V amour de soi, résumé de tous les devoirs généraux
D'ordinaire on embrasse sous un seul et même point de vue les devoirs que nous venons d'examiner, et on les enseigne au nom] de l'amour de soi.
On distingue cette affection en un instinct et en une vertu, qui ne serait que cet instinct bien dirigé, perfectionné, consacré avec toutes ses puissances au service de nos intérêts moraux.
L'amour de sof est plus qu'un instinct: c'est une affection très-développée et qui peut être mise au service de là vertu, mais qu'il faut plus étudier pour s'en défier que pour en faire un guide. Toujours subordonné aux règles de la morale, il ne peut jamais devenir une règle, et loïn d'en faire la base d'un ensemble de devoirs, il faut en faire l'objet d'une vigilance extrême et d'une direction précise.
En effet, cette très-tendre et très-riche affection est une des plus grandes et des plus impérissables puissances de l'âme; mais il ne résulte pas de cela que toutes les autres soient à mettre sous sa tutelle, et pour en tirer tout le parti voulu, il faut bien le définir et bien lui assigner sa place.
D'abord ce n'est qu'au nom de l'imagination, ce n'est pas au nom de la raison, ^qu'elle est la source de toutes les autres affections de l'âme. Cette vieille erreur que Butler a si bien et si longuement réfutée en son temps, et qui reparaît sans cesse, n'est plus de notre siècle. L'affection si profonde et si large que nous éprouvons pour nous-mêmes doit nous être
d'autant plus suspecte qu'elle est plus obstinée. Quels que nous soyons , vertueux ou vicieux, savants ou ignorants , elle nous attache toujours plus à nous-mêmes qu'à toute autre personne et à toute autre chose. Or en cela elle est le contrepied de toute notion éthique. Aussi à quoi tendelle sans cesse? Est-ce à plus d'élévation dans l'ordre moral , à une plus complète entente du rôle qui nous y est échu, à une plus entière consécration de notre personne à notre destinée pure? Non. Elle recherche notre satisfaction. EHe ne nous y porte pas toujours et uniquement, cela est vrai, mais elle nous incline vers notre bienêtre, comme expression de notre bonheur, plus que vers tout le reste. Or ces souffles-là, qui sont facilement des tempêtes, soiit autant d'obstacles très-réels et souvent invincibles à toute vertu.
Si l'amour de soi est un sentiment très-naturel, il n'est pas naturellement un sentiment trèsmoral. Il ne devient pur et fécond qu'autant qu'il s'amende, qu'il se fait réellement, non pas l'amour de ce qui nous plaît, mais de nous-mêmes, de notre être moral, de sa sainte et haute dignité. S'il n'est que l'amour de nos intérêts, de notre fortune, de notre bien-être, de notre position, de nos goûts et de nos idées, il franchit toutes les limites et fausse tous nos rapports. Prenant à son service toute notre personne, il est excessif. Or il
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n apas besoin d'être excessif pour rtre illicite, ni illicite pour être mortel : il est funeste, des qu'il commence à s'émanciper et nous tue physiquement et moralement dès qu'il domine. Car, quand il en est là, il nous martyrise tant que tous ses désirs ne sont pas remplis, c'est-à-dire qu'il n'y a plus pour nous ni cesse, ni repos, ni moyen de consacrer le jeu de nos facultés à un autre service. Maître de l'homme, il amène en son être une sorte d'aliénation, faisant ce qu'il y a de plus noble en lui esclave de ce qui s'y trouve de plus capricieux et de plus grossièrement égoïste. Faut-il dire que ce qui enfante ainsi tous les vices tue toutes les vertus? A la vue de ces faits, ou de ces méfaits, on a dit que, si la source de tous les vices est l'amour de soi, celle de toutes les vertus c'est l'amour de Dieu et celui de notre prochain, qu'il implique. Cela ne peut se dire qu'autant qu'on le dit au nom d'une science complète. Oui, le faux amour de soi est la source de tous les vices et le véritable amour de Dieu, la source de toutes les vertus; mais l'amour de soi, loin d'enfanter tous les vices, est à la fois un des plus grands moyens de faire aimer la loi et une des plus grandes facilités pour pratiquer le devoir, et s'il s'alimente à la source suprême des affections de l'homme, il lui inspire toutes les vertus. Mais cela ne doit s'entendre que du véritable amour de soi, de celui qui s'aflec-
tienne à ce qui, en nous, est de Dieu et non pas de nous. Dès lors c est à peine si Ton peut appeler cette affection amour de soi , c'est plutôt l'amour de ce qui est de Dieu en nous.
Ainsi entendu, l'amour de soi est la véritable sauvegarde de ce qu'il y a de plus élevé en nous, veillant à nos destinées suprêmes, à notre honneur, à notre dignité morale : c'est le respect en nous de ce qui est véritablement de Dieu, le culte du divin dans l'humain et le maintien à tout prix de la place qui nous est faite dans le monde moral.
Pris ainsi, l'amour de soi est la source de toutes les vertus, comme l'amour vulgaire de soi ou la subordination de toutes choses à nos désirs égoïstes, est la perversion de tous nos rapports vrais et la source de tous les vices.