‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 16 sur 30 · V. Matter, Schelling et la philosophie de la Nature, p · texte numérisé non relu

V. Matter, Schelling et la philosophie de la Nature, p

Mît:.

morale, qu'elle nie. La t^oi8i^^le. siihstihie Tomnipotence divine h la juiissatue de Thomme. Dieu, dit-elle, qui a fait rliaque ehose pourî^a fin, aprédestiné les êtres aux ccuiséquences naturelles des facultés qu'il leur a données, et la destinée de chacun se conforme infailliblement aux desseins pour lesquels il nous a créés. Dieu fait tout en nous et en tout.

Telle est l'étonnante doctrine que quelques textes mal entendus de la morale évangéliqueont fournie , non pas à Quesnel seulement, mais h Féne- Ion lui-même*, doctrine cent fois réfutée depuis le xvii" siècle, et qui ne doit plus êlre au xix* celle de personne. Toutefois elle prend aujourd'hui même une forme nouvelle, tirée dumécanisme cosmique. «Toute sensation, dit-elh», renfermant toujours en elle un sentiment de plaisir ou de déplaisir, quelque léger qu'il sôit, nous voulons nécessairement en mêmetempsqufenous5enfom. Le plaisir et la douleur sont donc les seules causes déterminantes et productrices de notre volonté, qui, dès lors, ne dépendent pas plus de nous que ce plaisir ou cette douleur. Toute sensation renfermant une volonté, toute volonté nous parvient avec la sensation, bon gré, mal gré, par l'impression des objets ex^»térieurs, par les mouvements de l'économie inr

Voir notre Philosophie de la Religion, t. u, p. 70.

terne, par ia composition ou la décomposition de sensations extérieures. Or tous ces phénomènes ont lieu sans que le moi les produise par son énergie intrinsèque. Il passe de l'un à l'autre, en obéissant seulement à l'impulsion d'une force inconnue qui le modifie et le transforme à son gré. L'activité se confond essentiellement avec la sensibilité, et l'action qui renferme le vouloir se confond de toute nécessité avec la sensation. Or ce dernier phénomène n'est produit en nous que par les mouvements intérieurs de l'économie organique et par les phénomènes du monde réputé extérieur. Le mouvement prend en nous deux sortes de déterminations : par l'une nous végétons comme la plante ; par l'autre nous sentons. L'animal devient donc sensible ou cesse de l'être, suivant que le mouvement prend ou quitte en lui les déterminations qui lefontsentir. Ainsi la cause première, l'origine suprême de nos idées n'est autre que le premier moteur qui régit l'univers. Est-il possible d'expliqueî comment ce mouvement, phénomène apparent d'un monde réputé extérieur, phénomène dont l'origine et la cause nous échappent, détermine le mouvement de nos organes locomoteurs, conformément à nos besoins, pour nous faire produire des actes extérieurs dont tous les hommes se rendent mutuellement responsables ? Non, sans doute, et ici nous

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sommes bien forcés de nous anrter en confessant notre impuissance. La question de la liberté est à jamais insoluble. Si nos idées ne dépendent pas de nous, si elles nous adviennent bon pré, mal gré, en sorte qu'il ne nous soit i)as loisible de les . avoir ou de ne les avoir pas, force sera d'en conclure que nos actes extérieurs n'étiïnt pas la conséquence et pour ainsi dire la traduction de nos idées prédominantes, ils ne dépendent pas plus de nous que ces mêmes idées. U homme s*agiie et Dieu le mène. j>

Oui, mais en lui donnant la faculté de s'écbapper, et l'homme en use. Aussi toute cette argumentation se réduit à dire qu'il nous arrive des idées et des sensations non voulues. Mais est-ce à dire que nous ne soyons pas les arbitres do ces idées,^ les régulateurs de ces sensations, et pour *le dire, en un mot, les maîtres de leur vie et de leur mort? \oulons-nous donc tout ce qui nous plaît, nous charme et nous donne des désii^s ? Ne repoussons-nous pas sans cesse des séductions ? Ne sommes-nous pas, à notre tour, des Joseph maîtres de nos sens, et non* pas une fois, mais raille fois dans la vie ? 11 est des idées et des sensations involontaires, dont nous ne sommes pas les auteurs, cela est vrai : mais n'en est-il pas de volontaires , dont nous sommes les auteurs et les arbitres? Eh bien, c'est là tout ce qu'on proclame

SOUS le nom de liberté de la volonté; ce n'est pas la condition d'un être n'ayant ni motifs, ni considérations, ni lois, ni désirs, ni penchants, ni luttes. Au contraire, c'est parce que nous nous gouvernons au sein de tout cela que nous sommes libres.

L'autorité de la conscience est citée elle-même contre la liberté. On dit que nous sommes forcés par le sentiment moral; que le refus de lui obéir nous inflige des remords, et que sous cette pression nous marchons pour les éviter.

Mais cela est si peu juste que nous choisissons, quand cela nous va, tout autrement que ne le veut la conscience, et craignons si peu les remords que nous les bravons avec aisance. D'ailleurs, quand ils viennent, ils prouvent bien que nous étions libres, puisque nous ne saurions les ressentir si nous avions été forcés. Ne dirions-nous pas en ce cas avec le musulman : c'était écrit.

On a fait de la prescience de Dieu et de sa liberté un argument contre la liberté humaine, a Si Dieu, qui sait tout et a tout prévu, permettait à notre liberté d'intervenir au nom de choix arbitrairesdanslejeudelasienne, celle-ci partoutmodifiéo, tiraillée, ne serait plus souveraine absolue. Ce que Dieu a prévu ne pouvant pas ne pas arriver, notre liberté n'est qu'une illusion chérie. »

Mais un témoin invisible dont la pensée nous est inconnue ne force pas nos choix, et Dieo,

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quiprévoit lout, « a écrit son procès-verbal la veille de révènenient; » il ne nous dicte le nôtre ni le jour de l'acte, ni le lendemain. De ce qu'il prévoit ce que nous choisirons, il n(» r<'»sulte pas qu'il détermine nos choix. Dans une situation donnée, il sait ce qui nous déterminera, il ne se charge pas de nous déterminer, et si nous avons en lui un spectateur, il n*en suit pas que nous ne soyons pas acteur, en d'autres termes, que nous n'ayons pour notre compte ni une idée, ni un sentiment, ni une volition, et que notre activité soit celle d'une machine qu'une puissance quelconque fait aller en un sens donné. Il en suit encore moins que notre liberté, dont le jeu est vu de toute éternité, doive jamais entraver c(»lui de la liberté divine. La sagesse suprême serait-elle suprême, si elle n'avait su régler un jeu qui est au moral ce que le mouvement des sphères, varié et compliqué pour nous, est dans le monde physique?

Reste l'autorité deta conscience qui nous force.

Mais, si impératif jque soit le caractère de cette voix divine ou humaine, chacun agit avec le sentiment de la liberté qu'il a de s'y conformer ou d'y déroger. Le jeu de la volonté et sa noblesse se voient surtout dans les actes qui sont beaux sans être obligatoires, et admirables en raison de la promptitude irréfléchie de notre dévoûment. Le dévoùment a ses motifs, ses raisons, mais moins

ces raisous ubliji^eiit, et plus le dévoùment a de mérite. C*est parce qu'elle est si libre, que la vertu est si belle; c*est parce qu'on aurait pu s'abstenir d'un sacrifice et qu'on a disposé de soi par grandeur d'âme, c'est parce qu'on y a fait preuve d'une double liberté qu'on se sent content. On a repoussé tous les motifs qui portaient à s'abstenir; on n'a écouté que ce qu'on voulait écouter, ce qu'il y avait de plus beau et de plus périlleux peut-être, eton en a de la joie dans l'âme. On s'est mesuré avec la loi et le devoir, eton s'est élevé dans une sphère plus haute que l'une et l'autre; il en est résulté comme une transformation de tout notre être. L'âme qui s'est essayée sait désormais ce qu'elle est, elle a justifié ses titres de noblesse et pris possession de sa grandeur idéale.

Toutefois, si la liberté est l'activité idéale et absolue, si la faculté de choisir, suivant les raisons les meilleures et les luuiières les plus pures nous est donnée entière, c'est à l'état normal seul qu'elle est parfaite. Or l'état normal est un idéal. La liberté en action se distingue de la conception idéale, instinctive ou rationnelle; elle est force motrice, effort ou acte; elle est organique ou purement psychique. Sous quelque forme qu'elle se montre, elle n'est plus la liberté absolue, la liberté en principe. A l'application, toujours maltresse

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d'elle-même, elle ne Test pas de tout ce (hml elle voudrait disposer, ni de tout ce qui se trouve en rapport avec elle. Elle est au contraire très-dépendante de tout. Mais elle le sait. Menu» dans sa délibération et dans sa résolution , elle est plus limitée que dans sa conception. CN»st dans celle-ci qu'est la grandeur de notre activité. (ITir il ne faut pas s'imaginer que l'activité ne commence que là où la résolution cesse; l'âme est aussi active dans la délibération et la résolution que dans l'opération.

Borné dans ses conceptions, Tétre fini Yvs\ à plus forte raison dans l'exécution. Son état normal est rare, et l'altération en est souvent profonde. En effet, soit par les faiblesses de l'organisme, soit par les défaillances de l'âme elle-même qui fléchit avec le corps selon les phases de Tâge et celles de leur développement mutuel, il est peu de moments où le jeu de notre activité soit assez pur pour permettre à la conception sou jeu tout entier. Dans les actes mêmes où la question de moralité est le plus gravement engagée et la voix du devoir le plus impérative, la justice humaine aime souvent à reconnaître des obstacles ou des entraînements indépendants de notre volonté, en un mot, des circonstances qui nous accusent ou qui nous excusent.

Pour que notre activité fût idéalement parfaite, il nous faudrait des conceptions absolues et des

moyens suprêmes : il nous faudrait un organisme toujours parfait du premier jour jusqu'au dernier. Une puissance souveraine et des trésors royaux ne suffiraient pas. Il ne faut donc pas rêver, même en théorie, une activité absolue, soit de pensée, soit de volonté, soit d'œuvres. Le génie, la fortune, lapante, ces dons si peu absolus encore, sont l'exception. C'est à ce point que tout travail nous fatigue, toute chose un peu grande nous épuise. Leibnitz dit fort bien : « Dans la question spéculative, il ne s'agit pas de coudées franches et de bonnes jambes. » Mais en pratique, c'est précisément de cela qu'il s'agit. Or le pouvoir réel de la plupart des hommes, même des rois de la terre, est si peu de chose que, même dans les fonctions les plus élevées, ils pourraient s'écrier sans cesse avec Louis XV : « Si j'étais roi ! » Partout, en effet, nous touchons à des barrières : ici les lois physiques, là les lois morales^, ailleurs les lois politiques, ici et là des forces de tout genre et des puissances tellement supérieures aux nôtres que la liberté de notre sphère d'activité paradt illusoire. Mais si elle voit des limites partout, je trouve cependant partout l'infini. Si je ne vois très-nettement ni la portée de mon pouvoir, ni celle du pouvoir des autres, ce n'est pas ce qui doit m' étonner le plus dans un monde d'énigmes, de luttes, de mystères, de merveilles. Ce que nous

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savons, c'est qu'il y reste pour nous-, ^ côté dos autres êtres doués de liberté, une s|)h^ro trèsgrande et que rarement nous la remplissons tout entière. En effet, quel horizon et quelle puis sance ! Notre destinée est tout simplement une série magnifique et indéfinie d'actes à accomplir. Cela ne peut pas être contesté, à Taspect de cette richesse immense de conceptions, de résolutions et d'oeuvres que la raiso^^ éclaire depuis la naissance de l'espèce humaine : pour l'espèce, pour l'individu, que irœuvres qu'elle nous montre, et, qu'en son nom nous sommes les maîtres d(» bien concevoir, d'entreprendre avec ses lumières, d'achever avec ses conseils ! Cela est si vrai que, sur la totalité des déterminations que chacun est appelé à prendre, ou n'en arrête pas la moitié; qu'il est des âmes .qui laissent en friche la presque totalité de leurs puissances; qu'il en est qui exploitent les leurs avec une négligence plus propre à les affaiblir qu'à les développer; qu'il en est qui n'usent leurs forces que pour des œuvres contraires à leur mission. Non, ce n'est pas le défaut de place, ce n'est pas l'insuffisance de nos facultés qui fait notre misère. Et ce n'est ni le uorubre des actes, ni leur forme, qui fait notre mérite ou notre démérite : c'est notre conception. Je puis faire une action qualifiée de crime, et n'être pas criminel. Où je n'ai été qu'une activité

forcée, que le bras involontaire, je n'ai pas de tort. La mort d'un ennemi que j'ai tué au champ do bataille ne m'est pas imputée. La patrie parlant, je n'aurais pu désobéir sans me rendre coupable. La guerre était-elle juste ou injuste ? J'ai eu le droit de l'examiner, mais je n'ai pas eu celui de donner mon avis. La mort d'un camarade condamné par une cour martiale, même injustement, et que j'ai fusillé par son ordre, n'est même imputée à personne, ni à la patrie, dont la loi l'a frappée, ni aux juges qui se sont trompés de bonne foi. Si la sentence est juste, les juges n'en ont pas le mérite; ils n'ont rendu qu'un arrêt, c'est-à-dire appliqup une loi à un cas donné. Si la sentence est injuste, ils n'ont pas démérité, en raison des considérations qui ont motivé leur jugement. En vertu de leur devoir absolu, ils n'ont pas été libres de ne pas appliquer la loi. La loi elle-même peut être injuste, et les législateurs qui l'ont faite de bonne foi ne sont pas plus coupables que les juges qui l'appliquent; ils ont tracé une règle dictée par l'intérêt de la société. Ils n'ont pas eu le pouvoir de ne pas se tromper. De cela il n'est fait imputation qu'à l'humanité elle-même, c'est-àdire à personne.

C'est ici une règle générale, nul n'est responsable, même du mal, là oii il est le plus faible, où il est forcé, que ce soit une puissance morale ou une

force physique qui le mène. Mais nul n est excusable de n'avoir pas mis en jeu toute la richesse de ses facultés actives dans la stricte mesure (le son devoir et dans la sphëre immense de sa mission. Nombreuses sont les vertus, nombreux les vices 'de volonté.

*) — IjBS vertus et les vices de nos facultés actives. Le caractère.

On appelle les vertus de ce groupe de facultés des vertus de volonté. On ne dit pas vertus ou vices de liberté. On dit quelquefois vertus actives, mais le terme est mal choisi, toutes les vertus sont actives. Il n y a pas de vertus passives, de vertus théoriques ou spéculatives. La spéculation et la science qu elle donne répandent de vives lumières sur nos devoirs et sont de grands moyens de vertus, mais ni Tune ni l'autre ne sont des vertus. Il est des vertus qu'on rapporte plus particulièrement à l'intelligence, d'autres à la sensibilité, mais il n'y a pas de vertus auxquelles soit la volonté, soit la sensibilité, soit l'intelligence, restent étrangères: en effet c'est notre âme qui est vertueuse, ce ne sont pas nos facultés. Ce qu'on veut dire par ces classifications, c'est qu'il est des vertus qui prennent telle origine plutôt que telle autre et ont pour agent prépondérant plutôt telle de nos facultés .que telle autre.

Toute vertu implique une âme bien inspirée et bien gouvernée, en un mot la consécration bien délibérée, bien résolue et bien maintenue de toute notre personne à Tamour du Bien.

Les vertus qu'on rapporte directement à la volonté ne sont autre chose que les qualités qu'elle doit avoir : c'est d'abord une énergie aussi éloignée delà mollesse que de la violence; c'est ensuite une fermeté dé résolution et une vigueur d'application également nettes d'impétuosité et de précipitation ; c'est enfin une constance dans l'oeuvre et une fidélité au dessein également étrangères il toute obstination dans l'impossible et à tpute ostentation dans la lutte.

D'ordinaire on veut que les dispositions naturelles de la volonté, pour demeurer pures et enfanter les vertus, restent normales, c'est-à-dire ne soient pas altérées. C'est tout simple : viciées, ce sont des vices. Mais des dispositions égales pour le Bien et le Mal sont-elles pures? peuventelles enfanter des vertus ou rester normales? Rien de tout cela. Nos dispositions naturelles ne sont ni pures ni impures, ni normales ni anormales, et n'enfantent ni vices ni vertus : C'est l'éducation, c'est le travail qui enfante des vertus, c'est l'absence ou le contraire des deux qui enfante les vices. Cela est si vrai que le vice naît même de la vertu, si l'on ne veille à celle-ci. Tous

les vices de volonté ne sont que des vertus de volonté exagérées ou entraînées sous de faux drapeaux. Des dispositions naturelles qui deviennent par l'éducation des qualités génc'^'ouses, se transforment par l'abandon en autant de défauts. Ce qui devient une énergie éclairée et consciente, grâce aux lumières de la pensée, ou de la fermeté, grâce aux appuis d'un sentiment cultivé, dégénère sans ce secours en violences grossières, en brutalité égoïste, en obstination aveugle. Ce qui, bien conduit, devient de la décision, dégénère en indécision dès qu'il y a absence de direction ou de connaissance. L'indécision, qui est un commencement de mal, puisqu'elle suspend, jette dans la mollesse, qui est un mal réel, puisqu'elle paralyse. De l'indécision arrivée à ce développement on tombe dans l'indifférence, de l'indifférence dans la torpeur, de la torpeur dans la paresse, la mère de tous les vices, même de la lâcheté, qui en enfante encore tant d'autres. Car la pente est rapide, et Ton a bien tort de dire que la volonté est l'homme ; puisque, sans les lumières de la raison, sans la science, en un mot, l'homme n'est qu'un animal mené par l'instinct. L'homme, ce n'est pas ce vermisseau qui veut tout ce qui flatte ses appétits, c'est l'être moral qui sait ce qu'il est et se met en état de gouverner tout ce qu'il a selon les desseins qui ont mo-

tivé sa créatioïi dans les vues de la Providence. Car s'il est un être mené , il est aussi un être qui mène. Grande est la puissance des mobiles qui le font agir, plus grande est celle des mbtifs et des raisons qui, dans sa conduite, assignent aux mobiles la place qu'il veut leur accorder. En effet sa volonté, c'est sa raison ; le flambeau qu'il suit, c'est son intelligence. Sa devise est celle de l'homme pieux : Ta parole divine est une lampe à mes pieds. La preuve que cette voie est celle de la vertu se voit partout. Partout où il y a des idées faibles, il y a des volitions rares et inc^taines, de vagues intentions, qui passent comme des nuées emportées par l'air. Partout où il y a des idées nettes et des idées arrêtées, il y a volitions fermes et précises. Esprit lent, caractère irrésolu; intelligence rapide, résolutions promptes: c'est la règle. En revanche, abondance excessive d'idées, mobilité extrême de résolutions ou idées plus spéculatives que pratiques — vie frappée de stérilité au point de vue des œuvres : telle est la règle aussi. Sans doute nos sentiments et nos passions surtout nous font vouloir aussi, et ce n'est pas à nos idées seules qu'appartient toute action sur la volonté; mais notre raison est à ce point puissante à son égard, qu'elle seule a le privilège de la conseiller. Elle n'a pas celui de la forcer, de la gouverner. Encore que la volonté

soit une souveraine conseillée, elle est souveraine, elle a son degré d'indépendance. L'indépendance entre elle et Tintelligence est réciproque, et il est heureux que Tintelligence ne soit pas sous la dépendance de la volonté plus que celle-ci sous l'action de l'intelligence, car la volonté est parfois lente et paresseuse, et si les opérations de l'esprit dépendaient absolument d'elle, l'âme serait souvent négligée et maltraitée. C'est pour cela que le gouvernement de l'homme est partagé, que la vérité est involontaire et la science fatale, comme on dit en termes d'école : c'est-àdire que l'instruction se présente sans que nous la cherchions, sans que nous la puissions éviter et qu'il ne dépend pas de notre volonté qu'une chose soit vraie ou fausse. Cela ne veut pas dire qu^î la science pèse sur nous ou nous tombe en partage comme une fatalité , cela veut dire qu'elle nous arrive aussi providentiellement que la lumière du jour vient éclairer notre œil, et certes aussi naturellement. Et à son tdur notre sensibilité ne dépend pas de notre volonté; notre organisme même ne lui est pas livré tout entier, et très-heureusement, car elle en disposerait trop mal.

La perfection des qualités ou des vertus de la volonté à l'égard des autres, c'est de le^ prendre toutes à son service idéalement organisé et de leur prêter à son tour tout l'appui des siennes. En

termes simples , il ne faut pas que le développement des unes rencontre obstacle dans Tabsence ou le développement excessif des autres. Est vicieuse la volonté qui ne s'attache qu'à Faccroissement des facultés intellectuelles et à Tart d'en disposer avec la plus grande aisance -, ne voulant pas au même degré les perfections du sentiment et le bon gouvernement des passions. La volonté qui ne gouvernerait que la pensée serait une ouvrière qui ne gouvernerait pas ses doigts.

La volonté humaine n'est pas cependant la toute-puissance. Ses vertus sont en raison de ses moyens, et son jeu très-imparfait peut être trèsméritant. Nous sommes ici, avec ce que nous avons, au service d'un autre ; nous n'y sommes les maîtres absolus de rien; nous ne les sommes pas de nous-mêmes. L'activité instinctive débute en nous avec une puissance non délibérée. Elle admet l'intervention de la volonté, mais elle ne lui cède pas la place ; elle se rend souvent et ne meurt jamais. L'école de Kant semble mettre le triomphe de la volonté dans son triomphe sur les inslincts. Un psychologue d'ailleurs distingué de cette école, Schulze, qui enseigne l'art d'éteindre les passions, nous dit : a Chacun doit se donner son caractère. Quand on dit qu'un homme a du caractère, on veut dire qu'il a mis sa conduite d'accord avec ses principes par suite de résolu-

tions suivies d'actes. » Mais la conduite n*cst pas le caractère. Kant <!^gare son disciple à ce sujet. Une pai-tie considérable de son anthropologie a pour objet le caractère, celui de Tindividu, celui de Tun et de l'autre sexe, celui d*unc nation, celui de l'espèce humainiQ ; mais il embrasse sous celte expression des choses trop diverses, égaré par Tambiguïté de sa langue. On le voit quand il dit : c( Est un caractère celui dont on sait qu il ne suit pas ses instincts, mais sa volonté. » Mais quel est l'être moral <iui ne suit pas sa volonté ? Celui qui suit ses instincts, n'est pas un homme, n'est qu'une brute : ne pas suivre ses instincts de préférence à la volonté, ce n'est donc pa.s être un homme d'un grand caractère, c'est être tout simplement un homme. Le caractère se compose de ce qu'a fait la nature, et de ce que l'homme fait dans l'œuvre de la nature ; le caractère est le degré de fermeté qu'a noire volonté on vertu des lumières de la raison et de la pureté des sentiments. Le fond de tout est ce qu'a fait pour nous la nature aidée de l'éducation et des circonstances où notre destinée, c'est-à-dire le gouvernement de Dieu, nous a mis. La manière dont nous avons profité de tout, voilà notre part. Elle est bien humble. Quand on considère qu'un grand caractère est une intelligence lumineuse, une sensibilité profonde et une volonté énergique dans la

voie du vrai ; quand on considère que ce titre résume ainsi ce qu'il y a de plus élevé et de plus admirable dans rhomme, on n est pas tenté de dire que l'homme lui-même en est le créateur.

Les grands dons, les grandes vues, les grandes circonstances et les grandes épreuves, qui font les grands caractères et les grandes œuvres, ne sont pas en notre arbitre : la seule part qui nous y soit faite, c'est de vouloir avec toute l'intensité dont nous sommes capables et d'y mettre tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, sans nous laisser conduire par aucune autre considération que l'idée du devoir. Mais ce que nous sommes et ce que nous avons, n'est pas de nous. Pour que tous voulussent avec la même énergie, il faudrait que tous fussent doués du même degré d'énergie. C'est en vain que des âmes faibles et bonnes prennent de belles résolutions ou font de vaillantes promesses : avant d'en venir à l'œuvre, elles trahissent, trahies par elles-mêmes. Il ne dépend donc pas de nous de vouloir chacun de même. Ce qui dépend de chacun de nous, c'est de vouloir en proportion de nos moyens et de veiller en raison de notre devoir.

Comment maintenir dans notre volonté cette docilité suffisante et cette fidélité à toute épreuve qui sont le devoir de tous ?

En usant do tous nos moyens.

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