G L OISEAU NOIR ET LE GÉAM VERT
à terre, presque morte de fatigue, elle voulut absolument que je soignasse moi-même sa licorne. Elle m'ordonna de monter au grenier, et de lui apporter l'une après l'autre quatre-vingts poignées de foin pour le repas de sa monture : il fallut lui obéir. Je descendis donc une à une les quatre-vingts poignées de foin, que je fus obligée de porter ensuite de la même façon dans l'écurie. Ce ne fut pas tout : on me fit travailler encore au souper. Quand il fut achevé, je crus pouvoir jouir enfin paisiblement de quelque repos; mais point du tout, je fus forcée de préparer mon lit ainsi que celui de Mirlificbe. J'aurais cent fois préféré dormir sur une chaise que sur ce grabat qui me coûtait tant de peine ; mais Tordre était formel, il fallait l'exécuter. Enfin, n'en pouvant plus et ne sachant pas encore me déshabiller toute seule, je me jetai sur mon lit dans l'état où j'étais; la fée, qui s'en aperçut, me tira de mon premier sommeil pour me faire ôter mes vêtements.
Dès le point du jour, Mirlificbe me réveilla et m'obligea de me lever pour aller savoir comment se portait sa licorne, et si elle avait bien mangé son fourrage. A peine de retour auprès d'elle, elle me donna plusieurs autres commissions tantôt pour l'instruire du temps qu'il faisait, tantôt pour l'informer de l'heure. Je m'acquittai si mal et avec tant de lenteur de ses ordres, qu'avant de partir elle appela le roi et la reine qui l'avaient reçue avec le plus profond respect, et leur dit : — Princes, je vous laisse cette petite princesse; faites-la travailler comme il faut, cl que je la re-
l'oiskal Nom iT m: (;k\m vkkt. Ml
trouve corrigée; autrement... ï^^lle u eu dit pas (Inv.inla^r', monta sur sa licorne et disparut à nos yeux.
Le roi et la reine se tournèrent alors de mon coté et nu' demandèrent ce que je savais faire.
— Rien du tout, répond is-je.
Malgré cette réponse, ils entrèrent dans le détail de diverses occupations pour connaître celle qui serait de mon goût; mais je les assurai que j'aimais mieux ne rien faire, et je tinis par les conjurer de me laisser dormir. Ils eurent non seulement la bonté d'y consentir, mais encore de m'apporter à manger dans mon lit, dont je ne voulus pas sortir de tout le jour.
Le lendemain matin, la bonne reine vint me trouver et me dit d'un air embarrassé :
— Ma belle enfant, il faut nécessairement vous résoudre à vous lever. Vous avez entendu ce que la fée nous a dit en partant : il nous arriverait malheur si nous ne vous faisions pas travailler. Ainsi, à l'ouvrage.
Tout alla bien jusqu'au déjeuner; mais, quand il fut achevé, la reine accommoda [)lus de quatre livres de chanvre autour d'une quenouille, et me dit qu'il fallait filer tout cela, pendant que je garderais les moutons dans les cham|)s. Je voulus faire de nouvelles représentations, elles furent inutiles, et. je fus obligée de partir a\ec le troupeau. Je ne marchai pas longtemps sans trouvei' un endroit délicieux, où je m'assis sur l'herbe; puis, me faisant un chevet de ma quenouille, je me couchai, sans faire attention aux moutons qui se répandirent à leur gré dans la cain-
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pagne, en fourrageant tous les grains. Les paysans du canton avaient trop souffert du dégât pour le passer sous silence : au bruit qu'ils firent, le roi et la reine sortirent de leur ferme, et voyant ce qui se passait, se mirent à courir après leurs moutons, avec d'autant plus d'empressement, qu'on voulait leur faire payer les dévastations. Pour moi, tranquille spectatrice de tout, je les regardais courir; mais le roi et la reine m 'ayant aperçue m'obligèrent à me lever, en m'ordonnant de les suivre, tout en m'accablant de reproches.
Parla suite, on me chargea, comme vous pouvez bien le penser, de toute autre chose que du soin de garder les moutons, mais je m'en acquittai toujours de la même façon. Enfin ma conduite les irrita à un tel point, que craignant un jour que la reine ne me battît, je m'enfuis de la ferme pour éviter sa colère. Je trouvai près de là un bateau sur une petite rivière, j'y montai; à peine y étais-je assise, que le courant m'entraîna tout doucement. Cependant la reine me suivait sur la rive, en criant de toutes ses forces; mais elle se lassa bientôt de courir et de crier; et moi , je me laissai aller au gré du courant. Je trouvais cette promenade si douce et si peu fatigante, que je passai la nuit dans cette situation ; au lever du soleil, mon bateau s'arrêta sur les bords d'une j)rairie charmante. Le besoin, plus que la curiosité, me contraignit de m'approcher de quelques maisons d une structure toute singulière. J'aperçus, à la porte de l'une d'elles une sonnette d'argent, je la tirai, et à l'instant le plus agréable carillon se lit entendre.
L OISEAU Nom KT LK GÉANT VKHT.
A ce bruit, je vis venir à moi une grande et majestueuse femme, d'un âge assez avancé, et d'im embonpoint excessif; elle était suivie d'une ..
troupe innombrable d'oi- /^/, -^ seaux. Elle me dit :
— Qui vous a donné la hardiesse , petite fille , de venir où je ne souffre pas un habitant à cent lieues à la ronde, dans la crainte d'effaroucher mes oiseaux?
Encore , si
vous pouviez être bonne à quelque chose , continua- t-elle en me regardant de la tête aux pieds , je verrais à quoi je pourrais vous emplovei*.
— Madame, lui dis-je, vous pouvez me laisser ici en toute sûreté : certainement je n'irai pas dénicher vos oiseaux ; mais par pitié daignez me donner à man^çer.
— J'y consens, me répondit-elle; je vous trniterai ensuite comme vous le méritez.
Alors, une demi-douzaine de geais, que j(^ pensai ètn»
330 l'oiseau noiu et le géa^'t vert.
ses pages, vinrent m'apporter toutes sortes de biscuits, de friandises et de fruits. Je trouvai tout délicieux, et je me sentis une si grande envie de demeurer dans ce pays, que je ne pus m'empêcher de la témoigner.
— Vous! me répondit-elle, avec un air de mépris et d'ironie : vous ! demeurer dans un pays où tout est vif et léger! vraiment non, vous n'y pensez pas; et ce n'est pas là non plus ce que je veux faire de vous.
Alors elle tira vivement le cordon de sa sonnette qui, bien loin de produire les sons enchanteurs qui m'avaient fait un si grand plaisir, mit en branle une cloche dont le son terrible m'épouvanta; un instant après je vis paraître un oiseau noir d'une taille monstrueuse, qui s'abattit aux pieds de la fée, et qui lui dit d'une voix formidable :
— Que voulez-vous, ma sœur?
— Je veux, lui répondit-elle, que vous portiez tout à l'heure cette belle Nonchalante à mon cousin le géant du Château vert; vous lui direz de ma part de la faire travailler jour et nuit à ses belles tapisseries...
A ces mots, malgré mes cris, l'oiseau noir m'enleva, et partit d'un vol rapide.
— Bon! dit Papillon, en interrompant le récit de sa cousine, vous vous moquez, ma chère, je le connais ce vilain oiseau noir, et jamais lenteur n'égala la sienne.
— Il en sera tout ce que vous voudrez, reprit Nonchalante, je n'aime pas à disputer; ce n'est peut-être pas
l/oiSEAU iNOlll KT I.K GÉANT VKin . X\\
I Oiseau que vous counaissez; mais enliu, celni-la iii'cinporla prodigieusement vite, (;t me déposa dans ce cliaUîau dont vous êtes à présent le maître. Nous entrâmes par une des fenêtres qu'il trouva ouverte, et quand il m'eùl présentée de la part de la fée des oiseaux, au géant dont vous avez eu la bonté de nie défaire , celui-ci , après m'avoir considérée un instant, m'apostropha en ces termes :
— Vous êtes donc une paresseuse, que l'on vous envoie ici : nous en avons bien fait travailler d'autres. Voyez, ajouta-t-il, comme tout cela est occupé.
Je levai les yeux, et je vis, dans une galerie immense, des métiers, des dévidoirs, des laines, des dessins, etc. Il y avait tel métier sur lequel plus de douze personnes étaient occupées. Cet aspect me fit évanouir. Quand j'eus repris mes sens, on me demanda ce que je savais faire : ce fut en vain que, avec une extrême bonne foi, je répondis, comme j'avais fait dans la ferme : Bien. Le géant me dit à cela que l'on m'instruirait, et qu'il y avait de l'ouvrage pour tout le monde. On voulut me faire travailler; mais des premières classes où l'on m'avait mise en arrivant, on me lit toujours descendre jusqu'aux ouvrages les plus simples; on me donna vainement les [)énitences qui réussissaient le plus ordinairement sur les autres, et ce fut aussi vainement que le géant me fit voir sa ménagerie : elle était prodigieusement grande, et renfernuiit tous les enfants cpii n'avaient pas voulu travailler; tout cela ne me fit aucune iin[)ression, et je fus enlin réduili* à ùvvv d(» l'eini pour la
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teinture des laines. Comme je ne m'en suis pas mieux acquittée que des autres travaux, le géant s'est emporté ce matin contre moi , et m'a fait prendre la forme d'une gazelle; pais, de suite, il m'a conduite à sa ménagerie. Mais la timidité naturelle de l'animal dont j'avais revêtu la forme l'a emporté en moi sur le goût que j'ai pour le repos; la vue d'un chien m'a fait prendre la fuite, et je suis sortie de la cour du château. Le géant a craint de me perdre, et a lâché son lion après moi, avec ordre de me ramener à quelque prix que ce fût. Je me serais peutêtre laissée prendre ou dévorer plutôt que de courir plus longtemps, si mon bonheur ne m'eût fait vous rencontrer.
La princesse termina le récit de ses aventures par l'éloge du repos et d'une vie douce et tranquille. Papillon l'assura que, quant à lui, il n'était que trop demeuré en place, et que, depuis qu'il ne l'avait vue, il avait subi des épreuves qui ne l'avaient point du tout amusé. 11 lui conta rapidement l'histoire de la bonne femme, celle de l'Oiseau noir, et fit la narration de son voyage dans le vaisseau de papier blanc. Ensuite, ils donnèrent l'un et l'autre la liberté à tout ce qui se trouva dans le château et dans la ménagerie, dont les animaux avaient repris leurs premières formes de princes et de princesses, au moment de la mort du géant. Nonchalante les conjura de ne plus travailler, et lit brûler tous les métiers; elle accompagna la liberté qu'elle leur accorda de présents magnihques.
Restés seuls dans h* châloau, Nonchaianle et raj)illon
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furent longtemps à se mettre d'accord : ce qui plaisait à l'un déplaisait à l'autre, et réciproquement. Cependant comme , au fond, chacun d'eux était doué d'un bon naturel, peu à peu et à leur insu même , ils se firent des concessions :ie prince devenait de jour en jour plus posé et plus tranquille; sa cousine, pour lui
témoii»ner sa reconnaissance du service si^^nalé qu'il lui avait rendu, se montrait empressée à le servir, et ne reculait devant aucune peine pour lui être au;réal)le. L'habitude de vivre ensemble opéra enlin sur leur caractère une métamorphose complète, qu'ils ne tardèrent pas à remarquer eux-mêmes, et ils se tinrent compte l'un à l'autre de cette déférence mutuelle. De là à l'amitié il n'y a qu'un pas; ce pas fut bientôt franchi, el ces deux jeunes p;ens qui ne pouvaient se soulTrir autrefois, auraient frémi aujourd'bui jVl'idée seuh» (Tèti'e sé[)arés \u\\ «le 1 an Ire.
334 l'oiseau noir et le géant vert.
Cependant le temps des épreuves n'était pas encore fini pour eux. Les fées qui étudiaient chaque jour leurs démarches et leurs sentiments, furent piquées de voir que l'affection avait plus fait pour modifier leur tempérament, que tout leur art et toute leur magie : aussi peu confiantes dans la conversion de Nonchalante et de Papillon, jugèrent-elles à propos de les éprouver une dernière fois. Voici comment elles s'y prirent : elles donnèrent à Nonchalante l'apparence de la fièvre la plus ardente, et à Papillon, celle d'une maladie de langueur, et n'eurent pas de peine à leur inspirer de sérieuses inquiétudes sur leur état. Puis, la fée Mirliliche, saisissant le moment de les trouver séparés, apparut à Nonchalante, et lui dit :
— Papillon me paraît bien malade.
— Hélas! oui, madame, lui répondit la princesse en fondant en larmes; il se meurt; mais de grâce, sauvez-le. S'il vous faut, pour son salut, le sacrifice de mon bonheur, celui de ma vie même, parlez, je me livre à vous. Envoyezmoi chez le roi-fermier, faites revivre le géant, et vous verrez comment je saurai leur obéir: me voilà soumise à tout; mais guérissez-le, je vous en conjure.
— Si vous voulez; lui répliqua gravement la fée, sauver la vie à Papillon, cela ne tient qu'à vous: partez à l'instant, et ne négligez rien pour trouver la Souris qui trotte et le Pinson qui vole; apportez- les-moi , car le temps presse.
A peine avait-elle achevé de parler, que Nonchalante était déjà sortie du château vert.
P(Mi do temj)s après, la fée ont une semblable conversa-
l'oiseau NOIK 1:1 LK (iÉANT VKHT. 33.")
tion avec le prince, qui la conjura le plus tendrement du monde de lui faire tout souffrir, pourvu qu'elle secourût sa belle cousine. 11 l'assura que les oracles noirs, les navires de papier blanc, les gazelles et les limaçons le trouveraient impassible, si, par sa patience, il obtenait d'elle la grâce qu'il lui demandait avec tant d'ardeur. Mirlifiche convint de l'état dangereux auquel la princesse était réduite ; mais en même temps, elle lui promit que s'il lui pouvait donner la Taupe couleur de rose, elle la guérirait.
Papillon, ne voyant que le danger de Nonchalante, sortit aussitôt du château. Les voilà donc tous deux différemment occupés : la princesse ne cherchant que les bois, toujours courant et toujours écoutant, se donnait une fatigue continuelle pour trouver, et, qui plus est, pour attraper deux animaux qui lui paraissaient bien difficiles à surprendre; le prince, au contraire, avait les yeux constamment fixés sur les prairies et s'efforçait d'épier le moindre mouvement des taupes; il marchait lentement, sur la pointe des pieds, et retenant son haleine; très souvent il restait immobile, au point qu'on Teût pris pour une statue.
Aussi aucune taupe n'échappait au prince; mais quelle était sa douleur en voyant que toutes celles qu'il prenait avec tant de peine étaient noires comme Tébène. Bien loin de s'impatienter, il semblait à chaque instant i)rendre de nouvelles forces pour continuer cette triste chasse.
L'ardeur que Nonchalante et Papillon mirent dans hnirs recherches touchèrent enfin le cœur des fées, Llles virent