‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 21 sur 30 · Les devoirs de fraternité religieuse. — Le fanatisme · texte numérisé non relu

Les devoirs de fraternité religieuse. — Le fanatisme

Dans les rapports^ de patrie et d'humanité il s'en insère d'autres qui pîîssent généralement pour être plus sacrés et qui sont facilement plus intimes : ce sont ceux de communauté religieuse.

Pour ne pas les affaiblir ni leur permettre d'usurper, on ne saurait en traiter avec trop d'exactitude. En théorie, la communauté religieuse est la plus large de toutes, puisqu'elle embrasse tous les êtres moraux, sous quelque forme qu'ils existent, dans le temps ou l'espace, et qu'elle s'élève encore au-dessus de la fraternité humaine. Mais ce n'est pas à cette conception

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idéale qu'on la prend d'ordinaire ; loin de là, on ne songe qu'à des fractions : le chrétien qu'à la communauté chrétienne, le juif qu'à la communauté juive. On trace même des cercles plus élroils, on crée l'Eglisette dans l'Eglise. Et partout on y va en sens inverse do la raison ; plus le cerclé est étroit, plus on croit les devoirs sacrés ; on est plus de son couvent que de son église. L'idée la plus fausse est celle, que les devoirs de communauté religieuse sont plus sacrés que ceux de communauté politique. Si profonde et si sainte que soit la fraternité religieuse créée par la foi, elle ne l'est pas plus que la fraternité nationale ét^vblic par la loi : l'une comme l'autre est fondée par la main de celui qui gouverne nos destinées suprêmes. Elles se distinguent l'une de l'autre, et les rapports qui en résultent nous imposent des obligations différentes, mais également sacrées. Celles de communauté religieuse, essentiellement morales, sans jamais être inscrites dans la loi civile, sont peut-être d'une nature plus délicate et d'un plus grand attrait. En effet, la communauté des convictions amène un rapprochement de tendances et d'œuvres, un accord d'espérances et d'affections qui facilitent le dévoûment en lui prêtant le charme de la tendresse. En vertu de la communauté politique, nous ne sommes- tenus, par exemple, qu'à une assistance suffisante à

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regard du pauvre, tandis que la communauté religieuse veut qu'on fasse pour le frère en la foi tous les sacrifices qu'on souhaiterait soi-même que d'autres fissent en notre faveur dans des circonstances données. Les premiers interprètes de la morale évangélique allèrent, non pas jusqu'à prescrire la communauté de tous les biens, mais jusqu'à recevoir pour tous ceux des biens dont chacun voulait disposer pour la communauté.

Le moins que la morale chrétienne veut dans tous les temps, et impérativement, c'est la paix, la paix à tout prix avec tous les frères : le renoncement au droit plutôt que la dispute, l'abandon de la robe à celui qui prend le manteau. Voilà son idéal. C'est que tous forment une seule famille spirituelle, une communion de frères et de saints.

De ce rapport jaillit le devoir pour tous de prendre souci du salut de chacun et d'y travailler comme au sien propre, devoir qui, dépassant tous les devoirs d'humanité, suppose des droits et des rapports- d'intimité inconnus au lien social.

C'est ainsi que les obligations de la fraternité religieuse doivent s'ajouter aux autres comme un progrès ; mais jamais elles n'en dispensent.

Ces rapports varient d'ailleurs selon la fluctuation des idées religieuses et avec le mouvement des mœurs. Il est des siècles où ils sont si relâchés que tout autre rapport, le lien politique par

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exemple, l'emporte sur le lien religieux. Mais, dans les temps de ferveur, c'est la communauté de foi qui l'emporte sur la communauté de loi dès qu'elles sont en conflit. On cherche surtout le frère religieux quand le frère politique se passe les fantaisies de l'intolérance ou les violences et la persécution, témoin ceux de La Rochelle qui appellent le duc de Buckingham. Quand on ne trouve pas de frère religieux, on abdique la communauté religieuse : on appelle un ennemi quelconque, témoin l'Espagne qui s'unit au duc de Rohan et le cardinal de Richelieu qui achète la flotte de la Hollande. Et quand la patrie répand elle-même le sang de ses enfants, elle a mauvaise grâce d'appeler traîtres ceux qui cherchent leur salut où ils croient le trouver ; mais elle reprend le droit de proscrire ces alliances, du moment où elle se repent de ses fureurs.

Si elle souffre sans impatience les prédilections religieuses pour les frères nationaux , elle ne les pardonne pas pour les frères étrangers.

Elle condamne surtout les distinctions qu'on se plaît à faire en matière de lucre, selon qu'il s'agit ou non d'un coreligionnaire. Le sentiment national est profondément blessé des prétentions de tout parti religieux qui s'affranchit d'un devoir public eu revendique des dispenses au nom de la foi, sans redoubler en échange de dévouement

et de sacrifices dans tout le reste. La patrie a le droit d'exiger tous les devoirs de ceux qui jouissent de tous les droits et qui réclament tous les bénéfices. Si elle n insiste pas, ce que demande alors la simple justice, c'est que les dissidents se montrent plus dévoués envers ceux qui supportent toutes les charges qu'envers ceux qui se refusent à une partie du fardeau au nom de leurs principes ou de leurs mœurs, les derniers fussentils de leur communion spéciale.

C'est un des faits affligeants que, plus les convictions religieuses sont fortes de part et d'autre, moins les rapports de communauté à communauté sont bons : la bienveillance naturelle se fausse, les obligations se dénaturent ; de délicates, les affections réciproques se font grossières; de charitables, elles deviennent exaltées; de saintes, exclusives. Cela met de tout point le vice i la place de la vertu au nom de la religion. Quand les passions en sont là, il n'y a plus à raisonner avec elles, car celles de la foi se croient des vertus.

C'est un autre fait non moins affligeant, que les rapports les meilleurs entre des membres de communautés diverses ne s'établissent guère entre ceux dont les convictions sont entières ; dans cette région, ils se bornent à la simple tolérance, sans aller jusqu'à cette estime affectueuse que des

âmes religieuses seraient plus en état de comprendre que d'autres, tandis que les bons rapports vont quelquefois jusqu'à la bienveillance chez ceux qui ont des croyances moins fortes et des affections d'humanité supérieures aux attachements de communauté religieuse. On a vu maintes fois, dans ce siècle, de simples philanthropes faire des fondations pieuses et léguer leur fortune à plusieurs communautés ; et ceux-là même qui ne comprennent pas encore une charité aussi universelle, craindraient de commettre un blasphème en osant la critiquer.

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