‹ La morale merveilleuseChapitre 9 sur 27 · ET L OISEAU QUI DIT TOUT. NT · texte numérisé non relu

ET L OISEAU QUI DIT TOUT. NT

pourquoi elle pleurait. Elle s'en défendit, répliquant quCllr en avait honte elle-même; mais plus elle refusait de; lui confier son secret, plus il avait envie de le savoir.

Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d'envoyer à la conquête de l'eau qui danse, venait de lui dire que la pomme qui chante était encore plus merveilleuse, parce qu'elle donnait tant d'esprit, qu'on devenait une espèce de prodige ! A la vérité elle aurait donné la moitié de sa vie pour une telle pomme ; mais elle craignait qu'il n'y eût trop de danger à l'aller chercher.

— Vous n'aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce hon office. Hé quoi! n'avez-vous pas assez d'esprit.^ Venez, venez, ma sœur, continua-t-il, et cessez de vous affliger.

Belle-Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa confidence, que de l'impossibilité qu'elle trouvait à posséder la pomme qui chante.

L'on servit le souper, ils se mirent tous quatre à tahle; elle ne pouvait manger. Chéri, raiinahle Chéri, qui u avait d'attention que pour elle, lui servit ce qu'il y avait de meilleur : au premier morceau son cœur se grossit , les larmes lui vinrent aux yeux ; elle sortit de table en pleurant.

Belle-Étoile pleurait ! ô Dieux, quel sujet d'inquiétude pour Chéri î II demanda donc ce qu'elle avait; Petit-Soleil le lui dit, en raillant sa sœur d'une manière assez désobligeante; elle en fut si piquée, qu'elle se retira dans sa

I 18 l'eau qui danse, la ih)>ime qui chante

chambre, et ne voulut parler à personne de toute la soirée.

Dès que Petit-Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son excellent cheval blanc, sans dire à personne où il allait; il laissa seulement une lettre pour Belle-Étoile, avec ordre de la lui donner à son réveil; et tant que la nuit dura, il marcha à l'aventure, ne sachant point où il prendrait la pomme qui chante.

Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince. Il est aisé de s'imaginer tout ce qu'elle ressentit d'inquiétude et de tendresse dans une occasion comme celle-là : elle courut dans la chambre de ses frères leur en faire la lecture, et ceux-ci partagèrent ses alarmes, car ils étaient fort unis. Aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs gens après lui pour l'obliger de revenir sans tenter cette aventure, qui sans doute devait être terrible.

Cependant le roi n'oubliait point les beaux enfants de la forêt; ses pas le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait près de chez eux, et qu'il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu'ils ne venaient point à son palais. Ils s'en étaient excusés d'abord sur ce qu'ils faisaient travailler à leur équipage : ils s'en excusèrent alors sur l'absence de leur frère, et l'assurèrent qu'à son retour ils iraient lui rendre leurs très humbles devoirs.

Pendant ce temps, le prince Chéri faisait diligence pour arriver au but de son voyage. Il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien fait, qui se reposait sous des arbres en lisant dans un livre; il l'aborda d'un air civil el lui di( :

171 L UISEAL gl I DIT TOIT.

C(^^-A(\ il

Trouvt'Z huii (jiic jo \<nis iiilrrroinpt' [mmii \oiis

demander si vous ne savez point en qnel lieu est la pomme (pii chante.

Le jeune homme leva les yeux et souriant gracieusement :

— En voulez-vous faire la conquête? lui dit-il.

— Oui, s'il m'est possible, repartit le prince .

— Ah 1 seigneur, ajouta l'é- .=^. "W tranger, vous n'en savez donc ^M pas tous les périls; voici un livre ^M qui en parle, sa lecture effraye.

— N'importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter; enseignezmoi seulement où je pourrai la trouver.

— Le livre marque, continua cet homme, qu'elle est dans un vaste désert en Lybie ; qu'on l'entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d'y aller.

— Je serai le cinq cent mille et unième, répondit le prince en souriant à son tour.

Puis le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Lybie. Son beau cheval, qui était de race zéphirienne, car Zéphire était son aïeul, allait aussi vite que le vent, de sorte qu'il fit une diligence incroyable.

11 avait beau écouter, il n'entendait d'aucun coté chanter la pomme; il s'affligeait de la longueur du chemin.

120 l'eau qui danse, la pomme qui chante

de l'inutilité du voyage, lorsqu'il aperçut une pauvre tourterelle qui tomba à ses pieds; elle n'était pas encore morte, mais il ne s'en fallait guère. Il en eut pitié, il descendit de cheval, la prit, essuya ses plumes blanches, déjà teintes de sang vermeil, et tirant de sa poche un flacon d'or contenant un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur celles de la tourterelle malade, qu'elle ouvrit les yeux, leva la tête, déploya ses ailes , puis regardant le prince :

— Beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services. Vous venez pour conquérir la pomme qui chante; l'entreprise est difficile et digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze.

— Ah ! ma chère tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de te revoir, et dans un temps où ton secours m'est si nécessaire! Ne me le refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j'avais la honte de retourner sans la pomme qui chante; et puisque j'ai eu l'eau qui danse par ton moyen, j'espère que tu me feras encore réussir dans mon entreprise.

— Vous me touchez, repartit tendrement la tourterelle : suivez-moi, je vais voler devant vous; j'espère que tout ira bien.

Le prince la laissa aller. Après avoir marché tout le jour, ils arrivèrent proche d'une montagne de sable.

— Il faut crer.ser ici, lui dit la tourterelle.

ET l'oiskai: uli dit toit. 121

Le prince aussitôt, sans se rebuter de rien , se mita creuser, tantôt avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures, il trouva un casque, une cuirasse, et le reste de l'armure, avec l'équipage pour son cheval, le tout fait entièrement de miroirs.

— Armez-vous, dit la tourterelle, et ne craignez point le dragon ; quand il se verra dans tous ces miroirs, il aura une telle peur, que, se croyant entouré de monstres comme lui, il s'enfuira.

Chéri approuva beaucoup cet expédient; il se couvrit des miroirs, et reprenant la tourterelle, ils voyagèrent ensemble toute la nuit.

Au point du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la tourterelle de lui dire ce que c'était.

— Je suis persuadée, dit-elle, qu'il n'y a que ki pomme qui puisse si bien chanter, car elle fait seule toutes les parties de sa musique; et sans toucher aucun instrument, il semble qu'elle s'accompagne d'une manière ravissante.

A mesure qu'ils avançaient, la beauté de la musique augmentait; et Chéri, quelque empressement qu'il eût, était quelquefois si ravi, qu'il s'arrêtait sans pouvoir penser à rien qu'à écouter. Mais la vue du terrible dragon, qui parut tout à coup avec ses douze pieds, ses trois têtes et son corps de bronze, le ht sortir de cette espèce de léthargie. Il avait senti le prince de fort loin, et l'attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait des repas excellents : leurs os étaient rangés autour du

l'eau qui danse, la fomme qui chante.

pommier qui portait la belle pomme; ils s'élevaient si haut qu'on ne pouvait voir l'arbre.

L'affreux animal s'avança en bondissant; il couvrit la terre d'une écume empoisonnée très dangereuse. Il sortait de sa gueule infecte du feu et de petits dragonneaux, qu'il lançait comme des dards dans les yeux et les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la pomme. Mais lorsqu'il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur, et il ne songea plus qu'à s'enfuir. Chéri, s'apercevant de l'heureux effet de son armure, le poursuivit jusqu'à, l'entrée d'une profonde caverne où le monstre se précipita pour l'éviter.

Il en ferma bien vite l'entrée, et se dépêcha de retourner vers la pomme qui chante.

vin

EURELX d'avoir échappé à ce danger, Chéri, après avoir monté pardessus Ions les os dont il était environné, ^il le heau pommier avec admiration. Cet arbre était d\ambre, les pommes de topaze, et la pins excellente de toutes, qu'il cherchait avec tant de soins et de périls, paraissait au haut, laite d un seul rnhis, et surmontée d\ine couronne de diamants.

124 l'eau qui danse, la pomme qui chante

Le prince , enchanté de pouvoir donner un trésor si parfait et si rare à Belle-Etoile, se hâta de casser la branche d'ambre; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son cheval blanc; mais il ne trouva plus la tourterelle : dès que ses soins lui avaient été inutiles , elle s'était envolée.

Sans perdre de temps en regrets superflus, comme il craignait que le dragon, dont il entendait les sifflements, ne trouvât quelque moyen de s'échapper de son antre, il retourna vers la princesse.

Celle-ci avait perdu le sommeil depuis son absence. Elle se reprochait sans cesse son envie d'avoir plus d'esprit que les autres; elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne.

— Ah ! malheureuse ! s'écriait-elle en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j'eusse ce vain désir? Ne me suflisait-il pas de penser et de parler assez bien, pour ne faire et ne dire rien d'impertinent? Je serai bien punie de mon orgueil, si je perds ce que j'aime! hélas!

Il n'y avait rien que son cœur affligé n'imaginât, quand, au milieu de la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu'elle ne put s'empêcher de se lever et de se mettre à sa fenêtre pour l'écouter mieux. Tantôt elle croyait que c'était Apollon et les Muses, tantôt Yénus, les Grâces et les Amours. La symphonie s'approchait toujours, et Belle-Étoile écoutait.

Enfin, le prince arriva : il faisait un grand clair de lune. Cbéri s'arrêta sous le balcon de l;i princesse, qui s'était

Page 1