‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 18 sur 30 · Les moyens matériels · texte numérisé non relu

Les moyens matériels

Ces moyens mis à notre disposition forment deux catégories. Les uns tiennent à notre personne ; c'est le corps et ses facultés ; les autres sont externes. Nous traiterons d'abord de la première catégorie, des moyens organiques.

*) Les moyens organiques.

C'est avec raison que les sanctuaires de V antiquité comme les écoles de la philosophie ont mis à la tète de tous les autres devoirs celui de se connaître, qu'ils en ont fait le commencement de toute sagesse. La philosophie des mœurs a cette mission spéciale, de prendre à son service toutes nos richesses et de les assiyettir à ses fins au nom d'une loi absolue. Elle a donc l'obligation de les connaître toutes ; elle n'en peut négliger aucune, ni permettre à aucune de se soustraire à son gouvernement. Elle reçoit d'autres sciences l'énumération et le classement des moyens organiques dont la nature nous a dotés ; elle accepte des mains de la physiologie et de i'anatomie des leçons sur les facultés du corps; mais, ces facultés, elle les envisage sous son point de vue et en dispose, non pas comme il lui plaît, mais comme elle doit. Car, en les prenant à son service, en en subordonnant la destination et le jeu à sa loi, et en l'assouplissant à ses desseins d'une manière impérative, elle n'est pas dans son droit seulement, elle remplit son devoir le plus absolu.

Peu sûre d'arriver à ses fins en agissant avec vigilance, elle est certaine de les manquer en y apportant de la mollesse, des égards, des conces-

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sio0s. Or rorganisme de rbomme et ses facultés 6ont du plus grand prix.

Sous le point de vue du goût, rien n est pluscélé* bré que la beauté du corps; sous celui de Tamourpropre, rien à quoi l'on s'attache avec plus d'af-' fection; sous celui de l'utilité réelle, rien n'a plus de valeur que la santé du corps en général et la perfection de chacun de ses oi^anes. Il n'est aucun de ces points do vue qui soit négligé, là même où celui de la morale Test quelquefois.

Le corps nous étant donné pour l'âme, et l'&me pour une fin morale , il est d'abord évident qu'il nous faut un haut degré de force et de santé réelle pour être à même de remplir notre mission.

11 est de plus à remarquer q^'il n'est à notre disposition aucun moyen, aucune force qui n'ait besoin d'accroissement et de culture, et que notre personne même réclame les soins les plus intelli* gents; que l'âme servie par des organes sains est seule dans une situation normale ; que^ sans ce secours régulier des organes, elle est réduite à la plus misérable condition.

Pour arriver à la situation normale, qui tient à la fois aux conditions de la race humaine et aux conditions de l'individu, àTétatdu corps et à celui de l'esprit, il faut travailler sans cesse non pas au maintien, mais au développement de ce que nous sommes et de ce que noUs avons, de toutes nos

forces organiques. Non-seulement il est un degré voulu pour chaque carrière, et qu'il faut atteindre, mùis il est pour chacun un degré qu'il ne faut pas dépasser. Or, de ce degré,, la moindre faute, chaque légèreté, tous les vices et beaucoup de vertus même nous en éloignent. « Que nul ne se flatte d'avoir la santé sans la vertu, » dit un médecin, célèbre. Il pourrait ajouter, que nul ne se flatte de n êtrepas appelé par la vertuau sacrifice de sa santé. On pourrait donc très-légitimement s'attendre à trouver partout une oreille favorable en venant prêcher le culte de la santé, le respect du corps, le perfectionnement le plus stU' dieux et le plus scrupuleux emploi de chacun dé ces organes- si merveilleux dont le jeu profond et délicat. est calculé pour des fins suprêmes. Il n'en est rien toutefois. Tout le monde aime la santé, mais peu de gens veulent en prendre soin, dès que ce soin implique une privation ou une conduite tant soit peu attentive. Il en est beaucoup qui s'appliquent au développement de leurs forces physiques, s'il amène le plaisir, peu qui en veulent dans le cas contraire. Il importe que leur point de vue soit rectifié, et qu'à cet aveuglement, à cet ensemble d'inditTérence et d'ignorance, il succède enfin un ensemble complet de lumières et de soins, de respect de soi, de bon gouvfïrnemenl de soi, propre à amener l'état normal.

Il faut pour cela remplir un devoir essentiel, un un peu étrange au premier aspect, très-naturel cependant : c'est la conservation de soi, le respect de sa personne, Tamour de sa vie.

(I) la conservation de la vie. — Le suicide.

Se démontrer à soi-même le devoir de conserver la vie, si elle était toujours accompagnée de ce qui l'embellit, ce serait en quelque sorte abuser de la raison. Mais, loin d'être toujours ornée de ce cortège, elle en est privée d'ordinaire, et souvent elle est affligée de maux si cruels, de peines si poignantes, qu'on aime mieux renoncer à l'existence que de les supporter.

Mais peùt-on imaginer le droit d'y mettre, fin en mettant fin à la vie ?

Dès que le découragement et le désespoir nous prennent, ou que nos passions les demandent, les mauvaises théories éclatent dans l'intelligence et se montrent sur les lèvres. Alors on conteste le devoir de garder la vie; on fait au con^ traire l'apologie du suicide; on dit qu'il est de l'essence de la liberté de pouvoir se retirer de la carrière dès qu'elle ne vaut plus la peine du combat. -

Le sage Marc-Aurèle trouve, comme Zenon et Cléanthe, qu'il n'y a pas plus de mal à sortir de

la vie qu'à sortir <l*une chambre qui fume. Le ferme Epictète, dont la vie est si pure, nie également le devoir de rester au poste qui nous est assigné. Le prudent Cicéron dit lui-même (De finibus malorum, m, 18) qu'il est quelquefois du devoir du sage de sortir de la vie. On ajoute qu*il est des cas où le sort nous invite à nous démettre de la vie, et un des plus sages d'entre les stoïciens, Sénèque, résume la science suprême en CCS termes : « Dès que la vie, la véritable vigueur, quitte le corps et qu'on est mort vivant, il faut renoncer à la vie; car cela n'est plus vivre. Si la vie te plait, vis; si elle ne te plaît plus, retourne là d'où tu es venu. Un petit couteau ouvre la voie de la grande liberté. » (Epist. 38.)

Partout les mauvais faits suivent aisément les mauvaises théories, mais la grande liberté dont on parle, quelle liberté est-ce ? Sénèque, qui aime à déclamer, ne le dit pas. Ce n'est assurément pas la liberté de faire ailleurs tout ce qui nous plaît, ni ce que la religion chrétienne appelle liberté des enfants de Dieu, l'affranciiissement des vices, des passions et des chaînes que nous jettent les séductions du monde.

Est-ce l'absence des maux dans l'absence de la vie ? Ce serait trop d'affranchissement.

Socrate lui-même» a pas vu le suicide sous son vrai jour. La morale moderne, que le christianisme

domine plus ou moins, envisage la vie humaine, sa mission et ses épreuves sous un point de vue qui la dispense de combattre le suicide. Si elle avait à réfuter les misérables arguments qui auto« risèntce crime contre la nature, elle pourrait sans hésiter se borner à ce beau texte de saint Paul : « Celui qui entre dans la lice n'est couronné qu'autant qu'il combat jusqu'au bout.» C'est là, en d'autres termes, la doctrine de la fidélité au poste, au drapeau, au pays : car le pays de l'homme, c'est le monde; son drapeau, c'est la loi. Telle est l'autorité do cet argument que les écrits du christianisme ont imposé aux défenseurs modernes du petit couteau des précautions et des voiles inconnus aux anciens. Hume, qui dit. dans son Essai sur le suicide, que cet acte ne va ni contre ttos devoirs envers Dieu, ni contre nos devoirs envers les hommes, ni contre nos devoirs envers nous-mêmes, n'a jamais avoué cet ouvrage. Il a eu raison. Montesquieu ne voile pas plus son nom qu'il ne voile sa pensée ; « Quand je suis accablé, veut-on m' empêcher de mettre fin à mes peines et me priver d'un remède qui est en mes mains ? » Rousseau, qui plaide le pour et le contre, affecte tour à tour la même gravité dans l'une et l'autre thfese. « Chercher son bien et fuir son mal, dit-il, «en ce qui n'offense point autrui, c'est le devoir de la nature. Quand notre vie est un mal

pour nous el n'est un bien pour personne, il est permis de s'en délivrer. y> C'est une argumentation formelle. La réponse qu'il y oppose ne l'est pas moins. On Ta qualifiée de simple figure, et elle dit, en effet : « Le suicide est l'acte d'un homme qui brûle sa maison, pour n'avoir pas la peine de la ranger. » Mais cette figure, est nonseulement une argumentation aussi, c'est encore une révélation profonde : C'est la peine de ranger la maison qu'on fuit. Madame de Staël, qui d'abord avait été « indulgente pour les douleurs qui égarent la raison, et, par elles, la main, » et qui avait dit : « L'inflexible loi du devoir est la même pour tous; mais les forces morales sont purement individuelles; Urne semble donc qu Une faut jamais disputer sur ce que chacun éprouve— » Madame de Staël, après avoir tenu ce langage dans sa jeunesse, en expia noblement l'erreur. « J'ai loué l'acte du suicide dans'mpii ouvrage sur l'influence des passions, dit-elle, et je me suis toujours repentie, depuis, de cette parole inconsidérée. » Mais c'est se montrer indulgente encore une fois, que de qualifier de a parole inconsidérée » des sophismes décorés avec complaisance.

L'apologie du suicide est devenue impossible. Jadis on croyait éblouir les esprits par l'assertion, que le suicide est un élan qui transporte éans un monde affranchissant de la* honte, de la misère,

de toutes les peines morales ou physiques, dans un monde tout autre que celui-ci. Mais quand chacun sait qu'il n est qu un monde, offrant deux degrés d'existence, il est vrai, mais une seule et même loi ; qu'une rupture avec cette loi est aussi impossible qu'une rupture avec Dieu; qu'on ne rompt jamais avec Dieu, et qu'on ne sort jamais de son domaine — quand chacun sait cela, chacun comprend aussi qu'on n'est jamais plus en présence de la loi que lorsqu'on commet un crime qui nous met devant son tribunal. Chacun ne sait-il pas, que c'est commettre un crime que de retrancher de l'ordre divin du monde une existence qui doit y remplir une mission divine à regard de toute une série d'êtres? que c'est arrachera son enchaînement providentiel une créature divinement engagée dans la marche de l'univers? On objectait jadis, car l'histoire de notre race montre des plaideurs de toutes les causes, que suivant nos besoins ou nos caprices nous arrachons bien à cet ordre, qui est de Dieu, tout ce qui nous y est soumis. Mais chacun sait que cela se borne aux objets qui nous sont donnés pour entretenir notre corps et notre vie, et que ce que nous prenons ainsi au trésor de la nature ne sont pas des êtres moraux. A la vérité, nous disposons aussi de certains êtres morabx, nous emprisonnons les uns, nous mettons les autres à mort, et

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en envoyons d'autres encore, et des meilleurs, s'immoler aux champs de bataille. Mais c'est au nom des intérêts sociaux et des lois publiques que nous procédons alors : nous sauvons ainsi la vie, l'honneur et la vertu de tous en en sacrifiant quelques-uns.

Hors ces cas tout homicide est un crime digne de mort aux yeux de la loi divine et de la loi humaine: des deux, parce qu'il détruit un être de l'ordre moral où il a des rapports et des devoirs*

Le suicide est un crime, non pas contre soimême, mais contre .une mission : Platon proclame avant saint Paul la fidélité au poste.

Au surplus , ce ne sont point les arguments ou les déclamations sophistiques qui portent le plus à ce crime, qui a d'autres sources. Les faits qui le prouvent sont nombreux et apparaissent aujourd'hui dans toutes les classes de la société, au sein de toutes les nalions civilisées. Des listes qui s'arrêtent à la fin de 1852 constatent qu'il est mort à Paris, dans cette seule année-là, six cent quatre-vingt-treize personnes par le suicidç, (E. Lisle, statistique, médecine, histoire et législation, 1 vol. 8**, Paris 1857), et la simple classification des victimes révèle les grandes sources de ce funeste égarement. Ces victimes, ce sont les ambitieux de tous les rangs, les fanatiques de toutes les causes, les naufragés de toutes les car-

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rières, les aliénés de tous les ordres. Ce sont ceux qui d'habitude manient les armes de destruction au nom de la loi humaine qui les tournent aussi d'ordinaire contre eux-mêmes pour les raisons les plus frivoles : sur cinquante mille suicidés, on compte trois mille soldats.

U est une autre révélation plus affligeante encore : a De quelque point do la France qu'on parte, le suicide devient plus fréquent à mesure qu'on se rapproche de Paris, dit l'un des meil-» leurs écrivains sur la question. Et les faits analogues se présentent dans tous les grands centres des populations les plus avancées de l'Europe, partout où les mauvaises doctrines et les fausses situations ont leurs foyers les plus ardents.* a

Il est certain que les pays les plus civilisés du monde sont ceux où il se commet le plus grand nombre de suicides. Est-ce donc la civilisation, qui est la source du mal ? Il est tout simple qu'on arrive à cette -conclusion; toutefois, ce ne sont pas les lumières do la civilisation, ce sont ses con-^ traires, les erreurs, les fausses théories, les mau* vaises passions et les situations forcées nées de

* Une statistique générale de la civilisation européenna* parle de sociétés de suicide, dont les statuts obligeaient les membres à se donner la mort, en France et en Prusse, pendant les guerres de la République et du Consulat, ajoutant que le dernier membre de cette tontine se serait tué en 1S19. Ce fait est fort apocryphe.

quelques-uns de ses travaux excessifs, de ses affaires suspectes et de ses séductions vulgaires, qui multiplient le plus ce crime. La condamnation du suicide doit donc varier selon ses causes.

En effet, les nuances dans les motifs de cet acte sont infinies, et nos appréciations doivent varier comme elles. Mais, s'il est des victimes qui ont quelque droit à nôtre pitié, il n'en est point qui méritent notre indulgence. Il en est, au contraire, qui ne soulèvent que notre indignation et nos mépris.

On petit plaindre ceux qu'égarent les tourments de la nostalgie, et qui, ne pouvant vaincre les douleurs de la séparation, se donnent la mort pour ne pas vivre loin du* foyer de famille. Mais encore faut-il crier sur leur tombe que, rie pas comprendre qu'on est avec son Père céleste en quelque lieu que. ce soit, est une grossièreté d'esprit qui révolte, une puérilité indigne d'nn homme. Avec le premier Consul de 4802 dictant l'ordre du jour de la Garde, il faut leur dire ces mots imités de Platon et de saint Paul : c( Un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la mélancolie des passions ; il y a autant de vrai courage à souffrir avec cônistance les peines de l'âme qu'à rester tué sous la mitraille dans une batterie. S'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner

le champ de bataille avant d'avoir vaincu. » L'historien peut qualifier comme il lui convient le dernier acte de Caton d'Utique ; le moraliste no peut parler que la langue de la morale. .

(2) Uimmolation de la vie, un devoir.

La conservation de la vie n'est pas d'ailleurs un devoir absolu, et n est pas suicide toute immolation de soi. Loin de là; l'immolation de soi, dans certains cas, n'est pas légale seulement et morale, elle est un devoir, un acte sublime même, dans les circonstances données. Dès qu'il s'agit d'accomplir des missions supérieures, le devoir de conserver la vie, si sacré qu'il soit, n'est qu*un devoir secondaire, subordonné. L'être humain bien conçu, pris dans l'ordre universel, est fait à la fois pour sa fin et pour en servir d'autres, et souvent l'abdication de la fin personnelle est nécessaire pour entrer dans les fins générales de la Providence, ou plutôt telle n'est pas l'abdication, tel est l'accomplissement de la fin personnelle. Le guerrier, le médecin, le ministre de la religion, le simple garde-malade, la sœur de charité, chaque jour appelés à immoler leur vie au service de leur devoir, trouvent leur fin individuelle, leur grandeur et leur vertu dans un martyre imposé par le devoir, accepté par la volonté.

Ce n'est pas toujours un devoir de mourir pour la famille, la patrie, Thumanité , le service de Dieu ; mais quand c'en est un, la désobéissance est un crime.

Est-il toujours permis de faire plus que son devoir?

Oui, quand on est dans la voie du vrai. Dans ce cas. Ton peut s'immoler noblement sans y êîre obligé. Guillaume III épuisant ses dernières forces, travaillant encore pendant ses moments suprêmes pour le bien du pays, au risque d'abréger les heures qui lui sont comptées, fait un acte d'immolation sublime. Et cette sorte de sacrifice est d'autant plus une vertu qu'elle est moins inspirée par l'urgence que par la grandeur d*àme : La présence de l'archevêque de Paris sur les barricades de 1848 fut un dévouement d'autant plus admirable qu'il était moins commandé.

Mais il n'y a de moral que ce qui est inspiré par des motifs moraux, et cette immolation inspirée par la vertu n'a rien de commun avec l'immolation inspirée par la honte, le désespoir ou la peur. Le martyre est séparé du suicide par un abime que la conscience voit et mesure, malgré tous les voiles que le sophisme y jette.

Est*ce un devoir de sacrifier la vie pour la conservation de la dignité personnelle, Tintégrité morale, l'honneur? ,

Si précieuse que soit la vie physique, elle n*est qu'un instrument de la vie morale. 11 faut don^ attacher plus de prix à celle-ci qu'à celle-là.

L'intégrité, la dignité, Thonneur expriment trois nuances de la même condition morale, y compris ce sentiment qu'on est de Tordre moral du monde et qu'à tout prix on en veut rester.

L'honneur, selon le monde, ^uit les mœurs, les goûts et les usages, les caprices et les égarements, les fluctuations d'opinion et de conduite des gens du monde. C'est souvent le contre-pied de l'honneur moral. 11 mène à des actes que celui-ci condamne : il dicte le suicide ; ii com- ^ mande le duel, ce suicide à deux ; il inspire Tarf de la banqueroute, qui est le vol la plume à la main; il veut des dépenses insensées pour soutenir un rang imaginaire ; il affiche un nom, une famille, une maison, des ancêtres ; il éblouit les victimes qu'il immole ; il multiplie sans cesse le nombre de ses dupes et les jette dans des aberrations pour lesquelles la langue n'a pas de mots. ,

La confusion entre ces deux honneurs a quelquefois rendu délicates des questions très-simples; il ne s'agit que de distinguer l'un de l'autre pour voir le vrai dans ces cas difficiles. Le langage vulgaire aime la confusion : ce qu'on se plaît à nommer son honneur, est pour chacun l'honneur

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par excellence, Tlionneur posant. Mais toujours la question se réduit à savoir ce que veut Thonneur «elon la morale et ce que veut Thonneur selon le monde : Tun est la loi pure, absolue, éternelle, invariable; Tautre, une opinion. Quand on pose cette question générale, à savoir s'il est permis de se tuer pour sauver son honneur, aucune solution, autre que négative, n*est possible. Est-ce r honneur devant le monde , l'honneur social qu'on entend, est-ce l'honneur moral? Dites-le. Quand même ce serait celui-ci j la réponse ne pourrait être affirmative encore sans quelque témérité. Clairement posée, la question est facile. Est-il permis de subir la mort^ de s'y exposer même, plutôt que de trahir un devoir? A cette question, nul ne doit hésiter à donner la solution la plus affirmative. Le salut de l'âme préféré à celui du corps, la conservation de l'honneur à celle de la vie : telle est la loi .du sacrifice moral et du martyre religieux. La victime, le martyr, peut se tromper; son erreur est sa gloire : c'est sa dignité morale sauvée au prix de son sang. Dès qu'il ne s'agit plus de cette dignité, mais d'im honneur imaginaire et qu'on s'immole aux vaines apparences, quel que soit le courage avec lequel on se donne la mort, elle n'est plus un sacrifice au devoir, elle est un crime. Quiconque refuse de vivre pour ne pas souffrir devant l'opi-

nion, soit le juste chàtiDient do ses fautes, soit même les rigueurs de l'injustice, est «uicido par lâcheté. La morale chrétienne condamne Virginie, célébrée par la morale païenne, avco d'autant plus d'énergie que la dignité morale de la victime était plus entière. L'ambitieux trahi, le spéculateur malheureux, le guerrier infortuné, qui se tue pour n'être pas compromis, loin de s'immoler au soin de sa gloire, à l'honneur de son parti, de son nom ou de sa raison commerciale, n'est que la victime de son orgueir,de sa vanité, des plus sottes et des plus grossières passions, s'il n'est pas celle des plus dangereux sophismes. Notre honneur véritable est d'être de l'ordre moral du monde et de nous y maintenir les aides et les serviteurs de Dieu dans l'accomplissement de ses desseins suprêmes. Conserver sa dignité morale, ce n'est pas même remplir un devoir envers soi-même, c'est demeurer ce que Dieu nous a faits.

2) Les moyens externes.

D'ordinaire on n'entend sous ces moyens que les biens personnels, la fortune que nous recueillons ou amassons. Or c'est là précisément, si précieux qu'il puisse devenir, le plus faible et le plus inconstant de nos moyens externes. Les plus considérables, ce sont tous les trésors de la na-

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ture externe que la Proyidence divine met à notre disposition. Ce n'est pas même la terre seulement, ni tout ce qui l'entoure ni les richesses que son sein, recèle, ce sont Tair et la lumière, ce sont tous les dons, toutes les munificences du monde physique; ce sont aussi Tair et la lumière du monde moral qui tombent de toutes parts siir :notre carrière, dans les événements de la vie; ce sont les rapports si infinis où nous sommes engagés, les circonstances sociales où nous naissons, les situations qui nous y sont ménagées, les influences que nous y subissons.

On le voit, de tous ces moyens, l'argent, la fortune qui donne du crédit et qui ne représente pas , quoi qu'on dise , tous les autres biens externes, est un des moins importants. Mais de tous, l'argent compris, il y a une élude spéciale à faire au point de vue des ressources qu'ils offrent à notre éducation éthique.

Moins le vulgaire et trop souvent l'homme instruit a les yeux ouverts pour ces moyens, plus il faut enseigner haut le devoir pour chacun de s'appliquer au développement de ce sens, de prendre l'habitude de voir le côté moral de ce qui nous entoure, nou^ émeut, nous grandit et nous mène ; de perfectionner sans cesse ce sens éthique et de ne pas laisser en friche ces immenses trésors, de les exploiter, de les employer pour notre grande œuvre, le progrès dans le bien.

(0 l'a fortune.

Quant aux biens matériels de la vie', on y est sensible de reste ; il n'est pas do peine qu'on redoute pour en acquérir. Mais on s'y attache à la condition d'en user à son gré, d'en faire une source de jouissances sensuelles : d'en acquérir pour les fins morales , c'est à peine si de rares élus s'en préoccupent. Or, en convoiter par esprit de sensualité, de vanité ou de domination, c'est sortir des voies morales. Mais c'est en sortir bien davantage encore que d'amasser avec un esprit de lucre, avec des pensées de fraude et des habitudes de rapine. Plus honorable est la pauvreté que la fortune née d une source aussi impure et nourrie de vices aussi dégradants. Entre l'esprit de lucre et le vol il n'y a pas de différence aux yeux de la morale; et dans le commerce, dans l'industrie, dans toute transaction, le bénéfice illicite n'est qu'une manœuvre d'autant plus coupable qu'elle est plus habile et que la victime a pu moins la découvrir.

Se faire une fortune de Crésus avec un esprit de Shyloc et se ménager une existence de Sardanapale avec des penchants d'Epicure, n'est pas la seule voie qui tue le sens moral ; le simple amour de la jouissance abaisse celui qui s'y com-

plaît. L'amour de la jouissance a mille formes diverses; et si quelquefois nous avons Tair d'y renoncer, c'est pour nous y complaire jusque dans les autres. Le père dédaignant le plaisir pour le ménager à ses enfants, va jusqu'à s'imposer des sacrifices qui seraient sublimes, si le motif qui les dicte était plus pur. Mais que de fois le vice prend le masque de la vertu, et se fait illusion à lui-même en* mettant en avant les autres I Sans doute c'est une obligation pour chacun de nous d'assurer les ressources nécessaires à l'entretien des -nôtres ; mais que de fraudes sous ce pavillon! Et que de mal! Car en leur ménageant la richesse et l'opulence, on les livre au luxe, et en les dispensant d'avance de toute application sérieuse, on les expose à tous les périls de l'oisiveté, sans compter les ivresses de l'orgueil et celles de l'intempérance.

Quel est le bien-être désirable ? et quelle fortune faut-il posséder ?

Dans ces termes abstraits, la question est insoluble; il faut que chacun la traduise en ces mots : "Quelles sont les ressources qui me sont nécessaires dans la situation que la Providence me destine ou m'a faite ? Mais si chacun est libre de traduire, chacun fera sa version. Il faut donc, ici une seconde règle, encore plus sûre. Le devoir d'acquérir et d'accroître la fortune ou le bien-être

est entre deux excès : rinsouciance et le souci, et deux vices : la cupidité et le mépris; comme le devoir de bien les gouverner et bien employer est entre deux autres : la prodigalité et ravarice.

Quelle est dans ces voies et sous ces lois la fortune que nous devons acquérir? A quel degré devons-nous T élever et F accroître?

L'emploi que nous en devons faire répond, que c*est un degré qui nous permette, non pas une libéralité sans bornes, mais une dispensation proportionnée aux devoirs que nous imposent les rapports où Dieu nous a mis. En subordonnant tout à la règle du devoir et en prenant cette règle dans la loi suprême avec bonne foi, on reste toujours dans les voies de l'éthique. On peut s'égarer, mais on se retrouve : on retrouve toujours la loi quand on la cherche où elle est.

D'ordinaire on se plaît dans deux extrêmes : les rigueurs de l'anachorète ou les jouissances du sensualiste* Entre ces théories d'abstention et ces leçons de sybaritisme est une doctrine trèssimple : Elle ne dit pas « le bien-être dans les voies du Bien, » mais « la vertu avec ce qu'elle enfante, le bien-être ou son absence. » Elle vit de devoirs sérieux et de principes purs. Elle sait que chaque mission demande ses moyens; qu'une grande œuvre et de grandes dignités exigent des ressources en proportion des charges ; elle sait

qu'on est pauvre dans certaines situations avec beaucoup de biens, riche dans d'autres avec peu. Ennemie de foute vaine ostentation comme de toute austérité hostile pour les dons de la fortune, elle ne les dit pas non plus indifférents. Ce n'est pas la fortune qui rend heureux ou malheureux, vertueux ou vicieux, cela est vrai; mais elle est un instrument destiné à jouer un rôle considérable dans la mission de chacun. Nonseulement elle aide par ses moyens, mais encore elle modifie par les pensées qu'elle suggère, les actes q\i'elle dicte, les circonstances qu elle ménage : son influence sur le jeu des facultés, les sentiments, la volonté, est immense. Elle n'explique pas tous les penchants, mais elle rend raison de C!d qui domine dans les œuvres. La vertu est d'autant plus grande qu'elle tire un parti plus .considérable .d'une fortune plus limitée, cela est vrai, mais cela n'implique pas la conséquence vulgaire, qu'une grande fortune est un obstacle aux grandes vertus. Ce qui est demandé dans une grande fortune, c'est un grand cœur; car la morale veut si peu l'indifférence pour ce qu'on appelle les biens de la terre, qu'elle impose au contraire des vertus pbis hautes à ceux qui les possèdent. Et le fait est que Dieu, qui les meta la disposition do ceux auxquels il donne de grandes missions, y attache des attraits qui nesoBttroffl*

peurs que pour ceux dont ni Tesprit ni le cœur no sont à la hauteur de leur fortune. Puisqu'elle est un des moyens de notre mission, et non pas une propriété personnelle, malgré la terminologie de nos codes, elle u*est comprise qu'autant qu'elle est considérée comme une rente viagère dont nous jouissons un temps donné, un dépôt qui nous esf confié pour le faire valoir, et nul n'a le droit de se dire propriétaire personnel de ce qu'il a recueilli de ses pères pour le transmettre à ses enfants, ni même de ce qu'il a conquis par soa travail et sa prudence, puisque nul ne s'est donné ses facultés. La raison à cet égard est aussi ferme que l'Evangile dans sa parabole des talents et queS. Paulquinous appelleles économes de Dieu. Dès quQ ce n'est plus pour jouir, mais pour agir, et plus pour nous, mais pour notre mission, que nous recueillons les biens de la terre, chacun comprend le soin avec lequel nous devons acquérir et cette honnêteté sainte, consciencieuse, scrupuleuse qu'il faut y mettre. Chacun aussi comprend l'attention avec laquelle nous devons dépenser ou administrer, La légèreté dans le maniement de ce moyen, la dissipation, la profusion, sont aussi coupables que les ardeurs, les cupidités; et si le prodigue désarme la critique vulgaire autant que l'avare Tirrite, c'est que la critique estaveugle pour l'un et myope pottrl'autre.

Entre l'avarice et la prodigalité est Tart de donner sa fortune comme on donne sa lumière : on la donne à tous ceux qui en ont besoin et à la condition de ne passe jeter dans les ténèbres soimême. Elle nous vient, comme tout le reste, de la main de Dieu, pour ses desseins suprêmes, et il ne se conçoit rien de plus coupable que cette cruelle aberration : garder dans la nôtre ce que celle de Dieu nous donne pour le répandre. Ce n'est pas seulement une infidélité, une violation de dépôt, c'est un vol aussi grossier que ceux qui sont justifiables de nos tribunaux, puisqu'il est condamné au tribunal suprême.

Mais dans quelle mesure faut-il disposer de la fortune au nom de son devoir ? L'obligation de donner n'est pas facultative, et s*il est des cas où il faut sacrifier la vie, il en est où il faut sacrifier la fortune. Où tout est dû, rien n'est à nous : aux yeux du devoir, le bien-être n'est rien auprès du bien-vivre.

On devrait peut-être multiplier ces cas de conscience, car il est peu de sources de vices et de vertus plus abondantes que la fortune, et il est par conséquent beaucoup de questions éthiques trop rarement abordées. Pour garder dans la solution de toutes la sérénité de pensée qu'elles demandent, il faut faire également abstraction des saintes déclamations de l'orateur, des faciles exagéra-

tions du romancier, et du royal plaisir des poètes remuant des millions. Ce qui est plus difficile, c'est de se séparer en quelque sorte de soi* même, de tout ce que Timaginalion et les sens prêtent de charmes au bien-être et à la richesse, à la position et à la considération qu'ils donnent,

(2) Le pouvoir.

Le pouvoir, Tautorité, les honneurs et les dignités ont peut-être plus d'attraits encore. Du moins leur séduction est plus subtile ; ce sont des moyens d'influence et d'activité si puissants ; on s'y exerce, s'y développe, s'épure, se fortifie et grandit si naturellement! Les grandes places sont la lice des grandes luttes, des grandes vertus, sans doute ; mais elles ne le sont que pour les grands esprits et les grands cœurs. Elles écrasent les autres. L'écrasement n'étant que moral, tous ceux^ dont la vie n'est pas encore morale, consacrée au bien, ne se sentant pas écrasés, ne cessent d'aspirer à plus de pouvoir et plus d'autorité. Les malheureux sollicitent ce qui doit les accabler!

Quelle est la mesure d'autorité et de pouvoir qu'il nous faut?

Bien entendu, si la quei^ion est mmple, s'il s'agit du pouvoir social considéré comme moyen moral, la règle générale est simple. Tout ce dont nous "

avons besoin pour remplir notre mission morale dans ce monde, nous y avons droit ; au nom de la vertu même, il nous est permis de le rechercher et il nous est tout aussi loisible de conquérir des moyens d'influence dans les fonctions publiques que dans d'autres sphères d'activité. Mais la recherche n'est permise, n'est morale, qu'avec ce but et à la îîondition de ne jamais nous y substituer nous-mêmes, de ne jamais mettre le bien-être à la place du bien faire, de ne jamais sacrifier notre dignité morale à nos dignités sociales. Or, si cela est très-possible, cela n'est pas très-aisé, par la raison que la confusion arrive dans l'esprit de ceux-là mômes qui ne la veulent pas et qu'elle est toute faite dans ceux qui la veulent. Les casuistes ont demandé, si l'idéalité de l'honneur se garde mieux au sein de la médiocrité qu'au sein de la grandeur? Ils ont fait preuve de leur puritanisme en se prononçant pour la médiocrité. Ont-ils eu tort ou raison? A priori^ c'est pour la grandeur que la raison penche. Et cela doit être le vrai puisque grandeur oblige, puisque les moyens, en s' appuyant, s'élèvent et se fortifient les uns les autres. Cela est du moins dans la nature .générale des choses, et le contr.aire est une dérogation à ses lois: mais en est-il ainsi bien communément ? J'en doute, mais je crains qu'en tranchant la question pour la médiocrité, on n'ait trop écouté des rêves

dorés. Co n'est ni de la grandeur ni de la médiocritéjque dépend la vertu. Au sein de Tune ou de Tautre elle est dans le respect des principes, c'està-dire dans la sincérité de l'amour du bien. La pureté de notre pensée . et de nos sentiments ne garantit pas la pureté absolue de notre conduite ; mais 1» garantie de la moralité est dans les lumières de la raison et dans les inspirations de la conscience religieusement suivie. Là se trouve pour chacun la vraie conduite : à la raison trèséclairée et à la conscience très-docile seules il appartient de déterminer ce juste milieu qui est la sagesse, qui met la fortune, le pouvoir et la grandeur au service de la vertu.

c( Que dois-je rechercher pour pouvoir remplir dans le monde, non pas le rôle que mon ambition m*y dessine, mais les devoirs que mes rapports m'y imposent ? »

La règle est dansune réponse sincère; elle n'est pas dans toute réponse grave. On peut être, on est gravement hypocrite. C'est en vain qu'on tenterait d'ailleurs de formuler des règles sur la nature des dignités et sur l'étendue du pouvoir qu'il convient d'acquérir; il n'y en a pas d'autre possible que celle de suivre sincèrement ce principe : L'accroissement de nos moyens est à subordonner au perfectionnement de nos facultés morales. D'ordinaire on suit précisément la marche opposée. On

cultive ses facultés et on se donne des talents pour se mettre en état de faire fortune et de parvenir. Cela fait un point de vue tout opposé ; et chacun sent que F un est essentiellement moral, l'autre essentiellement égoïste. Servir l'amour de soi, c'est ce que fait la maavaise éducation. La bonne fait le contraire : Elle met tout au service de notre mission véritable ; elle prend en l'homme l'être divinement engagé dans l'ordre moral du monde et le subordonne à cet ordre.

Sous quelque point de vue que nous les considérions, nos moyens de toute espèce sont bornés. Si riches qu'ils soient, ils n'ont rien de complet, et s'il s'agissait de remplir une mission absolue, il y aurait disproportion; mais la mission étant limitée, les moyens suffisent, à la condition que, sans en perdre aucun, nous tirions de tous le parti voulu.

En d'autres termes, il faut les respecter et les garder; il faut les accroître et les perfectionner; il faut les gouverner avec sagesse et les employer avec intelligence. Voilà le triple devoir qu'il s'agit de remplir à l'égard de chacun des trois groupes.

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