L école socialiste
L'école socialiste, à son tour, dit que moi^al et immoral signifient ce qui est conforme ou funeste au bien social ; que la morale est une science essentiellement politique ' . C'est la science delà vie des sociétés. Elle a pour objet de déterminer les lois de la stabilité et du progrès, de la conservation et du renouvellement, les deux faces essentielles
y V. Considérant, La politique positioe, Paris, 1842.
de la vie. « C'est une science sociale appelée à montrer toutes tes Tôrmes virtuelles de la sociabilité humaine et la loi de leur développement dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Il ne s* agit pas de théories seulement, il faut aller au but, à une organisation supérieure, à là réalisation de Tassociation universelle des individus et d«s peuples pour TaccompHssementdes destinées dé rhùmanité. U faut réaliser socialement la plus hante donnée de la morale, c'est-à-dire la production régulière et universerlle du Bien, renoncer aux procédés de la morale verbeuse (ce sont les sermons qu on entend), et rechercher les choses pratiques. »
Cela est d*tine ambition généreuse et ancienne, car dans Les Mondes céksles^ terrestres ci infernaux, [Irhondi celesti, terreslri e infemali, degli academici pellegrini *] le savant Doni à déjà esquissé le phalanstère, et un écrivain qu'on se décide à peine à nommer dans un traité de morale, Rétif (de la Bretonne)^ a si bien amplifié son précurseur, qu'après La Philosophie de M. Nicolas, publiée en 17d6 (3 vol. in-12), Charles Fourrier n'a eu qu'à copier et qu'à broder sur ce canevas.
1 Venise, 1552, in-4. Ce curieux ouvrage, traduit de l'italien, a paru à Lyon, 1578.
^.) — Les Aiaciites, Vétnt de nature.
D'ailleurs Doni lui-même n est pas le créateur de la poétique idée de la commuBauté, ce mauvais rêve de Platon, qui est devenu dans Fensei- ^ement des atactitçs un communisme systématique d'une rare hardiesse *, déclarant qu^il n'y a de bien que ce qui est bien pour tous, de mal que ce qui est mal pour tous. Le mal de tous, ou du moins le mal de la majorité, ne vient que de ' la violation de la loi naturelle par la politique, du désordre qui s est fait quand la législation bumaine, créant la propriété particulière, s est mise à la place de Tordre divin, qui voulait que tout fût à tous. Car Dieu avait donné tout à l'humanité, et quand l'individu s'est aitribué certaines portions de la terre, certains trésors de la nature, la politique a fait à tort des lois pour protéger cette usurpation.
Cela est net et franc; non qu'une telle franchise rende un système meilleur, mais l'atactisme a réellement, sur ses imitations modernes essentiellement politiques qui n'oat affaire à la morale qu'avec le dessein de la remplacer par l'économie politique, l'avantage de tirer de son principe mé-
' Matter, HuL au Gnosticisme, 2« éd., in, p. Idi-SOO.
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taphysique la conséquence dernière. Aussi Rousseau, qui n'aime pas l'économie politique et les richesses qu'elle donne, préfère-t-il la communauté naturelle à la communauté sociale ' . « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi , et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le yrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui <jui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ^ !
On n'est pas atactite plus éloquent. Mais Rousseau a un bon guide. Pascal avait dit : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurjDation de toute la terre. »
Ai-je besoin de dire que ni Pascal ni Rousseau ne veulent l'état de nature, l'état sauvage? Le mot de l'énigme est dans cette théorie de Rousseau : Les facultés naturelles ne se développent pas d'elles-mêmes ; différents hasards ont perfectionné
' Discours sur l'Origine de l'inégalitèy 2® partie, p. 292. 2 Pensées, art. G, § 53. OEuvres complètes, t. i, édition Lahure, page 282.
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1h raison humaine en détériorant l'espèce, et nous ont rendus méchants pour nous rendre sociables. La propriété est fin de ces hasards.
Tous les systèmes qui subordonnent la morale k la politique se réduisent en trois groupes : les uns, tout en déduisant les devoirs des institu* tions publiques, prennent la notion du bien et du mal dans un sens éthique ; les autres n'admettant que des devoirs nés de nos besoins ou de nos goûts personnels, identifient cotte notion avec celle de l'agréable ou du désagréable; d'autres encore, ne connaissant que les devoirs qui naissent du rapport social, ne prennent les notions de bien et de mal qu'en un sens politique.
11 est inutile de montrer en quoi pèchent les systèmes assis sur les lois d'un pays, ces vérités d'un jour, au lieu de Têtre sur les lois et les vérités «'ternelles. Pascal les a ruinés par les mots mêmes qu'on cite d'ordinaire pour en appuyer le principe; car du moment oii toutes vos règles ne sont que « vérité en deçà et erreur au delà, » toutes ne sont que de simples opinions, aucune n'est la vente ; ce que chacune d'elles a de vérité est un lieureux hasard.
H est tout aussi inutile de réfuter les systèmes de Hobhes ou celui des atactites ; ni l'un ni l'autre ne prévalent tant soit peu.
Mais il est peut-être plus opportun de montrer
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le tort de celui de Mandeville et de celui deTécole socialiste. Ces deux systèmes reposent sur la double proposition : Est moral*tout ce qui est utile à Tétat social, même ce que la morale ordinaire qualifie de vice; est immoral tout ce qui entrave le jeu des rapports sociaux, même ce que la morale ordinaire appelle vertu.
Et d'abord n est -il pas évident que, sans les notions très-nettes du juste et de l'injuste, ou du bien et du mal purs, sans les sentiments de bienveillance, de dévouement et de désintéressement, sans les habitudes déloyauté et de fidélité qui sont les vertus de la morale ordinaire, le jeu' des rapports sociaux est un jeu d'égoïsine révoltant pour toute âme honnête, un jeu où il est dangereux de s'engager et impossible de tenir? Est-il un seul vice qui soit une amélioration sérieuse dans ces rapports? La proposition : tout ce qui a pour effet d'associer les hommes est moral, n'est pas vraie non plus, les associations de la Californie et mille autres moins éloignées le prouvent de reste. Rousseau pense que les hasards, c'est-àdire, T histoire a rendu l'homme méchant pour le rendre sociable.' Mais borner le mérite et l'idée du bien, qui est une des plus vastes, au seul fait de l'association, c'est révolter le sens moral de tous ceux qui tiennent à la dignité de l'homme. Réduire la vertu aux seuls rapports sociaux, ne
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songer pour elle qu'à la condition terrestre, qu'au bien-être public, c'est renoncer à cette moralité qui puise sa loi dans le bien suprême et abdiquer le plus beau de nos titres, celui de citoyens de l'univers.
La doctrine socialiste est nou-seuleiuent une conception trop étroite , elle est encore trop timide : si le bien social est le seul, si le vrai bien est dans le bien commun, marchez droit à cet idéal, le bien de tous au moyen du bien de chacun, le communisme. ,
2. — Systèmes fondés sur la théorie des rapports nécessaires.
Quand on ne tire de ce principe que la conséquence légitime, on n'arrive qu'à un seul système : le déterminiftme. Or, lo déterminisme ne donne pas une morale, mais, au contraire, il détruit toute morale. Quel moyen de déduire la première condition de la moralité, la liberté, d*un principe qui l'anéantit, qui n'en permet pas même la conception? Mais on ne s'arrête pas dans cette voie où l'on veut, on y court insensiblement à d'autres abimes. Enumérons.
f .) — Le déterminisme et le fatalisme.
Le déterminisme est peu avoué; il n'en occupe
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pas moins une grande place dans les théories éthiques, et si ce n'est dans la vraie science des mœurs, du moins dans l'histoire de la moralité. 11 a régné, il règne encore dans le sein de plusieurs nations de l'Orient et même sous une forme trèsgrossiëre, celle du fatalisme. Celait écrit, disent ces populations, dès qu'elles sont appelées à rendre compte d'un acte devant la justice, prodiguant leur Dieu l'a voulu dans la résignation, comme l'Occident prodigua jadis son Dieu le veut pour l'action. La spéculation la plus haute, la. plus vigilante, tomhe elle-même dans ces aberrations aux siècles de la critiquer la plus forte et sous le règne du spiritualisme le plus pur. Et de même que, de l'enseignement de Socrate, il est sorti des systèmes de morale très-opposés, trèsfavorables les uns aux mœurs , très-funestes les autres, il est sorti de l'enseignement de Descartes, d'une part les doctrines les plus favorables à la morale, d'une autre, les systèmes les plus désastreux.
â.) — La doctrine de (ieulincv.
Le plus fidèle disciple de Descartes, Geulincx dit que la vertu aime là raison. Elle ne consiste pas à aimer Di«îu, et a faire sa volonté, car c'est ce que chacun fait, vu qu'il ne peut s'y dérober, et
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vouloir fairo la volonté de. Dieu, c'est simpleincnt vouloir ce qui ne peut pas être autre. La vertu, c'est essentiellement Tauiour de la raison, c està-dire la soumission aux lois divines. Nous sommes dans le monde spectateurs de ce qu'y fait un autre, nous n y sommes pas acteurs. Dieu, dans son incompréhensible sagesse, amis certains mouvements des corps en harmonie avec ma volonté; mais c'est lui qui est l'auteur de ces mouvements, ce n'est pas moi. Le monde agit aussi peu sur nous que nous agissons sur lui. r.omnie ce n'est pus lui qui peut produire en nous son image, c'est Dieu seul qui la'produit. Et certes, ce n'est pas ma volonté qui est cause que Dieu fait mouvoir mes membres de manière à produire l'harmonie entre eux et ma pensée, c'est on dehors de ma volonté que l'accord est établi, sans qu'il y ait entre mon esprit et mon corps, qui se rencontrent , plus de rapport de causalité qu'entre deux horloges qui sonnent la même heure. C'est ici le principe de toute morale raisonnable : où tu n'as rien à faire, tu n'as rien à vouloir. Donc la loi suprême se formule ainsi : tu n'as qu'à te soumettre \ Il y a là en germe tout le système moral de
' Ubi nil vales, ibi nil velis, in hoc uiio monito vertitur totiiis Ethicae cardo, Geulincx, Ethica édita per Philaretum. Amstelod, 1709, page 128. — Absolu tœ voluntati Dei parère est actum agere, velis nolis parebis.
Spinoza et toute la théorie de Leibnitz sur Tharmonie préétablie, sans parler de Malebranche, Mais, chose étrange que la puissance de la raison qui remporte toujours, par quelque sublime inconséquence, sur la logique des systèmes! C'est ainsi que Geulincx, dont la formule suprême est de ne pas vouloir j mais de se soumettre^ arriva à concentrer toute la vertu dans le vouloir. Comme nous ne pouvons rien, Dieu ne nous demande pas des œuvres : il se contente de nos pensées, de nos intentions, et tout ce qu'il nous demande, c'est de vouloir le bien * .