CHAPITRE V
l»eY«lni de l'hemme dans ses ra|^p«rto avee blables.
Diversité de ces rapports et caractère de ces devoirs.
Nos rapports avec nos semblables sont de quatre ordres : fraternité naturelle avec tout le» genre humain ; fraternité politique avec nos compatriotes; fraternité mystique avec ceux de notre communauté religieuse, et fraternité spéciale avec ceux de notre famille et de notre privante.
De chacun de ces ordres de rapports découle une série de devoirs qui se tiennent, mais se nuancent à Tinfini. C'est à ce point qu'on pourrait les faire figurer dans autant de morales spéciales, et esquisser une morale humanitaire, une morale nationale, une morale confessionnelle, une* morale domestique. La science, au lieu de gagner à ces traités spécialissimes, tomberait facilement dans une faute grave, celle d'exagérer Timpor-
tance de chaque ordre de devoirs. On est toujours enclin à préférer ce dont on se préoccupe, et porté à faire le contraire de la maxime de Fénelon, à se préférer soi-même à sa famille, sa famille à sa patrie, sa patrie à T humanité. Que deviendraient les mœurs si Ton favorisait ces penchants ? La morale doit gagner au point de vue de F ensemble. Elte doit envisager avant tout les rapports les plus élevés et de là descendre aux devoirs subordonnés, les éclairant des lumières suprêmes. Point de contestation quand il s'agit de ceux de nos rapports qui dominent évidemment tous les autres, les rapports avec Dieu, et peu de contestation aussi, mais beaucoup de froideur dès qu'on aborde les devoirs d'humanité et les devoirs de patriotisme. Il n'est pas de (juestion où la science soit plus en accord avec la conscience, et pourtant il n'en est pas oii elle ait plus besoin de gagner en énergie et en autorité. Ces devoirs sont nettement vus, il est vrai, mais ils sont mollement énoncés, froidement accueillis, pratiqués avec de grandes distractions et de grandes restrictions.
Au premier aspect, tous nos rapports avec TEtat, pour parler d'abord de l'erreur qui révolte h plus la raison, semblent purement politiques : «ceux-là mêmes où nous mettent la religion qu'il protège et l'éducation qu'il nous donne s'arrêieut
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au seuil de ce for intérieur où comuieuoeiit les privilèges de notre personne. » Toutefois ris rapports ont encore un autre caractère, et les devoirs qui en résultent veulent être arcoujplis, non pas seulement comme des obligations politiques, mais encore comme des obligations morales : il n'y a pas une œuvre de patriotisme qui ne soit un acte de vertu. Celui qui se fait arracher son concours au seul nom de la loi et uniquement pour éviter les peines de la désobéissance, ne connaît pas le patriotisme, ne fait pas le Bien : il évite le châtiment. Pour que son concours soit moral, il faut qu*il l'offre au nom de la loi morale. Et puisque la patrie est sa mère, son devoir est de l'entretenir avec une affection filiale. Donner à la patrie est, non pas une vertu comme une autre seulement, c'est une vertu supérieure à d'autres. Avoir soin de ses intérêts, c'est remplir un devoir vulgaire ; se dévouer à son pays, c'est s'élever. Platon a raison : l'Etat est une personne supérieure h l'individu. Entrer comme élément essentiel dans cet être supérieur, c'est se comprendre à une plus haute expression morale, et la vraie vertu trouve là une de ses plus belles manifestations.
11 faut donc à ce sujet combattre une grande erreur, un égarement d'opinion très-général. Les bienfaits de Téta-t social ne sont pas sentis, ni les obligations qu'ils imposent appréciées comme
d*autres. C'est avec plus de solennité que de sympathie réelle qu'on parle des premiers,' et les autres sont exposées par les moralistes, ici, avec une froideur qui trahit le défaut de conviction, là, avec une humilité qui a l'air de demander grâce : Indices certains que l'état social est très-imparfait encore et notre moralité publique très-souffrante.
Les rapports d'humanité, qui se présentent les premiers à l'examen, ne sont pas mieux appréciés, ni les devoirs qu'ils imposent mieux pratiqués.
l . — Les devoirs d humanité, la fraternité et Vaffeclion universelle. L'humanitarisme, le cosmopolitisme, la philanthropie.
On comprend sous le mot très-compromis d'humanitarisme ce qu'on désigne aussi par celui d'humanité, qui est ambigu, c'est-à-dire les obligations que nous imposent les rapports de la fraternité humaine.
Ces obligations se résument toutes en une seule, une bienveillance universelle, embrassant , même ceux qui sont à ce point ignorants et sauvages encore ou abrutis, qu'ils ne conçoivent pas leur égalité ou leur fraternité à notre égard, et n'en soupçonnent pas les devoirs.
On dit que le mot de bienveillance est un peu
vague, et que celui de fraternité universelle n'est ni très-clair ni très-précis non plus; mais Tidéo dont il s'agit est très-simple : c'est la fraternité qui résulte de l'unité de notre espèce, qu'on peut distinguer en races, mais qui demeure une. Or l'unité de l'espèce implique la communauté d'origine ainsi que l'analogie de destinée, et les deux impliquent rigoureusement l'égalité fraternelle de tous. La foi et la raison sont d'accord sur ce point : Toutes deux veulent la fraternité spirituelle des peuples ou l'unité morale de la famille humaine, en raison de sa destinée à venir et de son unité primordiale. La philosophie, en mettant les devoirs d'humanité immédiatement après les devoirs de religion, né fait que se rendre aux prophétiques témérités de l'Evangile. Car le mot divin : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, ne fut qu'une étrange idéalité pour la société qui l'entendit tomber des lèvres du Fils de Dieu.
Il y a dans ces devoirs des nuances qu'on doit indiquer pour répondre à certaines objections. En effet le genre humain tout entier est notre prochain, mais il n'est pas tout entier à notre portée, et nous n'avons de devoirs réels que dans la mesure de nos rapports.
Quels sont nos rapports réels avec tous ?
La communauté de destinée en est un, et par conséquent il impose des devoirs. Ce sont d'abord
des vœux très -généraux, niais très-réels, et qui se traduisent, au moment venu, en devoirs trèsspéciaux. Des vœux sont dus à tous, au nom delà philosophie, comme des prières le sont au nom de TEvangile. Ceux-là mêmes qui sont inaccessibles à nos mains, sont accessibles à nos pensées, à nos lumières. Que nos premières pensées, nos affections principales et nos œuvres directes soient acquises à ceux qui nous touchent directement, cela n est pas contesté ; mais celui-là n est pas homme qui s arrête là, qui ne dit pas avec le philosophe : Homo sum, humani nil a me alienum puto.
On n'est pas humain à demi, on ne Test qu autant qu'on Test tout-à-fait, grandement. Et on ne Test pas non plus théoriquement; on Test en pratique. La fraternité humaine n'est pas une bienveillance votée au genre humain comme une sorte de classification ; elle est acquise à chaque membre de la famille en vertu de sa naissance. L'humanité est une conception générale, et si l'on veut abstraite, mais une conception chimériqiie, non. La fraternité qu'elle inspire, très-positive, se traduit en un vaste ensemble de sentiments, en une série d'œuvres difficiles, délicates, depuis longtemps idéalement indiquées, partout réalisables, mais partout à réaliser encore. En effet, riche qualité morale l'humanité est plus qu'une vertu, c'est un ensemble de vertus : car elle se
manifeste sous toutes les formes, depuis la simple et franche sympathie jusqu'aux sacrifices réels, inspirés par tous les genres de dévoûment. Quand on a dit qu'elle n'est qu'une stérile conception lorsqu'elle s'arrête à l'idée, qu'elle n'est qu'une vaine parade lorsqu'elle s'arrête au sentiment, on a exagéré : il y a beaucoup de stérilités dans nos idées et un peu de parade dans nos sentiments, cela est vrai, mais l'idée et le sentiment sont le début de toute œuvre.
A l'application le premier degré de l'humanité est cette disposition équitable qui nous fait rendre à tous les hommes, si étrangers qu'ils nous soient, les égards qui sont dus à l'homme. Ces égards varient dans leurs formes selon la diversité des usages, des pays, mais le fond, le sentiment, en est le même partout. Et lors même qu'il se traduit en simple politesse, c'est encore un devoir ou déjà un devoir; car la véritable politesse est précisément une des formes de cette bienveillance que tous porteraient à tous, si la bonté et la pureté primitives de Tàme en étaient encore le privilège. L'idée est comprise et le sentiment entrevu ; mais le grand pas à faire, c'est le passage à l'acte, c'est le sacrifice. Partout où il est nécessaire, il est de devoir. Partout où il est simplement utile, il est de vertu : car moins nos rapports sont intimes, plus nos sacrifices sont beaux. Ils
sont sublimes quand les rapports sont antipathiques. Le Samaritain miséricordieux est' un type. En effet, faire abstraction de tout sophisme, de toute prévention, de toute antipathie pour remplir les devoirs sans acception de personne, sans calcul de réciprocité, au seul nom de la fraternité morale, c'est pratiquer Thumanité pure. Or, c'est là exercer la plus haute des vertus terrestres.
Mais en sommes-ûous là ? Même en théorie ces obligations sont à- peine entrevues avec fermeté et professées avec l'autorité que donnent des sympathies générales. Présentées dans leur pureté par le christianisme, elles l'ont été non pas au nom d'une théorie, par exemple celle de l'unité de l'espèce ou de l'égalité des droits et des devoirs de tous, mais au nom d'un sentiment, au nom de l'amour dû à tous les enfants de Dieu, créés à son image, appelés aux mêmes destinées, jouissant des mêmes grâces. Dictées avec cette pensée, ces obligations ont amené une révolution humanitaire^ sans être absolument nouvelles, elles ont donné le jour dans l'enseignement chrétien à la grande conception qui fait du genre humain une famille de frères. Cette conception, qui distingue la morale évangélique, n'est devenue générale encore, il est vrai, que dans celles des écoles où elle a vaincu la morale polythéiste, mais elle est acquise à l'humanité.
Des écrivains plus esthéticiens que moralistes aiment à dire que cet ensemble de sentiments et do devoirs qu'ils appellent humanité^ n'a été compris dans toute son idéalité que par la morale philosophique du dernier siècle. L'Allemagne revendique cette gloire au temps de Herdcr et do Goethe, et les écrits de ces deux hommes d'un si beau génie en professent les principes avec une grande pureté, cela est vrai; mais la forme sous laquelle l'Evangile, qui appelle le monde entier aux mêmes sentiments, les proclame, celle d'une loi religieuse, est plus solennelle que toute autre, et rien n'est plus touchant que son langage. Il faut même ajouter ,que les hérauts do l'humanité moderne, guidés par les humanistes de la Renaissance , ont un peu faussé cette vertu en la présentant sous un point de vue plus poétique que philosophique; ils en ont effacé légèrement le vrai caractère et affaibli l'autorité en y donnant à la littérature .et à l'art une part plus large qu'à la morale. C'est pour cette raison aussi que ces devoirs si précis en leur conception sont si mal établis dans lesjnœurs, et que le progrès en est si lent. Pour se convaincre de l'insuffisance de ce qu'on a fait, on n'a qu'à voir la différence que tous les {)euple%font encore entre un étranger et un compatriote. Telle est à cet égard la grossièreté des uns et l'indifférence des autres, que
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ceux qui s'y appliquent avec un peu de zèle, soit en vertu des principes, soit en vertu des traités publics, sont quelquefois obligés de recourir aux armes pour les faire respecter des autres, sous leur forme la plus sensible, j'entends le droit des gens ou le droit international. Conçus dans une sorte de lointain mystérieux, où l'on compte avoir moins à les pratiquer qu'à les invoquer, ces devoirs sont acceptés à titre de théorie; mais, dans le sein des nations mêmes qui les professent le mieux, les habitudes qui doivent y répondre ne sont pas faites, et les principes que certaines écoles humanitaires d'une forte nuance ont prêches aux dépens d'autres devoirs, en ont compromis le progrès plus qu'ils ne l'ont avancé.
Vers la fin du dernier siècle, déjà, on l'avait compromis sous deux formes trop prônées, celle du cosmopolitisme et celle de la philanthropie, qui sont au fond la même chose que l'amour de Yhumanitéy et qui, à.ce titre, ont joui tous deux d'une faveur éclatante, mais qui sont tombés tous deux dans le même discrédit : le cosmopolitisme en affectant le projet de remplacer le patriotisme, la philanthropie en venant succéder à la charité.
Le cosmopolitisme a deux ^rmes : il est philosophique ou politique. Le premier dit que l'homme •n'est pas borné à la terre, qu'il a pour horizon le
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monde, qu'il appartient à T universalité des êtres moraux. Cela ne doit pas être contesté.
Plus terrestre, le second dit simplement que l'homme est citoyen du glohe, qu'il n'appartient pas tout entier h un coin de la terre, ce coin fût-il la France ou la Chine. « Le même globe nous est assigné en commun, dit Kaut, il a été donné à la race humaine. » Dans ses limites cela peut s'affirmer; mais d'abord ce n'est plus là le cosmopolitisme, c'est le simple tèllurisme, puisque ce n'est plus à l'univers, mais à la terre seule qu'on revendique l'homme ; ensuite l'homme n'est pas citoyen du globe, il en est habitant : il n'est citoyen que de sa patrie.
Quel qij'il soit, le cosmopolitisme qui nuit au patriotisme, est une aberration funeste. Tout ce qui tend à faire table rase des lois, des mœurs et des intérêts de la nationalité en faveur d'un état idéal, c'est-à-dire d'une abstraction qu'on ne saurait réaliser, sacrifie les devoirs aux rêves. Tant qu'il en est là, le cosmopolitisme n'offre que le charme d'une belle poésie, témoin la création du poète idéaliste qui le peint sous le séduisant portrait du marquis de Posa. Mais dès qu'il passe de l'état de poésie à l'état de politique, ses exagérations choquent le bon sens des nations. De sages manifestes sur les droits de l'homme (3itoyen de l'univers, mis à côté des manifestes sur
les droits de Thomme citoyen de son pays, apporteraient un jour tout nouveau sur la question, et le cosmopolitisme terrestre serait jugé.
La philanthropie, Tamour pur de l'humanité, était plus aisée à professer et à célébrer que lui, et elle Ta été avec plus d'éloquence* et plus de succès aussi. Toutefois elle s*est discréditée à son tour en voulant usurper, non pas seulement les devoirs de la fraternité, mais revendiquer au nom de l'humanité seule ceux que la religion remplit au nom de la charité évangélique. C'était substituer une affection assez faible à une affection très-forte, et mettre un sentiment à nedtreen place d'un autre en possession depuis des siècles d'une sainte gloire et d'une activité irrésistible. Les mœurs n'acceptent pas ces échanges, et quand on proposa enfin, non plus comme une belle utopie, mais comme une théorie d'opposition, l'humanitarisme déjà compromis par la philanthropie et par le cosmopolitisme; quand cette théorie se fit, au profit d'une transformation politique, conspiration systématisée contre l'ordre social, elle irrita la raison. On rejeta le prétendu humanitarisme cachant en son sein le socialisme, comme on avait rejeté le cosmopolitisme menaçant le saint amour de la patrie. Nul, en effet, ne doit avoir le droit de se poser en citoyen de l'univers pour se dispenser d'être citoyen de son pays.
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La cause de rhumanité n'est pas perdue pour cela. Si l'école politique combat le faux cosmopolitisme, si Técole tbéologique combat la fausse philanthropie, aucune école morale ne combat la vraie humanité.
Toutefois aucune peut-être ne recommande avec assez d'énergie les devoirs qu'elle impose.
C'est une immense lacune que l'un des grands rouages de Tordre moral du monde fonctionne mal. Il faut s'en préoccuper, mais sans prétendre anticiper sur l'avenir. A chaque ère de l'huma* nité, sa tâche. La grande majorité des nations reconnaît encore les devoirs de nationalité pour les devoirs terrestres les plus élevés et les plus généraux. Cela est sans doute nécessaire encore dans l'intérêt du patriotisme. En effet, la plupart en parlent trop bien et le pratiquent trop mollement. Pendant quelque temps encore cette grande vertu des temps antiques, tombée en souffrance et ne jouant plus le spleudide rôle d^s beaux jours, semble avoir besoin des facultés et des affections qu'on réclame dans l'intérêt de l'humanité.
2. — Les devoirs envers le pays^ Vétat^ le gouverne^ mentf Vautorité. Le patriotisme. Le civisme.
Si les rapports qui nous lient à l'humanité entière sont la source d'obligations aussi saintes, on
comprend du premier coup-d'œil que ceux d'entre nous qui sont réunis par des lois communes en une association plus intime encore se tiennent de plus près et se doivent davantage. En effet ils forment une nation, un Etat; ils ont à leur tête un chef qui gouverne leurs forces, veille à leurs intéçêts et en fait une communauté entretenant en son sein de^ rapports très-spéciaux et très-fréquents : ils ont donc nécessairement à remplir les uns envers les autres des obligations très-délicates et très-nombreuses.
L'amour de ces obligations est le patriotisme, disons même le civisme.
Ces deux ternies sont très-larges, mais ils jouissent d'une faveur très-inégale. Au fond ils ont le même sens. Le civisme est l'équivalent du patriotisme; seulement le premier de ces mots désigne la communauté de cité ou d'association politique, le second la communauté de pays, de patrie. Il y a donc concordance de pensée sous la différence des termes. Mais le mot de civisme s'est à ce point compromis dans les funestes excès commis sous son drapeau, qu'on le laisse exclusivement à l'époque qui l'a enfanté et dont il rappelle les égarements encore plus que les vertus. D'ailleurs ce mot n'a eu guère d'enthousiastes que dans notre langue et dans notre histoire. Celui de patriotisme, au contraire, est de foutes les
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langues cl de tous les siècles, et il a le triple avantage d'être resté plus pur, d'être plus riche et de plus parler au cœur. Le mot patrie, qui^Ta fourni, n'embrasse pas seulement le sol plus ou moins fécond, plus ou moins beau, plus ou moins paré, qui nous a reçus k notre naissance, mais aussi l'air qui l'anime, le soleil qui rOclaîre, et par-dessus tout l'atmosphère intellectuelle et le soleil moral qui décorent ce sol; la langue, la religion, les mœurs, les coutumes et les institutions publiques qui le distinguent. En un mot tous les biens spirituels et matériels qui sont la joie de notre enfance, l'aliment de notre jeunesse, l'ambition de notre âge mûr, la gloire de notre vieillesse, le mot patrie les rappelle.
La communauté de ces biens qui détermine les rapports de tous les membres du corps social, en détermine aussi les devoirs. Ces biens forment six ordres principaux : l'éducation et l'instruction nationale; la religion et ses établissements; la législation et le gouvernement; l'administration de la justice et le maintien des droits de tous par l'application de la loi à tous; la gestion de la fortune publique ; la conservation de la paix dané le pays et dans le système d'Etats où il se trouve engagé, à quelque distance que ce système s'étende, et si lointaines que soient les contrées qu'il embrasse.
A première vue on sent que cet ensemble de
biens implique un ensemble d'institutions qui, si variées qu en soient les formes, sont pour chaque citoyen autant de sources d'avantages spirituels ou matériels. On voit de même qu'aucun de ces groupes d'institutions ne peut ni se fonder ni se maintenir sans les moyens nécessaires; que les ressources d'un état, ce sont les tributs de ses citoyens, à moins qu'il ne possède des mines inépuisables, des revenus extraordinaires, des provinces conquises ou des nations tributaires, qui lui fournissent des guerriers et des trésors; que, pour rendre ces tributs suffisants, tout ce que réclame l'intérêt public à chaque degré de civilisation doit lui être livré par les membres du corps. En d'autres termes, pour devenir et rester enfants de la communauté sociale, chacun doit concourir en raison de ses forces à tout ce qu'il faut à l'Etat pour être.
Le rapport social impose donc toute une série de devoirs ou de sacrifices. Le goût des sacrifices, l'amour réel d'un pays sont-ils en raison des bienfaits qu'il offre ? Le patriotisme est-il le plus vif là où il y a les plus belles institutions, le meilleiu' ordre social, le plus de satisfaction pour les besoins les plus sublimes ?
Il n'en est pas ainsi jusqu'à ce jour. D'abord les hommes les mieux élevés, c'est-à-dire les plus instruits, les moins ignorants de leurs devoirs,
ne sont pas ceux qui les pratiquent le mieux. Ensuite, pour que les appréciations les plus vives des peuples fussent acquises aux lois les plus parfaites, il faudrait des nations plus parfaites. Telle que rtiumanité est aujourd'hui encore, ce sont tantôt les intérêts religieux, tantôt les intérêts politiques, tantôt les intérêts matériels qu'elle affectionne le plus : ce qu'elle aime, ce n'est pas d'être servie selon laraison,c'est de l'être selon ses passions. Aussi il est d'entre ces biens une catégorie que sait apprécier l'esprit le plus vulgaire : c'est cette abondance de toutes choses qui est la fille légitime de la paix, cette prospérité générale, ces profits d'un commerce animé, ces bénéfices et ces faveurs qu'assurent à toutes les entreprises la protection de l'état et la sécurité universelle. Mais tout cela ne rend ni les mœurs plus pures ni les nations plus reconnaissantes. C'est que ce ue sont pas là des biens absolus, ce no sont des biens réels que par l'emploi qu'on en fait. Ce ne sont pas même des biens secondaires, si grande que soit d'ailleurs l'action du bien-être matériel sur le bien-être moral des peuples : ce ne sont que des moyens pour travailler avec succès à la conquête des biens supérieurs; et où ceux-ci se trouvent, où régnent les grâces de la religion, les bienfaits de l'instruction, les lumières d'une éducation savante, là il y a moralité et reconnaissance. Car
si le peuple prise des avantages matériels, il en prise aussi de plus élevés : ceux d'être d*un grand empire, d* une forte nationalité, d'une gloire pure, d'un nom sans tache. Et d'ordinaire l'homme le moins lettré fait, pour conserver ces biens, autant de sacrifices que le plus docte et le plus haut placé dans l'échelle sociale : il paie- de sa personne ou de sa vie avec un enthousiasme aussi vrai et aussi éloquent. Que les biens élevés soient mieux appréciés par les esprits cultivés, c'est incontestable; mais chacun éprouve à sa manière, dans une situation donnée, ce qu'éprouvait Chateaubriand bravant les airs du pacha de Smyrne, avec trop d'orgueil peut-être, mais au nom même de la confiance que lui donnait la renommée d'un conquérant dont il fuyait l'empire et dont il devait un jour contester la gloire. Chacun, si peu lettré qu'il soit, sent la dignité nationale, et par une ordonnance divine des choses, toute la destinée des nations est subordonnée à la loi des biens inférieurs et des .biens supérieurs. Si puissante que soit unç nation, si facile que soit pour elle l'œuvre d'assurer aux siens les moyens d'accumuler des richesses parle commerce et la navigation, elle n'est grande que par l'union morale de ses forces, qu'autant qu'à cette union préside la fraternité des mêmes lumières. Il est des avantages dus à la seule grandeur. C'en est par exemple un imnaense
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d'être sous le pavillon de la patrie dans les contrées les plus civilisées, sur toute la surface du globe ; et les peuples dont les vaisseaux couvrent les mers donnent seuls cet avantage ; mais la conquête dn la richesse ne remplit la mission de personne, et plus un peuple est doué, plus il s'occupe d'autre chose. La Providence n'accorde que ce qui est nécessaire aux desseins qu'elle a sur chacun, et si elle constitue de larges foyers de lumières sur certains points, c'est avec la mission d'en doter les autres. Aussi la propagation dans le monde moral se fait comme dans le monde physique ; l'éradiation y est aussi naturelle, aussi irrésistible dans l'un que dans l'autre. Faire de leur génie et de leurs découvertes un monopole, c'est de la part d'un grand peuple une violation aussi profonde de la loi naturelle que d'en faire un moyen de vaine ostentation ou d'odieuse prédominance. Mais il faut élever la morale des petits états comme celle des grands. Qu'il est des avantages dont ils jouissent plus facilement, ils ne l'ignorent paiS. Se rapprochant plus de la famille et se gouvernant plus aisément, ils tombent plus aisément aussi dans le vice des préoccupations exclusives de soi. Aspirant comme tout le monde aux bénéfices des grandes choses de l'humanité, leur devoir est de suivre les grandes luttes, do seconder les {grands peuples; la petitesse n'est pas plus
un privilège d'abstention que la grandeur n'est un privilège d'oranipotnece. Sur toute la terre l'œuvre de l'homme est la même pour tous, et ce n'est pas pour nous donner des devoirs inférieurs ou supérieurs que Dieu nous fait naître au sein d'une nation ou d'une autre. Notre agrégation en peuples ou notre constitution en empires est l'œuvre de sa main comme notre distribution sur le globe. Il est très- vrai que le génie de l'homme entre dans cette œuvre à titre d'instrument de la Providence ; mais si nous choisissons quelquefois la nation à laquelle nous voulons appartenir ; si, ^ans les pays civilisés, l'homme est libre de changer sa patrie contre une autre, ce sont là de si rares faits qu'ils disparaissent dans la marche générale des affaires. Ce sont d'ailleurs des faits chanceux, car quand c'est nous qui choisissons, ce sont des considérations secondaires q,ai l'emportent : c'est l'intérêt matériel qui prévaut sur l'intérêt moral, l'intérêt humain sur l'intérêt divin. Aussi l'option est-elle souvent funeste : C'est pour la génération qui choisit l'absence de la patrie et du patriotisme ; c'est pour les générations suivantes une série de transformations à subir. A moins de circonstances extraordinaires, mieux vaut accepter le choix qu'a fait pour nous celui qui a fait aussi le globe, les nations et leurs destinées, que d'y porter une main téméraire.
L'attachement à un pays n'est pas seulement en raison des biens matériels ou des biens politiques qu'il offre , il est aussi en raison des biens moraux; mais il ne Test pas avant tout. Cet attachement est une affection très-mélangée et très-variée. Telle nation a plus de patriotisme en sa pauvreté que telle autre avec ses richesses. Composé d'éléments très-divers, le patriotisme en contient deux qui dominent tous les autres, l'un et l'autre d'une moralité douteuse. De même que les partis politiques et religieux vivent de deux affections essentielles, de l'amour du parti et de la haine des autres, de même font les nations : elles vivent de sympathies et d'antipathies. Dans toute nationalité il entre beaucoup d'attachement pour ceux qui en sont, et d'éloignement pour le reste. Et il n'est pas facile d'enseigner un patriotisme un peu vif — or qu' est-il, s'il est froid — sans heurter à ces deux écueils : d'élever un peu haut le sentiment national, ce qui enfante aisément un peu de vanité, un certain esprit de glorification nationale, et d'entretenir un peu de froideur, si ce n'est beaucoup d'antipathie pour l'étranger. C'est ainsi que le patriotisme français, non pas celui qui se conçoit en théorie, mais celui qui vit et respire, a toujours été et sera longtemps encore. C'est ainsi qu'il se pose dans ses mauvais jours, où ses mauvais orateurs nous prêchent avec le' culte du pays la
haine de FAnglais ou la haine de rAutrichien. Changez les noms et vous avez le patriolisme allemand, le patriotisme britannique.
Nulle part encore le mot de xmsin n*est synonyme de celui de frère. Le nom d'un étranger n est plus prononcé par l'homme qui respecte l'homme avec une nuance d^hostilité, mais le langage de la multitude trahit partout encore ce qui est au fond des cœurs. La conception de la nationalité est à ce point défectueuse et la société si peu avancée que, dans le sein du même pays, il y a partout fractionnement hostile, partout éléments en guerre. L'aristocratie et la démocratie ne se sont pas encore entendues et déjà des partis plus exclusifs et plus ambitieux se disputent l'empire. La morale proclame la fraternité nationale, mais cette fraternité voulue par la naissance et cultivée par l'éducation est encore dominée partout par des affections et des intimités qui suivent des ha- I bitudes de clocher et des intérêts de banlieue.
j De grands pas ont été faits naguère pour effa-
\ cer les lignes de démarcation : en France par
• exemple, oîi l'on se distinguait autrefois, on ne \ connaît plus aujourd'hui que des Français aussi
* égaux devant les lois de la patrie que devant celles de la nature. Mais tout progrès fait en révèle d'autres à faire encore. Des traces de préférence et des traces de prévention subsistent, non plus
de province à province, mais de corporation & corporation, en tout sens , surtout de profession de foi à profession de foi. Or la morale demande que le mot de compatriote devienne synonyme de celui de frère; mais la fraternité est à peine ébauchée ailleurs que dans les théories. Elle est si peu reçue dans les mœurs que, si elle est sousentendue dans les lois à titre de vœu, elle n*y est pas inscrite en forilie de règle. Au sein môme de la civilisation, les devoirs de la communauté nationale sont loin d'être compris comme des devoirs de famille : nos mœurs publiques marehandent encore tous les sacrifices.
1) Les devoirs envers VEtat donnant V éducation et r instruction.
Tout bienfait commande sinon un sacrifice, du moins une affection. Or ceux de TEtat sont nombreux. Et d*abord, de Thomme que donne la nature, d'un être ignorant et faible, sans science et sans vertu, l'instruction et l'éducation de l'Etat font un homme exercé aux choses utiles, civilisé par les choses polies, capable des plus grandes, propre en un mot à l'œuvre morale qui l'attend dans le monde où Dieu l'a mis. Aidé dans ses desseins de tout ce que la société lui donne de lumières et de forces, l'homme fait de la grandeur
de l'Etat sa puissance : grâces à l'Etat, la créature humaine, qui resterait une ébauche dans Fisolement, devient une personne dans le monde. Sans doute l'état social ne fait pas seul les frais de cette métamorphose, puisqu'elle est d'ordre supérieur, mais cet état en est le plus grand moyen. C'est à ce point que la société, sans qu'elle y songe bien, joint à l'éducation ordinaire une autre qui est fort supérieure à la première, en ce sens qu'elle développe nos facultés sur un plus grand module, j'entends l'éducation politique. En effet, les carrières publiques grandissent nos capacités, les excitent et les fécondent tout autrement que ne le font Te travail vulgaire, la culture du sol, les affaires du commerce ou celles de l'industrie. En nous appelant à débattre ses grands intérêts, à travailler à ses hautes entreprises, en nous chargeant de ses droits et en nous conférant ses pouvoirs pour des buts généraux dans une série de situations toutes graves, depuis les emplois les plus-^humbles jusqu'aux postes les plus élevés, la patrie nous montre une arène de luttes fécondes. Et en nous ouvrant, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, ces nobles carrières qui nous obligent à déployer toute notre énergie, toutes nos facultés, elle n'assure pas seulement à notre nom et à notre postérité cette gloire publique qu'on ambitionne et que les peuples inscrivent dans leur histoire ;
mais elle nous initie à un ordre de vertus où ne nous mènerait aucune autre position dans le monde. Car les services exigés par la patrie portent aux sacrifices les plu» généreux , à une activité toute consacrée au bien public, à une vie autre que celle qu'on consacre au service de soimême. Si les fonctions publiques nous sont flatteuses et chères, ce n est pas seulement parce qu elles sont revêtues de pouvoirs et accompagnées d'honneurs^ c'est aussi parce qu'elles élèvent l'âme. Sans doute, elles sont recherchées par l'ambition et la cupidité; elles peuvent être conquises par l'égoïsme, au lieu d'être dévolues au mérite; remplies servilement, elles peuventdevenir des voies de corruption et des moyens de vice , au lieu d'être des voies de perfectionnement et des carrières de vertu ; on peut les avilir d'autant plus facilement qu'elles sont d'une nature plus noble, et l'on a vu dos pouvoirs aveugles les avilir systématiquement en les confiant à de» citoyens corrompus : mais ce ne sont là que de rares exceptions, et rien ne démontre mieux la règle que ces exceptions qui sont autant de châtiments pour les ambitieux et les corrupteurs. Dans la règle, recherché par les âmes généreuses, le service public donne lieu aux plus hautes vertus. Plein d'attraits pour ceux qui sont pleins de dévoûments, il leur inspire les plus
grands satcrificés de fortune et de santé ; il les conduit à la gloire véritable : celle du Bien accompli pour Tamour du Bien. L'Etat seul donne cette éducation-là, et à ceux-là seuls qui «a vent faire entre les carrières les plus nobles ce choix que veut Fénelon lorsqu'il dit: cr Je préfère ma patrie à ma famille et ma famille à moi-même, y^
Cela étant, nul ne demandera si c'est un devoir de servir l'Etat? C'est un privilège.
« Mais dès lors ce ne saurait être un devoir pour tous. »
Plus la patrie nous donne, plus elle aie droit de nous demander ; et comme il n'est aucun qui ne lui doive le bien précieux d'être un homme véritable, il n'est aucun qui ne lui doive ses affections et ses services. Sans doute il est des choses qu elle ne donne à personne : elle n'est pas la Providence; mais ce n'est pas une raison pour lui disputer notre reconnaissance ou celles de nos ressources auxquelles elle a tant de titres.
« Mais les a-t-elle tien légitimement? -Si l'éducation fait de chacun ce qui l'honore le plus, n'est-ce pas l'éducation de famille qui est la plus belle : or est-ce la patrie qui la donne ? »
C'est bien elle qui préside à l'éducation de famille, impossible sans ses lois et sans les moyens qu'elle offre.
Je n'examine pas la question de savoir si elle a
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te droit de nous élever, puisqu'elle en a le devoir, mais j'admets que si elle a ce droit, elle a celui de nous élever pour elle. Ce droit lui est contesté, souvent en principe, toujours quand elle en fait abus, et j'avoue que si le plus sûr moyen de Téclairer sur ses envahissements nr'est pas de lui disputer son droit, c'est au moins un mode efficace de l'avertir; mais je pense qu'en lui-même son droit n'est pas contestable. Il n'est pas d'Etat qui ne l'exerce, qui ne crée des moyens d'éducation et ne gouverne ses écoles, n'en prescrive l'enseignement et les méthodes, n'en surveille l'esprit et les mœurs, ne s'applique à les mettre d'accord avec ses lois et ses institutions, ne consulte en les dirigeant ses besoins et ses intérêts, sa gloire et sa fortune,' si respectueux soit-il pour les droits de la famille et celui de l'éducation privée, en tant qu'elle est sérieuse et saine. Le droit de la famille, nul ne saurait le violer, et le droit de l'Etat expire où expire son devoir, au seuil du sanctuaire de la conscience. La conscience n'est pas à l'Etat. Elle n'est pas même à l'Eglise, puisqu'elle n'est pas à Dieu : elle est à nous qui sommes responsables.
2) Les devoirs envers VEtat protégeant la Religion et V Eglise.
On peut exagérer le droit social et vouloir faire de l'homme le serf de l'Etat. On peut revendiquer
au nom de la patrie des titres illégitimes à nos aiïections et à nos pensées, à tout ce qui est du seul domaine de la conscience. Mais toutes les émotions et toutes les puissances de Tâme se révoltent contre ces théories qui substituent une personne fictive à la nôtre, et nous donnent un maître qui n'est pas responsable. La patrie ne règne en maîtresse souveraine ni sur nous, ni dans notre for intérieur : au-dessus de nos rapports avec elle, il en est qui dominent tous les autres. La loi suprême seule règne partout à un titre- absolu, taudis que le pouvoir social a des limites précises. Autorité d'un temps donné, d'un ordre subordonné, sa part est faite d'institution divine. Jamais dans l'homme TEtat ne peut se substituer à Dieu ; jamais il n'y est une autorité sans contrôle; jamais il ne peut modifier les lois d'un empire qui n'est pas de ce monde : leis lois morales, les vérités philosophiques, les institutions religieuses. Dans ce domaine sacré la raison et la conscience seules sont compétentes pour accepter et interpréter, pour ordonner le divin et l'humain. L'Etat a l'obligation de veiller à la tranquille possession de ces biens par chacun, et son devoir lui confère des ifroÎFts en ces matières. Il a celui de connaître au point de vue politique l'enseignement religieux de l'enseignement philosophique; il n'a pas celui d'en subordonner les vérités éternelles à ses inté-
rets transitoires, encore moins aux vues personnelles d'un chef ou d'une dynastie. KEtat ne crée ni des doctrines religieuses, ni des doctrines philosophiques, ni des doctrines morales, toutes choses du for intérieur. Il ne crée pas même des doctrines politiques : il est au nom de ces dernières, lien est le fils et le serviteur; mais elles naissent des premières, et plus elles y sont conformes, mieux elles lui donnent le droit d*en connaître. Seulement TEtat n a pas de droit contre Je droit ; s'il a celui d'interdire la profession de doctrines insensées, c'est que ceci n'est le privilège de personne. Il a, de plus, le droit d'imposer à tous le devoir de combattre des doctrines religieuses, philosophiques ou morales contraires aux lois éternelles âk la Providence ; mais il n'a point d'initiative dans ces matières et tout cet ordre d'institutions peut se fonder, sinon sans le concours, du moins sans l'inspiration et abstraction faite de tous les intérêts de l'Etat. La religion, l'Eglise doit même se fonder sans l'Etat; mais elle ne peut subsister en paix sans sa protection. C'est là ce qui impose à l'Etat un devoir et confère un droit de concours. Aussi, -partout on a recours à sa protection. Il n'est pas d'Eglise, il n'est pas même de secte si indépendante qu'elle se dessine, qui ne demande son assistance, ne fût-ce que celle de sa police et à titre de sauvegarde de la
liberté. Plus une associalion religieuse est simple, moins aussi elle frappe les regards ; or moins elle les frappe, plus elle prête aux mauvaises passions, c'est-à-dire plus elle a besoinde protection. Aussi, tout en veillant à son indépendance, la plus libre de toutes réclame le secours des lois. Même dans les pays les plus éclairés, il est des cités où la grossièreté des mœurs et le fanatisme des haines ne permettraient niTexercice d'un nouveau culte, ni l'enseignement d'une religion autre que celle de la majorité, n'était la loi. Il est donc heureux que les Etats les plus arriérés soient aujourd'hui mieux inspirés que ne l'étaient les plus avancés dans l'antiquité; il est heijreux que la Turquie elle-même accorde enfin la protection des lois à une liberté que frappaient^ à mort celles de la Grèce ancienne.
La protection établissant des rapports, et les rapports des devoirs, il est tout simple que celle de l'Etat impose des obligations aux fidèles.
Et d'abord, l'Etat, pour pouvoir protéger, a le droit de savoir ce qu'il protège. C'est donc un devoir de le lui faire connaître. Mais l'Etat n'est pas pour cela chef de L'Eglise, qui n'^ qu'un seul pasteur suprême. Se faire protéger n'est pus se faire juger, et ce n'est pas un droit seulement, c'est un devoir, un des plus grands devoirs pour l'ensemble des fidèles, de veiller à ce que, dans
L\ MORALE. :m\:\
SCS rapports avec l'Etal, la conscience ne perde rien.de sa liberté, la foi de sa pureté, la communauté de son indépendance. Il est des choses qu'on ne doit jamais sacrifier. L'ensemble des fidèles, TEglise peut faire des sacrifices, et elle est partout dans le cas d'en faire; mais la religion, l'ensemble de« principes, n'en peut faire aucun. Elle a pour mission essentielle de propager <ïes doctrines; pour objet principal, de former les mœurs. Or cette grande œuvre ne' souffre d'immolation à nulle autre chose. Au contraire, elle a le droit d'exiger de tous, et de TEtat tout le premier, la soumission et le concours. Cette œuvre aide toute autre œuvre. Sans les mœuri^, point d'état social, or les mœurs ne sauraient se maintenir sans le concours de la religion, comme celle-ci ne saurait subsister sans l'assistance de l'autorité sociale. *
De ce rapport si intime découle pour les fidèles, dans toutes les sociétés religieuses, un troisième devoir, celui de ne jamais perdre de vue que c'est pour im but social que l'Etat les protège. Ils l'oublient aisément ; à leurs yeux l'Etat n'est qu'une institution terrestre, et leur œuvre est céleste. Mais l'Etat, qui a une mission terrestre, a aussi sa mission céleste, et il a le droit d'appeler tout ce qu'il protège au secours de l'une et de l'autre. Ni l'une, ni l'autre, il ne saurait les rem-
plir sans le concours de l'Eglise, et dès lors c est pour elle un devoir absolu de le seconder. Ce n est pas l'Etat qui improvise cette obligation, c'est la Providence qui veut ce concours. Et nul autre ne demande à être donne avec plus de sincérité. Dans les circonstances qui n'en demandent pas davantage, offrir des prières, c'est peutêtre assez; dans toutes les autres, il faut y ajouter de plus, et avec amour, tout ce que l'Etat est en droit d'exiger, et quand même.
3) Nos rapports avec le gouvernemenL
Si délicats que soient les devoirs dont nous venons de traiter, il en est de plus délicats encore : ce sont ceux qui naissent de nos rapports avec la législation et le pouvoir* du pays, le gouvernement et l'autorité suprême, chargés des grandes affaires de l'Etat, à l'intérieur et au dehors. C'est ici la source des relations les plus essentielles, et par conséquent des devoirs les plus querellés. Il est tout simple que ce soit le gouvernement, la clef de voûte des institutions sociales, que de tout temps on ait le plus 'débattu, et Ton peut être assuré que le débat durera autant que le monde; mais aux yeux de la raison, ce n'est ni pour les chefs, ni pour leurs sujets, c'est pour des fins dî-
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vines, c'est pour un intérêt général, pour un ordre de choses communes aux uns et aux autres, que ces institutions sont faites; et ceux qui en ont la garde ne sont ni plus ni moins que les autres les instruments de la Providence. Dans les régions vulgaires les peuples les croient faites, avant tout, à leur bénéfice, comme les rois. Ces institutions, bienfaits qui assurent tous les autres, ne sont créées pour personne en particulier; elles sont à la fois une nécessité et une tutelle d'ordre suprèmiî pour les intérêts de tous; nul n'en est l'usufruitier plus que tous les autres. Que le pouvoir soit donné à un seul ou à plusieurs, héritage d'une famille ou bien inaliénable delà société; qu'il soit absolu ou limité ; qu'il soit fixé d'une manière permanente ou qu'il soit mobile, peu importe : il est avant tout une institution sociale, et il n'y a pas état social là où il n'y a pas état moral. Les origines de tout gouvernement sont discutables ; la nécessité d'un gouvernement ne l'est pas. On demande souvent que l'autorité soit paternelle et on a raison ; mais s'il n'y avait pas dans le monde d'autre pouvoir que celui du père de famille , ni la ville , ni le hameau ne seraient possibles. Qui veut l'association des hommes veut un pouvoir non-seulement supérieur à celui d'un chef de famille, mais encore à celui d'un chef de commune. Supposez des com-
muncs isolées, sans fédération, sans autorité centrale, et leurs lois à toutes ne suffiront à n'en garder, à n'en protéger aucune. Nulle d'entre elles n'aura contre les agresseurs — et tout voisin est un ennemi — d'autre protection q.ue la sienne, et cet état do choses, qui n'assurerait ni la paix, niles propriétés d'aucune, serait l'esclavage pour les unes, le brigandage pour les autres, la vie sauvage pour toutes. La barbarie féodale offrait ellemême une situation meilleure, puisque le faible y trouvait des avocats, ne fût-ce qu'au prix de sa liberté. Sans les grands Etats qui se font équilibre et qui veillent au maintien d'une situation acceptable pour tous, il n'y aurait paix pour aucun. L'état social est donc essentiellement un état de paix et par là de moralité. Mais plus il est moral, plus il oblige et plus les devoirs qu'il impose doivent être remplis moralement. L'État peut exister à la seule condition d'être souffert; mais il ne peut faire le bien qu'à celle d'être ^imé. Pour bien disposer des forces sociales, il faut qu'il ait moins à les enlever qu'à les recevoir. Les lui disputer, c'est l'obliger à sévir, et qui sévit brise ou se brise. Pour que l'Etat prospère moralement et politi- - quement, il faut que le citoyen lui donne tous ceux de ses droits naturels dont l'intérêt public ne peut se passer, et toutes celles de ses facultés libres, de ses lumières, de ses affections et de ses œuvres
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snns lesquelles il ne peut y avoir un pouvoir commun.
Quant au sacrifice à Tétat social d'une partie de nos droits naturels, on a bien raison de dire que ces droits sont sacrés : ils sont inviolables. C'est pour cette raison qu'il faut les donner. Les donner librement pour un but supérieur, c'est les faire valoir tout leur prix.
L'Etat ne peut s'en passer, vu ses nécessités. Mais ne peut-il pas en demander au-delà ?
Sans nul doute. Aussi est-ce à la raison publique qu'appartient le grand droit de révision. Donner, c'est bien se priver^ mais les plus belles lois du monde ne sont que les règles de la privation. Quand nous nous privons de nos biens, quand nous renonçons à nos droits par dévoûment et au nom de la raison publique, il n'y a pas dépouillement, nous pratiquons des vertus. Il n'y a pas de vertus sans sacrifice.
Mais devons-nous renoncer h nos pensées, à nos sentiments, pour ce qui n'est pas nous?
Non; mais l'Etat c'est nous.
D'ailleurs, ce n'est pas réellement à nous, à notre vie intime que l'Etat nous fait renoncer; ce n'est ni à la pensée qui lui convient, ni même à celle qui ne lui convient pas, c'est à la seule manifestation de ce qui, dans notre pensée, est incompatible avec ses intérêts et ses devoirs. Il est
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des théories excellentes, qui ne sont que la vérité et qui cependant sont pour TEtat, pour la situation où il se trouve, pour les institutions qui le dominent, dos sujets de trouble et d'inquiétude : celles-là il faut les voiler jusqu'à ce que leur jour vienne. Il en est d'autres qu'il faut dévoiler, qu'il faut mettre en demeure de se faire essayer, poursavoir si elles sont autre chose que des utopies. Il en est d'autres encore qu'il faut rejeter nettement, avec énergie : celles par exemple qui traitent d'abus et de tracas toute espèce de loi sur le culte public, sur la parole écrite, sur là circulation de chacun eu tout lieu. Ce sont là évidemment des rêves chimériques. Entre le droit de tout dii^e, de tout imprimer, de toutadorer ou de tout envahir, et celui de tout penser ou de tout ambitionner, il y a un abîme au point de vue social comme au point de vue moral.
Tous les devoirs sociaux sont des privatïbns morales ou des sacrifices matériels que l'état social nous impose, cela est vrai; mais puisque cet état est une n(5cessité et qu'il ne peut subsister sans un ensemble de moyens matériels ou moraux, nous lui devons évidemment aussi toutes celles de nos pensées, de nos affections et de nos œuvres qui lui sont nécessaires. Nous lui devons surtout nos idées les meilleures, et les voiler par peur ou par bouderie, serait un acte de félonie. Nous lui
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devons tous les sentiiucnls d'un attachciuent loyal, et affecter rindifférenco ou cultiver le ressentiment par ton ou par antipathie, serait trahison. Nous lui devons un dévoûment sincère. Le service personnel sans sincérité serait une dégradation morale, celle d'un vil mercenaire; il convertirait en une ignominie ce qui est une des plus grandes gloires de Thomme et du citoyen.
4) IVos rapporls avec la justice du pays.
L'ordre d'institutions qui a pour objet l'application précise des lois de TËtat et le maintien des droits de chacun est d'une telle nécessité que, sans lui, ijul pays ne serait habitable, nulle terre no pourrait se cultiver. Sans une magistrature qui veille au respect de la propriété, et sans une police qui préside au maintien de la paix, nulle société n'est possible. La société grossièrement ébauchée, celle où le revolver joue encore unTÔle, non pas dans la rue seulement, mais au sein des assemblées législatives, n'est pas la société. Or, dans les pays les plus civilisés, la majeure partie des cantons ruraux en seraient au revolver, sans un jugft fout-puissant, et, en raison même du progrès de la civilisation, qui est toujours celui
des passions aussi, les grands foyers de celle-là, les capitales de l'Europe, seraient moins sûres que les forêts de TAmérique. Ceux qui repoussent Faction publique dans Tintérôt de la" liberté servent beaucoup plus la brutalité des mœurs que Texcellence des lois.
La protection de la justice n est pas moins nécessaire au maintien des biens supérieurs et des biens généraux qu à la sécurité des biens matériels et à celle des intérêts particuliers. Que le vol et les violences soient réprimés, c'est quelque chose; ce qui est plus, c'est que la morale soit protégée, non pas par des mesures d'un moment ou d'une heure, mais par des institutions permanentes, positives, éthiques sans doute, mais point utopiques. Des prisons pour le crime et des maisons de correction pour le vice sont aussi philanthropiques que des hospices pour les pauvres, des infirmeries pour les malades, des asiles pour les aliénés et les orphelins. Les plus beaux discours, les prix les plus honorables, les plus Refondes leçons et les meilleurs exemples ne moraliseraient pas les hôtes do ces maisons.
Le bienfait des lois, l'œuvre de l'administration et la mission de la justice ne s'arrêtent pus là. Il y a dans la loi sociale qu elles protègent une puissance de discipline qui assujettit les forces et la vie rebelles au joug salutaire de la
loi morale. Tous les vices y trouvent une peine ou une barrière, toutes les vertus un appui et un encouragement. Les lois morales faites pour l'univers entier ne se suffiraient nulle part à elles seules, et nulle part elles ne prévaudraient si les lois politiques ne venaient à leur secours. J'en appelle aux lois contre le meurtre, le vol, les liaisons illicites et l'adultère, lois sans lesquelles la morale ne se maintiendrait dans aucune société humaine. On parle de la puissance de la nature; on a raison, elle est grande en son origine et étemelle comme son auteur; mais les lois naturelles les plus saintes en théorie ne se font respecter en pratique que par iS lois sociales. La loi morale n'est pas une autorité assez forte même pour assurer l'affection filiale, témoin tant de pères et de mères tués à nos côtés par leurs enfants. La loi sociale n'est qu'une copie grossière de la loi morale; mais tî'est ce qu'il faut aux âmes grossières : leur donner précisément le seul guide dont elles comprennent la langue est un bienfait de l'ordre le plus élevé, et qui mérite la reconnaissance la plus sincère du philosophe.
5) Nos rapports avec VEiat gérant les biens sociaux.
Ces ra|>ports paraissent d'une simplicité extrême et u imposer d'autres devoirs que des sacrifices
372 LA MOKALë.
cl*argcnt et des sentiments de confiance et de résignation, sauf un peu de surveillance et quelque sympathie pour la prospérité générale. Mais cela implique bien des devoirs, et ces devoirs rencontrent souvent toute une légion de pensées de jésistance et d'œuvres de fraude. Chacun sent quil y a des besoins publics ou des dépenses^ communes pour lesquels il faut un fonds commun, et que ce fonds ne peut se composer que du tribut de tous; chacun comprend la nécessité d'une administration vigilante de ce fonds, de ces biens communs, qu'ils appartiennent à TEtat ou à Tune de ses institutions, de ses fractions : département, commui#, école, église, asile ou hospice de charité. Que c'est dès lors un devoir pour chacun de contribuer à ce fonds; que ce n'est pas au nom de la loi politique seulement, mais au nom de la loi morale qu'il faut remplir ce devoir, c'esi-àdire loyalement, sans fraude, ni réticence, ni sub- 'tililé quelconque, cela est évident encore. Que le citoyen doit à la patrie une partie de ses biens, et que c'est en proportion de ses ressources que la cote de chacun est faite, c'est là un principe admis partout où il y a des principes. C'en est un autre, et qui, enfin, prévaut partout, que nul n'a de privilège, que c'est la loi qui fixe le tribut de chacun, sans acception de condition ou de naissance do la part de personne. C'en est un plus
évident que tous les autres, que le citoyen le plus assujetti à ce devoir est précisément celui qui est la leçon et Texeniple de tous, le Chef de TEtat. Mais la pratique loyale et complète de ces devoirs rencontre mille objections, des fraudes, des sophismes et des subtilités sans fin, des infidélités sans nombre. L'homme le plus pur bronche souvent sans sourciller, quand c'est sur TEtat qu'il bénéfidsr.
Que dirait-on, si l'Etat à son tour se permettait le sophisme et la fraude dans l'exercice de sa tutelle? Car il peut frauder à son tour. Sa tutelle ne s'arrête pas à la gestion des deniers communs ou des finances de la nation; elle s'étend au bien particulier, au bien-être de tous; elle en surveille la marche, non-seulement au pointdevuedelarégularité,mais au point de vue delà prospérité. De la fortune privée naît la fortune publique, et nul ne doute de l'utilité d'une direction commune et savante des intérêts de tous. A d'autres époques on a cru que l'agriculture et Je commerce d'un peuple ne demandaient de la part de l'Etat qu'une protection armée et une entière abstention pour tout le restfi. On a proclamé le principe du laisser faire, du laisser passer, et cette stérile maxime s'est répétée partout. Et, sans doute, là où la part faite à l'action privée par l'action publique était trop pclite, on avait raison de formuler un pria-
cipe un peu tranché, mais ce principe élait faux partout, et n a plus de crédit nulle part. Non-seulement l'agriculture et le commerce, mais toute Findustrie, toute l'activité d'une nation demande la direction constante du pouvoir social, sa sollicitude vigilante, sa protection éclairée. Et plus il y intervient loyalement, dans le seul but d'accroître le bien-être général, sans rarrière-penséc de vouloir éteindre les aspirations morales dans de grossières jouissances, plus il a de droits aux plus sincères affections de chacun.*
Il a partout droit à la probité des citoyens. Que la fraude se commette envers l'Etat ou le particulier, elle est de la même immoralité, et la délicatesse dans l'acquittement de tous les drdts légalement dus, si discutables fussent-ils en théorie, est un devoir aussi absolu que le versement complet, en monnaie ayant cours, de nos impôts directs. La pire des fraudes est celle qui abuse de la bonne grâce des agents publics.
6) Nos rapports avec VEiat force armée.
La puissance armée d'une nation crée les rapports les plus graves et impose les devoirs les
• V. Stuart Mill. Principes d'économie politique avec les applicati JUS à la philosophie sociale, 2 vol. in-8».
LA MOHALE. 37.*)
plus difficiles. C'est qu'elle a puur objet la protection de toutes les autres forces publiques, de toutes les nécessités sociales, là paix nationale et internationale, la vie normale des peuples, Taccomplissement des devoirs les plus élevés dans le monde entier, ceux d'humanité. Conserver, dans la protection de chacun, la nation elle-même avec le respect de sa constitution et de ses lois ; procurer à tous ou laisser à chacun les moyens de déployer son activité la plus ambitieuse et la plus haute, ou la plus simple et la plus élémentaire; assurer en un mot à chacun le bonheur de pouvoir, comme il Tentend, travailler à son éducation personnelle pour arriver à son développement complet, à toute sa gloire, à toute sa prospérité, matérielle ou spirituelle, sans rencontrer ni au-dedans, ni même au-dehors, d'entraves qu'il dépende de l'Etat de faire disparaître, certes, c'est là une grande et belle œuvre. Pour être pleinement accomplie, elle peut imposer à l'état de lourds sacrifices et amener des luttes pénibles; mais quelle qu'en soit l'étendue et quelque déploiement de puissance qu'elle exige, nul Etat ne saurait hésiter. Nul citoyenne doit se dérober à l'obligation d'y concourir, y compris les hasards et les maux de la guerre, maux qu'on pourra diminuer, mais non pas faire disparaître, et qui' d'ailleurs enfantent des biens considérables.
En effet, rinstitution de la force armée n est pas un bienfait seulement en ce qu elle est la condition sine çt/d non de toutes les autres : la guerre en elle-même, semblable à la lutte des éléments, amène toujours à sa suite quelques-uns de ces biens qui doivent leur origine aux orales et aux catastrophes de la nature. Non-seulement la paix perpétuelle est une utopie, mais elle priverait rhumanité d'un puissant ressort, de plusieurs vertus, d'excitations grandes et fécondes. L'immolation de soi pour le salut de la patrie demeurera donc pour l'homme un devoir tant qu'il aura une patrie, un état social .à défendre. Les institutions publiques se modifieront d'âge en âge, et celle des armées ira s'humanisant sans cesse, comme elle fait depuis qu'elle existe; mais aucun progrès ne peut en faire disparaître ni toutes les peines, ni tous les maux, pas plus que toutes les causes.
Nous avons dit tout-à-F heure qu'aucun canton du monde civilisé ne serait habitable pour urfo famille honnête sans la protection des lois : il faut ajouter qu'aucune loi n'y serait respectée sans la protection des armes. Faut-il dire pour cela, avec Machiavel, que les lois ne sont rien, que les armes sont tout ? Les lois sont les règles qui président à la vie et à la gloire des nations ; les armes ne sont que les moyens d'assurer l'empire de ces règles. Ce "Sont les esclaves des lois.
Et, plus elles les sont, plus elles se donnent de sanction, plus elles sont glorieuses. Nul ne doit donc se refuser au sacrifice que commande cet ordre d'institutions. On a pu le combattre au nom d'une théorie religieuse et au nom de la philanthropie ; mais si toute idée de ce genre se conçoit, comme utopie, la vérité seule a droit à la perpétuité. Or la vérité étant, que les armes restent une salutaire nécessité, tout homme en état de les porter doit à sa patrie, comme sacrifice suprême, l'offrande de sa personne, de sa vie. Sans ce dévoûment complet, sa pensée la plus sincère et son affection la plus profonde ne seraient, comme ses biens, que des choses stériles en certain cas. Et ce cas est là, non pas seulement quand il y va du salut de tous; il est là quand l'honneur de la patrie est enjeu. Toutefois, quand il s'agit de donner la vie, il faut que ce soit par la voix de l'autorité légale que nous soyons appelés au sacrifice. Il ne suffit pas que le pays semble la réclamer par la voix de notre conscience; celle-ci peut nous tromper, et c'est bien à tort qu'un moraliste emphatique piône le sacrifice suprême quand nous le trouvons bon, fût-ce même en opposition avec l'autorité. Aller au-delà de ce qui est un devoir, de ce qui est demandé par une autorité pure, c'est une faute aussi grave que de rester en deçà de ce qui cstcoiiimandé.
Aller au-delà par voie d'exaltation est aussi peu moral que d'agir machinalement par voie d'indifférence. Le service des armes, quin'est pas facultatif, ne constitue un acte moral qu'autant qu'il est fait avec un sentiment moral, le désir d'aider au salut général, de partager l'honneur et de maintenir la gloire de la nation.
Et que nous la servions dans les armes, la justice, les lettres ou les arts, peu importe: pour que notre œuvre soit morale, il faut la faire partout au nom du devoir. La faire par voie d'obéissance involontaire ne serait pas moral : la voie d'échange pour des bienfaits même ne serait qu'une équation. Dans l'échange il y a commerce; dans la concession des sacrifices, si grands scient-ils, il y îbsimple légalité ; dans la lenteur calculée, il y a velléité de fuite; dans la lutte, immoralité flagrante. Le mérite et la moralité sont dans la spontanéité. La simple obéissance suffit devant la loi politique; elle n'est pas un titre devant la loi morale.
7) — Les conflits sociaux. La résistance. Les conspirations. Les révolutions.
« Plus on examine les institutions sociales, mieux on voit qu'elles ont toutes des fins morales, et que los obligations qu'elles imposent sont essenliellcr
LA MOllALE. 'Md
ment morales. Sans sacrifices, Une peut subsister aucun ordro moral, aucune liberté de pensée ni do parole. Profession publique de nos convictions morales, politiques ou religieuses; libre circulation de notre personne; choix de notre demeure sur toute la surface dû sol, avec égalité de droits en tout lieu; libre disposition de notre travail et de notre bien — de toutes ces facultés il n'en est aucune qui fût assurée sans Tordre social. Et plus elles se perfectionnent toutes, plus elles étendent, fécondent et élèvent la puissance ou embellissent la vie de Thomme. Partout où elles brillent nous vivons réellement, et nous faisons circuler notre pensée et nos vœux au sein de toute la nation, soit sous le sceau du secret, soit au su et à la connaissance de tous : ici par lettres fermées, ailleurs par la presse ouïe télégraphe. L'Etat nous donne le droit d'en saisir nos concitoyens, d'en saisir tour à tour le pouvoir suprême et toutes les nations de la terre civilisée. De toute question générale ou personnelle nous pouvons, par voie de correspondance, par droit de pétition ou par les organes de la publicité universelle, nous entretenir avec tous nos magistrats, y compris le plus élevé . En un mot , vivre dans l' état social ,c' est vivre dans un milieu où tout est aide et assistance, lumière commune, bienveillajnce suprême. Aussi, de ces privilèges il n'en est aucun que l'homme n'ait
ardemment désiré, aucun dont la conquête n ait coûté des siècles de travaux et de patience, aucun pour lequel Thumanité n'ait versé des flots de sang et ne soit prête à en verser d'autres, là où ils lui sont contestés encore par l'ignorance et la barbarie. En effet, il n'en est aucun que la famille sociale ait toujours eu, ou qu'elle possède partout et au même degré; il n'en est aucun qui soit idéalement protégé de toutes les nations. Au contraire, tous lui sont disputés encore quelque part, et même il n'en est point pour lequel on ne soit obligé de faire des conquêtes encore partout; tous auront à faire des progrès jusqu'à la consommation des siècles.
Les institutions sociales sont défectueuses dans ces deux cas : quand elles ne donnent pas à l'Etat tous les droits qui lui sont nécessaires, et quand elles les lui donnent avec trop de luxe, c'est-àdire en prenant trop aux citoyens. Pour que l'Etat puisse vivre, il faut nécessairement que les citoyens lui cèdent toute la partie de forces nécessaires à ses fins. Pour que le citoyen puisse vivre, il faut nécessairement que l'Etat lui en laisse les moyens. La société n'est normale qu'autant que tous les droits et toutes les libertés sont parfaitement pondérés, sont aussi généreusement protégés par le pouvoir que libéralement offerts par la nation. La raison veut, non pas que ces
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sacrifices soient égaux ai^x bienfaits qu'ils nous procurent, mais h la hauteur des nécessités publiques. L'équation est impossible à faire, car les nécessités ne cessent de varier d'unjour à l'autre, et s'étendent à des chiffres que ne peut indiquer aucun budget. Si parfait soit-il, nul ne peut énumérer tous les besoins. Aussi, ni l'étendue des obligations, ni la pureté des offrandes ne se proportionnent à la grandeur des avantages sociaux. Elles se mesurent souvent, au contraire, à l'état d'imperfection où gît encore la patrie, au nombre et à la gravité des fautes commises; car, moins les institutions sont avancées, plus il y a de progrès à payer. Tout s'achète : la réalisation d'une prospérité plus grande, celle d'une liberté plus large. Loin de chicaner notre dévoûment h une situation imparfaite, il y a raison de le lui offrir plus entier, au nom des difficultés que lui crée la grossièreté des institutions.
Faut-il l'offrir aussi plus empressé en raison des imperfections du pouvoir ?
Sans nul doute, si ce sont des imperfections inséparables de la nature humaine.
Il est donc permis de le discuter et de distinguer son incurie, son inaptitude et son égoïsme de son insuffisance ou de sei?* fautes inévitables?
Sans nul/îoute, dans la limite des lois de la raison et des lois de l'Etat. Mais nul ne peut se
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refuser à raccomplisscment des devoirs sociaux, nul ne peut déclarer qu'il veut bien vivre dans un pays, mais non pas se soumettre à ses lois.
c( Mais la raison veut partout le meilleur des gouvernements connus; celui du pays n'a ni mes sympathies ni mon obéissance active ; heureux d'obéir à des lois bien faites, je résiste à celles qui sont mauvaises. » Chacun peut-il prendre ce droit à son heure et à son aise? Peut-il, s'il n'est pas écouté en ses paroles lorsqu'il le prend, résister parles armes, préparer d'autres lois et les établir par les moyens extérieurs auxquels la pensée humaine avise si volontiers quand elle n'est pas écoutée ?
C'est la question tout entière de Tobéissance il l'Etat ou de la désobéissance aux lois, c'est-àdire une des plus graves de toutes les questions morales. On en a fait un objet de casuistique ou de sophistique sociale, et il en est sorti deux systèmes qui, à force d'exagérer certains devoirs du citoyen en sens contraire, sont également faux tous les deux.
Le premier préconise au nom du droit divin la soumission absolue à l'autorité établie. Quelle que puisse être la situation, et quelque vicieux que soit un gouvôfnement, on ne permet de le combattre que par voie de remontrance ou de pétition. Le second célèbre l'insurrection au
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nom du pairiotlsme et de la dignité humaine, conseillant d'abord la résistance morale et le refus de Firnpôt, mais passant sans hésiter à l'attaque armée et à l'emploi de la force jusqu'au bout.
Ce qui réfute l'une et l'autre de ces doctrines aux yeux de la raison, c'est qu'elles s'inspirent de passions et vont droit aux extrêmes. Cela est si vrai que, partout où le pouvoir se jette dans le premier, les peuples se jettent dans le second, et qu'une fois lancé dans la voie des réactions qui se provoquent l'une l'autre, la guerre est à peu près permanente. Or la guerre civile, coupée de trêves ou non, est la guerre à outrance, car les trêves ne sont que des stratagèmes, et les soumissions apparentes que les conspirations de la prudence.
La vérité est entre ces voies extrêmes. Elle est entre les exagérations qui donnent aux chefs une autorité divine sans exiger des perfections divines pour l'exercer, et entre les exagérations qui donnent aux peuples le rôle de juges suprêmes, sans en exiger ni la sagesse, ni les lumières, ce qui est Te plus sûr moyen de faire de ceux-là des tyrans, de ceux-ci des révolutionnaires. La vérité, qui se tient à égale distance de ces erreurs, se formule ainsi : nul n'a de droit c3iitre les droits inaliénables d'un être moral, et au-dessus de tdus les autres devoirs plane celui de les défendre. L'Etat ne peut
jamais exiger ce que l'homme ne peut jamais donner. Telle est la doctrine Inscrite dans la raison publique, image de rintelligence divine, dont les lois étemelles président inaltérables à nos destbaées. Mais la difficulté est de si bien distinguer ce qui est aliénable et ce qui ne Test pas, et de si bien le montrer aux intelligences, qu'il n'y ait ni refus ni conflits. Ce qui altère ou obscurcit partout le débat,* c'est que les institutions ne sont seules en querelle nulle part. C'est toujours la question de dynastie, de personne, c'est toujours râffairc d'amour-propre ou d'intérêt qui trouble ; or, tout se passionne et se brouille dès qu'un homme a la prétention de se substituer à tous, qu'un parti ou une faction veut se mettre à la place de l'Etat. Tout est simple et clair tant qu'il ne s'agit que de gouvernement ou d'institutions, de lois, d'intérêts sociaux et de patrie : le débat des institutions est de la compétence des lumières générales. Les questions de personne relèvent de la passion. Et la passion va vite. Où elle éclate la morale est réduite au silence ou s'y réduit d'elle-même, car elle a souvent le tort de s'y condîimner avec trop d'empressement. Elle doit parler. Il y\ des questions délicates pour l'homme d'Etat, des questions brûlantes pour le factieux ; il n'y à pour le moraliste que des questions de science. Or celles-là, toujours difficiles, ne sont jamais brûlantes, et,
loin d* avoir besoin de s'en tirer par une prétention, le moraliste a de droit humain le privilège et de droit divin la mission de les traiter avec toute la sincérité qu elles demandent.
C'est d'abordi un principe incontestable, que la soumission morale, .celle du cœur et de la conscience, est due à la loi et à l'autorité qu'elle établit, comme est due la soumission légale, celle de la personne ou du citoyen. On objecte que la .raison limite elle-même cette théorie ; qu'elle n'a de valeur absolue que dans l'état normal, oîi la loi est pure et l'autorité bonne ; qu'elle cesse d'être juste et applicable dès que la loi est mauvaise et l'autorité funeste ; que la résistance est de droit quand la loi, faite pour le salut de tous, est torturée an profit d'un seul pour la ruine de tous ; que quand elle est violentée parle despotisme, éludée par la ruse, faussée par la trahison, Yinsurrection est le plus saint des devoirs.
Sans nul doute l'homme a des libertés inviolables, et son devoir est de défendre sa vie spirituelle. Mais nul ne doit dire : est moral tout moyen de défendre un droit moral, car le but ne sanctifie pas les moyens. Chacun, au contraire, doit dire : un droit moral ne se défend que par des moyens moraux. Tout droit moral est de droit divin: mais la loi divine^ qui plane toujours sacrée au-desng des lois comme des affaires humaines, dont elle est
la règle, u autorise ni le premier venu, ni ui\e faction, ni un corps d'Etat même, h exterminer ceux qui la violent.
Y autorise-t-elle TEtat? Oui, en théorie. Mais qui est-ce qui, dans l'Etat, peut se dire l'Etat quand se séparent les gouvernants et les gouvernés ?
L'insurrection est un moyen moral quand elle est inspirée par des motifs moraux et autorisée par la loi divine, soit; mais inspirée par des motifsimmoraux, si douce qu'elle soit, elle est immolaîe. Or, l'esprit d'insubordination, d'égoïsme, d'ambition et de désordre est immoral, et l'insurrection passionnée et sanguinaire est criminelle.
On nous dit, d'une part, que la désobéissance est un sacrilège, * et d'aiftre part que chacun est en droit d'accomplir le plus saint des devoirs^ toutes les fois que l'autorité entreprend, contrairement aux droits de l'humanité et aux lois de la nation, d'altérer les institutions à son profit. On oublie que ces maximes abstraites, qui demandent à l'application une sagesse idéale, ne sont vraies que dans les régions idéales. Oix est l'autorité humaine à ce point image fidèle de l'autorité -divine, que la désobéissance soit un sacrilège? Où estUinsuiTection à ce point le plus saint des devoirs, que ce soit une tyrannie de la combattre?
i V, Vie de Pascal, par sa sœur.
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Qu'on formule ces maximes dans rintérèt dos chefs ou dans l'intérêt des nations, on néglige toujours de joindre aux théories de l'abstraction pure le manuel de leur application. Tout est donc livré aux passions, aux caprices, aux hasards, même l'interprétation des situations les plus graves et des circonstances les plus critiques.
Qui est juge, en ces circonstances, de la loi violée ou respectée dans son esprit, si ce n'est dans sa lettre?
Les juges institués pour l'exécution de la loi?
D'abord il y a deux ordres de juges ; l'un en matière de lois civiles, l'autre en matière de lois politiques. Or comme il s'agit de lois politiques, ce seraient les corps politiques qui sembleraient désignés par la nature des choses. Mais ces copps qui ne doivent faire que les lois, sans jamais les interpréter, et qui font quelquefois des révolutions pour leur compte, ne se prêtent jamais à celles du peuple sans songer avant tout à soi. Ce seraient donc les juges les moips bons à consulter.
On dit que c'est la raison publique qui, dans ces extrémités, est de droit l'interprète souveraine de la loi de tous. Mais c'est ]k un vain mot, un de ces mots qu'on jette au vent, qui en fait ce qu'il veut. La seule loi, la vraie souveraine du jour, c'est la passion du jour, prenant pour son organe l'agent le plus exalté, le moins propre à appliquer
une théorie. Jamais ce n'est la morale ni un principe de droit qui en appelle aux armes; toujours c'est une passion : L'ambition des partis, l'intérêt des factions, l'orgueil des classes hautes, la jalousie des moyennes, le courroux des basses. Aussi ce n'est jamais pour donner satisfaction à un droit moral qu'on soulève un peuple; c'est toujours au bénéfice d'intérêts irrités et de colères factieuses. En d'autres termes, ce sont les complots politiques qui fomentent les émeutes, et les conspirations sociales qui font les révolutions. Ce sont bien tantôt les intérêts moraux, tantôt les formes du gouvernement qui d'.ordinaire servent de prétexte aux bouleversements, mais ce n'en sont jamais les motifs véritables.
Ces formes, auxquelles la raison elle-même attache une importance prépondérante à certaines époques, et ces questions morales qui soulèvent dans d'autres des colères passionnées, sont d'abord assez indifférentes à la grande majorité, puis toutes légitimes tour à tour. Dépendantes de mille circonstances, de la grandeur des Etats, des mœurs de la nation, de l'esprit du siècle, de l'exemple des voisins, elles sont d'une part naturellement acceptées, d'autre part discutées avec art, ballottées au caprice des publicistcs, et modifiées au nom de toutes sortes d'engouements ou de icâsons. Or si, en son temps, chacune de ces doc-
frines et chacune de ces formes est légitime, il n'en est pa^ dont on n'abuse un jour, et peut-être les théoriciens, qui y risquent peu, en abusent-ils encore plus que les gouvernements, qui y risquent tout. Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas de moyen au monde de faire triompher soit des institutions, soit des dynasties que ne porte pas le courant du siècle. Les passions, c'est-à-dire les violences, n'amènent querirritation,le trouble, et ce qui y met fin, les catastrophes. Le liioral est tout, a dit un homme qui s'y connaissait. Or, que les coupables soient les rois ou les peuples, il y à trouble partout où l'on préfère l'intérêt personnel aux devoirs publics, et les individus à l'Etat. Partout oîi la monarchie aspire, au despotisme, l'aristocratie à l'oligarchie, la démocratie à l'ochlocratie, pour employer de vieux termes, l'insurrection morale commence. Le sophisme aidant, chacune de ces mauvaises velléités se transforme en passion ambitieuse, et la passionne voit dans la conspiration, qui est l'émeute aux aguets, que la préface obligée d'une révolution populaire. Mais de la proclamation des droits de tous au gouvernement de tous, il n'y a qu'un pas, et au moment où tout individu se substitue à l'Etat, on est au bout, il n'y a plus d'Etat ; il y a le chaos, dont l'avènement est toujours suivi de près de la découverte, qu'on ne saurait y vivre, et de la rési-
gnation à tout ce qui ressemble à un état social.
Il n'est rien qu'on ait cherché avec plus d'ardeur que la perfection de l'ordre social. L'art de convertir toute matière en or n'a pas eu d'adeptes plus enthousiastes. Ici l'on a mis des castes sacerdotales ou guerrières en place ou à côté de dynasties royales. Ailleurs on a fait le contraii'e : on a mis la démocratie en place de la théocratie, et l'aristocratie en place de la monarchie, ou vice versa. Et toujours à la recherche d'une forme meilleure, on a changé sans cesse, même les bonnes lois; car l'esprit humain une fois lancé hors la voie demande le progrès par pur amour de Tutopie, par pur esprit de contradiction pour ce qui est. On .a préparé souvent le renversement des lois par des théories excellentes dans des circonstances données, mais funestes dans d'autres.
En saine morale, que ce soient des théoriciens d'égalité et des partisans de communisme ou des ,prôneurs d'excès contraires; que ce soient des sectes reUgieuses, des écoles savantes, des partis ou des dynasties en délire qui agitent le pays et rêvent l'art de substituer leur égoïsme à ses intérêts, le même châtiment les attend. Le silence n'est pas la seule leçon des usurpateurs. Tout égoïsme est pour la société une cyusc de ruine, et toute nation a le devoir d'écarter l'en-
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iiemi qui la menace. Platon et Aristoto Finsinuent, laloi suprême de l'Etat, c'est son salut', et le devoir suprême de tous, ce n est pas le respect muet de ses lois, c'est la défense manifeste de ses institutions. La plus morale des lois politiques d'Athènes obligeait tout citoyen à prendre parti en cas de trouble. On n'a une majorité pour le bien qu'autant qu'on oblige les gens de bien à déployer l'activité que la passion donne aux autres. Or, il ne faut pas l'oublier, tout choix politique est un choix d'ordre moral. Les causes des désordres publics ne sont pas abstraites. Que ce soient des idées fausses, des envahissements de pouvoirs ou des entreprises sur la fortune publique; que ce soient des abus commis par voie de privilège ou par voie de violence , le mal mérite le châtiment.
On dit souvent que les formes de gouvernement n'ayant qu'une importance relative, et pouvant varier à l'infini, c'est une raison de plus pour que chaque peuple garde intacte la faculté d'en changer; que, voter celles qui lui conviennent, c'est le plus inaliénable et le plus sacré des droits.
Mais chaque peuple demande-t-il le droit d'en changer à toute époque donnée, et veut-il exercer ce droit de manière à pouvoir remettre en question dès le lendemain le vote de la veille ?
Nul n'a droit à l'absnrde, les nations pas plus
que les individus, et la liberté elle-même doit s'imposer des lois pour son salut.
D'abord, à moins de faire de tous les peuples de la terre une seule et même famille, ayant les mêmes goûts et les mêmes lumières, il ne peut pas être question d'une forme de gouvernement qui convienne à tous, ni au même peuple dans tous les temps. En second lieu, les mêmes lois seraient inscrites dans les codes de tous, qu elles n'amèneraient dans leur sein ni les mêmes institutions, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes gouvernements, ni les mêmes destinées. Si précise que soit la rédaction des statuts, l'élasticité de l'esprit qui les applique et les interprète, est plus grande encore que leur abstraite impassibi- ' Uté; c'est elle qui les modifie sans cesse. Il n'en est aucune qui ne reçoive des modifications à l'œuvre, et le magistrat qui les affectionne le plus, si respectueux qu'il soit pour leur lettre et leur esprit, leur imprime sa pensée et ses émotions. On demanderait donc à la philosophie la plus belle forme de gouvernement, la plus idéalement parfaite, qu'elle n'oserait la donner à d'autres qu'à des nations idéalement parfaites aussi. A la vue des théories utopiqucs qu'on prône parfois avec tant d'assurance, ceux qui ont l'expérience des choses aim^^nt mieux, avc'c Aristote , signaler les inconvénients d^ voies parcourues que pro-
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poser des formes inconnues, a La tyrannie, dit le sage péripatéticien, est un gouvernement dirigé dans rintérêt d'un seul; Toligarchie, dans celui des riches la démocratie , dans celui des pauvres.* »
En indiquant ainsi, non pas Tidéal,. c'est-à-dire cequi pourrait être proposé, si d'abord autre chose était, mais le mal de chaque forme, Aristote dit aussi clairement que possible, qu'il sait bien ce qu'il ne faut pas, mais qu'il ignore ce qu'il faut.
D'autres se rendent la tâche facile. «Il est, en morale sociale comme en toute autre, un juge suprême : la conscience. C'est elle qu'il faut écouter, juge infaillible en politique comme en éthique. » Mais, si sûre qu'elle se croie, elle s'égare parfois : Charlotte Corday qui s'y abandonne est-elle plus qu'une criminelle sublime, qu'un triste assassin ? Tous les régicides se croient des tyrannicides, et tous les tyrannicides des héros.
Il est une seule règle sûre pour le citoyen et pour le gouvernement : dans l'état social tout se fait au nom du pays et en vertu de la loi. Il n'y a de moral que cela et le droit n'est que de ce côté.
Telle est la morale de la^aison, telle est aussi la morale de l'Evangile. L'Etat pour celle-ci n'est
î Aristote, Morale, trad. par Thouret, 2 p. 377. — Cf. la Politique, 1, 147.
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pas une société formée par la volonté des peuples ; il est d'institution divine, le gouvernement d^ordro supérieur, la loi sacrée; se révolter, c'est s'insurger contre Tordre souverain, qui en est le principe ou le type. Partout où les chefs tift -gouvernent pas au nom de Dieu et où les peuples n'obéissent pas au nom de Dieu ; où les uns disent a FEtat, c'est moi, » où les autres disent : « la loi, c'est la volonté souveraine du peuple, » on est en dehors de l'ordre moral du monde.