‹ La morale merveilleuseChapitre 22 sur 27 · L OISEAU NOIK ET LE GÉANT VERT · texte numérisé non relu

L OISEAU NOIK ET LE GÉANT VERT

que les deux jeunes i^ens s'étaient réellement corrigés de leurs défauts, et qu'il était juste de les en récompenser. Elles les relevèrent donc l'un et l'autre de la tâche qu'elles leur avaient imposée.

Papillon et Nonchalante, tout occupés du soin de s'acquitter de leur mission difficile, avaient, sans le savoir, dirigé leurs pas vers le royaume de Gris-de-Lin. Ils y arrivèrent tous deux en même temps, et ne tardèrent pas à se rencontrer aux lieux mêmes où s'était écoulée leur enfance. Ils comprirent alors, en se trouvant sains et saufs d'une manière si inopinée et si loin du château vert, que leur maladie n'avait rien de réel, et n'avait été inventée par les fées que pour les soumettre à une dernière épreuve, dont ils étaient sortis vainqueurs. En effet, ils étaient encore tout à la joie de se revoir, quand leur apparurent tout à coup les fées Mirlifiche et Lolotte, qui, après les avoir complimentés de leur conversion, les ramenèrent au palais de Gris-de-Lin.

Leur retour fut l'occasion de fêtes pompeuses, que suivit bientôt la célébration de leur mariage. Gris-de-Lin, enchanté de les voir ainsi unis à jamais, leur confia le soin de ses états; ils s'en acquittèrent dignement. Grâce aux leçons qu'ils avaient reçues l'un et l'autre, ils avaient appris à se commander à eux-mêmes, c'était le moyen de savoir commander aux autres : aussi rendirent-ils leurs peuples heureux, tout en jouissant d'une félicité parfaite.

comme les esprits les plus bornés ont toujours leur vanité, il se piqua bientôt d'imiter le roi son père, et créa un sénéchal, un procureur- fiscal et un receveur; il fit aussi battre monnaie, et composa avec son sénéchal des ordonnances pour la police de son petit état. Son beau-père fut celui qu'il décora de cette dignité de sénéchal : il se nommait Caboche ; c'était un homme franc, sincère, équitable. Il avait reçu de la nature sa part d'imagination en sens commun; aussi décidait-il lentement, mais presque toujours juste, ce qui lui gagna tellement la confiance de son gendre, que sa majesté ne pouvait plus se passer de lui.

Tous les matins. Caboche allait chez le roi avec qui il déjeunait ; ensuite on parlait d'affaires, mais le plus souvent ce ministre lui disait :

— Sire, avec votre permission, vous n'y entendez rien, laissez-moi faire, et tout ira bien : il faut que chacun se mêle de son métier.

— Mais, répondait le roi, que ferai-je donc, moi.^

— Ce que vous voudrez, répliquait Caboche ; vous gouvernerez votre femme et votre potager. Voilà tout ce qu'il vous faut.

— Je crois en effet que tu as raison, disait le roi. Ainsi fais ce que tu voudras.

Cependant, pour ne rien perdre de sa royale considération, il se parait les jours de fête d'un manteau royal de toile rouge, imprimée de fleurs d'or, d'une toque de pareille étoffe , et d'un sceptre de bois doré ; il avait

LK ROYAUiMK DES BAMBINS.

acheté tout cela d'un vieux comédien de campagne (jui avait (juitté sa profession.

La reine (iillette s'occupait des soins du ménage. Tous deux vivaient fort heureux, en attendant que le ciel voulût hien leur accorder un fils. Cette grâce leur vint au hout de deux années de mariage, et leurs vœux furent même bien dépassés, car ils eurent encore depuis trois fils et trois lilles. Lorsque ces enfants royaux furent arrivés à l'âge de sept ans, chacun se mit en devoir de donner son avis sur le genre d'éducation qui serait le plus convenable; et le

roi se creusait déjà la tête à propos de leur futur établissement, car son royaume était si petit, qu'il eût été fort difficile d'en faire même deux parts.

Or, un matin, la reine, venant de pétrir un petit gâteau, aperçut sur la table une jolie petite souris bleue qui rongeait la pâte. Son premier mouvement fut de la chasser; mais un sentiment involontaire l'en empêcha : elle la considéra attentivement, et fut fort surprise de la voir se saisir du petit gâteau et l'emporter dans la cheminée. Aussitôt, courant après la souris, dans le dessein de lui enlever sa proie, elle vit disparaître Tune et l'autre, et ne trouva à leur place qu'une petite vieille ratatinée et haute d'un pied.

Après plusieurs grimaces et quelques paroles peu intelligibles, cette petite figure mit la pelle et les pincettes en croix, fit dessus, avec le balai , trois cercles et trois triangles, poussa sept petits cris aigus, et finit par jeter le balai par-dessus sa tête.

La reine, malgré sa frayeur, ne laissa pas de remarquer

LK lîOYALME DKS BAMBINS,

que l;i vieille, en traçant les cercles et les trianj^les, avait prononcé distinctement ces trois mots : Confiance ^ discrètton, bonheur. Elle cherchait à en pénétrer le sens, quand un bruit qu'elle entendit dans la chambre voisine la lira de sa rêverie. Comme elle crut reconnaître la voix de Cadichon, l'aîné de ses fds, elle y courut aussitôt; mais elle eut à peine ouvert la porte, qu'elle aperçut trois gros hannetons qui tenaient chacun dans leurs pattes une de ses filles, et trois grandes demoiselles aux ailes bleues et transparentes, qui portaient sur leurs dos ses trois fils.

Tout cela, en s'envolant promptement par la fenêtre, chantait en cœur, et fort mélodieusement : Hanneton, vole, vole, vole. Ce qui toucha le plus Gillette, fut de voir au milieu d'eux Cadichon entre les pattes de la souris bleue; ils étaient l'un et l'autre sur un petit char , fa il d'une grosse coquille de limaçon couleur de l'ose, et traîné par deux chardonnerets parfaitement bien panachés. La souris , qui lui parut plus grande que ne sont ordinairement les nnimaux de son espèce, avait une belle robe dv perse, un

mantelet de velours blanc, une coiffe nouée sous le menton, et deux petites cornes bleues au-dessus du front. Le char, les hannetons et les demoiselles partirent avec tant de vitesse, que la reine les eut bientôt perdus de vue. Alors, plus occupée de la perte de Cadichon et de ses enfants que des fées et de leur pouvoir, elle se mit à crier et à pleurer de toutes ses forces. Le roi, qui l'entendit, accourut suivi de son sénéchal, et voulut savoir la cause de son chagrin; mais la douleur de Gillette était si forte, qu'elle ne put lui répondre que par ces mots :

— Les hannetons! les demoiselles!.... Ah! sire, on

enlève nos enfants !

Le roi, qui ne fit attention qu'à ces dernières paroles, quitta brusquement Gillette, et ordonna à Caboche de prendre dans son antichambre deux mousquetons; puis il gagna la campagne, dans le dessein de poursuivre et de tuer les ravisseurs.

Il y avait environ une heure qu'il était parti, et la reine, dont les larmes étaient épuisées , ne donnait plus que des soupirs à la perte de ses enfants, lorsqu'elle entendit quelque chose tomber auprès d'elle , et vit à ses pieds un papier plié en carré; elle le ramassa aussitôt, Touvrit précipitamment, et y lut ces mots :

(( Calmez votre inquiétude, ma chère Gillette, et sou- (( venez-vous que de la confiance et de la discrétion dé- (( |)end votre bonheur. Vous devez tout espérer de votre (( amie la fée de l'Ile Bambine. »

^Ce billet calma ses inquiétudes; et, adressant la parole

LK HOYAUMK DKS liAMBLNS. 'AM\

à une petite linotte qu'elle aperçut sur le ciel de son lil .

— Linotte, lui dit-elle, je ferai tout ce qu'il vous plaira; mais donnez-moi, je vous prie, lorsque vous en saun*/, des nouvelles de mon petit Cadichon.

A ces mots, la linotte battit des ailes, chanta et s'envola ; et la reine persuadée que cela voulait dire : J'y consens, la remercia et lui fit une grande révérence.

Cependant le roi et son sénéchal, las d avoir couru inutilement, revinrent à la maison, et trouvèrent la reine si tranquille qu'ils en furent scandalisés. Ce sang-froid impatienta si fort le roi, qu'il se serait emporté contre elle, si son sénéchal ne lui eût remontré les inconvénients d'avoir des enfants, les chagrins et la dépense qu'ils causent presque toujours à leurs père et mère.

— Par mon sceptre, dit le roi, le beau-père a raison, et ces marmots-là m'auraient ruiné, s'ils fussent plus longtemps restés chez moi : grand merci à qui s'en est chargé.

La reine, qui craignait de trop parler, ne répondit point, et le roi, n'ayant plus rien à dire, retourna dans son cabinet jouer un cent de piquet avec son sénéchal.

Pendant que tout ceci se passait chez le roi Pétaud, la reine sa mère se lassant d'un veuvage qui durait depuis longtemps, résolut de se remarier; elle jeta les yeux sur un jeune prince, voisin de son royaume et souverain des îles Vertes.

La réputation avantageuse et le portrait de ce prince tournèrent si bien la tète de la bonne femme, qu elle se flatta de s'en faire aimer. 11 n'y avait à cela qu une difli-

culte, c'est qu'elle n'était ni jeune, ni aimable : elle avait la taille haute et maigre, les yeux petits, le nez très long, la bouche fort grande et passablement de barbe. On ne sau-

rait tout à fait s'aveugler sur ses défauts : elle sentit, dans ses moments de réflexion, qu'en l'état où elle était il lui serait impossible de plaire au jeune roi des lies Vertes, et

LK IM)YAl!>IK l»KS HVMUINS.

que, |MHii' V réussii', il i'allail a\«)ir dr la l)«*aiitt*, on tout an moins de la j('uness(î. Klle pensa (pie la fée (janj^an, son amie, ponvail Ini être d nn «j,raiid seeonrs dans cette occasion : elle lui fit part de ses sentiments, et la conjnra, dans les termes les plus pressants, de lui prêter les secours de son art.

(iangan éprouva une jurande surprise; mais elle la dissimula, prévoyant bien ([u'il était imprudent de se déclarer ouvertement contre ce mariage, car le roi des Iles-Vertes, qui avait presque ruiné ses états par ses dépenses, aurait été capable de le conclure par intérêt, et de se faire aider par un puissant génie, protecteur de son royaume: aussi, feignant de donner les mains à cettli affaire, elle promit à la reine de travailler au plus tôt à son rajeunissement; mais elle se promit en même temps de la tromper et de la mettre liors d'état d'exécuter son projet.

Le jour que cette fée avait marqué [)our l'exécution de ses promesses, elle parut vêtue d'une longue robe de satin couleur de chair; elle était poudrée,

coiffée d'une longue plume et de pompons de clinipian

un petit nain amaranthe lui portait la queue de sa robe et avait sous le bras gauche une boîte noire en lacque de Chine.

La reine-mère la reçut avec les plus grandes marques de respect et de reconnaissance, et la supplia, après les premiers compliments, de ne pas différer son bonheur. La fée y consentit, fit retirer tout le monde, et ordonna à son nain de fermer les portes et les fenêtres : puis, ayant tiré de sa boîte un livre de vélin, garni de grands fermoirs d'argent, une baguette composée de trois métaux, et une fiole qui renfermait une liqueur verdâtre et fort claire, elle fit asseoir la reine sur un carreau au milieu de la chambre, et commanda au nain de se placer debout vis-àvis de sa majesté; ensuite, ayant tracé autour d'eux trois cercles, elle lut dans son livre, les toucha trois fois de sa baguette, et jeta sur eux de la liqueur dont on vient de parler. Alors les traits du visage de la reine se mirent à diminuer peu-à-peu, et la taille du petit nain à croître en proportion, de sorte qu'en moins de trois minutes, ils changèrent de figure sans éprouver le moindre mal. Quoique la reine se fût armée de courage, elle ne put voir, sans quelque crainte, la croissance du nain ; mais les flammes bleuâtres qui s'élevèrent tout-à-coup des trois cercles, augmentèrent tellement sa frayeur, qu'elle s'évanouit. Alors la fée ayant fini son enchantement, ouvrit une fenêtre, et disparut avec son page, qui, tout grand qu'il était devenu, reprit la queue de la robe de sa maîtresse et sa boîte de lacque de Chine.

LK KOYAIME DKS BAMBINS. ^{'l 7

La première chose ([ue fil la reine, après axoir rejiris ses sens, t'uL de se présenter devant un miroir : elle y vit, avec INI plaisir extrême, que ses traits étaient charmants ; mai^ (die ne remarqua pas que ces mêmes traits étaient ceux d'une jolie petite fille de huit à neuf ans, et que sa coiffure avait pris la forme d'un toquet, «j^arni de longues houcle^ de cheveux blonds : tout cela, joint à sa grande taille, produisait quelque chose de fort bizarre. Cependant elle n'en fut point frappée : elle fut même aussi contente de son changement, que ses courtisans en furent étonnés. On ne savait quelle contenance faire devant elle, ni quelle conduite tenir à son égard; mais le premier ministre, dont tous les grands dépendaient, les tira d'embarras, et décida que, bien loin de contrarier la reine, il fallait, au contraire, llatter ses goûts et ses caprices , et il commença par ordonner à sa femme et à ses filles de se conformer à ses volontés. Bientôt, pour plaire au ministre, on suivit leur exemple, et en peu de temps toute la cour s'habilla comme la reine, et l'imita en tout. On ne parlait plus, même les hommes, que d'une façon enfantine; on ne jouait qu'à /« madamey i\ rendez-moi ma fille ^ aux osselets^ à la bataille. Les cuisiniers n'étaient employés qu'à faire des darioles, des tartelettes et des petits choux. On ne s'occupait qu'à habiller et à déshabiller des poupées. Dans tous les jeux el les collations, il n'était cpuîstion que du roi des Iles- Vertes; la reine en parlait cent fois le jour, et l'appelail sans cesse son petit mari ; elle le demandait à tout instant. I^lle se p<iya, pendant quelque temps, des raisons doni

'AAH Lie ROYAUME DES BAMBINS.

011 se servit pour latïatter; mais enfin la gaîté lit place à Thumeur; elle éprouva tous les caprices d'un enfant qui n'a pas ce qu'il veut, et dont on n'ose contrarier les volontés.

Après s'être amusé pendant quelque temps d'un événement si singulier (car l'oisiveté de la cour fait qu'on s'y amuse de tout), on s'impatienta des puérilités de ce grand enfant; on se lassa de la contrainte et des complaisances qu'il fallait avoir; on s'éloigna insensiblement, et elle était sur le point d'être tout-à-fait abandonnée, lorsqu'on apprit que le prince des Iles-Vertes, qui parcourait les royaumes voisins, devait arriver incessamment dans celui-ci.

A cette nouvelle, on reprit courage. Le reine redevint si gaie et si enjouée, qu'elle ne fit que chanter et danser, en attendant le prince. Ce moment fortuné arriva; elle courut au-devant de lui et, quoiqu'on lui eût représenté que le cérémonial ne le permettait pas, elle voulut absolument aller le recevoir au bas de son escalier ; mais, en le descendant avec précipitation, elle s'embarrassa les pieds dans sa robe et tomba assez rudement. Quoique ses mains eussent garanti sa tête et qu'elle n'eût que le nez légèrement écorché , sa frayeur fut si grande qu'elle poussa les hauts cris; on la porta dans sa chambre, on lui bassina le visage et on parvint à l'apaiser , en lui disant que son petit mari demandait à la voir.

Le prince parut en efl'et ; mais la vue (fun objet si ridicule lui fit pousser de si violents éclats de rire, qu'il tut obligé de sortir de la chambre et même du palais. La

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