II
N débarqua donc notre héros accompagné de Mousta, son écuyer.
Après avoir marché quelque temps, abandonné plus que jamais à la Providence, il arriva dans une prairie charmante. Elle bordait un bois dont la fraîcheur l'invita à prendre quelque repos. Il ne fut pas plutôt assis, qu'une petite guenon vint se poser tout auprès de lui, en lui faisant des mines et des limaces les plus jolies du monde; il n'y fit d'abord aucune attention, mais elle les répéta si souvent, qu'à la fin il en fut frappé, et iju il fit ensuite tous ses oIToj'ls |)(>ui' s'rn rendre maîtn». Mais avant de se laisser
LA COiNQUÉTK DK LA MONTAGNK DE (iLACK.
pnMidrt' , elle convint de ses faits avec lui, r Vsl-ii-dire ({n'tîlle Ini lit promettre fju'il la suivrait partout oii elle voudrait le conduire, (louitehotte y consentit, et la guenon lui saula d'ahord sur l'épaule et lui dit à Toreille :
— Nous II avons point d'argent, mon pauvre Courtebotte , nous sommes mal dans nos alTaires.
— llélas î que l'aire? répondit-il assez tristement : il faut souflrir et ne pas se rebuter; j'en suis fâché pour vous, guenon, ma mignonne, car je ne pourrai vous don- U\^ï^^^ ner ni sucre ni biscuit. j) ~
— Puisque vous êtes si dur à vous-même et si compatissant pour les autres, je veux vous conduire au rocher d'or; mais il faut que vous ordonniez à Mousta de vous attendre ici.
Courtebotte exécuta ses ordres. Ensuite la ij;uenon saula à terre, et lui dit :
— Suivez-moi.
Pour lors elle entra dans le bois, et le précéda en sautant d'arbre en arbre, tantôt l'attendant et tantôt l'appelant; il se trouva, après avoir marché pendant une heure, dans un endroit de la foret où le hois était fort éclairei, <M laissait voir un petit pré sert ;iii hiis «riine inonlagiie
Cette petite prairie n'était interrompue que par un rocher d'environ huit à dix pieds de haut, et large à peu près de cinq ou six.
Quand il fut tout auprès de cette espèce de caillou, la guenon lui dit :
— Donne un coup de ton épieu contre ce rocher qui te paraît si dur.
Il le donna en effet, et de la force qu'il employa, il en éclata plusieurs morceaux qui n'avaient que la superficie d'un rocher, et sous lesquels il découvrit que tout l'intérieur de cette masse était d'or. Alors la suenon lui dit :
-— Ce que tu as cassé t'appartient, je te le donne, prendsen ce que tu voudras.
Il en prit un des plus petits morceaux, et la remercia de sa bonté. A l'instant la petite guenuche se transforma en une belle et grande dame, qui lui dit :
— Courtebotte, soyez toujours vertueux, laborieux et modéré comme vous l'êtes à présent, et vous pouvez espérer de parvenir aux choses les plus difficiles. Allez, le petit morceau que vous avez vous suffit, puisque je lui donne la vertu de se multiplier suivant vos besoins; mais je veux que vous soyez instruit du risque que votre modération vous a fait éviter.
A ces mots, elle le conduisit dans le bois, qu'il trouva rempli d'hommes et de femmes, dont la mine était hâve et le corps décharné, (pii couraient çà et là, qui cherchaient à terre, qui regardaient en 1 air, qui prêtaient l'oreille au moiiuln^ lunil, (|iii rais;neiil lanlôl (h's vqmix, tantôt des
LA CUNQIÊTK DK I. \ M(>.\TA(;NK I)K (II.ACK. '^'7 I
iin|uvcîili(ms et (\m se dévouaienl .iiix dix iiiitrs infernales, pour arriver au rocher d'or.
— Tu vois les peines qu'ils se donnent, lui dit la fée; mais tous leurs efforts sont superlliis : ils mourront à la peine, ils ne jouiront jamais du rocher, ils finiront leurs jours comme bien d'autres (jui les ont précédés les onl finis, c'est-à-dire, par se casser la tête de désespoir.
La fée le reconduisit au lieu où elle l'avait trouvé; puis elle disparut, et Courtebotte reçut à son retour mille et mille caresses de Mousta, qui l'attendait patiemment dans l'endroit où il l'avait laissé.
Il prit ensuite le chemin de la ville, et s'y rendit sans éprouver aucune aventure. Il s'y reposa quelques jours et s'informa avec soin du chemin qu'il fallait prendre pour se rendre au mont Caucase. Il lit aussi beaucoup de questions sur la princesse Zibeline ; mais il ne put s'instruire à fond que sur la route qu'il fallait tenir. 11 était encore si éloi<j;né des états de la princesse, qu'il n'en entendit parler que confusément. Il acheta des chevaux, quelques esclaves, enfin tout ce (jui lui était nécessaire pour son voyage. Toutes les emplettes qu'il fit étaient simples et peu apparentes , mais bonnes et étoffées. Le petit morceau d'or fournit abondamment, ei sans s'altérer, à tous ses besoins.
Il traversa aisément le Caucase, et alors il n'entendit parler que de Zibeline. Les étranj^ers se rendaient {\v tous côtés à sa cour; mais, en entendant [)arKM' de sa beauté et de son es|)rit, il entendit aussi parler du immbiM» de ses
rivaux et de leur puissance : celui-ci avait une armée, celui-là des trésors ; un autre avait à sa suite tout ce que les arts peuvent fournir d'utile et d'agréable. Quant à lui, pauvre Courtebotte, il ne possédait qu'une grande volonté de réussir, son cbien qui lui servait de secrétaire, et le ridicule d'un nom qui n'était propre qu'à faire remarquer encore plus celui de sa petite taille. Comme il s'était inscrit sous ce nom sur la liste des ambassadeurs , il ne lui était pas possible de le quitter et d'en clioisir un autre; il prit donc le parti de ne s'en plus occuper, et je crois qu'il fit bien.
Après deux mois tout entiers de marcbe, il arriva dans la grande ville de ïrelintin, capitale des états promis à Zibeline. Il employa quelques jours à s'informer des usages du pays, à reconnaître le caractère de ses rivaux, à faire des questions sur la Montagne de glace, et à s'instruire sur l'entreprise qu'il fallail mettre à fin. Voici ce qu'il apprit sur ce dernier article, car sur la Montagne, comme jamais aucun homme n'en èlail revenu, on n'en pouvait ])arler que par conjecture.
Far(ln-Kiid)i'as, |)ère de Zibeline et l'oi dune grande ])artie du "Sovu, épousa Hirbantine, fille d un roi son voi-
LV i:0>yLl\TK l»K LA MONTAG.NK HK (.I.ACK
sin. La convenance des états se tionva d'acconJ avec celle des linnienrs et des personnes. F.rdiii le hasard fit en ce temps nn bon mariage, mais si bon, (jue la tête en tonrna aux deux époux, et qu'ils eurent la sottise, un jour qu ils étaient l'un et l'autre sur un traîneau, de délier le sort de leur être contraire, tant qu'ils éprouveraient lun pour l'autre l'amour dont ils étaient épris.
— Vous verrez le contraire, dit une bonne vieille qui se trouva là par hasard, et que la rigueur du f?oid engageait à souffler dans ses doigts.
Le roi voulut punir l'audace de cette insolente, et sauter à bas de son traîneau; mais la reine, plus douce et plus modérée, l'en empêcha, en lui disant :
— Hélas! sire, ne vous fâchez pas ; c'est peut-être une fée.
— Oui, sans doute, c'en est une, dit la vieille en prenant une voix ferme, croissant et devenant gigantesque, et faisant de sa petite chauffrette un char de feu; de son bâton un grand dragon; de ses baillons un parapluie d'or et de |lV ses sabots deux fusées. Oui, c'en est une, dit-elle encore; vous verrez quel sera le fruit de vos amours, et vous vous souviendrez de votre présomption, et de la fée (iuarlangandino.
Le roi et la reine se prosternèrent devant elle ; mais rllc
était déjà bien loin ; et s'envolant vers le nord, son chai' et ses fusées ne laissèrent après elle qu'une Ionique trace de feu. Farda-Kinbras et Birbantine se trouvèrent pour lors bien honteux. Mais qu'y faire? il n'y avait point de remède à leurs inquiétudes.
Fort peu de temps après cette aventure, la reine donna naissance à Zibeline, qui parut belle dès l'instant qu'elle vit le jour. Toutes les fées du nord présidèrent à sa naissance. Les états du roi étaient d'une si grande étendue, que plus de cent fées avaient leur habitation dans son royaume : il les avait toutes invitées avec grand soin, et leur avait confié les menaces de Guarlangandino. Celle ci ne parut point au festin ; elle ne vint point recevoir son présent, quoiqu'elle eût été invitée avec toute sorte d'attentions et de prévenances. Mais, après avoir laissé tranquillement ses sœurs douer la petite princesse de toutes les vertus et de tous les talents imaginables, pendant le temps que tout le monde était à table, et que le roi ne pouvait contenir la joie qu'il ressentait d'avoir vu terminer les dons des fées sans aucune opposition; pendant ce temps-là, dis-je, Guarlangandino se glissa dans le palais sous la figure d'une chatte ; elle entra aisément dans la chambre de la petite princesse, se cacha sous son berceau , et dès que les servantes et la nourrice eurent le dos tourné, elle emporta le cœur de la belle petite Zibeline, lui laissant cependant la faculté de vivre.
Après ce beau coup, elle sortit du palais tout aussi aisément qu'elle y était entrée ; elle fut seulement bous-
La conquête i)k la .>ionta(;.>k hk glace. Ji.)
pillée pai' (|iiel(|iies chiens el pai' (jiiel(|iies marmitons. Klle tronva sa voiture, (}ui laLleiidail sur la grande j)laee, et fut enfermer le cœur qu'elle venait de voler dans la Monlai^ne de tïlaee, lonl auprès du j)ole arcticpie. KII(î ini- [)osa tant de diilicultés pour pouvoir en faire la eoiujuéte, quelle compta jouir toute sa vie du malheureux état dans lerpiel cette pauvre cour allait être réduite.
I^es fées |)artirent après le dîner, sans se douter de la moindre chose; par conséquent, le roi el la reine se trouvèrent dans une parfaite sécurité.
Zibeline, belle comme le plus beau jour, apprenait tout avec une facilité inexprimable; mais on ne remarquait en elle aucun sentiment. Son esprit faisait toutes ses fonctions, mais le cœur ne disait mot; et comment aurait-il parlé .^ il était dans la Montaigne de glace. Zibeline, il est vrai, était en croissant Tadmiration de tous ceux qui la voyaient, (}uant à la beauté. Klle n'ignorait j)as qu une princesse devait savoir danser, elle dansait donc; mais elle ne s'en acquittait que machinalement : on ne voyait point dans sa danse ce tour heureux, ce je ne sais quoi (pie peut donner la seule envie de plaire. Elle avait la voix belle, elh^ chantait; mais (îlle ne rendait januiis le sentiuuMil des j>aroles.
Malgré l'admiration et la llallerie de toute une coui', malgré raveuglement paternel, on s'aperçut d'un défaut aussi essentiel. On eut recours à la consultation des fées; b'arda-Kinbras les invita, et convoqua une assemblée générale, dans laquelle il exposa ses griefs, l'I linil en le>
conjurant d'examiner de nouveau la princesse sa fille.
— Certainement, leur dit-il, vous avez laissé votre ouvra^e imparfait, et je puis vous assurer qu'il y manque quelque chose; je ne saurais trop vous dire ce que c'est; mais ce qu il v a de vrai, c'est que je vous avance un fait certain.
Elles l'assurèrent qu'elles n'avaient rien oublié de tout ce qu'elles devaient à un roi leur ami, tel qu'il avait toujours fait profession de l'être. Après ce compliment, elles furent rendre visite à Zibeline; mais en entrant dans sa cliambre, elles s'écrièrent :
— Ah î c'est un miracle ! c'est un prodige!
Toute la cour et la princesse elle-même , malgré son grand esprit, crurent que ces exclamations étaient adressées à sa beauté; mais les fées, après être sorties, avouèrent franchement au roi et à la reine qu'elles venaient (le voir une chose surnaturelle : que leur iille n'avait pas de cœur.
Farda-Kinbras et Birbantine se mirent à jeter les hauts cris à cette nouvelle, et les conjurèrent de remédier à ce grave défaut.
La plus âgée d'entre les fées ouvrit son grimoire, car elle le portait toujours pendu à son côté avec une belle et grosse chaîne d'argent : elle y trouva que ce maléfice avait été opéré par Guarlangandino, et tout de suite elle découvrit ce (pfelh^ avait fait du cœur de la princesse, et les diflicullés (prellc avail altachées à la Montagne de «ilace^
LA CUNQIÉTK UK L\ MONTAGNE DE GLACE,
— Quel remède y a-t-il à notre iiialheur? s'é(;riaieiit (loiiloiireusement le roi et la reine.
— Vons vous ennuierez longtemps, répondit la \ieille, et vons souflVirez certainement de voii' '5>*::^3fc, et d'aimer une idole comme Zibeline ; mais s'il est possible que vous voyiez terminer son indifférence , ce ne peut être qu'en la promettant elle-même avec vos états à celui qui aura assez de valeur et de conduite pour la mériter, en faisant la conquête de son co'ur. Envoyez son portrait dans tout l'univers : elle est assez belle cl la dot assez bonne pour déterminer tous les princes du monde «à s'exposer pour sa délivrance.
Au moment même on avait dé|)êclié de tous côtés force portraits et and)assa(leurs.
(lourtebotte a[)pri^ encore (\uv déjà j)lus di' cin(| cents pi'inccs avaient j)éi'i dans les places, et qu il arrixait cependant Ions les jours (\v nouveaux avcnturicis.
lY
UGEz des inquiétudes de toute nature qui durent accabler notre héros en apprenant cette histoire. Il se détermina néanmoins à se faire présenter à la cour.
Son arrivée n'avait pas fait grand bruit, son équipage étant presque aussi petit que sa taille, et la magnificence de tous les princes qui se trouvaient alors à la cour obscurcissant presque celle de Farda-lvjnbras, auquel oh ne pouvait cependant refuser le titre de magnifique.
Courtebotte fit la révérence au roi avec autant d'esprit (pie de bonn(^ grâce, et lui demanda, selon l'usage, la
V coNQijfiTK Di-: L\ M()NTa<;nk I)K (;lv(;k
j)t'riiiissioii iUi hîiiser la iiiîiiii de la princesse sa lille, comme un homme (jiii comptait la délivrer ou périr à l;i peine.
Quand il eut déclaré qu'il se nommait Courtebotte, le roi, tout accoutumé qu'il était à représenter, eut peine à tenir son sérieux.
Sur ces entrefaites, on eut avis que l ambassadeur d'un roi voisin et très puissant était sur la frontière, et qu'il demandait la permission de venir à la cour, pour traiter d'une affaire importante; c'était le roi de Hrandatimor qui le dépêchait. On lui envoya surle-champ un courrier, et l'on ordonna qu'il fûl reçu sur la route avec tous les honneurs possibles, car les états de ce prince étaient contigus , et de plus c'était un roi renommé par sa valeur personnelle, par le nombre et la qualité de ses '
troupes, et enfin par tout ce qui peut rendre un souverain redoutable.
L'ambassadeur précéda ses nombreux équipages, et viul en poste avec ses lettres de créance. Il se nommait Arro-
oantin. Il vit le roi incognito et lui présenta une lettre dont voici les termes :
BRANDATIMOR A FARDA-KINBRAS,
Salut.
a Si j'avais vu plus tôt qu'hier un des portraits de la belle Zibeline votre fille, je n'aurais pas souffert qu'un aussi grand nombre d'aventuriers et de petits princes se fussent gelés et morfondus pour la mériter. Quanta moi, je crains peu les concurrents : dès que je me serai déclaré comme je le fais, en vous demandant votre fille en mariage, je suis bien assuré qu'ils ne persisteront pas dans leurs poursuites. Arrogantin a donc ordre de l'épouser sur-le-champ en mon nom, car je ne crois point à tous les contes que m'ont faits les voyageurs que vous envoyez par tout le monde conter vos fariboles sur la Montagne de glace ; et quand il serait vrai qu'elle n'eût point de cœur , je ne m'en embarrasse point du tout, certain que je suis de lui en faire venir un. (( Je vous embrasse, mon cher beau-père. »
La lecture de cette lettre embarrassa beaucoup Farda- Kinbras et lui déplut intiniment, aussi bien qu'à Birbantine. La vanité de la princesse fut offensée au dernier point de la hauteur du style et du tour de la demande; mais ils prirent tous trois la résolution de tenir cette négo-
ciation secrète, jusfiu'ji ce qu'ils fussent déterminés sur le parti à prendre.
Mousta s'était trouvé j)résent à l'entrevue, et a\ait été témoin de l'impression (ju'elle avait causée; il ne manqua j)as d'en avertir Courtel)Otte par un billet, dette nouvelle lanima de fureur; le texte de la lettre le mit presque liors de lui-même; cependant il prit le parti de se contenir et médita longtemps sur les expédients que Ton pouvait trouver pour éluder une demande faite d'une façon aussi brutale; mais ce fut inutilement qu'il donna la torture à son esprit.
Dans cette agitation, il courut cliez la princesse : comme ils étaient tous deux occupés de la même pensée, et qu'ils étaient l'un et Vautre révoltés de la bauteur et de l'insolence de Brandatimor, la conversation tondja d'elle-même sur ce cbapitre.
La discussion s'écbauffa, et C.ourtebotte parut si bien instruit de la circonstance présente, que la princesse en fut étonnée et lui avoua tout ce qu'il savait déjà, en lui demandant conseil.
Courtebotte, qui n'avait encore pu se déterminer à rien, lui conseilla de différer la réponse tout autant qu'il lui serait possible, lui disant que la superbe entrée qu'Arroi»antin pi'omettait a\ec tant ilempliase et si peu de modestie pouvait lui servir de prétexte; Zibeline approuva cet avis : elle conseilla donc au roi et à la reine de remettre leur réponse jusqu'après l'entrée solennelle de landjassa- (bnir, et ce fut en effet le parti auquel on s'arrêta.
'iS'i K\ CONQri'TK l)K LA MONTAGNE DK (iLACK.
Arrogantin reçut avec une sorte (l'impatience la nouvelle (le ce retard, et il leui' dit que dès le lendemain de l'arrivée de son équipaii^e il donnerait à toute la ville et à tous les petits princes dont elle était inondée, l'idée de la puissance et des trésors de son maître.
Courtebotte au désespoir et dans une perplexité infinie, voyant le jour de l'entrée qui s'approchait, intercéda vivement la l)onne Guerliuiiuin. Il pensait souvent à elle (car son cœur n\^tait point ingrat); mais il avait pris la ferme résolution de ne Timportuner que dans les i^randes occasions. Olle-ci lui parut ('Ire de ce nombre : il Tinvoqua donc, et la nuit suivante il la vit elle-mc'^me en son^e, qui lui dit:
— ('.ourtel)otle, tu t'es bien conduit jusqu'ici : continue d'être laborieux et vertueux, (it tu trouveras de l)ons amis dans I occasion; tais valoir à Zibeline le succès cpi'aura rentrée de l'ambassadeur.
Courtebotte se réveilla en sursaut : il voulut se jeter aux pieds de la fée; mais il n'aperçut rien auprès de lui, el craicçnit un moment d'avoir été trompé par un sonije menteur.
f.es équipages d'Arrogantin arrivèrent, el il demanda son audience pour le lendemain; elle lui fut accordée, et tous les habitants de la ville se j)lacèreiit, dès le point du jour, pour voir le cortège qui ])rometlait d'être superbe.
La bonne (luerlinguin prit soiiî de fournir aux plaisirs (le rassemblée, car elle fascina les veux de Ions les spectateurs et cliargea llllnsiou (cette dixinité qni n'a (pie trop
i.A co.Ngi KTi: i>i; i,\ M(>.nta<;.\k i»k (.lmk.
•jsr>
(le |)(Mivuii- siii- le iiciirc Imiiiaiii «le [xiiiii' Toi-jj^iu'il <!<• hi'iuulaliinor, cl de servir iiidiiccUînienl Cuiirleijolle. Les lisiTcs pai'iiroiil (loue à tous eeii\ (jiii Nirciil rentrée d'Arroiiîiiiliii, des guenilles et des lo([iies (jiie des «^iieux auraient eu lionte de poiler; tons les chevaux, (jue Tarnbassadeur et sa stiite trouvaient pialTant et earaeolani, pai'urenl des ross(îs, maiiii'cs à laiic pilié, cl «jiil ii axaiciil pas la
force de se soutenir; les l)eaii\ harnais ton! d'or ne lireiit aucun autre elïel que celui des colli(M"s de charrue, oiiicsde leurs \ieilles pisuix de uioulon, cl Ions les paires ri'sseui- MèriMil parrailcuicn! an\ plus \ilains ramoneurs. I.c>
Ironipettes et tous les autres instruments rendirent le son de mirlitons, et la file des cinquante carrosses fut regardée comme l'auraient été cinquante misérables charrettes . Arrogantin parut à cheval avec la morgue du prince brutal qu'il croyait dignement représenter.
Ce qui jetait un plus grand ridicule sur le cortège, c'étaient le sérieux et le maintien lier de l'ambassadeur et de son escorte. Les huées et les risées de tout le peuple furent proportionnées à la singularité de ce spectacle étrange.
Le roi, qui fut averti de ce qui se passait, longtemps avant l'arrivée d'Arrogantin, ne crut pas qu'il fût de sa dignité de recevoir un ambassadeur qui Tinsultait à ce point. 11 fit donc fermer les portes de son palais et refusa l'audience.
Arrogantin, ne pouvant concevoir la raison d'un tel refus, lui dont la magnificence égalait en effet l'arrogance, fut transporté de fureur: il se répandit en injures contre le roi; mais le peuple, autorisé par le refus de l'entrée du palais, reconduisit l'ambassadeur et son cortège à coup de pierres et d'ordures, dont il fallit être assommé, et dont il se sauva à grand' peine.
Arrogantin partit dès le moment même, non sans avoir employé ses pouvoirs à faire une déclaration de guerre des plus terribles.
Quelques jours avant cette belle and)assade, le roi Biby avait dépêché à Courtebotte un de ses coureurs, avec une lettre ph^int^ d amitié cl d'olTres de services. Courtebotte
LA CONQl'KTK HK L\ MONT.\G?(E DK (;LACK. '2H')
ivpondil cordialement à toutes ses bontés ; il Tinstruisit de tout ce qui s'était passé, et surtout n'oublia pas de lui détailler Tbistoire d'Arro^antin, et la terrible guerre que cet événement allumait entre les deux rois Farda-Kinbras et Braudatimor. Il donna sa lettre au coureur de Biby, \v soir méuKî de l'aventure, et le lit partir sur-le-cbainp, aNCc ordre de faire autant de dili^^ence qu'il lui serait possible. 11 ne put finir sa lettre sans demander à son cber Biby un secours de quelques milliers de barbets de la meilleure volonté et des plus a^^uerris.
Le roi, la reine et la princesse ne pouvaient rien comprendre au procédé d'Arrogantin , ou plutôt à celui de Brandatimor : le premier vraisemblablement n'agissait pas sans ordres, et la marque de mépris qu'ils en avaient reçue, leur j)araissait avec raison s'accorder mal avec la demande qu'il leur avait faite de la main de Zibeline.
On se prépara vivement à la guerre : tous les princes qui se trouvaient à la cour offrirent leurs services, et demandèrent les plus grandes cbarges de l'armée, ('.ourtebotte ne fut j)as un des derniers à témoigner sa bonne volonté ; mais il ne demanda que l'emploi (raide-de-canij) auprès du général cpii l'ut nommé pour commander en cbef : c'était un vieu\ |)aronl du roi, célèbre par ses victoires.
Quand l'armée fui assend)lée, elle marclia \ers la frontière, et arriva assez à temps pour s'opposer aux troupes ipu^ Brandatimor avait réunies à la bâte, dans la résolution de faire la couipiéte de Zibeline et de ses étals, cl Av >«•
286 LA CONQUÊTE DK LA MONTAGiXK DE (.LACE.
venger des insultes qui lui avaient été faites en la personne de son ambassadeur. Tout ce que Tarmée de Farda-Kinbras put faire au commencement de la campagne, fut de rester sur la défensive, et de s'opposer aux fureurs d'un roi brutal et outrai>;é.
Courtebotte s'acquit l'estime des officiers et des soldats, et cette estime ne le rendit encore que plus doux avec ses égaux, et plus soumis à ses cbefs. Il battit les troupes ennemies toutes les fois qu il se trouva investi de quelques commandements, de sorte que la fortune secondant sa bonne conduite et sa valeur, il est aisé de s imaginer quelle était la jalousie de ses rivaux.
Entin, Brandatimor qui voulait, à quelque prix que ce fût, satisfaire sa fureur, trouva le moyen d'engager une affaire générale : elle fut terrible ; mais, malgré la valeur des troupes de Farda-l\inbras, malgré les talents et l'activité de Courtebotte, la bataille fut perdue et le général fut tué. Courtebotte sauva la vie à plusieurs de ses rivaux, et nommément au prince Fadasse. Il fit plus, car après la mort du général, ce fut lui qui commanda la retraite de l'armée; il en sauva les débris, et jeta des troupes dans toutes les places qui pouvaient être attaquées. Il tourna tête cent fois dans sa retraite contre les vainqueurs, et les contraignit cent fois de s'arrêter; entin, tantôt par ses actions personnelles, tantôt ])ar la façon dont il posta ses soldats, il empêcha reiuiemi de j)rofiter de la victoire. La rigueur de la saison survint , qui suspendit toute hostilité.
i.v (,o.\on-.Ti; i>K i.v >ioM v(.M. in; <;i. vcK.
Coiirlchotlr i'('\iiil .-iiipics ilii roi, (|ii il IroiiN.i dans iirir roiisternation inlinir, cl qui uima^ina pas de incillour ex- |)('Mlioi]t, que de coidicr le roininandcment de 1 arméo à notre liéros; il lo ]>ria do TafTepter, v\ licii no so fit pins à la ronr que par ses conseils. Tne pins jxrande antoi'ité ne lui allira qno pins (Faniis.
l/aniiiseinent de son esj)ril plaisail à eelni de Zibeline. Il la vovail souvent; mais du eoir du en'ur, il ne faisait j»as le plus l'aiMe piT)<>i"('s.
l/liiver se passa, pondant lequ«d C.onrtol)otte combina les projets de la campa <îne (pii allait s'ouvrir.
Sur ces enliTCaites, il reçut un courrier du roi Hiby, (pii lui apportait des nouvelles on ne j)enl plus aiïréahles , puiscpTelles lui apprenaient le départ de douze mille harbetsde ses nu^illeures trouj)es, (pii tous iTavaient sui\i ipu'
leur hoime volonté, pour \enii' coinhallre et seeoui ir son bon ami (lonrtel)otte.
(-olui-ei, clianné d avoir un secoui's si considérable, résolu! {\v renq)lover utiliMUiMil. H pria donc li' chel' des barbets, appelé narbc-.Noiro, de tiMiir smi arrivée secrélc, i\v fairt' Hier ses li'onpes, et {\{' les irpandre sui' la IVontière
dans les garnisons amies ou ennemies, le tout à sa volonté, et convint avec lui des moyens de les réunir quand il serait nécessaire.
Court^jotte reçut ses ordres pour la campagne, et carte blanche pour tout ce qu'il voudrait faire. Il arriva sur la frontière, et assigna un rendez-vous à Barbe-Noire.
L'armée de Farda-Kinbras n'avait de favorable pour elle que sa confiance en son nouveau général. L'armée ennemie avait pour elle, au contraire, la présence du roi qui commandait en personne, et dont Tamour et la vanité étaient révoltés ; ajoutez à cela le souvenir de sa dernière victoire.
Courtebotte résolut d'accepter la bataille qu'on lui présentait; mais il ne prit un tel parti qu'après être convenu de ses démarches avec Barbe-Noire.
Ce grand barbet, en conséquence du conseil qu'ils avaient tenu, détacha des aides-de-camp pour donner les ordres de marche et de ralliement à tous les barbets dans leurs différents quartiers; ceux-ci, après avoir été mis au fait des dispositions du général , se trouvèrent d'une bonne volonté à toute épreuve.
Brandatimor comptait sur une victoire complète et certaine; tout en elTet devait l'en assurer : l'ardeur de ses troupes, la supériorité de ses forces, et surtout la vanité ipie peut avoir un roi déjà vainqueur. Quand le signal de la charge eût été donné et que les trou])es furent prêtes à se mêler, tous les barbets, qui avaient reçu leurs ordres et auxquels il a^ait été aisé de faire leurs dispositions sans
LA CONQUr^TK l)K LA MONTACJNK I)K (iLACK.
être souj)conn('s ni rciiiiarqiiés, sautènmt on niejuc 1(miij)s sur la croupe de chaque cavalier de la première ligne; ils ne se contentèrent pas de mettre les escadrons en désordre, par la surprise que leur mouvement causa naturellement aux chevaux ; ils saisirent encore à la gor<j;e les cavaliers, en démontèrent un grand noml)re, et conduisirent les chevaux, dont ils s'étaient ainsi rendus les maîtres, dans le flanc des autres bataillons qu'ils mirent aisément en déroute. Barbe-Noire, avec mille barbets des plus déterminés, ébranla la maison du roi. H ne fut pas difficile à Courtebotte de profiter d'un aussi grand avantage; il remporta donc une victoire complète. Il combattit personnellement Brandatimor, et le fit prisonnier de guerre; mais ce jirince, dont personne ne plaignait la destinée, en arrivant aux pieds du trône de Zibeline, où (lourtebotte l'envoya, mourut subitement. On attribua cette mort à l'humiliation de son orgueil.
Courtebotte, après la victoire, renvoya les barbets dans leur pays, avec des lettres pour Biby, pleines de témoignages de reconnaissance. Il les pria d'observer, |)our leur retour, les mêmes précautions qu'ils avaient |)rises |)Our venir. Il en réserva seulement eiiujuanle des plus jeunes et des plus déterminés qu'il choisit pour sa garde.
Courtebotte employa deux mois pour assurer à Farda- Kinbras la conquête qu'il fit do Ions les él.ils de Brandali-
mor. Après ce temps, il revint à la cour, comblé de gloire, et suivi d'une nombreuse troupe, adorer Zibeline, qui le reçut avec la simple joie que la victoire et les succès de notre petit héros pouvaient lui donner, mais sans éprouver ni témoigner la plus faible émotion de cœur. L'on ignora de quel secours les barbets avaient été pour la victoire : aussi Courtebotte et les troupes reçurent des éloges à perte de vue.
ENDANT le temps que Courtebotte assurait les conquêtes du roi, Fadasse et les autres princes hâtèrent leur départ pour entreprendre la con<5[uête de la Montaj^ne de glace, que la guerre avait suspendue. Ils avaient vu une si belle conduite en Courtebotte, tant de valeur et tant de ressources dans ses exploits, qu'ils crurent ne devoir pas se laisser prévenir par un homme tel que lui. Ils partirent donc avec empressement.
Courtebotte, à son retour, apprit leur départ avec grand chagrin ; et quoi(pic ce fut pour les intérêts de la princesse qu il eût retardé l'evécution de sa grande entreprise, cette méjne
princesse, qui ne connaissait point le mérite des sacrifices, ne lui en sut pas le moindre gré.
Notre héros avait le cœur trop délicat pour ne pas ressentir vivement toute la froideur de Zibeline; mais il fallut qu'il se contentât d'être loué froidement par la plus belle bouche de l'univers. Pour les éloges qu'il reçut du roi, ils furent proportionnés aux obligations qu'il avait à son général. Tous les poètes célébrèrent à l'envi un homme qui leur avait donné, par ses conquêtes et sa victoire, le plus beau champ pour la poésie; il y en eut même dans ce nombre d'assez poètes pour exalter la majesté de sa taille.
Cependant, Courtebotte ne pouvant résister plus longtemps au désir de tenter l'aventure de la Montagne, et animé par la gloire, arrêta le jour de son départ. Le roi et toute la cour firent tout leur possible pour le retarder, car tout le monde était au désespoir de le voir s'exposer à un péril auquel tant de princes et de héros avaient déjà succombé, Courtebotte fut inébranlable dans sa résolution.
Il alla donc prendre congé du roi et de la reine, qui lui dirent adieu en fondant en larmes. Il fut ensuite baiser la main de la belle Zibeline, qui la lui donna du même sangfroid qu'elle la lui avait donnée le premier jour de son arrivée. Le roi était présent à cet adieu; et toute la cour, hommes et femmes (ces dernières surtout), haussaient les épaules, et voyaient avec indignation la froideur de la princesse, tant Courlebollc avait captivé l'affection de tout k; monde! Enfin, le roi, lui adressant la parole, lui dit :
1— Prince, vous avez conslammenl refuse tout ce que
LA CONQUÊTE DK LA M()NTA(iNK DK <;LACE.
j'ai voulu vous ofïrir: les plus j^rands rois de la terre en eussent été tentés; mais au moins vous ne refuserez pas un cadeau que je veux que la princesse vous fasse.
C'était une mante de martre dont la princesse était ordinairement parée : elle était précieuse contre le froid ; la beauté de la fourrure rehaussait admirablement l'éclat du teint de Zibeline, et ce n'était pas sans raison qu'elle en faisait sa parure favorite.
Courtebotte fut honoré et charmé de la proposition du roi. La princesse y joignit un compliment poli; et Courtebotte partit avec cette superbe fourrure et un petit fagot de toutes sortes de bois, accompagné seulement de deux barbets , les plus beaux que l'on pût voir, et qui étaient le capitaine et le lieutenant des cinquante gardes qu'il avait retenus des troupes du roi Biby. Il n'avait jamais voulu, par modestie, que la compagnie entière parut à ses cotés; il l'avait toujours tenue cantonnée dans divers quartiers do la ville, et n'avait jamais eu avec lui que l état-major de la petite troupe. Il avait donné rendez-vous aux autres sur la frontière à un jour nommé, et leur a\ait ordonné do déliler par un ou par deux au j)lus, afin i\c ne point se faire roniarquer sur la ronlo. Oiiolôiinipago poni* un
homme qui venait d'ajouter un grand royaume à celui de son roi!
Malgré la simplicité de son équipage, il fut reçu dans toute l'étendue du royaume a\ec une magnificence infinie, et des marques touchantes d'amour et de considération, plus flatteuses certainement pour les grands hommes que les monuments élevés par la seule flatterie à l'honneur des princes. Enfin il arriva à la frontière, c'est-à-dire, au dernier village habité ; et ce fut là qu'il laissa son cheval en dépôt, au cas qu'il fût assez heureux pour revenir d'une entreprise où tant d'autres avaient échoué.
A quelques pas du village, il se trouva sur la neige, sans apercevoir, tant que sa vue put s'étendre, aucun autre objet. Il trouva là les quarante-huit barbets auxquels il avait donné rendez-vous et qui l'attendaient en bataille. Ils l'assurèrent tous d'une fidélité à toute épreuve, et Ton se mit en marche.
Le commencement de la route était un peu frayé; en tout cas, elle n'était pas difficile à tenir, car il ne s'agissait que d'aller directement au nord. Quand ils eurent assez marché pour se reposer, Courtebotte, dont l'esprit méditatif ne laissait rien en arrière de ce qui pouvait lui être utile, se servit de cette espèce de poudre qu'il avait ramassée autrefois sur le Yaisseau-Forêt de l'île déserte. Une petite pincée de cette poudre vivifia toutes les branches de son petit fagot; elles s'accrurent en un moment, elles fleurirent, et les fruits mûrs succédèrent à l'instant aux fleurs. Parce moyen, '^ourlt'bolte trouva des secours contre la faim.
LA COMQUF^TK DK LA MONTAGiNE I)K (iLACI.
Toutes les branches qu'il avait saupoudrées ne poussèrent pas en feuilles et en fruits; ainsi celles de bois morts'allonj^èrent seulement, mais avec tant d'abondance, qu'avec le secours des chiens, il lit aisément une grande enceinte de feux, au milieu desquels ils se ran<^èrent. Grâce à ces feux, les neiges et la glace, en se fondant, leur laissaient voir la terre à découvert.
Tel fut leur mode de campement : ils passèrent ainsi non seulement cette première nuit, mais encore toutes les autres de leur route. Ce ne fut pas là le seul bonheur qui leur arriva : quelques barbets que l'on avait envoyés à la découverte, trouvèrent à quelques pas de leurs feux nu cheval chargé de provisions et surtout de biscuits.
Ils revinrent chercher des tisons bien ennaminés, et peu à peu ils dégelèrent le pauvre animal, '.'t le conduisirent à (lourtebotte.
(lomme le froid excessif rend tons U's corps iiiconiiplibles, ils dégelèronl aussi les provisions, (pii \c\\i l'nrenl d'un grand simmum-s.
(lourtebotte avait défendu, sous pi'ine de la \i(\ ipToiî dégelât aucun des chevaliers dont la roule ét;nl reuq)lie. Ils
eurent bien de la peine à soutenir l'horreur du spectacle qu'ils avaient à tous moments sous les yeux : ce n'étaient que cadavres d'hommes et de chevaux, que la rigueur du froid avait conservés si parfaitement en leur entier, que non seulement ils étaient reconnaissables , mais que Ton pouvait encore distinguer sur leurs traits les souffrances affreuses qu'ils avaient éprouvés au moment de la congélation.
Il y avait plus de trois mois que Courtebotte et sa troupe étaient en marche. Ils apercevaient depuis longtemps une montagne qui se distinguait par sa hauteur au-dessus de toutes les autres dont elle était environnée : c'était, en effet, la Montagne tant désirée !
Enfin, ils arrivèrent au pied de cette même montagne, la plus escarpée que l'on puisse rencontrer. Son escarpement en eût rendu l'abord impraticable, sans le secours du feu à l'aide duquel Courtebotte se formait, au milieu des glaciers, des esplanades pour se reposer et des routes pour avancer.
Le palais qui couronnait cette montagne était d'une étendue immense et d'une structure superbe. Tout ce que l'architecture peut inventer de plus grandiose s'offrait aux yeux étonnés de nos voyageurs. Les murailles étaient formées d'énormes pans de glaces ; les toits étaient couverts d'une neige échi tante; on eut dit un temple d'argent et de cristal.
L'intrépide Courtebotte parvint, après avoir traversé des cours, des salles et des appartements immenses, jus-
I,\ CONQUÊTK l)K LA MONTAGNK DK (iLACK. '297
(piaux pieds (Tuii trône sur lequel il aperçut un carreau (le nei^^e, et sur ce carreau un gros diamant dont Téclal était prodigieux.
Ces mots étaient écrits au-dessus du trône : Mortel^ que le courage et la vertu ont rendu possesseur du cœur de Zibeline^ jouis en paix d'un bonheur que lu mérites à tant de titres.
Courtebotte monta avec ardeur les degrés du trône, et se saisit du diamant précieux qui renfermait le cœur de la plus belle princesse de la terre. Il n'eut que le temps d'enfermerle diamant dans son sein, et dans l'instant même il tomba évanoui. Ses bons cbiens ne l'abandonnèrent point ; ils l'emmenèrent bors du palais , et lui firent reprendre ses sens.
Possesseur de ce trésor incomparable, il reprit exactement la route qu'il avait suivie pour arriver. Tous ceux qui s'étaient exposés pour l'amour de la princesse, le touchèrent de compassion : il ordonna donc à ses barbets de battre tous les jours l'estrade sur les neiges, avec une grande exactitude, de s'étendre aussi loin qu'ils le pourraient, de réchauffer, et par conséquent de ranimer tous ceux qu'ils trouveraient. Ses ordres furent exécutés, de sorte qu'il ramena tous ceux que l'on croyait perdus, et qui, en effet, l'auraient été sans son secours.
Quand il fut arrivé sur la frontière, il avait à sa suite plus de cinq cents princes souverains, sans compter leurs écuyers et toute leur suite. Il atteignit bientôt le village on il avait laissé son cheval, et y entra avec un cortège qu'au-
cun prince de la terre n'avait eu jusqu'à lui, et qu'aucun autre n'aura jamais.
A peine Courtebotte avait-il retrouvé son palefroi , et fait quelques lieues au-delà du village, qu'il rencontra le fidèle Mousta qui venait à tout hasard au-devant de lui. Il ignorait le succès favorable qu'avait eu son entreprise; mais son vif attachement pour Courtebotte et surtout le changement qu'il avait remarqué dans la personne de Zibeline, l'avaient obligé de quitter la cour pour
LA conqlP/ik de lk mo.ntagnk uk glace. *299
aller à la rencontre de son cher inaîlre, le retrouver, ou périr il son tour dans les «places. Courtebotte apprit donc par ce fidèle écuyer, que Zibeline, depuis un certain temps, avait été triste; que 1 on avait remarqué qu'elle avait de riiumeur, et que même elle était devenue didicile à servir; il ajouta que souvent elle avait parlé de lui. Cette dernière nouvelle mit Courtebotte au comble de la joie.
Il reçut un courrier du roi et de la reine; il avait été dépêché aussitôt que l'on avait appris ses heureux succès, et la princesse lui fit faire des compliments par le même courrier. A deux journées de la ville, les équipages du roi vinrent au-devant de Courtebotte.
Enlin, notre héros arriva dans la grande ville de Trelintin. Je passe sous silence les magnilicences de la réception ([ui lui l'ut laite. Courtebotte voulut baiser les mains de Farda-Kinbras et de Birbantine; mais l'un et l'autre lui firent l'honneur de l'embrasser, en lui disant ([u'ils le regardaient comme le maître de leurs états et le possesseur de leur fille.
Il passa ensuite chez la princesse, qui rougit en le voyant, el qui, pour la première lois de sa vie, ne put trouver rien à dire. Ce silence éloquent en disait plus que les éloges les plus llatteurs. Kniin, le prince tira de son sein le ^ros diamant qu'il avait pris dans le j)alais de glace; et, le l'émettant entre les mains de Zibeline, il lui dit :
— Voilà, madame, ce ([ne j(» n'ai pas encore acheté par assez de périls, ni par uuv assez grande (pianlilé de tra- \an\ glorieux.
— Prince, répondit-elle, vous ne l'avez conquis que pour vous; et si je l'acceptais de vos mains, ce ne serait que pour avoir le plaisir de vous en faire de nouveau rhommage.
Le roi et la reine entrèrent à cet instant de leur couver-'sation, et conduisirent Courtebotte au conseil, pour le déclarer tout à la fois leur gendre et leur successeur. Courtebotte suivit le roi sans savoir son dessein. Quand il se vit en présence de tous les grands du royaume, il prit la liberté d'interrompre le monarque au commencement de sa harangue, et lui dit à haute voix :
— Si j'avais pu prévoir les bontés de votre majesté, je l'aurais prévenue; mais puisque son exactitude à tenir sa parole Ta fait agir avec tant d'empressement, je lui déclare ici que je suis indigne par le malheur de ma naissance de toutes les bontés dont elle veut m'honorer.
Alors il conta tout ce qu'il savait de son histoire, et ne cacha point qu'il était fils d'un paysan.
A ces mots, le ciel s'obscurcit tout-à-coup, le tonnerre se fit entendre, et les éclairs brillèrent. Au bruit de cet orage on vit succéder une grande lumière; c'était la bonne lee Guerlinguin, qui descendit de son char et apparut à la fenêtre de la salle du conseil. Elle était dans le plus brillant équipage de la féerie, et portait sous son bras le plus joli harbet du monde. Elle adressa la parole à Courtebotte, en lui disant :
— Je suis conL<Mile de votre niodéralion, (i snrloul de votre bonne loi.
LA CONgiÈTE 1)K LA MONTAGNE DE <;LACE. 'M)\
Puis, se tournant vers le roi, elle déclara la naissance de ce prince, conta l'histoire de sa vie, et lui dit :
— Votre vertu vous a mis au comMe de vos vœux, non seulement du coté de l'amour et de la gloire, mais encore du côté de l'amitié, puisque vous allez revoir le roi Bihy et tous ses sujets reprendre leur état naturel, qu'ils ne de- Nront qu'à vous. Je vous ai fait passer j)ar toutes les épreuves qui contribuent à former un roi juste et grand; je vous ai mis en état de trouver des ressources en vousmême; je vous ai fait connaître l'amitié, et ressentir non seulement les plaisirs qu'elle procure, mais encore les véritables secours qu'elle seule peut olfrir dans le cours de l'existence. Voilà, je crois, la meilleure éducation que l'on puisse donner à un homme qui doit commander aux autres. Il ne vous reste plus désormais qu'à pratiquer, sur le trône, les vertus que vous avez fait paraître pendant (jue vous ne connaissiez en vous qu'un homme obscur. Je sais ([ue c'est un point qui n'est pas sans dllViculté, mais je compte sur la bonté de votre cœur.
Alors on vit arriver un char tiré par des aigles, qui, par les ordres de la fée, amenaient le roi et la reine, de qui C.ourtebotte avait reçu le jour. Us enilMassèrenl leur chcienfant avec des mouvements de joie infinis, et le Irouvè- «•ent, en elYet, comme leur avait prédit (luerlinguin, tout couvert de fourrure. Pendant (pi'ils caressaient aussi Zibeline, on \ il arriver de tous les coins de la terre des chars de tontes les espèces, ({iii poitaieiit un nonilui' inlini dr iées.
êîO'i LA CONQUÊTE DE LA MONTAGNE DE GLACE.
— Sire, dit Guerlingiiin au roi Fard a-Kinbras, j'ai donné rendez -vous dans votre cour à toutes les fées que des affaires pressantes n'occupaient pas indispensablement ; j'ai cru que vous ne le trouveriez pas mauvais, et que vous seriez bien aise de donner chez vous le grand bal, auquel nous assistons pour l'ordinaire tous les cent ans.
Le roi répondit comme il le devait à cette faveur. On fit la paix entre lui et Guarlangandino. Marfontice rendit sa première forme au roi Biby et à tousses sujets; ce prince parut alors aussi beau prince qu'il avait été beau barbet, et épousa ce jour-là même la reine des Indes, à laquelle on avait envoyé un des équipages de ces dames. Enfin, jamais noces ne se firent avec tant d'éclat que celles de Courtebotte et de Zibeline : ils vécurent heureux , et Courtebotte, en reconnaissance de la fourrure dont la princesse lui avait fait présent pour son voyage, donna le nom de Zibeline aux plus belles martres, pour les distinguer des autres ; et ce surnom s'est transmis jusqu'à nous.
L"vy\s.ttt\v ÎSow eV \i G«a\\\ Vcy\.
i;oisI':ai] noiu i:t lk (ii:AM \i:im
L y avait une fois un roi et une reine. La reine, qui se nommait San torée, méritait, par les çi^rtices de sa personne, par celles de son esprit, et surtout par la tendresse de son cœur, toute l'affection que Gris-de-Lin, son mari, avait pour elle. Ce prince était d'autant plus aimable, qu'il avait conservé sur le troue toutes les vertus et les agréments d'un particulier; aussi l'on ne peut douter qu'une fée n'eu!
présidé à sa naissance. En effet, cette fée, après avoir
'M)^ l'oiseau noir et le géant vert.
évoqué tous les parents morts de Gris-de-Lin, avait pris de chacun d'eux une vertu aussi bien qu'un agrément pour former le caractère de ce prince; mais malheureusement elle lui donna une dose de tendresse un peu trop forte : les malheurs des honnêtes gens n'ont presque point d'autre principe.
Quoi qu'il en soit, jamais prince ne fut d'abord plus heureux que Gris-de-Lin. Il aimait, autant que Ton peut aimer, un objet digne de son amitié : cet aimable objet répondait parfaitement à sa tendresse; de plus, il était roi d'un fort beau royaume. Mais les faveurs de la fortune ne peuvent être d'une fort longue durée. La belle Santorée mourut en donnant le jour à une fille charmante, que l'on nomma Nonchalante.
Sans la petite Nonchalante, rien au monde n'aurait pu déterminer le roi à survivre à son épouse, si tendrement aimée. S'il consentit à vivre, ce fut avec une si grande tristesse, qu'il devint incapable de toute affaire.
La fée Lolotte se chargea de l'éducation de la petite princesse et de celle du prince Papillon, neveu de Gris-de-Lin, que l'on avait envoyé, presque au berceau, à la cour de son oncle, parce qu'il s'était trouvé orphelin.
Quoique l'on ne négligeât rien pour l'éducation de ces deux enfants, on ne put qu'adoucir en eux les défauts de la nature sans les détruire absolument. Nonchalante, belle et jolie, parfaitement bien faite, douée d'un esprit capable, montrait en toute circonstance un fond d'indifférence inexprimable. P.ipillon, au contraire, charmant aussi par
L OISIvM NOIlt KT LE GK.VNT VKHT.
MK)
sa fi^iure, abusait de sa vivacité: il s'()ccij[)ait des moindres haiiatelles, et passait d une idée à l'autre avec une rapidité sur()reuante, se laissant aller à la moindre distraction.
Ces deux enfants, tout en se rendant justice sur leui's qualités, avaient cependant l'un pour l'autre un éloignement extrême, causé j)ar rop|)ositiou de leurs caractères; et cette antipathie devenait un obstacle invincible à leur mariaii'e, que tout le monde désirait, et sur lequel on avait fondé les plus «grandes espérances.
Papillon, qui a\ait beaucouj) de |)artisans, stMitit, (pu)ique dans un a<2;e encore peu aNancé, les ,i\anta^es (pi' il pouvait tii'(M' (lu j)arti qui se déclarait liautenuMit en sa faveur; uuus, soit (pi'il fut déttMiuine |)ar un sentinuMil
30(i LOISBAU NOIR KT LE GÉANT VKRT.
d'iionneur à ne point faire tort à sa belle cousine , soit qu'il voulût satisfaire sa vivacité et sa légèreté naturelle, il forma le dessein de chercher les aventures et de voyager incognito. Aussitôt que cette idée se présenta à son esprit, il la mit à exécution. Heureusement pour lui, elle lui vint au moment oii il était à cheval; car, s'il eût été à pied, peut-être ne se serait-il pas donné le temps d'en demander un à son écuyer : il partit donc sans avoir d'autre projet que celui de s'éloigner.
Ce départ inopiné mit tout l'état en rumeur, et l'on regretta généralement ce prince. Gris-de-Lin fut touché de cette perte : dès-lors, il concentra toutes ses affections sur la princesse sa fille. Celle-ci avait auprès d'elle la fée Lolotte qui la gâtait tout autant que si elle eût été sa grandmère. Cette fée avait conçu pour Nonchalante, depuis le moment de sa naissance, une amitié mal entendue, souvent plus dangereuse que la haine. Gris-de-Lin s'en aperçut, et ne put s'empêcher d'en faire des reproches à la bonne Lolotte. Il kl fil convenir de ses torts, et elle lui promit de ne plus nourrir l'indifférence de la princesse. En effet, elle tint parole, et depuis cet instant, la pauvre Nonchalante eut beaucoup à souffrir : on l'obligea de s'occuper du soin de sa parure, du choix de ses étoffes, et de la variété de ses plaisirs; mais plutôt que d'entrer dans le moindre détail, elle portait ses vieux habits, demeurait dans le phis grand négligé, et ne pensait jamais à se montrer en public ni à prendre aucune récréation.
Ou \\vw demeura |)Ms \i\ : (iris-de-Liu voulut (|u (Ui lui
L oisKAi; Nom KT LK (;kvm mut. Ii()7
pîirlâl des alTa ires de son rovaurne, el (jii elle panil an conseil pour v donner son a\is, alin de se nietd'e ainsi an fait dn <>()nverneiuenL Alors, son palais, ses étals lui devinrent à tel point importuns, qu elle conjura Lolollc de la mener hors d'un l)avs où tout lui était devemi insupportable. La fée refusa d'abord a\ec beaucoup de fermeté de satisfaire cette fantaisie, mais que ne f)euvent les larmes de la plus jolie enfant du monde, quand elle est aimée! Lolotte lui accorda enfin sa demande, et sans lui faire quitter un canapé qu'elle préférait à toutes les commodités de son appartement, elle Tenleva, et la conduisit dans sa grotte. Ce second départ mit tout le royaume au désespoir, et Gris-de-Lin en fut aussi chagrin que ])ossible.
Mais revenons maintenant à Papillon et à. son voyai>;e.
Quoique les états de Nonchalante fussent d'une lirande étendue, le cheval du jeune prince eut assez de force pour les lui faire traverser d'une seule course; mais ce fut aussi tout ce qu'il [)ut faire, car à peine était-il hors de la frontière, qu'il tomba harassé. Pa])illon fut donc obli'^é de marcher à |)ied , et quoi([ue cette façon de voyager ne ré- |)()ndît point à sa vivacité, il fallut cependant s'y résoudre. Il se trouvait alors dans une forél dont l'anlicpiité respectable inspirait une secrète horreur : il suivit un chemin qui lui parut assez fréquenté; mais malgré toute la diligence dont il était capable, il fut sur|)ris par la nuit, l ne petite lumière qu'il aperçut lui ht oublier sa lassitude : il voulut s en ap[)roehe]'; mais plus il faisait d efforts poiii' v parvenir.
308 l'oiseau noir et le géant vert.
et plus il lui semblait qu'elle s'éloignât; les inégalités du terrain et l'épaisseur du bois la dérobaient souvent à ses yeux. Quelle situation pour un prince extrêmement vif qui n'était jamais sorti de la cour, el dont par conséquent on avait toujours prévenu les désirs! aussi l'on peut dire qu'il subit cette contrariété avec une impatience extrême.
Enfin n'en pouvant plus de faim et de fatigue, il arriva au but vers lequel il dirigeait depuis si longtemps ses pas. C'était une méchante chaumière. Il y frappa rudement; une vieille femme lui répondit; mais comme elle ne venait pas assez promptement, il redoubla ses coups. La vieille cependant n'en allait pas plus vite, et disait toujours :
— Patience! patience!
Il l'entendait qui chassait son chat, dans la crainte qu'il ne sortît en ouvrant la porte : il distinguait clairement, par la conversation qu'elle avait avec elle-même, qu'elle retournait sur ses pas pour moucher sa lampe, puis, que s'apercevant qu'il ne s'y trouvait pas assez d'huile, elle revenait encore pour en remettre, tout en répétant sans cesse :
— Patience! patience !
Ce ne fut qu'après bien du temps que la porte s'ouvrit.
Le prince ne trouva dans cette cabane que l'image de \i\ pauvreté, et pas la moindre apparence de nourriture; ce qui le mit au désespoir. Il témoigna à la bonne vieille son extrême fatigue et l'excès de son appétit ; mais elle ne lui répondit rien ;niti'e chose qne ce triste mot de padeuce.
L OISKAU NOIU KT LK GK.VNT VEUT.
Cependant, venant à l'examen des secours qu'elle jxjn- \ait Ini donner :
— Vous aurez pour vous re[)Oser, Ini dit-elle d'un ton doux, cette hotte de paille ([ui se trouve derrière la porte.
— Et de
^-,-1 u-vv., v>i: ^
quoimangei dit brusquement Papillon.
— Attendez : je vais cueillir des pois dans le jardin; nous les écosserons tranquillement ; ensuite, nous allumerons du feu ; et {)uis, quand nous les aurons fait cuire , nous les
mangerons tout à notre aise.
— Kll)uis,et|)uis,jeserai moi'l î ajouta \ i veinent li>pnnce.
'MO l'oiseau noir et le géant vert.
— Dam ! je ne vais pas plus vite, moi, reprit lentement la vieille, non sans ajouter encore, selon sa louable habitude : Prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre.
Ce langage n'était pas fait pour plaire à Papillon : aussi était-il dans un violent état d'irritation; mais il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur.
— Allons cueillir des pois, dit alors la bonne femme. Prenez cette lampe pour m'éclairer.
Le prince obéit. Quand les pois furent cueillis, on revint à la maison; mais alors il fallut les écosser, puis allumer le feu, et ensuite compter les pois , car la vieille ne voulut absolument en faire cuire que cinquante-quatre. Le prince eut beau lui représenter combien ce nombre était exigu, et combien un pois de plus ou de moins était de peu d'importance, il dut encore en passer par là. Lorsque les pois furent cuits, la bonne femme tira des balances d'une armoire, prit un petit morceau de pain, et se mit en devoir de le partager et de le peser; mais le prince impatienté le lui arracha des mains, et lui dit à son tour :
— Patience !
— Vous croyez plaisanter, lui dit la vieille toujours doucement; mais vous venez de m'appeler par mon nom, et vous apprendrez bientôt à me connaître.
Ils soupèrent cependant, et les vingt-sept pois qu'il eut ])Our sa part, joints à quelques verres d'une eau très claire, le restaurèrent à peu près. Ensuite il dormit du sommeil le plus tranquille SU!' la botledi» paille qu'elle lui avait olïerle.
L OISKAL NOIH ET LK (;KA>T VKKT. '\\ \
Le U^ndf'inîiiii .lu malin, clic lui donna pour dcjcuncr du pain his et i\ii lait cpi'il nian^oa avec appctit. Pnis il la pria de lui apprendre qui elle était.
— J'y consens, lui répondit-elle; mais cela sera hi(Mi long.
— Alors, reprit le prince, je vous en tiens quitte.
— Mais, continua la vieille, il faut à votre âge écouter les vieillards et vous accoutumer à la patience.
— Dites- moi seulement quel est le pavs où je me trouve.
— Volontiers : vous êtes dans la forêt de l'Oiseau-Noir; c'est ici qu'il rend ses oracles.
— Un oracle! dit le prince : je vais le consulter.
Il voulut donner quelque argent à la vieille, qui le refusa; il le jeta alors sur la table et partit comme un éclair, sans avoir demandé son chemin. Il prit à tout hasard le premier sentier qui se [)résenta devant lui, et, toujours courant, il s'éloigna sans regret d'une maison où il avait reçu une si maigre hospitalité. Bientôt il aperçut, dans l'éloignement, un grand bâtiment qui dominait sur toute la forêt, et dont la couleur était sombre : il pensa que ce devait être le temple où se rendait l'oracle qui le faisait courir. Il marcha cependant encore longtemps, et ce ne fut que peu avant le coucher du soleil qu'il arriva aux grilles extérieures du palais, qui était environné de plusieurs enceintes. Quand il fut à la première porte, il lut sur le mur une iiisciiplion écrite en gros caractères, ipii contenait ces mois : Mortel curieux de mnnatlre la deslinëe.
L OISKAU NOIK ET LU GÉAM VKUT.
frappe sur celle cloche noire, et sois soumis à mon ciille.
Le prince ramassa à l'instant une grosse pierre et la lança contre la cloche qui rendit un son éclatant et terrible.
A ce bruit , la porte s'ouvrit, puis elle se referma toutà-coup (lès qu'il fnt entre; dans le même instant, il partit des bâtiments Aoisins plusienrs millions de cbauves-sonris, de hiboux et d'orfraies dont les cris ln<2:ubres ajoutèrent encore à l'horreur de celle scène.
Tout autre que Paj)illon en eût été eftVayé; mais il marcha d'un pas ferme et déterminé jusqn à la seconde grille, que soixante nègres, couverts de grands voiles noirs, Ini vinrent ouM'ir. Il Nonlnt lenr {)arlei', mais il \il bien ipie son langage len.- était lonl-à-l'ait éh'anger : w loni'menl,
L OISKAt NOIK KT I.K GKANT VKin .
qu'il ne connaissait pas encore, de penser vivement et de ne pouvoir se faire entendre, rappela à son souvenir la bonne femme Patience. Ce ne fut pas tout : il fut encîore obligé de se laisser désarmer par les nè^^res, après quoi, il fut conduit très civilement dans un appartement magnifique, où Ton ne voyait que de l'ébène, du jais et des tentures noires. Réduit à parler par signes, il exprima le besoin qu'il avait de manger; mais on le fit attendre pendant quelques heures avant de le conduire dans un réfectoire où il prit place à côté des nègres. On posa devant lui plusieurs plats ; il voulut les prendre, mais il s'aperçut
qu'ils étaient attachés à la table, et il remanpia que sa lu-
314 l'oiseau noir et le géant vert.
gubre compagnie se servait d'un chalumeau à l'aide duquel chacun suçait sa portion; il fut obligé d'employer le même moyen malgré sa vivacité.
Après le souper, on passa dans une autre salle, où les nègres s'établirent deux à deux à un jeu d'échecs, dont il fut obligé d'être le témoin. Quand on eut fini la dernière partie, qui fut très longue, on le conduisit dans son appartement, toujours avec la même lenteur.
L'espérance de consulter l'oracle et l'envie de sortir de ce triste séjour l'éveillèrent de grand matin. Il témoigna le désir d'aller au temple; mais sans lui répondre on le mena aux bains. Après s'être déshabillé promptement, il voulut se précipiter dans l'eau ; mais tous les nègres l'arrêtèrent, pour ne lui permettre d'y entrer qu'à la hauteur d'un pouce, et on lui fit entendre que son bain augmenterait tous les jours d'une pareille mesure. Ce fut en vain qu'il jura, tempêta et se répandit en imprécations , tout fut inutile ; il dut se soumettre, et soixante jours se passèrent à rendre son bain complet : toujours mangeant avec un chalumeau, toujours observant le silence et toujours assistant aux échecs, jeu qui lui était le plus antipathique, enfin, il parvint au bonheur d'avoir de l'eau jusqu'au menton.
Le lendemain de cet heureux jour, les nègres, revêtus de leurs voiles noirs, ayant chacun une chauve-souris sur la tête, vinrent le chercher dans son appartement et le conduisirent processionnellement jusqu'à la grille qui les séparait de l'intérieur du temple; là, une autre troupe de nègres vint recevoir le malheureux Papillon. Toute la dif-
L OISEAU NOIK ET LE GEANT VEIH ,
férenee qu'il put remarquer entre ce dernier cortège et le premier, c'est que ceux qui composaient celui-ci avaient chacun un corbeau sur le poing, dont le croassement monotone était insupportable.
On prit alors le prince sous les bras, moins pour lui faire honneur que pour le contenir. Après une longue marche, on arriva aux premiers degrés du temple. Papillon crut être à la fin de ses peines ; mais on fut encore plus de deux heures à l'introduire. Entré dans le sanctuaire, il lui fallut assister aux lugubres et interminables cérémonies qui y furent célébrées.
Son impatience se trahissait par des bâillements continuels et vraisemblablement fort scandaleux; mais rien n'était capable d'interrompre Tordre des cérémonies, et, quoiqu'il en fût le principal objet, on lie s'était point du tout occupé de l'ennui qu il témoignait avec si pou do modération.