‹ La morale merveilleuseChapitre 20 sur 27 · L OISEAU NOIR ET LE GEANT VERT · texte numérisé non relu

L OISEAU NOIR ET LE GEANT VERT

L'intérieur du temple était, comme l'extérieur, revêtu du marbre le plus noir ; un grand rideau tout noir également le séparait en deux parties. Quand la célébration fut terminée, ce rideau fut tiré, et l'Oiseau noir parut dans

toute sa majesté. C'était une espèce d'aigle; il était perché sur une barre de fer qui traversait le temple. A son aspect, tous les nègres se prosternèrent, n'osant soutenir ses regards. Quand il eut trois fois battu des ailes, et que trois fois le tonnerre se fut fait entendre, il prononça distinctement ces mots : Prince, tu ne peux être heureux que par ce qui l'est anlipatliique.

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Aussitôt que ces paroles eurent été prononcées, le rideau se referma, et tous les nèj^res, tant de l'intérieur que de l'extérieur du temple, vinrent très respectueusement embrasser le prince. Après cette longue accolade, on lui mit un corbeau noir sur le poing, et on le reconduisit avec le même cérémonial jusqu à la grille intérieure. Là, il rendit son corbeau et fut remis entre les mains des premiers nègres; une chauve-souris se plaça d'elle-même sur sa tête, et on le ramena à son premier gîte pour y prendre autant de bains en rétrogradant qu'il en avait déjà pris. Après quoi, il fut embrassé par son escorte, qui le conduisit fort civilement à la grille extérieure, où on lui rendit ses armes avec tous les signes et les démonstrations d'amitié possibles.

La porte ne fut pas plutôt ouverte qu'il se mit à courir de toutes ses forces, sans autre dessein que celui de s'éloigner d'un lieu dans lequel il ne concevait pas qu'il eut pu vivre si longtemps.

Il sortit de la foret et se trouva sur les bords d'un grand fleuve, dont il suivit le cours dans l'espérance de rencontrer un gné. H ne tarda pas à apercevoir un joli naviiv qui était en panne au milieu du fleuve et dont la chaloupe était à terre. Le prince ne put résister à l'envie d'en faire usage, non plus qu à celle de visiter le bâtiment. Il cria inutilement pour appeler quelqu'un, et impatienté de voir qu'on ne lui répondait pas, il sauta légèrement dans la chaloupe, qui était faite de ])apier blanc aussi bien ([ue le \ aisseau. Arrivé à boni el ne trouvant persoiuie sur vo

'^IH l'oiseau noir et le géant vert.

navire, il se mit à le visiter dans tous ses détails, et remarquant qu'il s'y trouvait non seulement un bon lit, mais encore toutes les choses qui lui étaient nécessaires, il résolut de s'y installer jusqu'à nouvel ordre.

Après quelques jours de navigation , le courant du fleuve l'entraînant toujours vers son embouchure, il fut lancé en pleine mer presque sans s'en apercevoir. L'aspect de cette immensité d'eau l'étonna : tout courageux qu'il était, il fut effrayé, et voulut rebrousser chemin; mais les courants plus forts que lui l'emportèrent au large, et le vent le prenant alors en poupe lui fit perdre de vue la terre en fort peu de temps. Il sentit toute l'horreur de sa situation, et ne savait comment se garantir du péril auquel son peu de réflexion l'avait exposé. Tout ce qu'il put faire fut de s'impatienter et de s'ennuyer, deux choses dont il s'acquittait merveilleusement bien. Pour comble de malheur, il ne tarda pas à être pris par un calme plat, et fut réduit à regretter le temple de l'Oiseau noir, car il y voyait au moins des hommes, et l'espérance d'en sortir le soutenait dans ses chagrins ; tandis que dans son navire de papier blanc, il n'avait aucune espèce de société, et ne pouvait prévoir comment il serait délivré de cette ennuyeuse prison. Après une longue attente, une brise favorable vint enfler ses voiles, et il aperçut un rivage : que le temps lui sembla long pour y aborder !

Le vaisseau entra de lui-même dans un port formé par la nature et bordé de grands arbres. Le prince sauta légèreniont à terre, et ne se relonnia même pas pour dire à son

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navire un dernier adieu, tant il avait pris la navigation en horreur! Il se hâta d'aller reconnaître le pays. Après avoir nipidernent traversé une forêt majinifique, il s'arrêta au hord d'une fontaine délicieuse, située dans un charmant bocage. Il se reposait là depuis quelques instants à peine, lorsqu'une gazelle, toute haletante, vint tomber à ses pieds, en prononçant ces mots :

— Ah î Papillon, secourez-moi.

Le prince, étonné de ces paroles et touché de la beauté de ce gracieux animal, ramassa ses armes et se précipita au-devant .d'un lion vert qui poursuivait la gazelle avec ardeur. L'intrépide Papillon Tattaqua; le combat fut vif, mais enfin le prince demeura vainqueur. Le lion, en tombant, siffla trois fois avec tant de force que la forêt en retentit, et que le bruit s'en fit entendre à plus de deux lieues à la ronde; après quoi il expira, n'ayant apparemment plus rien à faire dans ce monde.

EVENU auprès de la belle gazelle, Papillon lui dit :

— Puisque vous savez parler, dites-moi comment vous me connaissez.

— Avant de vous répondre, laissez- moi reprendre haleine, lui répliqua-t-elle;

d'ailleurs, vous n'avez pas le loisir de m' écouter, et je vous engage plutôt à regarder derrière vous.

Papillon se tourna vivement, et il vit un géant vert monstrueux qui marchait vers lui à grands pas.

— Qui donc, s'écria Taffreux colosse d'une voix formidable, a fait sifTler mon lion?

— C/est moi, répondit fièrement le prince; mais regarde, il ne sifTlera plus, sur ma parole.

»V22 l'oiseau NOIU ET LE GÉANT VEHT.

— Ah! mon pauvre lion ! répliqua le géant; quel malheur ! mais au moins puis-je venger sa mort.

A ces mots, il présente à Papillon un grand serpent qu'il tenait à la main. Le prince sans s'effrayer porte au reptile un coup mortel ; mais au même instant le serpent se change en géant et le géant devient serpent. Les coups de Papillon firent jusqu'à dix fois une semblable métamorphose; enfin, le prince porta à son ennemi un si grand coup d'épée, qu'il coupa le serpent en deux; il en ramassa un morceau, et le jeta à la lête du géant, qui tomba sans connaissance sur le cadavre de son lion. Alors un nuage épais les déroba à la vue du jeune prince, et les enleva avec une extrême rapidité.

Papillon, sans se donner le temps de rengainer son épée, s'adressant à la gazelle, lui dit :

— Vous avez eu le temps de reprendre vos sens ; vous ne craignez plus rien à présent : dites-moi donc qui vous êtes, et expliquez-moi cette étrange aventure. Mais surtout parlez vite, car je ne sais pas attendre.

— Vous serez satisfait, lui répondit-elle, ('cependant rien ne presse : je voudrais d'abord vous mener au château vert; mais nous ne pouvons y aller à pied : la marche me fatigue, et puis le château n'est pas près d'ici.

— Bah î mettons-nous en route, reprit le prince avec im»patience, ou bien je vous laisserai là, vous et votre histoire. N'est-il pas honteux qu'une jeune et jolie gazelle comme vous ne puisse marcher à pied? Parlons donc promptemeiil ; car, plus le château est éloigné et plus

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nous (levons faire diligence. Allons, allons, conlinna-l-il ; nous irons doucement, c'est tout ce que je puis vous accorder; d'ailleurs, nous causerons en chemin.

— Faisons mieux, dit-elle : portez-moi sur vos é[)aules ; mais comme je n'aime point que les autres se donnent de la peine pour moi , vous monterez vous-même sur ce limaçon .

Et elle lui montra à quelques pas de là un énorme mollusque qu'il avait pris pour un gros quartier de rocher.

— Moi, que je monte sur un limaçon! reprit Papillon; vous mocjnez-vous ? c'est donc pour n'arriver que dans un an!

— Eh bien ! lui répondit la gazelle, restons ici : pour moi, je m'y trouve fort bien; la fontaine est fraîche et l'herbe est tendre. Cependant, croyez-moi, suivez plutôt le conseil que je vous donne, et ne dédaignez pas la monture que je vous propose.

Quoique ce genre de transport convînt fort ])eu à la vivacité du prince, il Unit par s'y résoudre. L(? \oilà donc portant sur ses épaules la paresseuse gazelle, et chevauchant sur son molluscjue, auquel, dans son impatience, il prodiguait fort inutilement les c'oups d'éperon.

Enfin, après une longue route, ils atteignirent le château vert.

La gazelle, ayant bien voulu qu'on la mît à terre, reprit, sur les degrés du péristyle, sa forme naturelle, et apparut aux regards étonnés de Pa])illon sous les traits de s<ui •limable cousine.

324 l'oisiïau rsoiK i-n le géant vert.

La joie et la reconnaissance de la princesse fut douce et tranquille; celle du prince, au contraire, fut vive et fougueuse. A peine laissa-t-il à Nonchalante le temps d'entrer dans le château, tant il avait d'impatience d'entendre de sa bouche le récit de ses aventures, qu'il lui avait déjà demandé tant de fois; mais il fallut encore, avant que sa curiosité ne fût satisfaite, qu'il reçut les compliments des habitants des Ïerres-Vertes, qui, par suite de la mort du géant, venaient le reconnaître pour leur souverain. Il coupa court à la moitié de leurs harangues, et se hâta de congédier les complimenteurs, après quoi sa belle cousine lui raconta son histoire en ces termes :

— Après votre départ, ennuyée des fatigues du gouvernement dont on voulut absolument me faire subir l'apprentissage, je conjurai la bonne Lolotte de m'emmener chez elle ; ce ne fut pourtant qu'avec beaucoup de peine qu'elle m'accorda cette faveur. Elle m'enleva sur mon canapé, et me transporta dans sa grotte où je passai quelques jours délicieux; mais elle fut bientôt obligée de me quitter pour aller à l'assemblée des fées, et elle m'apprit à son retour, en fondant en larmes, que les complaisances qu'elle avait eues pour moi lui avaient coûté bien cher : on l'en avait grondée avec beaucoup d'aigreur, et le conseil lui avait ordonné de me remettre entre les mains de Mirlifiche, déjà chargée du soin de votre personne.

Je ne tardai pas à voir arriver la fée Mirliiiche, montée sur sa grande licorne : elle s'arrêta devant la grotte que nous habitions, ft m<^ pria de lu sniM'c.

L OISKAL NOIK KT LK GEA>T \ lAVl .

La bonne Lolotte, attristée par notre séparation, me fit les plus tendres adieux; et après m'avoir embrassée, me mit elle-même en croupe derrière la fée. — Tenez-vous bien, petite fille, me dit Mirlificbe, si vous ne voulez pas vous casser le cou . Effectivement, j'eus besoin de toutes mes forces pour ne pas tomber, car sa vilaine monture galopait si rudement, que souvent je perdais l'équilibre.

Nous cbeminâmes longtemps avant d'arriver à une grande ferme. Le fermier et la fermière accourui au-devant de la fée l'aidèrent à descen de salicorne. J'ai su depuis que ces bonnes gens avaient été roi et reine, et que les fées les avaient réduits à cet état pour les corriger de leui' ignorance et de leur paresse.

Quand Mirlilicbe fut descendue et que Ton ni'eiil porlé(^

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