‹ La morale merveilleuseChapitre 8 sur 27 · ET L OISEAU QUI DIT TOIT. MM · texte numérisé non relu

ET L OISEAU QUI DIT TOIT. MM

Le hruil des chevaux ulili^eii les princes à regarder. Dès qu'ils virent le roi , ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir, Tabordant avec un visage gai et mille marques de soumission : ils embrassaient ses genoux, et la princesse lui baisait les mains, comme s'ils l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait son cœur si ému qu'il n'en [)ouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils n'oubliassent pas de venir au palais; qu'il voulait les entretenir et les présenter à sa mère. Us le remercièrent de cet excès d'honneur, et rassurèrent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour. Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée ; puis il leur en envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.

— Quoi ! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.

— Il est vrai, repartit le roi; mais j'en ai régalé les beaux étrangers. Je sens pour eux une inclination si parfaite , que j'en suis surpris moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais déjà fait venir au palais.

La reine-mère se fâcha beaucoup, et lui lit îles reproches de s'exposer si légèrement.

Dés qu'il l'eut quittée, elle emoya dire à Feinlise de bii \enir parU^' en diligence; elle s'enferma avec elle dans son cabiiuM , el la pril diin(> main pai les clie\en\ ,

10*2 l'eau qui danse, la POAIME UUI CHAMi:

laiidis que de rautre elle la menaçait d'un poli^nard.

— Malheureuse , dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te sacrifier à mon juste ressentiment : tu

^j^ m as trahie : tu n'as point tué les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour n'en être plus inquiétée.

Avoue au moins ton crime, et peut-être te le pardonnerai-je.

Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui raconta comment la chose s'était passée; ajoutant qu'elle croyait impossible que les enfants fussent encore en vie, parce qu'une tempête si effroyable s'était élevée, qu'elle avait pensé être frappée par la foudre ; mais qu'enfin elle lui demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la débarrasser d'eux l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.

La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un jieu ; elle lui dit de ne pas perdre un moment ; et en elTel la vieille Keintise, qui se voyait en iiiand péril, ne néuliiiea

KT L 0ISE\( on lUT TOI I. I O^i

i'i(Mi (le ce qui (lé])cn(lail d'(*lle. Kllc épi;! le temps (iiic les trois pi'inces étaient à la cliasse, et portant sons s(ni Ihms une t!;nitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la princesse, et se mit à chanter :

La beaiiU' peut tout suruiontoi .

Heureux qui peut en proliler !

La beauté s'ciVacc, L'âge de glace Vient en ternir toutes les fleurs ; Qu'on a de doulcuis Quand on repasse Les attraits que l'on a perdus !

On se désespère, Et l'on prend pour plaire Des soins superflus.

Belle-lîtoile s'avança sur un balcon pour voir celle qui chantait; aussitôt qu'elle parut, Keintise lui fitune c;rande révérence; la princesse la salua à son tour, lui demanda si les paroles qu'elle venait d'entendre avaient été faites pour elle.

— Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi; nuiis alin qu'elles ne vous soient jamais adressées, je viens vous donner un avis dont ^ous ne devez pas manquer de profiter.

— Et quel est-il? demanda lîelle-Étoile.

— Dès que vous m'aurez permis de monter dans \otre chambre, ajouta-t-elle, vous le saurez.

— Vous y pouvez venir, repartit la princesse. Aussitôt la vieille se présenta avec cet air de cour que Ton ne piM'd point quaud on en a rhal)itu(h\

— Ma belle lille, dit Teinlise, sans perdre nu moment. I«'

lOA l'eau qui danse, la i»o:\niE gui chaiste

ciel vous a faite tout aimable; vous êtes clouée d'une étoile brillante sur votre front, et Ton raconte bien d'autres merveilles de vous; mais il vous manque encore une chose qui vous est essentiellement nécessaire ; si vous ne l'avez, je vous plains.

— Et que me manque-t-il? répliqua-t-elle.

— L'eau qui danse, ajouta notre maligne vieille : si j'en avais eu, vous ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, ])as une seule ride sur mon front; j'aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui charmerait. Hélas! j'ai su ce secret trop tard. Profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce me sera du moins une consolation, car je me sens pour vous beaucoup de tendresse.

— Mais où prendrai-je cette eau qui danse? répartit Belle-Étoile.

— Elle est dans la forêt lumineuse , dit Feintise. Vous avez trois frères, est-ce que l'un d'eux ne vous aimera pas assez pour l'aller quérir? Vraiment ils ne seraient guère tendres. Enfin il ne s'agit pas de moins que d'être belle même cent ans après votre mort.

— Mes frères me chérissent , dit la princesse ; il y en a un entre autres qui ne me refusera rien. Certainement, si cette eau fait tout ce que vous dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à sa vertu.

La perfide vieille se relira en diligence, ravie d avoir si bien réussi et en disant à Belle-Étoile qu'elle serait soiuneuse de \enir la r(^M)ir.

KRS le soir, les ])i'inees reviiirenl de la clicisse; l un apporta un marcassin, rantro nn lièvre, et l'antre un cerf : tout fut mis anx [)ie(ls de leur sœur. Elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain ; elle était occupée de ra\is de Feinlise, et en paraissait même inquiète, (^liéii, qui n'avait point d'autre occupation que de l'étudier, ne fut pas un quart- (riicure avec elle sans en faire la remarque.

— Qu'avez-vous, ma chère Étoile?

hii dil-il; le pays où nous sommes n'est peut-être pas à \otre gré? Si cela est, partons tout à l'heure. Peutêtre encore que notre é(pn[)age n'e>l j -^^ -^^ ^ pas assez grand, les meubles assez

beaux, la table assez délicate? Parlez, de grâce, aliu K\y\v

106 l'eau qui danse, la pomme qui chante

j'aie le plaisir de vous obéir le premier, et de faire obéir les autres à vos ordres.

— La confiance que vous sollicitez en me priant de vous dire ce qui se passe dans mon esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus vivre, si je ne possède l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse. Je n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.

— Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajoutat-il ; je vais partir et je vous l'apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est impossible de l'avoir.

— Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la beauté ; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; je vous conjure de ne plus penser à Teau qui danse, et même, si j'ai quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.

Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la \it occupée, il monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par courbettes ; il prit de l'argeniet un riche habit; pour des diamants, il n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. Il ne mena personne avec lui, pour être plus en liberté, et afin (pie si l'aventure était périlleuse, il pût se hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.

Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point paraître Chéri, I inquiétude la saisit à tel poini (|u'el[e n^^ pul ni boire ni manger. LUe donna des

KT lOisKAL qui dit TOUT. \ 01

ordres jxmr le faire clieicher parloiil. Les deAW princes lie sachant rien de Tean qui danse lui disaient qu elle se tonnnentait trop; qu'il ne pouvait être éloij^né; qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu de tranquillité jusqu'à minuit; nnais alors elle perdit toute patience, et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de l'éloignement de Chéri; qu'elle lui avait témoigné un désir extrême d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse; que sans doute il était allé la lui chercher.

A ces nouvelles, ils résolurent d'envoyer après lui plusieurs personnes, et elle les chargea de le conjurer de revenir.

Cependant la méchante Feintise était fort intriguée de savoir l'effet de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; elle en eut une sensible joie, ne doutant pa^u'il ne fît {)lus de diligence que ceux (pii le suivaient, ei qu'il ne hii en arrivât malheur. Elle courut au palais, toute lière de cette espérance, et rendit compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.

— J'avoue, madame, lui dit-elle, que les quatre étrangers sont bien les trois princes et leur sœur : ils ont des étoiles sur le front, des chaînes d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante; il en tombe à tous moments des pierreries : de sorte qu'il ne m'est pas permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir pris pour l'empêcher. Mais, madame, je vous en déli-

108 l'eau qui danse, la pomme QVl CHANTE

vrerai; et comme c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie seulement de m'accorder du temps. Voilà déjà un des princes qui est parti pour aller chercher Teau qui danse : il périra sans doute dans cette entreprise. Je leur prépare plusieurs autres occasions de se perdre.

— Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente; mais comptez que cela seul peut vous déroher à ma juste fureur.

Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit les moyens de les faire mourir.

Celui qu'elle avait trouvé pour se débarrasser du prince Chéri était un des plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément. Cette eau avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui la cberchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Le cheval blanc du prince marchait avec une vitesse surprenante; il le pressait sans quartier, parceg^u'il voulait revenir promptement auprès de Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son voyage. Il ne laissa pas de marcher huit jours de suite sans se reposer ailleurs que dans le bois, sans manger autre chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à son cheval le temps de brouter l'herbe. Enfui, au bout de ce temps-là, il se trouva dans un pays dont Tair était si chaud, qu'il commença à souffrir beaucoup. Ce n était pas cependant que le soleil eut ])lus d'ardeur, et il ne savait à quoi en attribuvîr la cause, lorsque du haut d'une mon-

KT L OISKAU QII DIT TOC T

kv^no: il aperçut la foret lumineuse. Tons les arhnis hrùlaient sans se consumer et jetaient des flammes au loin, de sorte que la campagne était aride et déserte. On entendait dans cette foret siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le prince, car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne pouvait vivre dans cetteespèce de fournaise.

Après avoir considéré ce site épouvantable, il descendit^ rêvant à ce qu'il allait faire, et il se dit plus d'une fois qu'il était perdu. Il rencontra, une vieille femme à qor il demanda à boire; elle lui indiqua une fontaine qui

sortait (le la montagne et qui tombait dans un grand bassin de marbre surmonté d'une statue; il mit pied à terre

110 l'eau qui DANSE, LA POMME QUI CHANTE

s'en approclia, et se baissait pour puiser de l'eau dans un petit vase d'or, qu'il avait apporté afin d'y mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une tourterelle qui se noyait dans cette fontaine ; ses plumes étaient toutes mouillées, elle n'avait plus de force et coulait au fond du bassin. Chéri en eut pitié, il la sauva. Il la suspendit d'abord par les pieds : elle avait tant bu qu'elle en était enflée; ensuite il la réchauffa, essuya ses ailes avec un mouchoir fin, et la secourut si bien que la pauvre tourterelle se trouva au bout d'un moment plus gaie qu'elle n'avait été triste.

— Seigneur Chéri , lui dit-elle d'une voix douce et tendre, vous n'avez jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai reçu des faveurs essentielles de votre famille ; je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour. Ne croyez donc pas que j'ignore le sujet de votre voyage : vous l'avez entrepris un peu témérairement, car l'on ne saurait nombrer les personnes qui sont mortes ici. L'eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames : elle embellit, elle rajeunit, elle enrichit; mais si je ne vous sers de guide, vous n'y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du milieu de la forêt, et se précipite dans un gouffre; le chemin est couvert de branches d'arbres qui tombent tout embrasées, et je ne vois guère d'autre moyen d'y aller que par-dessous terre. Reposez-vous donc ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu'il faut.

En même temps, la tourterelle s'élève en l'air, va, vient,

KT I. OISKAl Q( I niT TOIT. I | |

s'abaisse, vole ci revoie tant et laiil, ([iie sur la lin du jour elle dit au prince que tout est prêt. Il prend roflicicux oiseau, le baise, le caresse, le remercie, et le suit sur son beau clieval blanc. A peine a-t-il fait cent pas, qu'il voit deux longues files de renards, de blaireaux, de taupes, d'escargots, de fourmis, et de toutes les sortes de bêtes qui se cacbent dans la terre : il y en avait une si prodigieuse quantité, qu'il ne comprenait j)oint par quel pouvoir ils s'étaient ainsi rassemblés.

— C'est par mon ordre, lui dit la tourterelle, que vous voyez en ces lieux ce petit peuple souterrain; il vient de travailler pour votre service, et de vous creuser un passage : vous me ferez le plaisir de les en remercier.

Le Prince les salua, et leur dit qu'il voudrait les tenii* dans un lieu moins stérile; qu'il les régalerait avec plaisir ; cliaque bestiole parut contente.

Cliéri étant à l'entrée de la voûte, v laissa son cheval ; puis, demi-courbé, il chemina avec la bonne tourterelle, (pii le conduisit très heureusement jusqu'à la fontaine. Elle faisait un si grand bruit, ([u'il en serait devenu souinl, si sa compngne ne lui avait pas donné deux de ses plumes blanches, dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement surj)ris de voir que cette eau dansait avec la ménu' justesse et la même grâce que si elle (mU [)ris des leçons d'Essler ou deTaglioni. Il est vrai (pie ce n'était que de vieilles danses, comme la gigue, le menuet et la sarabande. Plusieurs oiseaux qui voltigeaient eu lair, eliautaient les airs que l'eau voulait danser.

112 l'i:au qui danse, lv pomme qui chante

Le prince en puisa [)lein son vase d'or; il en but deux traits, qui le rendirent cent fois plus beau encore, et qui le rafraîchirent si bien, qu'il s'apercevait à peine de la chaleur qu'il faisait dans la forêt lumineuse.

Il suivit au retour le même chemin par lequel il était venu. Son cheval s'était éloigné; mais fidèle à sa voix, dès qu'il l'appela il vint au grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d'avoir l'eau qui danse.

— Tendre tourterelle, dit-il, j'ignore encore par quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux; les effets que j'en ai ressentis m'engagent à la plus vive reconnaissance; et comme la liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre, pour égaler par cette faveur celles que vous m'avez faites.

En achevant ces mots, il la laissa aller. Elle s'envola d'un petit air aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré.

— Quelle bizarrerie ! se dit-il à lui-même. Cet oiseau tient plus de l'homme que de la tourterelle : l'un est inconstant, l'autre ne l'est point.

La tourterelle lui répondit du haut des airs :

— Eh! savez-vous qui je suis?

Chéri s'étonna que la tourterelle eût ré])ondu ainsi à sa pensée : il jugea bien qu'elle était très habile, et fut fâché de l'avoir laissée aller :

— Elle m'aurait peut-être été utile, pensa-t-il, et j'aurais appris par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma \ io

ET l'oiseau Qlil DIT TOUT. 113

Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un bienfait accordé; et il se trouvait son obligé, quand il songeait aux difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse.

Son vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en la recevant, et à la joie qu'il aurait à la revoir, lorsqu'il vit venir à toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plutôt aperçu, que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il n'eut aucune peur de cette rencontre, car son âme avait un caractère d'intrépidité qui s'alarmait peu des périls. Il poussa l)rusquement son cheval vers eux, et resta agréablement surpris, de reconnaître une partie de ses domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne s'exposât point aux dangers de la foret lumineuse. Il baisa l'écriture de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois tout en se hâtant de retourner vers elle pour la retirer de la plus sensible peine que Ton |)uisse éprouver.

Il la trouva assise dans un bosquet, où elle s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, elle ne sut quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être parti contre son gré; elle voulait le remercier du charmant présent qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de sévère.

yu

Aïs la vieille Feintise ne s'endormait pas :

elle sut par ses espions que Chéri était f de retour plus beau qu'il n'était avant son départ, et que la princesse ayant mis sur son visage Teau qui danse, était devenue si belle, qu'il n'y avait pas nîoyen

de soutenir le moindre de ses regards sans mourir, pour

ainsi dire, d'admiration.

Feintise fut nien étonnée et bien affligée, car elle avait

L OISKU on h\\ TOI T.

complc ([lie \v prince périruil dans une si lii'andc entreprise. Mais il n'était pas temps de se rebuter : elle saisit le moment on la princesse allait à un p(îtit temple de Diane, |)en accompat^iiée ; elle l'aborda, et lui dit d'un air plein d'amitié :

— Que j'ai de joie, madanu', de l'elVet de mes a\ is ! Il ne tant que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre maîtresse de la powwr qui chante. C'est bien autre cbose encore; car elle eml)ellit res})rit à tel point, qu'il n'y a rien dont on n(^ soit capable : \ eut-on [)ersuader quel- ([ue cbose? il n') a qu'à sentir la pomme qui cbanle : veut-on parler en public , l'aire des vers, écrire en prose, divertir, Taire rire on faire pleurer, la pomme a toutes ces vertus; et elle ebante si bien et si liant, qu'on l'entend de bnit lieues sans en être étourdi.

— Je n'en \eu\ point, s'écria la princesse; nous a\e/.

116 l'eau qui danse, la pomme qui chante

pensé faire périr mon frère avec votre eau qui danse : vos conseils sont trop dangereux.

— Quoi ! Madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité, vous n'y pensez pas.

— Ah î qu'aurais'je fait, continua Belle-Étoile, si Ton m'avait rapporté le corps de mon cher frère mort ou mourant ?

— Celui-là, dit la vieille, n'ira plus; les autres sont obligés de vous servir à leur tour, et l'entreprise est moins périlleuse.

— N'importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d'humeur à les exposer.

— En vérité, je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si avantageuse, mais vous y réfléchirez; adieu, madame.

Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et Belle-Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce qu'elle devait faire. Si elle aimait ses frères, elle s'aimait bien aussi : elle sentait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir que d'avoir la pomme qui chante.

Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit-Soleil revenait de la chasse; il entendit du bruit dans le temple, y entra et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce qu'elle était honteuse d'avoir les yeux tout humides. Il avait déjà remarqué ses larmes, et s'approchant d'elle, il la conjura instamment de lui dire

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