‹ La morale merveilleuseChapitre 18 sur 27 · I.KS SKl'T DOUMANTS. *i*i · texte numérisé non relu

I.KS SKl'T DOUMANTS. *i*i

Ce discours iv\ cilla la colère de Dakiaiios : il conjura \r «^ciiie de lui apprendre au moins le lieu de leur nîlraile.

— Je puis seul vous y conduire, repiil le «iénic; les lioninies teraient en \aiii des recherches pom h' iiouxer, et je vous y conduirai à la tête de votre armée.

Ils partirent aussitôt, et ne t'urenl pas lon«^temps sans arriver devant la caNcnie. Le licnie dit ahu's à Dakianos :

— (1 est ici ([iiils se sont retirés.

Dakianos, cpii n'était occupé (pie du désir de se Ncuiier, se présenta pour y entrer. Dans le moment il en sortit une va[)eur é()ouvantal)le, ([ui l'ut suivie d'un \ent tïu'ieux, et les ténèbres se répandirent dans cette paitic du monde, l/armée recula de fraveur; mais la colère redoublant le courage de Dakianos, il avança jusipi'à l entrée de la caverne : ce fut avec des peines incroyables, et, malgré tous ses etïorts, il lui fut absolument impossible d'v entrer, tant I air était impénétrable. Il aperçut (latnier, ipii dormait la tète posée sur ses deux pattes; il distiniïua partaitement les six jeunes (irecs et le bei-'ici' ([ui lionlaient les charmes du sommeil; mais il ne les crut ()as endormis, car ils avaient les yeux ou\erts.

Dakianos ne fut pas assez téméraire pour redoubler ses elTorls : une secrète Inn'reui' le letint. Il \int rejoindre s(ni armée, en disant qu il avait trou\é sesescla\es; cpi'ils s elaient prosternés de\ant lui sans asoir le courajic de Un parler; ipiil les a\ail laissés prisonnieis dans la ca\erne, attendant le [)arti (pTil prendiait sm- leur punition. Kn elVel, il consnlla ses soixante \ isiis. «M leur demanda (piell»-

vengeance éclatante il pouvait tirer de ces jeunes esclaves : aucun de leurs avis ne put le satisfaire. Il eut donc recours à son génie, qui lui conseilla de commander à ses architectes, qui marchaient toujours avec lui, d élever une muraille très épaisse qui fermât exactement Tentrée de la caverne, pour ôter toute espèce de secours à ceux qui s'y trouvaient enfermés.

— Vous aurez soin pour votre gloire, ajouta-t-il, de faire écrire sur cette muraille le temps, l'année et les raisons qui vous ont engagé à la construire ; c est le moyen d'apprendre à la postérité que vous avez su vous venger avec grandeur.

Dakianos approuva ce conseil et se hâta de l'exécuter. Il se rendit de nouveau à la caverne à la tête d'une nombreuse caravane , et lit élever une muraille aussi épaisse que celle d'Alexandrie ; mais il avait eu la précaution de réserver un passage dont il connaissait seul l'ouverture, dans l'espérance de pouvoir (|uelque jour s'emparer de ses esclaves, et dans la vue d'examiner les événements de la caverne, dont il était continuellement occupé malgré lui. Il avait ajouté à toutes ces précautions celle de poser une garde de vingt mille lionnnes qui ('auq)aienl devant la

LES SKl»T DOIIMVNTS. *2*i'J

imiriiille. Toutes ses années eiueiil ordre «le releNcr chiuiiie mois ec corps de lroii[)es, auquel il «'tait enjoint de l'aire périr tous ceux (jui voudraieni aj)j>roclier d'un Thmi ipii renlerniait ceux dont la révolte el la fuite étaient le premier malheur de sa vie, car juscpi'à ce moment tout lui avait heureusement réussi.

Cependant rien ne pouvait remplacer Jemlika dans son cœur, ni lui faire ouhlier ses procédés et ceux de ses compagnons. Un désir de vengeance se joignait à rinsnlle ([u'il croyait en avoir reçue. Pour un homme enivré de sa gloire, dont il avait lui-même été l'aj'tisan, une opposition aussi formelle à ses volontés était une cruelle situation ; aussi il allait tous les jours à la caverne faire de nonveauv elTorts [)0ur y entrer, ou du moins alin de re[)aître ses yeux de ceux dont il voulait tirer vengeance.

Le calme dont jouissaient ces hommes cjuil regardait toujours comme ses esclaves, redoublait ses fureurs. Leurs \eux. ([u'ils leiKiitîntouverls, leur silence à tous les re[)r()ches et à toutes les injures dont il les accahlait, leur attitinUMuéme, tout était en eux la mar([m' du plus grand mépris. Vi\ jour qu'il joignit les inq)récations contre le ciel aux discours qu'il tenait ordinairement, Dieu permit «pu» le petit chien Catnier lui répondît:

— Méchant, peux-tu hlasphémer un Dieu cpii ta laissé Nivre, malgré les crimes (pie lu as commis.* (Irois-lu qu'il ait ouhlié de venger la mort «lu savant Kgxplieii «pu- hwi iïxariee a fait périr malgré tes sei'ments.'

hakianos, «hml la colér»' était iinpnissanl*'. sortit «miIim"

des reproches accablants qu il recevait du chien de ses esclaves.

Il revint à Éphèse, el apprit que, pendant son absence, on avait égorgé plusieurs eunuques de son sérail et insulté ses images. De plus, le démon de la haine s'était emparé de ses trois fils; ils avaient mis le sabre à la main, et Fange de la mort allait les lui enlever. Quelle douleur pour un père! Quel chagrin pour un ambitieux qui comptait leur donner à chacun lempire d'une des parties du monde I

Dans la douleur dont il était accablé, il ne put s'empêcher de revenir à la caverne.

— Méchants, leur dit-il, quels tourments ne dois-je pas vous faire souiïrir, quand vous serez entre mes mains? Mais rendez-moi mes enfants, et je vous pardonne tout ce que vous m'avez fait.

Catnier, prenant toujours la parole, lui répondit :

— Dieu ne rend point des enfants, quand il les a bannis du monde pour punir leur père de ses crimes. Va, retourne à Ephèse , tu mérites d'éprouver encore de nouveaux malheurs.

— C en est trop, s écria Daiviaiios en se retirant. Ktdans la rage et le désespoir d ' son cœur, il ordonna

à toutes ses troupes et à tous les habitants d'Ephèse d'apporter chacun une bûche ou un fagot. Ses ordres fureni exécutés. Il fit j)lacer cette énorme ([nanti té de bois devant la caverne, dans respérance d étmillVr ceux (pielle renfeiMuait ; mais le xcnt ral)allil tontes les ilammes de «r

LES SEI'T DOHMANTS. '2)i I

grand feu contrç rarmée, ((ni prit l:i fnile, cl conlie la ville. Ancune maison non l'nl cependant incommodée; mais le feu s'attacha au palais de Dakianos, qui fut absolument réduit en cendres; et tontes les richesses qu'il avait toujours amassées avec tant de soin s'évanouirent à ses yeux, pendant que la caverne n'éprouva pas la moindre altération.

Ce dernier prodige l'engagea à faire des prières au\ Sept Dormants et à Catnier lui-même, en les conjurant d'intercéder Dieu pour lui. Le petit chien lui répondit :

— C'est la crainte et non la piété qui semble amollir la dureté de ton cœur. Eloigne-toi. Dieu connaît ton âme, tu ne peux le tromper.

Dakianos se retira confus de ce dernier reproche, mais encore plus outré de s'être humilié.

un II)

' Crll

ENDANT que tous les malheurs se succédaient pour accabler cet ennemi de Dieu, la révolte, qui s'était considérablement augmentée, exigeait des exemples, et la situation du cœur de Dakianos l'engageait à les rendre de la plus grande sévérité : il fit, pour cet efïet, élever au milieu de la place publique, et sur les cendres de son palais, un Irône de fer; il ordonna à toute sa cour et à toutes ses troupes de s'habiller en rouge', et de porter des turbans noirs; puis il fit périr en stant ciiK) ou six ccMit mille hommes qu'il voulait

(' coiilciir est i ii Oiiciil la inarinic tics vtMigfanres du iiriiicc.

sacrifier à la fois à la sûreté de son trône et aux mânes de ses enfants.

Mais avant de faire cette cruelle exécution, il voulut encore aller visiter la caverne, espérant que ses armes, car telle est d'ordinaire la confiance des méchants, pourraient intimider ceux dont il n'avait rien pu obtenir, ni par prières, ni par menaces. En arrivant il redoubla ses blasphèmes.

— Tremble, méchant! lui dit alors Catnier, sans s'émouvoir plus qu'à son ordinaire, sans même lever la tête, qu'il tenait appuyée sur ses pattes.

— Que je tremble! reprit Dakianos : Dieu ne peut me faire trembler.

— Mais il peut te punir, poursuivit Catnier: tu touches à ton dernier instant.

Dakianos n'écoutant plus alors que son ressentiment, prit son arc et ses flèches.

— Nous verrons, dit-il, si je ne suis pas au moins redoutable.

Alors il lui décocha une flèche de toute la force de son bras ; mais un pouvoir surnaturel la fit tomber aux pieds de celui qui la tirait, et dans le môme instant il sortit de la caverne un serpent qui avait plus de cent vingt pieds de longueur, et dont le regard terrible et enflammé le fît trembler. Dakianos voulut prendre la fuite; mais le serpent l'eut bientôt atteint; il le prit par le milieu du corps, lui fit traverser la ville, et pour rendre tous ses sujets témoins de ses angoisses et de sa punition, il le porta sur le

trône de fer qu'il avait préparé pour sa cruelle vengeance. Ce fut là que Dakianos donna, par ses souffrances, un

exemple terrible de la punition que méritaient son ingratitude et son impiété.

Plusieurs rois succédèrent à Dakianos, et occupèrent son trône pendant cent quarante ans, après lesquels il tomba entre les mains des anciens Grecs, les premiers possesseurs, qui en jouirent encore l'espace de cent soixante et neuf ans.

Quand le temps du sommeil des Sept Dormants fut accompli, ce qui était écrit dans les livres de Dieu leur arriva : un des sept se réveilla dans l'instant que l'aurore commençait à paraître; il se leva sur son séant, se disant en lui-même :

— Il me semble que f ai tout au moins dormi pendant vingt-quatre heures.

lit peu à peu les au 1res se réveillèrent frappés de la même idée.

.lemlika, toujours plus vif que les autres, se leva promp-

LES SKI'T DOHMANTS. 235

teinent, vX fut très étonné de trouver à rouvertiiie ch* la ciiN erne une muraiile construite de gros ([uartiers de pierre qui la fermaient exactement; il revint trouver ses camarades, et leur conta le sujet de sa surprise. Malgré cet obstacle, ils convinrent qu'il fallait absolument envoyer quelqu'un à la ville pour acheter des vivres ; ils jetèrent les yeux sur le berger, et Jemlika lui donna de l'argent en lui disant :

— ïu ne cours aucun risque en y paraissant.

Le berger sortit pour leur rendre ce service. Dans le même moment, Catnier s'éveilla parfaitement guéri de ses trois jambes, et le vint caresser. Le berger fit de vains elYorts pour sortir de la caverne, car le passage que Dakianos s'était réservé était comblé.

En examinant tout avec soin, il remarqua les énormes quartiers de pierre qui composaient la muraille ; il reconnut, non sans étonnement, que dans les environs une partie des arbres s'était séchée, qu'une autre était tombée, que l'eau des fontaines était placée différemment; en un mot, il fut si troublé des grands changements survenus pendant son sommeil, qu'il rentra dans la caverne pour faire part à ses camarades de son étonnement. Us se levèrent aussitôt et sortirent pour en juger; mais chaque objet ne servit qu'à redoubler leur embarras. Jemlika dit alors au berger :

— Donne-moi tes habits, je vais moi-même à la ville chercher ce qui nous est nécessaire, et m'éclaircir sur ce que nous ne pouvons comprendre.

Le berger lui donna ses habits, et prit les siens. Jemlika se fit avec beaucoup de peine un passage à travers les ruines de cette épaisse muraille, suivit le chemin de la ville, et remarqua sur la porte un étendard où l'on voyait écrit : IL n'y a point d'autre dieu que le vrai dieu. Il fut très étonné qu'une nuit eût produit un si grand changement :

— N'est-ce point, disait-il, une vision? veillé-je? et n'éprouvé-je pas l'illusion d'un songe?

— Pendant qu'il faisait ces embarrassantes réflexions, il vit sortir un homme du château; il s'en approcha et lui demanda si cette ville ne se nommait pas Éphèse. L'homme, lui dit simplement qu'elle se nommait ainsi.

— Comment nommez-vous celui qui la gouverne? reprit aussitôt Jemlika.

— Elle appartient à Encouch, qui en est le roi et y fait son séjour, lui répliqua le même homme.

Jemlika, toujours plus étonné, poursuivit ses questions.

— Que signifient ces mots écrits sur cet étendard ? lui demanda-t-il. L'homme satisfit sa curiosité en lui disant qu'ils représentaient les noms purs de Dieu.

— Mais il me semble, interrompit Jemlika avec vivacité, que Dakianos est le roi de cette ville, et qu'il s'y fait adorer comme Dieu.

— Je n'ai jamais entendu parler d'aucun roi qui se nommât ainsi, reprit l'habitant de la ville.

— Quel sommeil singulier éprouvé-je à présent ! s'écria Jemlika. Révoiricz-moi, je vous en conjure.

LKS SliPÏ DOU.MANTS. 237

Cet homme, surpris à son tour, ne put s'empêcher de lui dire :

— . Quoi ! vous me faites des questions sages et raisonnables, vous avez compris mes réponses, et vous croyez que vous dormez !

Jemlika, honteux de l'opinion qu'il donnait de lui, le quitta, se disant à lui-même :

— Grand Dieu, m'avez-vous privé de la raison?

Dans ce trouble d'idées, il entra dans la ville, qu'il ne reconnut en aucune façon : les maisons, les temples, les sérails lui parurent sous une forme nouvelle : enfin, il s'arrêta à la porte d'un boulanger, il choisit plusieurs pains et présenta son argent. Le boulanger l'examina et regarda Jemlika avec tant d'attention que celui-ci en fut alarmé, et lui dit :

— Pourquoi me regardes-tu? Donne-moi ton pain, prends mon argent, et ne t'embarrasse pas d'autre chose.

Le boulanger lui dit alors avec une vive curiosité :

— Où as-tu trouvé cet argent ?

— Que t'importe? reprit Jemlika.

— Je 'ne connais point cet argent , lui répliqua le boulanger ; il n'est point frappé au coin du roi qui nous gouverne aujourd'hui. Fais-moi part du trésor que tu es assez heureux sans doute pour avoir trouvé, je te promets le secret.

Jemlika, prêt à s'impatienter, lui dit :

— Cet argent est marqué au coin deDakianos, le maîUr absolu de ce pays : que puis-je le dire de plus ?

'i38 LES SEPT DORMANTS.

Mais le boulani^er, toujours frappé de son idée, poursuivit ainsi :

— Tu viens de la campagne; mais crois-moi, ton métier de berger ne t'a pas rendu assez lin pour me tromper, ni pour m'en imposer. Dieu t'a fait la grâce de te faire trouver un trésor ; si tu ne consens pas à le partager avec moi, je vais te déclarer au roi ; il saura te faire arrêter, on saisira tes richesses, et l'on te fera peut-être mourir pour n'avoir pas fait de déclaration.

Jemlika, fatigué de tous les discours du boulanger, voulut prendre le pain et s'éloigner; mais le boulanger le retint : la dispute s'échauffa, et le peuple s'assembla pour les écouter. Jemlika disait au boulan2;er :

— Je ne suis sorti qu'hier de la ville, je reviens aujourd'hui ; qui peut donc te faire imaginer que j'aie trouvé un trésor?

— Rien n'est plus vrai, repj'enait le boulanger, et je veux en avoir ma part.

Un homme qui appartenait au roi accourut au bruit, et dans l'incertitude de l'événement, il fut chercher la garde, qui saisit Jemlika et le conduisit devant le roi. On lui exposa le sujet de la dispute, et le prince dit à Jemlika :

— Où as -tu trouvé les vieilles monnaies dont on parle .^

— Sire, lui répondit Jendika, je les ai enq)ortées bier de l;i ville; mais en une nuit Éphèsi^ a pris une forme si différente, (pie je n(* la connais plus : tous ceux (pu^j'ai rencontrés, lous ('(Mi\ (|ne je \nis, me soiu inconnus; (*e|)eiuiant

LES SEPT DOKMANTS. '23î>

je suis né dans cette ville, et je ne puis exprimei' It; tronhie de mes sens.

Le roi lui dit :

— Tu parais avoir de Tesprit, ta physionomie est lieureuse et n'a rien d'altéré; comment tes paroles peuventelles être si peu raisonnables? Est-ce pour ni ahuser que tu feins d'avoir perdu la tête? Je veux. absolument savoir où tu as caché le trésor que ta bonne fortune t'a fait rencontrer. La cinquième partie m'appartient de droit, et je consens à te laisser le reste.

— Sire, lui répondit Jemlika, je n'ai point trouvé de trésor, mais je crois avoir perdu l'esprit.

Jemlika n'osait parler trop clairement; il craignait toujours que ce roi, qu'il ne connaissait pas, ne fut un visir de Dakianos, et qu'il ne le fît conduire à ce prince, qui pouvait être absent.

Heureusement pour lui, Encouch avait un visir dont l'esprit était pénétrant, et qui avait une très grande connaissance des préceptes de la loi et des faits de l'histoire. Le nom de Dakianos ne lui était pas inconnu, et il avait par conséquent quelque notion des Sept Dormants. Les discours de Jemlika lui donnèrent des soupçons, et, pour les éclaircir, il dit tout bas au roi :

— Je suis fort trompé, ou ce jeune homme était attaché à Dakianos : il le quitta, et se retira dans une caverne avec cinq de ses compagnons, un berger et un petit chien. Ces sept personnes doivent sortir de cette caverne après avoir dormi trois cent neuf ans, et leur réveil doit attacher le

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peuple à la prière. Donc, tout me porte à croire que ce jeune homme est celui que Dakianos aimait avec tant de

passion.

Encouch avait, avec raison, beaucoup de confiance en son visir. S'adressant à Jemlika :

— Conte-nous ton aventure sans aucun déguisement, lui dit-iU ou je vais te faire arrêter.

Jemlika, qui sentait le besoin que ses amis avaient de son retour, lui obéit, malgré la crainte qu'il avait de retrouver Dakianos, et son récit se trouva conforme à tout ce que le visir avait lu dans l'histoire; mais ce qui pouvait encore plus convaincre le roi, c'est qu'il ajouta :

— Votre majesté saura que j'ai une maison, un enfant et des parents dans la ville : ils rendront témoignage de tout ce que je viens de dire.

— Songe, lui dit alors le prudent visir, que ce que tu as raconté au roi est arrivé il y a trois cent neuf ans.

— Il faudrait donc nous donner une autre preuve, reprit le roi en souriant.

— Je ne réponds point par respect, reprit Jemlika, à la difficulté que Ton méfait; mais pour vous persuader tout ce que je viens d'avancer, c'est que dans la maison qui m'appartient j'ai caché un trésor assez considérable; moi seul en ai connaissance.

Le roi et toute sa suite se mirent aussitôt en marche pour se rendre à la maison indiquée. Mais Jemlika, qui marchait le premier pour les conduire, regardait de tous côtés et ne reconnaissait ni son quartier ni sa maison.

LKS SKI»! DOn.MANTS. 241

11 était dans cet embarras ([uand Dieu permit qu'un aniçe, sous la figure d'un jeune homme, vînt à son secours et lui dit :

— Serviteur de Dieu, vous me paraissez bien étonné.

— Comment voulez-vous que je ne sois pas surpris? lui répondit Jemlika; cette ville est si changée en une nuit que je ne puis trouver ma maison, ni même le quartier 011 elle est située :

— Suivez-moi, lui dit l'ange de Dieu, je vais vous y conduire.

Jemlika, toujours accompagné du roi, des beys et des visirs, suivit l'ange, qui s'arrêta quelque temps après devant une porte, et disparut en lui disant :

— Voilà votre maison.

Jemlika, par un effort de confiance, y entra, et ne vit qu'un vieillard qui lui était inconnu, et qui était entouré de plusieurs jeunes gens; il les salua fort poliment, et dit au vieillard avec douceur :

— (^ette maison m'appartient, à ce que je crois. Pourquoi vous y trouvé-je, et qu'y faites-vous?

— Je crois que vous vous trompez, lui répondit le vieillard avec la même douceur : cette maison est depuis longtemps dans notre famille ; mon grand-père Ta laissée à mon père qui n'est pas encore mort, mais qui, à la vérité, n'a plus qu'un souffle de vie.

Les jeunes gens voulurent répondre, et même s'emportèrent contre Jemlika. Mais le vieillard leur dit :

— Ne vous fâchez point, mes enfants : remportemenl

2/»'2 LES SKPT DORMAÎS'TS.

n'est jamais nécessaire : il a peut-être quelque bonne raison à nous donner, écoutons-le.

Ensuite il se tourna du côté de Jemlika, et lui dit :

— Comment cette maison peut-elle vous appartenir? De quel droit le prétendez-vous? Qui êtes-vous?

— Ah ! mon cher vieillard, reprit Jemlika, comment pourrai-je vous faire croire à mon aventure : aucun de ceux à qui je l'ai racontée n'a voulu y ajouter foi; je n'y puis rien comprendre moi-même; jugez de la situation où je suis.

Le vieillard, touché de sa douleur, lui dit :

— Prenez courage, mon enfant; je m'intéresse à vous, mon cœur s'est ému en vous voyant.

Jemlika, rassuré par ce discours, raconta au vieillard tout ce qui lui était arrivé; et celui-ci n'eut pas plutôt entendu son récit, qu'il alla chercher un portrait pour le comparer à Jemlika. Quand il l'eut examiné quelque temps, il soupira; son trouble et son émotion redoublèrent; il baisa plusieurs fois le portrait, et se jeta aux pieds de Jemlika en frottant son visage tout ridé, et tenant sa barbe blanchie par les années, il s'écria :

— Ah ! mon cher grand-père !

Les torrents de larmes qui coulaient de ses yeux l'empêchèrent d'en dire davantage. Le roi et ses visirs, que cette scène avait rendus fort attentifs à la conversation, dirent alors au vieillard :

— ^Quoi! vous le reconnaissez pour votre grand-père?

— Oui, sire, lui répondit-il; c'est le père démon père.

KKS SKI'T DnHMANTS.

Mais il ne put achever ces mots sans l'ondre encore en larmes. Ensuite il le prit par la main et le conduisit [)ar l;i maison. Jemlika dit, en apercevant une poutre de cyprès :

— C'est moi qui ai t'ait placer cette poutre : on trou- \era sous son extrémité une grande [)ierre de grenat; elle couvre dix vases pareils à ceux (|ui sont dans les trésors des rois : ils

sont remplis de pièces d'or à

l'eftigie du —ZT^^ n^^^^^d^/^

[)rince Da- '^ — ^=-

kianos , et chacune de ces pièces pèse cent drachmes. Pendant que Ton travaillait à découvrir la poutre de cy- [)rès, le vieillard s'approcha de Jemlika avec le plus grand respect, et lui dit :

— Mon père, qui est votre fils, est encore en vie; mais il a si peu de forces, que j'ai été obligé de l'envelopper dans du coton, et de le mettre dans un panier que j'ai pendu à un clou : c'est lui qui m'a conté quelques-unes des choses ipie vous venez de me dire. Venez voir, continua-t-il, mon père et votre fds.

Jemlika le suivit dans une cliandjre\oisine : il décrocha un petit panier dont il tira un petit paquet de colon ; ce paquet renfermait un vieillard (jui n'était pas plus gros ([u'un enfant qui vient de naître : on lui lit avaler un peu de lait, il ouvrit les yeux et reconnut encore Jemlika, l'objet de son amour. Il \\c pnl s (MU[)cclu'r de v(M'ser un lorrcnl

de larmes, et Jemlika ne put retenir les siennes. Quel étonnement pour tous ceux qui voyaient un jeune homme dont le fils était dans un état de décrépitude , le fils de son fils, un vieillard accablé d'années, et les enfants de ce vieillard ressemblant pour la force et la vigueur à leur bisaïeul. On examina les annales : on vit que les trois cent neuf ans s'étaient accomplis le même jour.

Quand la poutre de cyprès fut levée, on trouva tout ce que Jemlika avait annoncé. Il fit présent d'une partie de ce trésor au roi, et donna ^|^ l'autre aux enfants de son fils.

Le roi dit ensuite à Jemlika :

— Nous sommes à présent convaincus de la vérité de ton histoire. Allons trouver tes camarades dans la caverne, et leur porter des secours.

— Je n'ai point d'autres vœux à former, lui répondit Jemlika.

Le prince lit porter beaucoup de vivres avec lui, et parlil accompagné du peuple et de son armée pour se rendre i\ la caverne. Elle parut si affreuse, que personne n'eut le courage d'y entrer. L'on assure cependant ([ue le roi s'y détermina, qu il vit les compagnons de Jemlika; mais (mi ce moment Jemlika \ étant entré Ini-mémo, rendit Tesprit

avec tous les autres, et le petit chien. Le roi les entendit taire leurs actes d'adoration au souverain maître de lunivers, et mourir en les prononçant.

Encouch fit apporter tout ce qu'il fallait pour leur rendre les derniers devoirs, et les fit enterrer dans la caverne même où ils avaient dormi si longtemps. Quand tout le monde en fut sorti, l'entrée de la caverne se ferma d'ellemême, sans que depuis ce temps il ait été possible à aucun homme d'y entrer.

Le roi voulut que l'on élevât à quelques pas de là une colonne, sur laquelle il fit graver l'histoire des Sept Dormants, afin de faire connaître la puissance de Dieu, d'inspirer de l'horreur pour l'ingratitude, et de montrer j)ai' cet exemple quel est le pouvoir de la prière. ^

Iav coui^uac Ai' U\ Mou\uçv\»: iV< Gl

IVC<

LA r.oNorirri;

Di: LA MONTAGNE DE GLACE

N ces temps heureux où les fées et les génies ne dédaignaient pas de visiter notre pauv-re terre, vi- ,vaient un roi et une reine d'une sottise démesurée.

Un jour qu'ils s'entretenaient de la naissance prochaine de leur premier enfant, le roi dit à la reine :

— Ne pensez-vous pas qu'il serait bien de prier les fées et les génies d'assister à la naissance de notre premier né, afin qu'ils puissent douer l'héritier de notre couronne?

La reine, enchantée de l'idée de son mari, l'approuva

tlt N*Nuu

LA CONQUÉTK DE LA iMONTAGNK DK GLACE.

fort et l'engagea à faire dresser une liste de toutes. les fées de Tunivers. Cette nomenclature occupa quatre énormes volumes. Au moment où l'enfant royal vint au monde, le roi, en bonnet de nuit, s'établit devant son grand livre, et le voilà criant à tue-tête :

— Je vous conjure et vous prie, fée une lellcy génie un lel^ de m'honoror de votre visite et de venir douer mon enfant.

LA CONQUlrlTK DK LA >l()NTAGiNK DK (.LACK. 'iVJ

11 se pressait si fort et il (Hait si [)rofon(lémeiit énui, (jif il ne ])roiionça pas trois noms comme ils étaient écrits.

D'nn autre coté la reine s'é^'osillait à force de crier :

— Que l'on aj)[)orte mes {j^âteaux, ([ue Ton arrange mes présents.

Enfin on ne savait auquel entendre.

Le roi employa deux longues heures à lire dans son grand livre, et cependant il n'en était encore ([u'à la troisième page, quand on lui fit observer que plusieurs fées ou génies l'attendaient dans la grande salle du palais, et qu'ils s'impatientaient de ne voir personne pour les recevoir diirnement.

Il y courut, leur fit cent excuses, et leur demanda leur protection. Presque toute l'assemblée fut toucliée de son extrême soumission, et lui promit de ne faire aucun mal à son fils ; ils l'assurèrent tous qu'il parviendrait à une grande vieillesse, et qu il jouirait à un certain âge de tout le bonlieur imaginable.

Mais pendant la lecture du roi, une fée négresse, dont il as ait écrit le nom en lettres majuscules, dans la crainte de l'oublier, et dont jamais personne n'avait entendu parler, ayant été nommée des premières, arriva aussi des premières dans la grande salle. Ennuyée d'attendre et piquée de n'avoir pas été complimentée à la descente de son grand balai, sur lequel elle était venue du fond de la Guinée :

— Lis toujours, dit-elle entre ses dents; ton lils n'en sera pas plus grand; lis toujours, il \\v sera (pi un Courivhntlc.

2M) LA CON'QUÉTK DK LA M()NTA(.M<: IJK GLACK.

Elle aurait sans doute entamé la litanie des défauts qu'elle A oulait lui donner, si la bonne (iuerlinguin, qui protégeait particulièrement le royaume et la famille royale, ne fût accourue d'elle-même, sans attendre le moment de son appel, et n'eût conjuré la négresse de modérer sa mauvaise humeur. Enfin, elles reçurent toutes leurs présents, rendirent visite à la reine, et retournèrent chacune à leurs affaires.

Quand tout le monde fut parti, Guerlinguin s'apj»roclia et dit au roi :

— Vous n'avez rien fait de bien ; tout a été de travers. Pourquoi n'avez-vous pas daigné me consulter? Mais les sots sont toujours méfiants ; vous ne mavez pas seulement invitée, moi, dont vous connaissez les bontés.

— Ah! madame, dit le roi, en se jetant à ses pieds, ai-je eu le temps de lire jusqu'à vous? Voyez, en lui montrant la marque, si je n'en suis pas resté au commencement.

— Je ne suis pas piquée, lui dit-elle, de n'avoir |)as été invitée : je ne prends pas garde à ces sortes de bagatelles avec les gens que j'aime ; sans cela, je n'aurais pas sauvé bien des malheurs à votre lils ; mais j'ai des vues sur lui, je dois vous l'enlever, et vous ne le reverrez que tout couvert de fourrure.

A ce mot, que le roi H la reine ne pouvaient comprendre dans un climat aussi chaud que celui qu'ils habitaient, ils fondirent en larmes, riiun'liuiiuin leur dit de ne point s'alfliger; qu elle avait été assez bonne et assez com-

LA CO.NQLh^TE I)K I.A MO.MAGNE DK (il.ACi;

plaisante pour laisser élever le roi par ses père et mère, (pii l'avaient içaté, et si bien i»;\té ([u'ils n'en avaient fait (ju'imi sot; [nais (pi'elle ne voulait pas qu'il en lut de même de leurlils; qu'ils ne devaient s'embarrasser de rien autre chose, que de i^ouverner sagement leur royaume.

Elle ouvi'it la fenêtre, mit le petit prince dans un panier, et s'élancant an dehors, elle glissa sur les airs, comme elle aurait pu faire avec des patins.

Le roi et la reine turent pénétrés d'une douleur inconce- \al)le : ilsse voyaient séparés d'un (ils qu'ils avaient longtemps désiré. Us s'occupèrent des dernières paroles de (luerlinguiu :

— Vous ne le verrez, avait-elle dit, ([ue tout couverl de fouvrnre.

LOn consulta tout Uî mondt^ pour avoir l'explication de cette énigme, car les conseils sont le fort de ceux, ou (pii ne peuvent prendre de parti, ou ipii nOul point de connaissances; mais tous les consultés ne purent éclairer les deux majestés. On o[)ina, et Ton si^ persuada aisenieiil ipie

des fourrures devaient, être une chose affreuse. Le roi et la reine prirent donc, à la suite de tous leurs conseils et de leurs réflexions, le sage parti de s' affliger tant que cela faisait pitié.

Revenons au petit prince. La fée Temporta chez elle. Elle habitait un bel et bon château de campagne. En arrivant, elle ôta à une jeune paysanne l'enfant qu'elle nourrissait, et lui substituant le petit prince, elle lui fascina les yeux, au point qu'elle le crut toujours son propre enfant.

Il fut élevé par elle dans la basse-cour du château; mais à mesure qu'il avançait en âge , la fée le faisait venir plus souvent auprès d'elle, afin de cultiver en lui les dons de la nature. Cette sage fée était bien persuadée qu'une éducation simple et naturelle du côté de l'esprit, dure et fatigante du côté du corps, était le don le plus essentiel qu'elle pût donner à un prince.

Mais elle ne se borna pas là : elle résolut de le former par les traverses, les peines de l'esprit et la connaissance des hommes. Courtebotte avait, en effet, besoin de toutes les forces du cœur et de l'esprit; car, en augmentant en âge, il ne parvint pas à une haute stature; en récompense, il était agréable de visage, bien fait dans sa petite taille, et l'on voyait peu d'hommes plus nerveux et plus vigoureux que lui. 11 avait, dès son enfance, exercé son courage dans les forêts, et plusieurs fois formé des troupes de jeunes gens de son âge, qui lui avaient toujours déféré le commandement : (nnt il est vrai que 1 on fait ]>resque toujours dans son enrauce vc (\\\v l'on doil faire dans nu

LA CONyifVl'K I)K LA M()NTA(;NK 1)K (iLACK. 'i^.'i

A<^e ])liis avancé. Les années forlident les inclinations honnes ou mauvaises; mais leur princi])e est presque toujours indiqué dans la jeuî)esse.

Courtebotte n'ignorait pas que le nom qu'il portait, sans en connaître aucun autre, était un sobriquet qu'on lui avait donné; mais ])Our s'en consoler, il s'était promis cent fois de l'illustrer et de le rendre recommandable.

La fée l'avertissait souvent, par des songes, qu'il devait incessamment quitter un pays où l'état d'une naissance aussi basse que la sienne faisait une sorte de reproche à l'élévation de son cœur. Ce fut la seule voie qu'elle employa pour lui inspirer le désir de mettre à fin les plus grandes aventures. Elle imprima fortement en lui la |)atience et la hardiesse, dont la réunion produit le sangfroid; et elle l'assura plusieurs fois que, tant qu'il serait vertueux, rien ne pourrait lui manquer dans les pays éloignés.

Pour le persuader davantage, quand elle le faisait venir auprès d'elle, elle ne l'entretenait que de couronnes conquises par des gens de son espèce, et de la réputation qu'ils avaient obtenue par leur valeur et par leur bonne conduite.

La tête remplie de toutes ces idées, le cœur naturellement haut et magnanime, (4 la taille des plus courtes, il arriva un jour dans une grande ville voisine du château de la fée : l'ardeur de la chasse l'avait emporté jusque-là. Il était monté sur un joli cheval alezan, dont la fée lui avait fait présent depuis peu. Sim|)l(Mne'nl vcMii. il n axait

point d'autres armes qu'un arc, des flèches et un épieu; mais toute cette parure, quoiqu'un peu sauvage, avait une grâce merveilleuse sur sa personne.

Il arriva, dis-je, au moment où tous les habitants de la ville couraient à la grande place pour entendre ce que des étrangers avaient à publier. Leur cortège, leurs habillements et leurs équipages bizarres et inconnus dans le pays, attiraient la curiosité. Tout le monde courait donc; car on a beau dire, on est badaud en tout pays.

Courtebotte courut aussi, et se trouva fort près des étrangers. Ils firent précéder la lecture qu'ils voulaient faire, par le bruit de plusieurs instruments de guerre. Quand les fanfares furent finies, un vénérable vieillard à barbe retroussée derrière les oreilles, lut à haute voix ce qui suit :

(( Que toute la terre sache, que quiconque pourra con- (( quérir la Montagne de glace, possédera non seulement (( la précieuse Zibeline, belle entre toutes les belles, mais « encore tous les états dont elle doit être reine. »

— Voici, dit-il après ce cri-là, la liste de tous les princes qui, frappés de sa beauté ou de celle de ses portraits, ont péri en voulant mettre à fin l'entreprise proposée, et celle de ceux qui se sont nouvellement engagés pour la conquête.

Courtebotte se sentit alors animé du désir le plus violent que la gloire ait jamais excité dans un cceur. Il balançait cependant, en rétléchissant sur son état, et sur le peu (h' ressource (ju il .ixail; mais au milieu de fagitalion cpic hii

i.v coNQii'Vn-: i)K LA .M().\tv(;nk ijk hlma:

caiisaicnl toutes les pensées (jui U) \enaieiit assaillir eu i'oiile, le vieillard (jui venait de faire la lecture, a|)rès s'être proslerné trois fois, décousiil une espè(!e d(; litière, et fit voir à toute l'assemblée le |)ortrait de la belle Zibeline. C.ourtebolte en fui si frappé, que fendant la presse, et ne considérant plus rien, il demanda à s'inscrire.

Tous les étrangers apercevant sa petite lii>ure, et la simplicité de ses vêtements, se i'e<>;ai'daient entre eux, (^t ne savaient s'ils devaient accepter sa proposition , ou la refuser.

— Donnez, donnez!

({ue je sio;ne, leur dit-il d'un ton liant. Savezvous qui je suis?

On obéit; mais coniuK^ il était anime damour pour le ])ortrait et de colère contre les élran<vers, il n'eut pas le temps de cboisir un autre nom qu(^ le sien, et siiïua Courlehoffe.

A ce nom qui se trouvait à la suite de ceux de tant de princes, l'éclat de rire des étrangers fut violent.

— Coquins! leur dit-il, rendez grâce au portrait dont la sarde vous est confiée: sans cela...

Il n'en dit pas davantage et s'éloigna d'eux en promettant de leur faire voir qui il était, et après toutefois avoir su le nom du pays de Zibeline, et le temps auquel il fallait s'y rendre pour tenter Taventure.

Courtebotte, malgré son grand courage, se trouva rempli de tous les doutes qu'une pareille entreprise aurait pu causer à tout autre qu'à lui; mais comme il était fort connu dans la ville, comme il avait signé son propre nom que les trompettes avaient répété mille fois à la grande risée de tout le monde, et comme ses petits amis le vinrent féliciter en riant sur ses grands desseins, il se douta aisément que le bruit de cet événement devait s'être répandu jusqu'au château de la fée. Il n'osa donc y retourner ni se présenter devant celle qu'il croyait sa mère, surtout après avoir souscrit à l'espérance d'un royaume et d'une belle princesse. Il dit adieu â ses camarades et les assura (]u'ils ne le reverraient que roi et mari de Zibeline, ou qu'il mourrait â la peine.

Il partit sans s'embarrasser davantage de tous les propos qu'on tenait dans le pays sur son entreprise. Les provinces en parlèrent après que la cour en eut beaucoup parlé, et cette cour était celle du roi son père et de la reine sa mère, (jui ne savaient ])as la pari (pi'ils avaient aux j)laisanteries (pTon faisait de '.lourlebotle v\ (pTils niisîiient (uix-mèmes.

OLRTKBOTTE, SUF SOII

joli cheval, cheminait plongé dans ses pensées. Il n'est pas étonnant qu'il eût de profondes rêveries : le souvenir du portrait de Ziheline l'occupait; l'embarras du voyage se présentait à lui; mais l'amour d*un côté, et de l'autre la honte de retourner au château de la fée, lui firent absolument prendre le parti du voyage.

Il lui l'affiche que lui avaient donnée les hérauts d'armes, et ne la trouva que médiocrement claire; elle était conçue en ces termes : (( A quatre cents lieues du monl

(c Caucase, en montant au nord, vous recevrez vos ordres « et vos instructions pour la conquête de la Montagne de (( glace. » Belle instruction pour un homme qui part d'un pays où se trouve aujourd'hui le Japon !

Cependant il s'orienta suivant les connaissances de géographie que la fée lui avait enseignées, et continua sa route. Il évita avec soin toutes les villes, pour se soustraire en même temps à toutes les plaisanteries qu il avait entendu faire sur son nom : comme il n'avait pas beaucoup voyagé, il n'entendait pas encore la raillerie.

Il couchait donc dans les forêts et croyait se soutenir avec quelques fruits qu'il rencontrait en chemin; mais la fée qui le protégeait, et qui voulait le secourir sans diminuer son courage par la confiance des merveilles, réparait ses forces pendant qu'il dormait, de façon qu'à son réveil il se trouvait toujours frais et dispos. Elle voulut encore, suivant le projet qu'elle en avait formé dès longtemps, le faire passer par toutes sortes d'épreuves.

Une fois qu'il suivait à son ordinaire le sentier d'une forêt, elle le fit attaquer par un monstre, qui tenait du tigre et du léopard. Le combat fut vif; mais Courtebotte à la fin triompha. Ce ne fut pas sans peine, car il en coûta la vie à son cheval. Cette perte lui fut sensible; mais l'ardeur de son courage le soutenant dans cette adversité, il continua son chemin à pied, et arriva enfin dans un port de mer. Il y rencontra un bâtiment qui faisait route à peu près du côté oii il désirait aller, et se trouva sur lui encore assez d'argent pour payer son passage. Il partit; mais,

LA co.NorP.Tf; i)i; \.\ >io.\ta(;.nk i»k (.la<:k

après ([uel<|ues jours de navij^alioii, il suisiiil mu; leinpèUi (|iii lui lil faiie nautVat^t!. Il se sauva seul de tout Itkjuipa^e, et ahorda a\ee ji,i'and' peiiu; dans une île déserte, (^e fut là qu'il eut le temps de faire de sérieuses rétlexions; eependaut sou grand eo'ur ne se laissa point abattre. Il vécut de la chasse et de la pêche, du moins se le persuadal-il ainsi, mais plus certainement encore des secours secrets de la bonne (iuerlinf^uin.

lin jour qu'il se promenait assez tristement sur le bord de la mer, il découvrit un vaisseau qui faisait voile de son coté. Il fit des signaux: pour demander du secours; mais plus le vaisseau approchait, [)lus il lui paraissait extraordinaire, et moins il apercevait d'hommes sur le bâtiment ; enlin , ce navire vint donner contre la terre; le hasard et la fortune lui firent rencontrer uu lit de vase, sur lequel il échoua le plus heureusement du monde.

Pour lors (lourtebotte fut à portée d'examiner de plus près le vais- ^''ffil " seau. 11 vit que les niàts étaient des arbres liuil cou\erls

(le leuilles, que tous les bordages étaient plantés de petits arbres en taillis, et qu'enfin il ressemblait parfaitement à un bosquet. Surpris de cet objet et de la solitude du bâtiment, il sauta dedans, et ne vit que des hommes réduits à un état affreux : ils étaient sans mouvement, et presque devenus arbres. Les uns tenaient au pont du vaisseau par les jambes, d'autres par les bras.

Courtebotte, touché de compassion, essaya avec le fer d'une de ses flèches de détacher leurs membres du bois qui les retenait. Il en vint à bout, et alors il les porta l'un après l'autre à terre. Il essaya de faire quelques fomentations d'herbes sur leurs membres de bois, et le fit avec succès. Il opéra si bien, qu'en peu de jours ils se trouvèrent en état d'agir et de manœuvrer comme auparavant. L'on imagine bien que Guerlinguin travailla à cette belle cure. Soit par inspiration, soit par une simple réflexion, ('.ourtebotte fit frotter tous les membres du vaisseau avec les mêmes plantes, qui avaient secouru si parfaitement les matelots; et ce secours fut donné très à propos, car, au train qu'il prenait, le bâtiment serait devenu en peu de temps une grande forêt.

La reconnaissance de ces pauvres matelots fut infinie : il obtint donc aisément d'eux de le conduire oia il avait dessein d'aller; mais ils ne purent lui répondre autre chose aux questions qu'il leur fit sur l'état dans lequel il les avait trouvés, sinon que, passant à la vue dune ( oie renqilie (h* bois, un vent de terre assez violent les avait assaillis; (|no lair s'était tout à coup obscurci d'une pous-

LA CO.NQl P.TK DK LA MONTAiiNK DK (;LA<;K 'H)\

sièi'o très épaisse, qui sans doute avait communiqué um* vertu vétîétative à tous les corps, excepté aux métaux; (ju'ils s'étaient trouvés d'abord appc^santis; qu'ensuite, ils avaient perdu le sentiment, et que peu à peu, sans pouvoii* l'éviter, le bois les avait ^aijçnés et attacliés à lui.

Courtebotte lit ses rétlexions sur cet événement singulier, et ne voulant rien négliger de tout ce qui lui arrivait, et qui pouvait être utile ou curieux, il ramassa à tout hasard une assez grande quantité de cette poudre, et la mit dans une boîte, qu'il conserva précieusement sur lui. Après quoi il s'embarqua.

L'équipage de ce vaisseau n'eut pas de peine à quitter l'île déserte, et mit à la voile par le plus beau temps du monde.

Après un mois de navigation nos voyageurs aperçurent la terre, et résolurent de débarquer, tant pour s'instruire de leur route, que pour faire de l'eau, et prendre des rafraîchissements, dont ils commençaient à avoir besoin. (Courtebotte descendit dans la chaloupe qu'ils mirent à la iner. lîien qu'ils approchassent de terre, ils ne découvraient point d'habitants; cependant, ils ne pouvaient douter que la côte ne fût habitée, puisqu'ils remar- ([uaient du mouvement, et (jue l on faisait des signaux pour nuu'quer leur découverte, ce qui prouvait clairement qu'on était sur ses gardes.

Quand ils furent plus près encore , ils aperçurent tle gros barbets postés le long de lacote comme en sentinelles; ils (Ml virent d'autres formés en troupes. Ou\ qui se

trouvèrent à l'avant-garde, vinrent fièrement reconnaître la chaloupe.

Courtebotte leur dit :

— Eh! bonjour, mes bons chiens!

Ce fut aussitôt de leur part des mouvements de queue infinis, et des cris qui marquaient leur contentement. Ils firent plus : ils lui donnèrent la patte, ils lui demandèrent s'il voulait les suivre, et s'abandonner à leur conduite. Non seulement il comprit tout ce que je viens de dire, mais il comprit encore qu'ils ne voulaient pas qu'il fût suivi de personne de l'équipage, et que ce n'était qu'à lui seul qu'ils accordaient cette marque de confiance.

La curiosité détermina Courtebotte : il ordonna donc à ses gens de l'attendre pendant l'espace de quinze jours, après lesquels ils pourraient continuer leur route, quand même ils n'auraient point eu de ses nouvelles 11 leur recommanda, cependant, de ménager beaucoup les habitants de l'île pendant son absence, de bien vivre avec eux, et de faire leur provision d'eau et de tout ce qui leur était nécessaire, avec les égards que l'on a pour les peuples amis ; quant à lui, il s'abandonna à la merci de ces bons animaux; et à demi-lieue de la côte, il découvrit un village assez gros, qui n'était composé que de loges les plus jolies du inonde et les plus propres. Il rencontra avant d'y arriver des charrettes traînées par des chevaux et par les autres animaux destinés à cet usage par l'industrie des hommes. Il fut surj)ris de la culture des terres, et de voir à cluKpie [)as loul ce (pie la [)olice la plus exacte peut

prcsciiler, el cela, sans apercevoir autre (^liose que des harhels.

On lui servit des rafraîchissements lorsqu'il fut arrivé à ce petit village, pendant le temps qu'on attelait deux chevaux à une chaise à l'italienne, qu'un gros barbet conduisait comme aurait pu faire le meilleur postillon.

Courtebotte fit dans cette voiture environ une dixaine de lieues, traversant tantôt des villages, tantôt de petites villes, et rencontrant des chaises comme la sienne menées par des barbets, dans lesquelles il voyait d'autres barbets qui le saluaient avec une grande politesse. Enfin, il arriva dans une grande ville et ne douta point qu'elle ne fût la capitale du pays. Tous les habitants étaient aux portes, sur les murailles et dans les rues ; ils avaient été avertis d'avance par un courrier de la confiance qu'avait en eux l'étranger, et de son arrivée dans la ville.

C.ourtebotte fut infiniment satisfait des exclamations et des caresses avec lesquelles il fut reçu. Quand il eut traversé plusieurs rues droites, bien pavées et bien plantées d'arbres, il arriva à une grande esplanade, au sortir de laquelle il franchit une grande cour, au milieu de deux mille barbets qui faisaient la haie. Ils étaient tondus, avaient des moustaches et presque tous la pipe à la gueule, comme on les voit dans nos pays quand on leur fait faire l'exercice. Il traversa cette grande cour sur laquelle dominait la gi'ande loge du roi, toute brillante d'or et d'azur.

Quand il en fut à une certaine distance, il mit pied à terre par respect, et trouva le roi couché sur ini riche tapis

d'étoffe de Perse et environné de petits chiens occupés à lui chasser les mouches. C'était le plus beau des barbets : il avait les yeux pleins de finesse, la physionomie douce et spirituelle , et la taille infiniment a<^réable.

Quand il vit Courtebotte, il lui fit cent caresses et lui donna la patte en reconnaissance de la confiance qu'il lui témoignait. Ensuite il fit signe à toute sa cour de s'avancer pour faire la révérence à l'étranger; toute cette cour était composée des plus jolis barbets de la petite espèce. Ils avaient tous le maintien poli, et les barbettes surtout étaient on ne peut plus modestes.

Après quelques moments employés à ces sortes de compliments, le roi fit signe à tout le monde de se retirer, et fit appeler un secrétaire d'état, auquel il dicta un compliment sur la douleur qu'il éprouvait de ne pouvoir se faire entendre de vive voix, la langue des chiens n'étant pas facile à entendre. Pour l'écriture, il était assez heureux [)our ])ouvoir employer celle des hommes.

LA CONQllftTK DK LA MO.NTAliNK l)K (;LA<;K. '^li.')

(i()urlel)ott(^ n'^pondil à ce coinpliinoiil avec la politesse qu'il inéritait, et supplia le roi de satisfaire sa curiosité sur tout ro qu'il voyait de surj)reuaut à sa cour et dans ses états.

Ce discours rappela au roi de tristes idées. Ce[)eudaul, après qu il eut douné quelques moments aux réflexions qui sVinparèrent de lui, il lui apprit, toujours par le ministère de son secrétaire d'état, qu il se nommait le roi l<il)V ; qu une fée voisine de ses états, nommée Marfontice, avait été touchée et frappée de la iiiiure que le ciel lui avait donnée en naissant, et qu'elle avait fait tout son possible poui* renjj;a|]çer à l'aimer et à l'épouser; mais qu'il n'avait jamais pu se résoudre à 1 un non plus (pi à 1 autre, à cause de rattachement qu'il avait pour la reine des Indes, dont il était ardiMument aimé; etqu'enhn, 1 amour de la fée s étant converti en fureur, elle l'avait métamoiphosé et réduit en Télat où il le vovait; que, pour redoubler son malheur, elle ne lui avait oté que l'usage de la |)arole, et qu'elle lui avait laissé toutes les autres facultés de l'esprit humain; qu'il se consolerait aisément de son pro[)r(^ malheui', si la fée, pour 1 aflli^ier encore plus, n'avait exercé la même tvrannie sur tous ses sujets.

(lourtehotte comprit aisément par ce discours tout ce qu'il avait \u de singulier dans le royaume, et témoigna au roi la part qu'il prenait à ses malheurs. Mais comme il était naturellement avide de gloire, et curieux de le témoigner, il oiïrit le secours dv' son hras avec empressement.

et jura qu'il ne trouverait rien difficile pour obliger un prince qui lui paraissait aussi aimable, et le tirer de Tétat déploral)le dans lequel il le voyait. Le beau Biby lui répondit que ses malheurs étaient sans ressource, puisque la méchante fée avait dit, dans le cruel instant de sa métamorphose : i( Jappe et sois couvert de poils jusqu'au u temps où l'amour et la fortune auront récompensé la (( vertu. »

— Vous voyez bien, ajouta-t-il, que c'est être condamné à rester barbet toute ma vie.

Courtebotte en convint avec lui, et se servit cependant, avec avantage en cette occasion, du lieu commun dont on salue tous les malheureux, en lui disant élégamment :

— 11 faut que votre majesté prenne patience.

Courtebotte à son tour conta son histoire et les grands desseins dont il était animé. Biby lui donna plusieurs éclaircissements très utiles sur la route qu il devait tenir, et lui fit même présent d'une carte marine, dont il s'était autrefois servi et que l'on avait toujours conservée dans ses bureaux.

Les deux princes n'eurent pas de peine à se jurer une amitié éternelle, car ils la ressentaient véritablement. Biby voulut reconduire notre héros jusqu'à son vaisseau.

Courtebotte trouva les matelots enchantés de le revoir, et nullement inquiets de sa personne, car ils étaient comblés de présents et de rafraîchissements qu'on leur avait portés tous les jours à bord par ordre du roi.

Ce fut avec douleur (pie Biby se sépara de Courtebotte;

i.v «;o>yi JÎTK i)i: LA >ioma(;m: di: (.lack. '2(\1

mais il voulut absolumoiil lui donner, pour le suivre dans ses vovaj^es, un éeuyer qu'il aimait et dont il connaissait la valeur et la capacité; il le charj^ea de lui mander avec soin tout ce qui arriverait au prince son ami, et lui ordonna de s'attacher à son nouveau maître comme il l'avait toujours été à lui-même, (let écuyer, (|ui se nommait Mousta, quitta le roi avec des regrets inconcevables; mais il lui promit de s'acquitter dii^nement de l'emploi dont il l'honorait.

I.e vent étant favorable, le vaisseau de Courtebotte mit à la voile. Le chagrin que Hiby ressentit de son départ l'ut exprimé par un hurlement général, qu'il avait ordonné à toutes les troupes qui bordaient la côte.

La navigation fut heureuse. Les voyageurs reconnurent la terre, vers laquelle ils faisaient route, sans avoir éj)rouve aucune des disgrâces dont les voyages sur mer sont ordinairement accompagnés. Us se trouvaient à deux lieues environ du port où ils voulaient mouiller, lorsque Courtebotte pria le capitaine du vaisseau de le mettre à terre. Il lui était assez indifférent d'être mis à la cote, lui , qui n'avait rien à faire dans la ville, et qui n'était pas d ailleurs en état d'y faire aucune dépense. Il se sépara des bons matelots avec ipiehpie regret de sa pari , et beaucoup de chagrin de leur coté.

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