‹ La morale merveilleuseChapitre 24 sur 27 · I.K UOYAU.MR DKS IJAMIUNS · texte numérisé non relu

I.K UOYAU.MR DKS IJAMIUNS

tort bien, et ([u il serait à soiiliîiitci' i\\\v toutes les vieilles maisons du royamne i'usscuit rehâlics (!<• même, (lomme on se fait aisément au bien-être et aux nouveautés, après en avoir beaucou]) parlé, on n'en parla [)lus ; et le roi fut en peu de temps aussi accoutumé à sa nouvelle maison, que s'il l'eût liabitée toute sa \ie. Dès lors il ne fui j)his question d'impôt, la tranquillité revint dans l'état, et Tunion entre les grands officiers de la. couronne. Il n'v eut que le pauvre architecte qui pensa se pendre; mais il se contenta de donner au diable les fjçénies et les fées, et de les appeler cent fois magiciens et sorciers.

Pendant que la fée de l'île Bambine produisait toutes ces merveilles, elle remarqua dans Gillette tant de respect pour les fées et de reconnaissance pour elle, que se sentant attachée de plus en plus aux intérêts de cette reine, elle ne put lui refuser de faire à sa cour un séjour plus long qu'elle n'avait projeté. Elle la rassura sur le sort de ses enfants, et lui apprit leur châtiment et les raisons qu'elle avait eu de se porter à cette extrémité ; mais comme la vraie et tendre amitié fait mystère des choses les plus intéressantes, lorsqu'elles peuvent être alïligeantes pour la personne aimée, elle lui cacha avec soin reidèvement de son cher Cadichon, et les alarmes qu'elle en ressentait elle-même; puis lui ayant recommandé de nouveau la confiance, la patience et la discrétion, si elle voulait parvenir au bonheur, elle la quitta avec regret, pour retourner dans son gouvernement de l'île Bambine.

Es qu'elle y fut armée , on r informa d'un événement inouï depuis l'établissement de l'île. Quelques enfants mutins, opiniâtres, et auxquels on avait pardonné plusieurs fois, soutenus des poupées leurs amies, s'étaient révoltés ; l esprit de révolte avait tellement gagné en peu de temps, qu'on avait eu bien de la peine à en arrêter le cours; à cet effet, on avait commencé par faire emprisonner les poupées dans les boîtes, et à l'égard des enfants, on avait condamné les uns à

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n'avoir pendant quinze jours que du pain sec à coûter, les autres à être en coiiTure de nuit pendant un mois, ou bien à être enfermés entre quîitre chaises, deux heures par jour, jusqu'à ce qu'ils eussent demandé pardon publiquement.

La fée approuva cette mesure. Mais, comme il fallait un exemple, elle condamna les plus mutins à être cent ans marionnettes, et les obligea de servii', dans les différents royaumes de l'univers, de divertissement au peuple. Elle se laissa d'autant plus aller à cette rigueur, qu'elle apprit que ses six protégés avaient eu peu de part à la rébellion. Charmée du changement qui commençait à se faire en eux , elle les fit venir devant elle et, s' adressant à leurs bouts de nez (car elle n'en pouvait voir davantage), elle leur fit une douce réprimande, et les renvoya en leur promettant son amitié et des récompenses, si dans la suite elle avait lieu d'être satisfaite.

Quoique cet événement et son devoir ne lui permissent pas de s'absenter d'un lieu où sa personne semblait si nécessaire, elle ne put cependant résister longtemps à l'intérêt qu'elle ressentait pour Cadichon, et à l'impatience qu'elle avait d'en a[)prendre des nouvelles. Aussi, dès qu'elle se crut moins utile à son petit peuple, elle partit promptement, dans le dessein de satisfaire sa curiosité et sa tendresse pour le jeune prince.

. Pour n'être point aperçue des génies et des fées qui parcourent continuellement la moyenne région de l'air, elle prit sa petite chaise de poste, qu'elle ferma exactement de

tous côtés, se munit des ustensiles de la féerie, et n'oublia pas surtout l'eau merveilleuse; puis, ayant ordonné à ses lézards volants d'aller grand train, elle arriva en quelques minutes près de l'île Inaccessible. Là, elle mit pied à terre, fit disparaître sa voiture, et, s'étant frottée de Teau d'invisibilité , elle franchit , sans être vue , les obstacles qui auraient pu s'opposer à son passage.

Gangan, pour interdire aux génies et aux fées l'entrée de son île, l'avait environnée d'une triple enceinte, formée par un torrent rapide qui roulait, avec ses eaux, des rochers et des troncs d'arbres. En outre, l'île était défendue par vingt-quatre dragons d'une grandeur énorme, et les flammes qu'ils vomissaient s'élevant jusqu'aux nues, formaient, en se réunissant, un mur de feu impénétrable.

Il y avait à peine une heure que la fée de l'île Bambine cherchait à connaître le sort de Cadichon, lorsque le hasard lui en fournit l'occasion la plus favorable. Elle vit venir à elle Gangan, accompagnée d'une de ses suivantes; son visage lui parut enflammé de colère, et elle parlait avec beaucoup d'action.

— Oui, ma chère, disait-elle, tu me vois au désespoir; je perds pour jamais le plus beau royaume de l'univers: ringrate mère du roi Pétaud est morte sans avoir voulu se raccommoder avec moi ; ce n'est pas tout, elle a encore engagé ses sujets par serment à ne jamais recevoir de ma main aucun successeur, et à rendre même sa couronne à son fils ou à l un de ses petits-fils. J'ai taché de regagner

LE UOYAl >IL DFS RVMHINS. .'iCi.'i

les peuples par mes bienfaits; mais j'ai trouvé contn; moi une haine invétérée : ils ont refusé mes dons, (les sujets incjrats ne tarderont pas à éprouver ma juste colère; mais, pour commencer par ceux qui sont les principales causes de ma disgrâce, prends dans mes écuries un de mes plus forts grifîons, vole dans l'île Bambine, saisis- toi des frères et sœurs de Cadichon, et amène-les dans cette île; je me charge d'enlever Pétaud et Gillette, et, lorsque je les aurai tous rassemblés, je changerai ceux-ci en lapins, et leurs enfants en bassets. Si un reste de pitié, que je ressens encore pour Cadichon, vient à m'abandonner, je ne réponds pas qu'il n'éprouve aussi les effets de ma vengeance.

La fée de l'île Bambine ne put entendre ce discours sans frémir; elle demeura quelque temps immobile; puis rappelant sa raison, et sentant de quelle conséquence il était de ne pas rester plus longtemps dans ce séjour terrible, elle prit le parti de recourir au jdus tôt à la puissance de la reine des fées. Elle allait sortir de l'île, quand tout-à-coup le ciel s'obscurcit, la terre trembla, et des mugissements épouvantables, en s'unissant au tonnerre et aux éclairs, semblaient annoncer la destruction prochaine du monde; les vingt-quatre dragons qui défendaient les approches de l'île, poussant des hurlements atfreux , se lancèrent des torrents de flammes, et formèrent un combat de feu qui finit par les consumer eux-mêmes; [)uis, le jour revint, et il ne parut à la place du torrent et de l'île qu'un rocher sec et aride; de son sommet s'envola à l'instant une autruche

noire; elle portait sur son dos le prince Cadiclion et la petite princesse, nièce de Gangan.

La tendresse que la fée de l'île Bambine portait à ces deux enfants lui ayant conseillé de les suivre, elle fit sur-le-champ reparaître sa voiture, et partit avec tant de diligence qu'elle eut en peu de temps rejoint l'autruche noire. Son premier dessein fut de lui enlever le prince et la princesse; mais s'étant aperçue qu'elle prenait la route de l'île Fortunée, elle se contenta de tenir le même chemin et de l'observer de près.

En effet, au bout de quelques minutes l'autruche s'abattit dans l'île et tourna ses pas vers la reine des fées. Cette souveraine, assise à l'entrée de son palais sur un trône d'or enrichi de pierreries, était entourée d'une cour nombreuse. Lorsque l'autruche s'approcha du trône, la fée de Tîle Bambine se saisit du prince et de la princesse , et les

LK KOYAIMK DES HV.MHINS. 'Mu)

porta aux pieds de la reine. L'aulruclie n'était autre que la fée (iarigan, qui reprit aussitôt sa forme naturelle. Alors la reine des fées lui dit :

— La mali^^nité de votre esprit et la perversité de votre cœur ne vous ont pas permis de faire un bon usa*:e de votre pouvoir : bien loin de réparer vos injustices par la puissance que ma bonté vous avait accordée, vous en avez au contraire abusé, et cet abus réclame enfin ma justice : recevez donc aujourd'hui le châtiment de vos forfaits, en perdant pour deux cents ans toute puissance de féerie et en reprenant la forme d'autruche, sous laquelle vous resterez pendant tout ce temps-Là.

A ces mots , elle la toucha de son sceptre et la métamorphosa à l'instant même.

Cependant la reine ayant appelé la fée Judicieuse, lui confia le soin du jeune prince et de la jeune princesse pendant qu'ils resteraient à sa cour, et lui recommanda surtout de former leur cœur en cultivant leur esprit. Puis elle embrassa Cadichon et Féliciane (c'est ainsi que se nommait la princesse, nièce de Ganf>;an). Ces aimables enfants, pénétrés de joie et de reconnaissance, ne quittèrent qu avec peine les bras de la reine des fées pour suivre la fée Judicieuse.

Ils profitèrent si bien de l'éducation qu on leur donna, qu'ils s'attirèrent l'amour et l'admiration de tout le monde. Quand ils eurent atteint l'âge, l'un. de quatorze ans et l'autre de douze, la souveraine des fées résolut de les unir et de les rendre, avec les frères et sœurs de Cadichon, au

ôGG LE ROYAUME DES BAMBINS.

roi Pétaud et à la reine Gillette; mais elle déclara que, pour servir d'exemple à Cadichon et à Féliciane, ces enfants, quoique parfaitement corrigés de leurs défauts, ne reprendraientr leur première forme qu'en présence des jeunes époux, et lorsqu'ils seraient arrivés chez le roi leur père.

Ils ne tardèrent pas à se rendre à la cour de Pétaud. Ce roi était depuis quelques jours dans un embarras extrême : la reine, sa mère, après avoir langui plusieurs années, avait laissé le trône vacant, et les députés de son royaume venaient inviter son fils à y monter. Ils demandaient une audience, et on ne savait de quelle façon il fallait l'accorder : Pétaud était incertain s'il devait être debout ou assis, à pied ou à cheval. On assembla le conseil pour délibérer sur cette grave affaire. Le sénéchal Caboche prétendit que le roi devait être debout, et soutint qu'il avait ouï dire que l'empereur Charlemagne et les douze pairs de France étaient toujours debout, et qu'ils ne s'asseyaient que pour manger. Le procureur-fiscal opina pour que sa majesté fût assise ; il dit pour cela que les rois et les juges devaient toujours être à leur aise, et qu'après le lit il n'y avait rien de si commode qu'un fauteuil. Le receveur, au contraire, fut d'avis que le roi parût à cheval, et il allégua que c'était la posture la plus noble pour les rois, puisque leurs statues les représentaient toujours ainsi. On soutint de part et d'autre son sentiment, on cria , on se querella , et on aurait peut-être été plus loin, si le roi n'eût dit enfin :

— Finirez-vous donc, vous autres? Voilà bien du bruit

LK HOYAUME DKS BAMBINS. Mu

pour une chaise de plus ou de moins! Coniine je serai ils me verront, et comme ils me trouveront ils me j)rendront; mais pour être leur roi, grand merci ! je deviendrais fou avec tout le tracas de la royauté que j'aurais sur les bras. Vive, vive mon petit royaume! Puisque j'y suis si bien, je m'y tiendrai; ainsi, qu'ils s'accommodent! Cependant, puisqu'ils veulent avoir une audience, il faut la leur donner : qu'on les fasse venir.

Chacun se retira en murmurant tout haut de ce que le roi n'avait point choisi son avis, et en le blâmant de vouloir en faire toujours à sa tête.

Pendant qu'on était allé chercher les députés, sa majesté croyant penser mieux que ceux de son conseil, prit ses habits royaux, et s'assit sur le pied de son lit,. dont il avait fait relever les rideaux en festons autour des colonnes torses; il tenait d'une main son sceptre, et de l'autre sa toque et ses gants à frange ; la reine était à sa droite sur une chaise de serge bleue, garnie de gros clous dorés, et ses femmes se tenaient derrière elle. A la gauche du roi, l'on voyait ses grands officiers, qui, presque tous, riaient sous cape de la figure singulière de leur roi.

Quand tout fut arrangé, on ouvrit la porte, et les députés entrèrent, suivis de tout le peuple; ils firent trois profondes révérences, auxquelles le roi et la reine répondirent par trois autres, et ils allaient commencer leur harangue, lorsqu'on vit arriver une femme d'une figure majestueuse, tenant par la main un jeune homme de quatorze à quinze ans, et qui parla ainsi à (iillette :

— Reine, vos malheurs sont finis, et votre destin a changé de face; on a su dérober à la méchanceté de Gangan le prince que voici ; cette perfide fée ne peut plus lui nuire, et sa malice vient d'être confondue; reconnaissez donc en lui Cadichon ; et vous, députés, rendez hommage au légitime possesseur des états de votre défunte reine.

Alors le roi, reconnaissant son fils, le prit dans ses bras et le baisa mille fois; puis, sautant au cou de la fée, il l'embrassa, sans aucun égard pour son âge, ni pour son caractère ; il en fit de même à sa femme, à Caboche, au procureur-fiscal, au receveur, et à tout ce qui se trouva autour de lui; après quoi, ôtant son manteau royal, il le mit sur les épaules de Cadichon, lui donna son sceptre, l'assit sur le pied du li.t, et se prit à crier de toutes ses forces : Vive le roi! ce qui fut répété sur-le-champ par les grands, et ensuite par tout le peuple.

Cependant, la reine, pénétrée de joie et de reconnaissance, était tombée aux genoux de la fée, qu'elle embrassait en pleurant. La fée, après l'avoir relevée, fit signe qu'elle voulait parler; chacun prêta attention, excepté le roi, dont la joie était si grande, qu'il ne voyait pour ainsi dire ni n'entendait rien; enfin, se trouvant hors d'haleine, il se tut et la fée s'exprima ainsi :

— Ce que vous voyez n'est qu'une partie des bienfaits de la fée, votre amie; elle y joint encore le choix d'une princesse jeune et aimable que notre reine a destinée au prince pour épouse. Si les qualités de Tesprit de cette l)iincesse et les grâces de sa figure sont un faibU^ garant

LK nOY\l MF. DF.S ItAMHINS. .UW)

(lu honlicur de ces époux, hi douceur de son caractère et la bonté de son cœur, que j'ai pris soin de former, peuvent en assurer la durée : confirmez donc cette union, et méritez ainsi la puissante protection de

Le roi n'en voulut pas entendre davantage, et prenant aussitôt la main du prince et celle de la princesse :

— Tope! dit-il, je les marie, et leur donne tous mes royaumes et toutes mes fermes; car, pour mes autres enfants, je ne m'en embarrasse plus : la bonne fée ne les laissera manquer de rien; ainsi faisons la noce, et réjouissons-nous. Vous dînerez tous avec moi, quoique je ne sache pas trop ce que je vous donnerai. Beau-père Caboche, va-t'en à la cuisine; fais tuer tout ce qui est dans ma basse-cour, et surtout grande chère, car je veux qu'il en soit parlé.

Le sénéchal obéit; mais, en traversant la salle à manger, il y aperçut une table de vingt-quatre couverts, servie des meilleurs mets : il n'alla pas plus loin , et revint promptement raconter au roi et à la reine qu'ils étaient servis.

Il y avait près de deux heures que l'on était à table, lorsqu'on entendit des violons dans la salle d'audience. Comme on avait bien bu et bien mangé, on quitta la table, et Pétaud, qui était en gaieté, voulut ouvrir le bal avec la reine; puis il dit au jeune prince et à la jeune princesse de danser un menuet, ce qu'ils firent avec une grâce admirable. Ils en étaient à la dernière révérence, lorsqu'on vit entrer dans la chambre six marionnettes parlai -

LE liOVAlMJ: DES B.UIHfNS

lement habillées , savoir, trois en chevaliers romains, et trois en dames romaines.

Chacune de ces six marionnettes avait à côté d'elle une place vide, dans laquelle on apercevait un bout de nez, et tout cela était conduit par une femme à laquelle on prit peu garde d'abord, tant ce spectacle attira les regards. Chacun se rangea pour leur faire place, et sur-le-rchamp elles formèrent un pas, dans lequel les six bouts de uez figurèrent à merveille. Le ballet fini, elles se rangèrent en cercle et dans le même ordre qu'elles avaient observé en entrant; leur conductrice se plaça au centre, porta l'extrémité de sa baguette sur les six bouts de nez, et fit en même temps paraître h leur place trois polichinelles et trois dames gigognes.

— Bon, bon, dit le roi, tout cela sera pour mes petits enfants, pourvu qu'ils ne nie coûtent rien à nourrir et à habiller; je les garderai et m"(Mi réjouirai en attendant.

Lie H()Y.M;IVIK DKS HViMHINS.

An iiicînu' instant, les douze marionnettes se leinirent à danser, et l'on fut dans le dernier étonnement de les voir changer à vue d'oeil, et reprendre peu à peu un autre vi- ~^M sage et un nouvel habillement.

— Miséricorde ! s'écria le roi, voilà ïoinon, Jacquot et (Ihonchon; ma femme! c'est Toinette, Jacqueline et Chonchette... non, je ne crois pas... Oh! par mon sceptre, cela est admirable!

Puis, adressant la parole à leur conductrice :

— Tenez, lui dit-il, je parie ma toque et mon manteau ro}/alque vous êtes la fée, notre amie; par ma foi, vous valez votre pesant d'or, et voilà des enfants bien élevés, bien vêtus et grands comme père et mère; mais qui les mal'iera?

— Moi, répliqua la fée de 1 île Band)ine (car c'était ellemême) , et ce sera tout-à-l'heure.

A ces mots, le roi, ne se sentant pas de joie, la prit par la main, lui lit je ne sais combien de compliments à sa façon, et la força de s'asseoir auprès de Gillette, à qui il criait :

— (l'est noire meilleure amie !

La fée présenta ensuite à Pétaud trois princes et trois princesses qui lui étaient inconnus, et proposa leur mariatic avec ses six enfants. Le roi et la reine y consentirent surle-champ; tous ceux qui étaient présents applaudirent au choix de la fée, et les députés proclamèrent Cadichon et Féliciane leur roi et leur reine.

Les sept mariages furent célébrés d'une manière digne de la sagesse de Judicieuse. Cadichon donna lui-même à chacun de ses frères et de ses beaux-frères un des grands gouvernements de son royaume, et les sept princes partirent avec leurs épouses, accompagnés des deux fées, qui ne les quittèrent que lorsqu'ils furent arrivés chacun dans leur capitale. Le roi Pétaud et la reine Gillette, lassés des ennuis de la grandeur, finirent leurs jours près de leurs enfants, au sein d'une douce retraite.

LA LA\1I>E \lYSTÉllli:iJSI'

N \âeiix derviche , vénéré dans tout l'Orient par la sainteté de sa vie, s étant mis en route pour aller visiter à la Mecque le tombeau de Mahomet, tomba mahiih' chez une pauvre veuve qui hal)itait un faubourg de Halsora.

Il fui si touché des soins et du ^ 'îi~~^°^^~" zèle avec lesquels il avait été se-

couru, qu'au moment de son départ il lui dit :

— J'ai remarqué que vous avez de quoi vivre pour \ous seule, mais que vous n'avez pas de quoi subvenir à Téducation de votre fils Abdallah; si vous voulez me \v conlier, je l'erai mon possible pour reconnaître, en lui assuianl nii sort, h's obligations que j'ai coiilraclées envers nous.

374 La lampe mystérieuse.

La bonne femme reçut cette proposition avec joie, et le derviche partit avec le jeune homme, en l'avertissant qu'ils allaient faire un voyage qui durerait près de deux ans.

En parcourant le monde, il le fit vivre dans l'opulence, lui donna d'excellentes instructions, le sauva d'une maladie mortelle dont il fut attaqué ; enfin il en prit autant de soins que s'il eût été son propre fils. Abdallah lui témoigna cent fois combien il était reconnaissant de ses bontés ; mais le vieillard lui disait toujours :

— Mon fils, c'est par les actions que la reconnaissance se prouve : nous verrons en temps et lieu.

Ils se trouvèrent un jour, en continuant leur voyage, dans un endroit écarté, et le derviche dit à Abdallah :

— Mon fils, nous voilà au terme de notre course ; je vais prier pour obtenir du ciel que la terre s'ouvre et qu'il soit fait une ouverture qui te permette d'entrer dans un lieu où tu trouveras un des plus grands trésors que le monde renferme dans son sein. Aurais-tu bien le courage de descendre dans ce souterrain?

Abdallah lui jura qu'il pouvait compter sur son obéissance et sur son zèle.

Alors le derviche alluma un petit feu dans lequel il jeta certains parfums; il lut et pria quelques moments. La terre s'entr'ouvrit, et le derviche dit à Abdallah :

— Tu peux entrer, mon enfant ; songe qu'il déj)end de toi de me rendre un grand service, et que voihi peut-être la seule occasion de me témoigner que tu n'es pas ingrat; ne te laisse point éblouir j)ar loules les richesses que tu

LA LAMPK MYSTKUn rSK. 'M 7}

vas rencontrer; ne pense qn'ù te saisir d luw lampe de fer à douze branches ([ue tu trouvei'as [)rès d'une porte, et viens aussitôt me l'apporter,

Abdallah promit tout, et descendit plein de confiance dans le souterrain ; mais oubliant ce qui lui avait été si expressément recommandé, il se mit à remplir ses vêtements d'or et de pierreries dont le souterrain renfermait des amas prodi^içieux. Il eut cependant la présence d'espril de se saisir de la lampe de fer que le derviche lui avait ordonné d'apporter; mais quand il revint à l'issue du souterrain, elle se trouvait fermée.

Dans cette affreuse situation, Abdallah ne s'abandonna point au désespoir, et ne pensant qu'aux moyens de sortir d'un lieu qui pouvait devenir son tombeau, il conq)rit qu<' le souterrain ne s'était refermé que parce qu'il avait négligé d'obéir aux recommandations du derviche ; il se rappela les bienfaits dont il en avait été comblé, se reprocha vivement son ingratitude, et finit par s'humilier devant Dieu.

Après beaucoup de peines et d'inquiétudes, il fut enfin assez heureux pour trouver un passage étroit qui le fit sortir de cette caverne obscure. Ce ne fut à la vérité qu'après l'avoir parcouru un assez long espace de temps, qu il aperçut une petite ouverture, couverte de ronces et d'épines, par laquelle il revint à la lumière.

Il regarda de tous côtés, pour voir s'il n'apercevrait point le derviche: il voulait lui remettre la lampe de fer el retourner dans son pays, car il se trouvait assez riche de ce

LA !.A>II»E MVSTKUIKUSI-:

qu'il avait pris des trésors du souterraiu, pour se passer désormais de sa protection ,

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Ne voyant personne et ne reconnaissant c:^"^'' \ pas les lieux qui l'environnaient, il mar- 't. cha pendant quelque temps au hasard, et fut très étonné de se trouver tout-à-coup auprès de la maison de sa mère dont il se crovait éloigné. Celle-ci lui demanda d'abord des nouvelles du saint derviche. Abdallah lui conta naïvement ce qui lui était arrivé, et les dangers qu'il avait courus; ensuite il lui montra les richesses qu'il avait rapportées du souterrain. Sa mère conclut, en les voyant, que le derviche avait voulu seulement faire l'épreuve de son courage et de son obéissance, et qu'il fallait profiter du bonheur que la fortune lui avait offert, ajoutant que telle était sans doutelintention de son bien-

LV LVMl'R MYSTKniKlJSK. .'{77

l'aiLour. Pendant ([u'ilscontcmplaiont avec avidité ces trésors, et qu'ils i'aisaient mille projets, tout s'évanouit à leurs yeux.

Ce fut alors qu'Abdallah se reprocha son ingratitude et sa désobéissance. En voyant que la lampe de fer avait résisté à renchantement, ou plutôt à la punition que mérite quiconque n'exécute pas ce qu'il a promis, il dit en se prosternant :

— Ce qui m'arrive est juste; j'ai perdu ce que je n'avais pas envie de rendre, et la lampe que je voulais remettre au derviche m'est restée; c'est une preuve qu'elle lui appartient légitimement, et que le reste était mal acquis.

En achevant ces mots, Abdallah plaça la lampe de fer sur un meuble au milieu de la chambre.

Quand la nuit fut venue, sans y faire aucune réflexion, il versa dans un bec de la lampe l'huile qui devait éclairer le logis et l'alluma. Aussitôt, il vit paraître un derviche qui tourna pendant une heure et disparut après lui avoir jeté une pièce d'argent. La lampe avait douze branches. Abdallah, qui fut occupé tout le jour suivant de ce qu'il avait vu la veille, voulut juger de ce qui pourrait arriver le lendemain, s'il versait de l'huile dans chaque bec de la lampe; il le fit, et douze derviches parurent successivement, et tournèrent pendant une heure, puis s'évanouirent , après lui avoir jeté chacun une pièce d'argent.

Abdallah répéta tous les jours cette même expérience, et chaque fois elle eut le même succès; mais il ne pii(

jamais la faire qu'une fois dans les vingt-quatre heures.

Cette somme modique que jetaient les douze derviches était suffisante pour le faire vivre avec sa mère dans une certaine aisance, car, pendant longtemps, ils n'en avaient pas

F. A r,AMI»i: MYSTKKIEISK. M\)

désiré davantage pour ôti'c heureux; uiais elle u'élail pas assez considérable })our changer avanlageusernenl leur fortune. (Vesl toujours avec danger que l'iniaginalion se repaît de l'idée des richesses : la vue de ce qu'ils avaient cru posséder, les projets qu'ils avaient formés sur l'emploi qu'ils en feraient, avaient laissé des traces si profondes dans l'esprit d'Abdallah, que rien ne les pouvait effacer. Aussi, voyant le peu d'avantage qu'il retirait de la lampe de fer, il prit le parti de la porter au derviche, dans l'espérance qu'il pourrait obtenir en échange le trésor qu'il avait vu dans le souterrain, ou du moins retrouver par sa ])rotection les richesses qui s'étaient évanouies à ses yeux.

Il était assez heureux pour avoir gardé, dans sa mémoire, le nom du derviche et celui de la ville qu'il habitait. Il se mit donc en route poui* aller à Magrebi, emportant avec lui la lampe merveilleuse qui lui fournissait tous les soirs de quoi vivre pour le lendemain, sans avoir besoin de recourir à l'hospitalité d'autrui.

En arrivant à Magrebi, son premier soin fut de demander à quel couvent ou dans quelle maison de la \ille demeurait le derviche Abounadar.

Ce saint homme était si généralement connu, que son logis fut indiqué par le premier passant auquel Abdallah s'était adressé. Il s'y rendit sans délai, et trouva cinquante portiers occupés à la garde de sa maison; ils avaient chacun une canne à pomme d'or pour marque de leur olliee. Les cours de cette habitation étaient remplies d'esclaves, et ornées de statues et de fontaines comme un palais.

Abdallah, frappé d'admiration, se dit en lui-même que les gens auxquels il avait demandé la demeure du derviche s'étaient moqués de lui, en l'envoyant chez le plus riche seigneur de la ville. Comme il se trouvait fort embarrassé de sa situation, un homme s'approcha de lui, et lui dit :

— Abdallah, sois le bienvenu ici, mon maître Abounadar t'attend depuis longtemps.

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'■■^i'.'^liiiiiillllllUlilllllli' Et en achevanl ces mois, il conduisit le jeune \oyageur

LA LAM1»E MYSTÉKIELSE. 3S1

dans un splendide pavillon on le; derviche étail couché suides coussins de brocard d'or. Abdallah, lout ébloui de lant de magnificence, voulait se prosterner aux pieds du derviche, mais Abounadar l'en empêcha, et l'interrompit quand il voulut se faire un mérite de la lampe de fer qu'il lui présentait.

— Tu n'es qu'un ingrat, lui dit-il; crois-tu donc m'en imposer? Je lis au fond de toutes les pensées, et si tu avais connu la vertu de cette lampe merveilleuse, tu ne serais point venu me l'apporter. Je vais te révéler ce secret.

A ces mots, Abounadar alluma les douze becs de la lampe; les derviches fantastiques parurent aussitôt et se mirent à tournoyer comme à l'ordinaire; mais avant qu'ils eussent achevé leur période de rotation, Abounadar leur donna à chacun un coup de bâton, et aussitôt ils furent changés en douze monceaux de sequins, de diamants et de pierreries.

— Voilà, dit-il à Abdallah, l'usage qu'on doit faire de ce talisman. Quant à moi, je ne désirais le posséder que pour en augmenter les richesses dont ma maison est remplie, et parce que cette lampe est l'ouvrage d'un ancien sage dont je révère la mémoire.

Abounadar prit ensuite un trousseau de clefs d'argent, et conduisant Abdallah par la main, Tintroduisit dans uni» suite de chambres qui regorgeaient de choses merveilleuses.

Le jeune voyageur n osait plus en croire ses yeux , el trouvant le derviche bien assez opulent, il regrettait eu

secret de s'être dépouillé en su faveur de la précieuse lampe de fer. Abounadar le garda trois jours chez lui, et le combla des attentions les plus délicates.

La veille du jour fixé pour son départ, il s'enferma dans son cabinet avec Abdallah, et lui parla ainsi, d'un ton plein de douceur et de bienveillance :

— Mon cher tils, l'ingratitude est le vice le plus odieux qui puisse dégrader un homme : je souhaite que la leçon que tu as reçue suffise pour te corriger; nous allons bientôt nous quitter, mais je ne veux pas te laisser partir, sans récompenser le voyage que tu as fait pour m'apporter la lampe merveilleuse. Tu trouveras demain, à la porte de ma maison, un beau cheval richement harnaché, et dont je te fais présent; tu emmèneras aussi un de mes meilleurs esclaves, pour te reconduire sûrement dans ta patrie, avec . deux chameaux chargés de richesses, que tu vas choisir toi-même parmi tout ce que je possède.

Abdallah ne se sentait pas de joie : il remercia son bienfaiteur avec la plus vive effusion, et attendit, sans pouvoir trouver une minute de sommeil, l'aube du jour qui devait éclairer son départ.

L'avarice et l'ingratitude assiégèrent sa pensée durant sa longue insomnie. En songeant aux prodiges que pouvait opérer la lampe de fer, il se mit d(î nouveau à regretter amèrement de l'avoir livrée au derviche.

— Sans moi, se disait-il, Aboudanar n'eût peut-être jamais pu se la procurer! Et à quels périls ne me suis-jc pas exposé pour pénétrer dans le souterrain! Pourquoi

LA LAMI»K MYSTKIUEIJSK.

donc aujourd'hui serait-il propriétaire de ce trésor ([ue moi seul ai conquis? et d'ailleurs, que me donne-t-il en échange d'un talisman de si haut prix? Deux méchants chameaux avec leur charge d'or, tandis que chaque jour la lampe de fer eût pu me produire douze fois plus de richesses. Ah! ce n'est pas moi qui suis ingrat!

Il savait où Ahounadar déposait chaque nuit les clefs de son trésor, et la place où il avait mis la lampe de fer. Il se leva sans bruit, parvint à s'en emparer furtivement, et la cacha au fond d'un des sacs de pièces d'or qu'il tenait de la générosité du derviche. Puis, aussitôt que le jour parut, il se hâta de prendre congé de son hôte, et s'éloigna rapidement, avec l'esclave et les deux chameaux, comme s'il eût craint d'être poursuivi.

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Quand il fut à quelque distance de Balsora, il vend il l'esclave pour ne pas garder un témoin de son ancienne

pauvreté, ni de la source de ses richesses nouvelles. Il en acheta un autre, et arriva chez sa mère, qu'il daigna à peine saluer, tant il était déjà infatué de sa mystérieuse opulence.

Son premier soin fut de cacher en lieu sûr les sommes énormes sous le poids desquelles pliaient ses chameaux; ensuite, impatient de mettre à l'œuvre la vertu de son talisman, il s'enferma dans la cave de sa maison, pour allumer les douze becs de la lampe de fer.

Les douze derviches parurent aussitôt, et se mirent à tournoyer. Abdallah prit un bâton, et asséna sur chacun un coup vigoureux, comme il l'avait vu faire par Abounadar. Mais il n'avait pas remarqué que celui-ci tenait, pour frapper, le bâton dans sa main gauche. Par un mouvement naturel, Abdallah s'était servi de la main droite, et les derviches, au lieu de se métamorphoser cette fois en monceaux de sequins, tirèrent chacun de dessous leur robe un gourdin formidable, dont ils le rossèrent si rudement, que le pauvre Abdallah resta presque mort. Quand il reprit ses sens, les sacs de pièces d'or, les deux chameaux, le cheval et la lampe de fer avaient disparu.

Tel fut le châtiment de la cupidité et de la mauvaise loi d'Abdallah, qui finit ses jours dans la misère.

LE LAC i)i: VII aiw;i:m

AiNcu par le sort des armes, un roi soutenait avec peine, depuis longtemps, une guerre terrible contre ses voisins. Après plusieurs batailles, on mit le siège devant sa ville capitale ; il craignit pour le salut de la reine et la pria de se retirer dans un château qu'il avait fait fortifier, et où il n'était jamais allé qu'une fois.

Ce château était fort éloigné, environné d'une épaisse forêt, et à moins d'en savoir bien les routes, on n'y pouvait arriver.

La reine partit, très fâchée de laisser son mari au milieu des périls de la guerre; on la conduisait à petites journées, de crainte qu'elle ne fût :\" "V malade de la fatigue d'un si long vovage; enfin, elle arriva dans son château, bien inquiète

et bien cliagrine. Après qu'elle se l'ut assez reposée, elle voulut se promener aux environs, et elle ne trouvait rien qui pût la divertir. Elle jetait les yeux de tous côtés, elle voyait de grands déserts qui lui donnaient plus de chagrin que de plaisir; elle les regardait tristement et disait quelquefois :

— Quelle comparaison du séjour où je suis à celui où j'ai été toute ma vie ! Si j y reste encore longtemps, il faut que je meure. A qui parler dans ces lieux solitaires? Avec qui puis-je partager mes inquiétudes? Qu'ai-je donc fait au roi pour m avoir exilée ici? Il semble qu'il veuille me faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue dans un château si désas-réable.

C'est ainsi qu'elle se plaignait ; et quoique le roi lui écrivît tous les jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner auprès de son mari; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient ordre de ne la ramener que lorsqu'il le leur ordonnerait, elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller quelquefois à lâchasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et suivait les chiens de si près, que les veneurs allaient moins vite qu'elle : par ce moyen, elle se rendait maîtresse de ses actions et pouvait s'enfuir quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difliculté, c'est qu'elle ne savait point les routes de la foret; mais elle se flatta que les dieux la conduiraient à bon port.

M<; LAC hK VII vi;(;k>t,

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Un jour que toute son escorte était occupée du plaisir dr la cliasse, elle lâcha lal)i'i(le à sesclievaux : ils prirent le l'alop, et ensuite le mors aux dents; le (;liariot senihlail emporté par les vents. La pauvre reine se repentit, mais Irc^p tard, de sa témérité ;

— Hélas! tpie va-t-il m'arriver? disait-elle. Ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que deviendraitil, lui qui m'aime si tendrement, et qui ne ma éloignée de sa capitale que pour me mettre en sûreté !

L air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les dieux, elle appelait les fées à son secours, mais les dieux et les fées l'avaient ahandonnée. Le chariot fut renversé ; elle n'eut pas la force de se jeter assez promptement à terre, et son pied demeura pris entre la roue et l'essieu; il est aisé de croire qui! ne l'allail rien moins qu'un miracle |)our la sauver d un si lerrihle accident.

LE LAC DE VIF ARGEiST.

Elle resta longtemps étendue sur le sol, au pied d un arbre, évanouie et couverte de sang. Lorsqu'elle ouvrit les les yeux, elle vit auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, vê~ tue seulement d'une peau de lion ; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux noués ensemble avec la peau d'un serpent, dont la tête pendait sur ses épaules; une massue de pierre lui servait de canne, et un carquois plein de flèches pendait à son côté. Cette géante lui dit :

— Reprends tes esprits; sache que tu es encore au nombre des vivants; mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée Lionne, qui demeure proche d'ici ; il faut que tu viennes passer ta vie avec moi.

La reine la regarda tristement, et lui répondit : ' — Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et prescrire au roi ce qu'il doit vous donner pour ma rançon, il m'aime si chèrement, qu'il ne vous refuserait pas même la moitié de son royaume.

— Non, je suis suffisamment riche : je m'ennuyais depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peutêtre que tu me divertiras.

En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Là, elle guérit la reine de ses blés-

LK LAC DK VII AK(;KNT. 'A^\)

sures avec une liqueur dont elle lui frotta tous les nuinhres.

L'on descendait dans cette grotte par dix mille inarclies qui conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui projetaient leur éclat sur un lac de vif argent, couvert de monstres, dont les différentes figures auraient épouvanté une femme moins timide. Des hiboux et des chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y faisaient entendre. Aux alentours, les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de fruits, la terre couverte de soucis et de ronces. Quelques racines sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les mains de la fée Lionne.

Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa vie avec elle. A ces mots, cette princesse n'eut pas la force de retenir ses larmes :

— Que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié ; mais ne me condamnez point à passer une longue et déplorable vie loin de mon époux bien-aimé.

La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait d'essuyer ses larmes, et d'essayer à lui plaire; que sans cela elle serait la plus malheureuse persomie du monde.

LK LAC DK VIF AliCDNT.

— Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre cœur?

— J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches : je veux que vous trouviez le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très excellent.

— Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait, il ne fait pas assez clair pour les attraper, el quand je les attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie, de sorte que vous me donnez des ordres que je ne puis exécuter.

— N'importe ! dit l'impitoyable Lionne ; je veux ce que je veux.

La reine ne répliqua rien : elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était, que pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle s'assit sous un if, et recommença ses tristes plaintes :

— Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disaitelle, lorsque vous viendrez me chercher, et que vous ire me trouverez plus ! On rencontrera peut-être dans la forêt mon chariot en pièces; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort.

Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle n'a*^ait pas entendu au-dessus de sa tête \e triste croassement d'un corbeau. Elle leva les yeux, et vit en effet un gros corbeau tenant une grenouille, (|u'il s'apprêtait à cro(|uei'.

— Bien ([ue lien ne se |)résentc ici pour me soulager.

LE LAC \)l<. Ml' \IU;ENT. IW) \

(liUillo, je ne voux pas iir^liger de sauver mu* pauvre j^ivnouille qui est aussi persécutée que uioi.

Elle saisit un gros bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit lâcher prise au méchant corbeau. La grenouillr tomba, resta quelque temps étourdie, puis reprenant ses esprits :

— Belle reine, dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.

— Par quel miracle parlez-vous, petite Grenouille? lui demanda la reine» et quelles sont les personnes que vous voyez ici ? car je n'en ai encore aperçu aucune.

— Tous les monstres dont ce lac est couvert, dit Grenouillette, ont été dans le monde, les uns sur le troue, les autres dans la confidence de leurs souverains ; ils ont été métamorphosés ainsi, en punition de leurs crimes. Le destin les envoie ici pour quelque temps, sans qu'aucun de ceux qui y séjournent deviennent meilleurs et se corrigent.

— Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble ne parviennent pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille, que faites-vous ici?

— La curiosité m'a fait entreprendre d*y venir, répliqua-t-elle; je suis demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses et fort étendu en d'autres. Si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle nu^ tuerait.

— Comment est-il possible que, fée ou demi-fée, un corbeau ait été prêt à vous manger?

— Deux mots vous le feront comprendre : lorsque j'ai sur la tête mon petit chaperon de roses, dans lequel consiste mon pouvoir, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur moi. J'avoue, madame, que sans vous je ne serais plus; et puisque je vous dois la vie, si je peux quelque chose pour votre soulagement, vous pouvez ordonner de moi.

— Hélas ! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me retient captive veut que je lui fasse un pâté de mouches; or il n'y en a point ici, et quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les attraper : donc je cours grand risque de mourir sous ses coups.

— Laissez-moi faire, dit la Grenouille : avant qu'il soit peu, je vous en fournirai.

Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de ses amies en firent autant; puis, elles allèrent ensemble dans un endroit rempli de mouches, que la méchante fée tenait en magasin, exprès pour tourmenter certains malheureux. Dès que les mouches sentirent le sucre, elles s'y attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où la reine était. Jamais il ne se fit une telle capture de mouches, ni un meilleur pâté que celui qu'elle présenta à la fée Lionne. Celle-ci en fut très suprise, ne comprenant point par quelle adresse on avait pu les attraper.

La reine, qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa

m; lac de VII ak<;knt. '.\\y,\

Miaisoiinelte. La Cireiiouill(3 vint lui olTrir j^énéreus(;m<*nl ses services, et se mettant à la tête de toutes ses compagnes qui avaient été quérir les mouches, elles aidèrent la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde; mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son repos, vinrent la tourmenter par le plus horrihle charivari. Elle se leva tout effrayée et s'enfuit : c'est ce que les monstres demandaient. Un dragon , jadis tyran d'un des plus beaux royaumes de l'univers, prit possession de sa maisonnette.

La pauvre reine affligée voulut se plaindre; mais on se moqua d'elle; les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit que, si à l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de coups. 11 fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble, car aussitôt qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de pleurer tout comme un autre.

— J'ai, lui dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en désespérer.

Elle coupa sur-le-champ du bois, et le petit palais rustique de la reine se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.

La Grenouille, attentive à tout ce qui était nécessaire à la reine, lui fit un lit de serpolet et de thym sauvai^e. Lorsque la méchante fée sut que la reine ne couchait j)lus par terre, elle l'envoya quérir :

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