir le parti que vous me proposez : je suis toujours bien aise que vous soyez plus raisonnable et que vous commenciez à vous rendre justice.
Dakianos examina de nouveau ces richesses avec plus d'avidité, et ses yeux en furent encore plus éblouis. Après avoir bien considéré le superbe appartement des diamants où ils étaient alors :
— Vous sentez bien, dit-il au vieillard, que celui-ci est sans contredit le plus riche, et qu'il n'est pas naturel que je vous cède des droits aussi légitimes que les miens.
— Vous avez raison, reprit le vieillard, et je ne vous le demande pas.
Ils passèrent ensuite à l'appartement qui était rempli de l'or monnayé.
— Ce trésor, dit Dakianos après l'avoir considéré quelque temps , est assurément celui qui causera le moins d'embarras et dont on peut se défaire le plus aisément; il peut encore servir à conserver tous les autres, soit en établissant une garde, soit en élevant des murailles. Ainsi, je vous crois trop raisonnable, continua- t-il, pour ne pas convenir de la nécessité qui m'engage à le garder.
— .l'en conviens, lui répondit le vieillard; passons à un autre. Ces piles de lingots d'or et d'argent ne vous sont pas toutes nécessaires, dit-il, en voyant le cinquième appartement.
— iNon, r(''[)()iidit Dakianos, je pourrais absolument nie passer de ([uehiues-unes; mais je vous ai trop d'ohli^ation pour vous exposer en vous les donnant. Comment pourriez-vous les emporter? Quelle peine n'auriez-\ous point à vous en défaire?
— Ce sera mon affaire, lui répliqua le vieillard.
— Non, non, ajouta Dakianos, je vous aime trop pour y consentir. De plus, ce serait le moyen de me faire découvrir; on vous arrêterait, et vous ne pourriez vous empêcher de me dénoncer. Voyons les autres.
Ils ouvrirent le quatrième appartement.
— Ces harnais de chevaux ne peuvent absolument vous convenir; votre âge est en obstacle à leur usage.
Il lui fit encore la même dirticulté pour lui refuser les cuirasses et les armes qui remplissaient le troisième.
Quand il l'eut refermé avec autant de soin (jue les autres, ils se trouvèrent dans celui qui renfermait les sabres, et le vieillard lui dit :
— Ces armes sont aisées à porter; j irai les offrir aux rois des Indes : je les vendrai séparément, et vous ne courrez aucun risque.
— Vous avez raison, reprit Dakianos, je puis vous en donner (pu'lques-uns.
En disant ces mots, il les examinait, soit pour le poids de l'or, 5joit pour le j)rix des diamants; enfin il en tira un de son fourreau. Alors il mit en balance les richesses dont il pouvait être le seul |)ossesseur iwvc la lèle dnii homme:
et ne pouvant concevoir comment il avait pu hésiter si longtemps :
— Je me défie de toi, dit-il en courant sur le vieillard. Le vieillard embrassa ses genoux :
— Soyez touché de ma vieillesse, lui dit-il; les trésors ne me font plus aucune impression, et je n'y prétends rien.
— Je le crois bien, lui répondit Dakianos : ils sont à moi, la table d'or me les donne.
Le vieillard lui rappela ses serments.
— Mais je vous en relève , poursuivit-il. Pour prix de l'obligation que vous m'avez, je ne vous demande que la vie.
— Je t'ai trop offensé, reprit Dsjiianos ; ta vie serait ma mort, elle me donnerait trop d'inquiétude. Mon secret est à moi, dit-il en faisant voler la tête de ce savant vieillard.
Dakianos fit promptement une fosse et enterra cette malheureuse victime de son avarice.
Il craignait les témoins et non pas les remords.
Son cœur n'était occupé que du trésor qu'il possédait, et son esprit que des moyens de le conserver. Mais , après l'avoir dévoré dos . yeux et joui de tout ce que la cupidité peut avoir de satisfaisant, dans quel trouble ne se trouva-t-il pas quand il se
LKS SKI'T I)(»I;MA.NTS. '2i)7
sentit ohlii»;»'' de s'éloij^ru'r pour aller cliercInT «les vivres? (^oinl)ieii il se reproelia (l(; n'en avoir pas a[)porté avec Ini? Et s'il ent quehpie souvenir du vieillard, ce ne lut que pour accuser sa mémoire, et pour se persuader qu'il avait eu de mauvais desseins, puisqu il ne l'avait pas averti d'une chose ([ue l'on pouvait prévoir sans «"tre aussi savaiil qu'il l'était en etïet.
Pour ne pas mourir de faim dans le souterrain, il tallail en sortir; et quel secours trouver dans une (•anq)a^n(' aussi aride que celle dont il était environné? Mais comment pouvoir se déterminer à partir, surtout dans un moment où la terre, nouvellement remuée, pouvait attirer la curiosité des voyageurs?
Dakiauos fut au moment de se laisser mourir, pour ne [)as perdre de vue son trésor. Tout co qu'il put faire [)our concilier ses inquiétudes avec sa faim, fut de s éloigner quand la nuit futvenue. 11 avait pris quelques |)oignées de l'or monnayé, et se rendit à la ville. Il acheta un cheval, (pTil chargea de biscuit et d'une petite barrique d'eau, et revint avant le joui trouver son palais souterrain, (pi il aperçut avec autant de [)laisir dans l'état où il l'avait laissé, (ju il avait eu de chagrin à s'en sé[)arer [)endanl ([uelques heures.
Son pi'emier soin fut de faire lui-mènu^, a\ee une l'aligne incroyable, un fossé très profond autour <le la caveriu*. Il ménagea un passage sous terre dont il eon\iil Tiuiverture avec des débris, sur lesquels il coucha les premiers jours. Il lil ensuite» mu* cahute de tene pour se mettiv à labri.
Tout ce qu'il souffrit, en faisant des travaux si considérables, ne se peut concevoir; et l'on n'aurait jamais imaginé, en le voyant exténué par la peine et le travail, qu'il fût le plus riche habitant de la terre.
UANi) il eut condiiil ses travaux au point (le pouvoir s'en éloi«:;uer sans crainte, il se rendit encore à la ville, mais avec les mêmes {)réeauti(ms, e'est-à-dire qu'il n'y fut que la nuit. Il iiMuploNa tout eiilière à taire emplelttî de ([uelciues esclaves, par le secours desipiels il lit venir peu à peu toutes les choses ipii lui élaienl nécessaires pour sa sûreté et sa commodité. lUcnlot il assend)la des ou\ricrs a^ec les- ([uels il construisit plus solidement les ouxiaiics cpi il avait comnuMU'és. Il lit jnscpi'à ti'ois enceintes de pieii-e autour de sa caverne, c\ coucha toujoui's entri' la prcmièi'c v[ la seconde. Il eut liiand soin de l'aire l'cpandre
'210 LFS SKI»T DOIJ^IANTS.
ensuite le bruit qu'il faisait le commerce étranger, et parla beaucoup de la fortune qu'il avait acquise en Egypte. Sous ce prétexte, car il en faut pour être ricbe, il bâtit un superbe palais; celui de mille colonnes, élevé par Melik Joiina, ancien roi des Indes, n'était rien en comparaison.
Tant de magnificence le fit bientôt considérer et recbercher de tout le monde, et les peines qu'il s'était données pour conserver ses ricliesses flattèrent non seulement son amour-propre, mais lui persuadèrent aisément qu'il les avait gagnées, et qu'il en pouvait jouir sans remords; aussi ne pensa-t-il plus au vieillard.
Il lui fut aisé de tirer tous les trésors du souterrain, dont il ne confia jamais le secret à personne. Il envova des caravanes dans toutes les parties de l'Inde, pour autoriser les dépenses qu'il faisait en esclaves, en bâtiments et en cbevaux; et la fortune favorisa encore un commerce qui l'intéressait fort peu.
Son cœur, satisfait du côté des richesses, ne fut pas longtemps sans être sensible à l'ambition. Les cours ont beaucoup d'attrait pour les gens riches : on les y reçoit avec tant d'accueil; on les loue d'une façon si fine et si déliée, qu'ils sont ordinairement séduits; et Dakianos, qui joignait à l'opulence une ambition démesurée, ne négligea rien })our s'introduire à la cour du roi de Perse. Il fit des présents aux visirs pour obtenir leur protection, et se rendit par là leur esclave. Sa magnificence et sa générosité j)ar\iiu'eut, comme il l'avait j)révu et désiré, jusqu'aux oreilles du roi, qui vouliil le \oir. Dakianos (Mit andience
LhS SKIT hOIlM \.MS.
<l('s (jii il jKinil ; iiiMÏs, poiii' donner iiiir iinpnîssion l'aNol'aMc (le lui cl niri'iler i:i l'aviMii' du roi, il lui porta d«'> j)i'ésents (juc les pins grands l'ois n anraienl jk iii-èlrc pn rassemblei". (^'est ordinairement j)ar nenf (pi on les présente, (juand on \ent ponsser la inaiiiiilicence à son dernier dej^ré : il se lit donc préeédei- pai' nent* elianieanx sn[)ei'l)es.
Le premier était eliari2;édt' nenl' harnais de cliex aux, uar ins des pins belles pierreries.
2\2 LES SEPT DORMAMS.
Le second portait neuf sabres, dont les poignées d'or étaient ornées de diamants.
On voyait sur le troisième neuf armures de la même magnificence.
Le quatrième avait pour charge neuf parures d'or garnies d'une multitude de pierres précieuses, où les ceintures tenaient le premier rang.
Neuf caisses pleines de saphirs étaient sur le cinquième.
Neuf autres caisses pleines de rubis chargeaient le sixième.
Un pareil poids d'émeraudes se trouvait sur le septième.
Les améthystes, dans un nombre égal de caisses, faisaient la charge du huitième.
Enfin, l'on vit paraître neuf caisses de diamants sur le neuvième chameau.
Neuf filles de la plus grande beauté, et superbement parées, suivaient cette petite caravane, et huit jeunes esclaves, qui n'avaient point encore de barbe, précédaient immédiatement Dakianos.
Au milieu de l'éblouissement que ces présents causaient au roi et à toute la cour, quelqu un de ceux qui la composaient, et qui, suivant l'usage de ces lieux, cherchait à critiqiu^r, ou voulait faire de la ])eine à celui que l'on apphiudissait, ou ne voulait peut-être que montrer la justesse de son esprit, demanda où était le neuvième eschivc. Dakianos, qui s'attendait à la question, se montra. Le roi, sensible an lohr délicat (pi il joignait à des piésents si
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considéral.'lcs, U) reçut îincc iiih? cxtivmc distiiiclion , et son ('Io([U('nc(' nîiliiri'lle aciuîva (Je lui mériter ses bonnes «ii'àces : il ne fut plus possiMc; an roi de se passer de lui. Il le faisait asseoir à ses cotés, lui donnait le [)laisir de la musique, lui envoyait tous les jours des plats de sa tahle, et très souvent les \ii!s les plus excpiis, pendant (pie de son C(')té il répondait ;i tant de Ixjutés par des présents dont la (juantité étorniait autant (pie la mapinificence. Enfin, sa continuelle libéralité et son éhxpuMice lui donnèrent un si i^rand crédit sur l'esprit du roi, qu'il le lit son visir pour ne s'en jamais séparer.
Cependant la confiance et l'amitié que le monarque lui témoignait lui donnaient encore [)lus de crédit (pie la cliarire dont il était revêtu.
Dakianos «iouvernait la l^erse a\ec y\\\ j)ou\oii' absolu; il aurait du jouir d un bonheur (pii contentait sa vanité; mais rambition peut-elle èlre jamais satislaile.* La montaii;ne de Kal* pcMil boi-nt r le monde, mais jamais l(*s idées et les souhaits <run ambitieux, (le l'ut alors que Ton nppiit au roi l'arriNée d'un a.mbassadenr de (Iréce; il lui donna pronq)teinent audience, l/ambassadenr, après a\oir baise le pied de s(m lr(')ne, lui remit une letti'e (pi'il lit lire à haute voix par son secrétaire; elle était concui» en ces termes :
« Moi, empei'eur et sultan des sej)t (Jiinats, à \ons, <( roi de IVm'sc. AussiliM (pi" mn lellre roxale nous aura < été rendue, ne maiHpu'Z |)as de mVn\o\ei- le li'ilmt de > sept années. Si \oiis l';iiles dinicnlle de me ralisbnre.
214 LES SlîlPT UOUMA.NTS.
« sachez que j'ai une armée toute prête à marcher contre (( vous. »
Cette lettre causa tant d'étonnement au roi, qu'il ne sut quelle réponse il devait faire. Dakianos, pour le tirer de l'embarras où il était, se leva de sa place, frappa la terre de sa tête, et lui dit :
— Sire, la lettre de Tempereur de Grèce ne doit pas vous afflif^er ; il est aisé d'y répondre, et de le faire repentir de ses menaces et de son insolence : ordonnez à vos plus fidèles sujets de me venir trouver, moi, qui suis le plus humble de vos esclaves; je leur dirai ce qu'ils auront à faire.
Ces paroles consolèrent le roi; il donna des ordres en conséquence, et Dakianos leva plus de cent mille hommes pour le roi, pendant que de son côté il assembla dix mille hommes qu'il équipa à ses dépens; le roi joignit à cette troupe d'élite deux mille soldats des mieux aguerris, qu'il tenait toujours auprès de sa personne, et dont il forma la garde de Dakianos, le déclarant général de cette armée de cent douze mille hommes. Le nouveau général prit congé du roi, et se mit à la tête des troupes qui servirent d'escorte à toutes ses richesses, car il eut grand soin de les emmener avec lui, et dix mille chameaux les portaient avec peine. Le roi de Perse, qui se séparait avec regret de son visir, l'accompagna pendant trois journées, et ne le quitta que les larmes aux yeux, en lui donnant mille bénédictions, el lui répétant mille fois cpTil était sa force, son apj)ui, cl l'ami le son cœnr.
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Dakianos choisit dans tontes les vilhîs de son passade les hommes h's phis aj^nerris; il les écpiipait à scîs frais, et lenr donnait tout l'arj^enl (jn'ils demandaient. Lr hinil ({ni se l'épandil de cette magnificence alliia des |inerriers de tous les pays de l'nnivers, et son armée se trouva hienlôt forte de trois cent iniMe hommes.
L empereur deiirèce assemhla promj)tement ses troupes, sur les nouvelles qu'il eut de l'armée de Perse, et vint audevant de Dakianos avec sept cent mille hommes. Dès (pi'il aperçut lenneiui, il parla «^ea son armée en deux eorps et donna le sii^nal du comhal. Les troupes de Dakianos marehèrent avec tant de valeur, et leur premier choc fut si t(;rrihle, ([ue l'armée de l'empereur de Grèce eut à peine le temps de se reconnaître; elle fut presque aussitôt défaite qu'attaquée. Dakianos lit couper la tète à l'empereur de (irèce, qu il avait fait prisonnier, et se rendit sans peine maître de tous ses états, dont il se lit reconnaître souverain.
Le premier soin de ce nouveau monarque fut d'écrire cette lettre au roi de l*erse :
« J'ai défait et vaincu César ', j ai conquis ses états, je « suis monté sur son trône, et j'ai été reconnu souverain (( de tout son enq)ire. Dès (jue ma letliv vous aura été (( rendue, ne dilTérez pas d nu monuMil à menvoNcr le (( trihut de sept années; si vous faites la uu)indre ditliculté « de me le payer, vous suhircz h» menu* sort (pie (lésar. »
Cette lettre mil a\ec raison le roi {\v Perse hors de Ini-
« l-i's Oiinilcuix (Iniiîiciil loiijoiii^ ce iioin ;i tous les rois lU- la (irm>.
même. Sans perdre de temps, il assembla ses troupes. Mais avant de se mettre à leur tête pour marclier du côté de la Grèce, il fit cette réponse à Dakianos :
« Un liomme aussi méprisable que toi- peut-il s'être (( emparé de la Grèce? Tu me trahis, moi qui suis ton roi t( et qui me vois assis sur le trône d or de mes aïeux; tu « m'attaques malgré la fidélité et la reconnaissance que (( tu me dois : je pars pour faire périr jusqu'à ta mé- (< moire, remettre la Grèce en son premier état, et la « rendre à son souverain légitime. »
Cette réponse méprisante du roi de Perse jeta Dakianos dans un emportement de colère épouvantable. Il leva surle-champ un détachement de deux cent mille hommes de son armée pour aller combattre le roi de Perse. Ces troupes ne furent pas longtemps sans le rencontrer ; le combat fut très opiniâtre ; mais enfin le roi de Perse fut défait, pris et conduit devant Dakianos.
Quand ce prince fut en sa présence :
— Méchant, lui dit-il , comment peux-tu soutenir mes regards? toi, le plus ingrat de tous les hommes!
— Moi, ingrat! reprit Dakianos; j'ai levé des troupes à mes frais, j'ai dépensé la plus grande partie de mes trésors, j'ai donc acheté cette conquête; de plus, j'ai combattu, j'ai vengé ta querelle; que peux-tu me reprocher?
— Je t'ai aimé, reprit le roi.
On soutient mal des reproches aussi bien fondés quand on a la puissance en main. Aussi Dakianos, pour toute réponse, ordonna qu'on lui coupât la lêle. Puis il envoya
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(les troupes et s'empara de Ums les étals du roi de Perse. Il «dioisil Kplièse pour y fixer son séjour; niais ne trouvant pas cette ville assez superhe, il la lit iM«hâtir avec mafînili- «•ence, et donna tons ses soins à la construction d'un j)alais (pii n'avait point son pareil pour la solidité, retendue et la niaiinilicence. Il fit élever au milieu un kiosque dont les murailles avaient deux cents toises de lontcueur, et dont tous les scellements étaient d'or et d'ar^içent.
Ce kiosque contenait mille chambres, et chacune renfermait un trône d'or sur lequel on voyait un lit de semblable métal. Il y fit fiiire trois cent soixante-cinq portes de cristal, qu'il plaça de façon que le soleil levant regardait tous les jours de Tannée une de ces portes. Son palais avait sept cents portiers; soixante visirs étaient occupés de ses affaires; on vovait tous les jours dans la salle d'audience soixante troues sur les(piels étaient assis ceux qui s'étaient signalés à la guerre. Il v avait sept mille astrolofïues qui s'assemblaient tous les jours et qui lui mai'(juaient à tous les moments les différentes influences. Il était toujours environné de dix milh^ ichoglans (jui portaient des ceintures et des couromies d'or, fl ipii étaient maLjniliquement vêtus; ils n'avaient poiiil d auli'c ('iiq)loi (pie d'être toujours prêts à recc^voir ses ordres. Il établit soixante pachas, chacun desquels avait sons ses ordres deuv mille jeunes hommes bien faits, (pii eommandaient chacun en jiarticnlier deux mille soldats.
Un jour que Dakianos était an sein (h' toute sa splendeur, nn vieillard sortit de dessous le Irône sui* le(|u«'l
*i18 LES SEPT DORMANTS.
il était assis. Le roi, surpris, lui demanda qui il était.
— Je suis, lui répondit le vieillard, le prophète de Dieu ; j'obéis à ses ordres en venant vous trouver. Sachez donc qu'il m'a fait le dieu des cieux, et qu'il veut que vous soyez le dieu de la terre.
Dakianos lui répondit :
— Qui pourra croire que je le sois?
Mais le génie disparut sans lui répondre. Quelque temps après, Dakianos eut encore la même apparition, et le génie lui dit les mêmes choses; mais il lui répondit ;
— Vous me trompez ; comment pourrais-je être le dieu de la terre ?
— Votre puissance, vos grandes actions et le soin que Dieu a pris de vous, doivent vous le persuader, répondit le vieillard ; mais si vous ne me croyez pas, faites ce que je vous dirai, et vous serez bientôt convaincu.
Dakianos, dont l'orgueil était flatté et qui n'avait plus rien à désirer du côté des grandeurs humaines, lui promit de consentir à tout.
— Que l'on porte votre trône sur le bord de la mer, poursuivit le vieillard.
On exécuta ce qu'il désirait, et quand Dakianos s'y fut placé :
— Prince, lui dit le génie, il y a au fond de la mer un poisson dont Dieu seul connaît la grandeur, et qui vient tous les jours à terre; il y demeure jusqu'à midi pour adorer Dieu, personne ne Tinteri^ompl dans ses prières. Quand eUes sont finies, il se rei)l(Mige au fond des eaux.