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Les devoirs de famille. — Le népotisme

Si élémenntaires que soient nos obligations do famille, elles sont d'une inviolable sainteté. Elles sont le fait d'une dispensation providentielle qui a voulu là des rapports spéciaux. La famille est dans l'ordre humain parce qu'elle est dans l'ordre divin. Elle n'est pas seulement une fraction de la société politique, elle est un chaînon du monde spirituel qui entre dans les desseins suprêmes comme le chaînon national. Vouloir la destruction de la famille, c'est vouloir la ruine d'un des fondements de la morale sociale et de la morale générale, qu'on la veuille comme Platon, par la communauté des femmes, ce rêve d'impureté, ou

par celle des biens, ce rêve de fainéantise. Comme l'état se fonde sur la famille, et le droit public sur le principe de la propriété, toute théorie qui menace la propriété et la famille est une blessure faite à la morale des nations.

D'ailleurs, si obscurs qu'ils soient, les devoirs de famille, chers et sacrés à l'âme, peuvent et doivent conduire aux plus hautes vertus : c'est par ces devoirs que la vie morale commence. Point de départ pour les obligations sociales et religieuses, les affections de l'enfant pour le père terrestre vont au Père céleste. Seulement, pour qu elles aboutissent, il ne faut jamais perdre de vue que les vertus de famille, belles et pures quand elles demeurent subordonnées aux vertus supérieures, deviennent des habitudes étroites ou des vices partout où elles prévalent sur les autres. Où l'esprit de famille prime exclusif, il n'y a plus de vertus : il y a un égoïsme qui déguise mal ses laideurs sous le manteau de l'affection intime et du dévouement de foyer. Il n'est pas de liens qui entraînent plus facilement que ceux-là dans ces vices du cœur qu'on appelle d'ordinaire l'esprit de famille et qui n'est que l'orgueil de famille, l'intérêt de famille, et dont le népotisme est loin d'être la forme la plus grossière. 11 en est de plus coupables. La conduite des races qui se partagent les bénéfices offerts et affectés au service du pays.

destinés à tous, en est la preuve. Accumulant charges et biens, honneurs et pouvoirs; se les transmettant do génération en génération, elles se font de l'usurpation un titre et de la spoliation une gloire. Un historien étranger nous révèle à ce sujet les faits les plus piquants'; mais ce ne sont pas les faits les plus énormes, et il n'est pas de pays civilisé dont les annales n'en offrent autant.

Les liens de famille forment ces quatre ordres de rapports : entre époux; entre parents et enfants; entre enfants; entres serviteurs et maîtres.

C'est dans la nature même de chacun de ces rapports qu'on doit chercher la règle des devoirs qui en résultent. La grandeur des obligations y est toujours en raison de la supériorité du rang ; mais la sainteté de toutes est la même. C'est à tort qu'on la nuance quelquefois d'après la pureté des attachements ou leur vivacité. L'affection de l'épouse peut être plus tendre et plus délicate que celle de l'époux, l'amour paternel plus vif que l'amour filial, et cependant les devoirs de l'époux à l'égard de l'épouse, les devoirs du fils à l'égard du père sont aussi inviolables que ceux

* V. Zellweger, Histoire de la Suisse sur les dons gratuits accordes à certains cantons de la Suisse par 1 ancienne monarcliie de France pour s'attacher les populations et répartis exclusivement par ceux à qui on les adressait entre les membres de leurs familles.

du père à l'égard du fils et ceux de Tépouse à regard de Tépoux. lien est de même des devoirs des frères et sœurs, des maîtres et des serviteurs : le sentiment peut être plus profond d'une part que de l'autre, la sainteté des devoirs est la même.

La grande erreur qu'on commet d'ordinaire, c'est qu'on considère ces rapports comme identiques dans toutes les familles ouïes mêmes pendant toute la durée de l'existence, tandis qu'ils sb nuancent dans chaque famille et se modifient d'un instant à l'autre pour chacun de ses membres. Au bout de vingt ans l'enfant est une sorte de frère, le domestique un enfant de la maison.

La nature de ces rapports offre donc deux éléments, l'un qui demeure, l'autre qui change sans cesse. On reste toujours époux, épouse, père, fils, maître, serviteur, mais on se modifie à ce point que souvent les rapports, devenus autres, en nuancent les règles. Toutes les règles générales qui y président, pour rester pures, doivent se modifier sans cesse suivant les modifications des rapports. Il est une sorte de modifications indiquées dans la morale évangélique (si parfaite, si admirable surtout sur ces rapports intimes) par J.-C. luimême, dans ses célèbres paroles sur ceux qu'il considère comme ses frères, et en ce qui concerne les rapports entre les maîtres et les serviteurs par ces mots d'un grand apôtre :

« Maîtres, sachez que vous avez un maître dans les cieux » Toutefois ces modifications ne sont autorisées que par les principes qui dominent toutes les règles et commandent toutes les exceptions. Le procès fait à Sophocle par ses enfants démontre à la fois le péril qu'il y aurait à livrer ces nuances au sens moral de chacun et le danger de les proclamer en place des règles.

Toutes les obligations de famille sont commandées par les lois politiques ouïe code civil, comme par les lois morales ou le code de la conscience ; mais tous ceux qui ont droit au code civil, ont, au nom du code de la conscience, le droit de se plaindre s'il ne leur est accordé que ce que prescrit la loi; ils ont droit, non pas aux œuvres seulement, mais à TalTection et au dévouement qui inspirent les œuvres. Avec quelque grâce que les époux remplissent leurs obligations mutuelles, si ce n'est pas la tendresse qui préside à tous leurs rapports, fussent-ils comblés des attentions réciproques les plus flatteuses, ils sont fondés à demander plus. Les parents qui n'obtiennent que des respects, les maîtres qui n'obtiennent que des services, les serviteurs qui n'obtiennent que des gages, les enfants qui n'obtiennent que la nourriture et les vêtements, n'obtiennent pas assez. C'est l'esprit qui préside aux rapports de famille qui y apporte la vertu, et on y a droit à la vertu.

Mais, pour laisser à la morale de la famille toute sa pureté, il faut subordonner les affections et les intérêts inférieurs aux affections et aux intérêts supérieurs, à ceux de la patrie, à ceux de Tordre universel. C'est une erreur très-commune et très-commode pour la famille, de croire que ses rapports constituent des degrés de fraternité, non pas plus intimes seulement que les autres, mais plus sacrés, et qu'ils donnent lieu à des devoirs plus purs. Ces devoirs ne sont ni plus saints, ni plus grands, ni plus étendus que les autres, il s'en faut. Nul ne doit, par exemple, le sacrifice de sa vie à un intérêt de famille, chacun le doit à l'intérêt de sa patrie. Nul ne doit à un père l'immolation de toute volonté propre, chacun la doit à Dieu. Les plus grands devoirs de famille sont inférieurs aux devoirs ordinaires de religion et de politique. Et là n'est pas encore la vérité tout entière. Les obligations de famille non-seulement sont toutes moins sublimes que les autres et reposent sur des raisons moins élevées dans l'ordre moral, mais encore, inspirées par des idées plus restreintes, elles sont dominées par des vues plus intéressées. Il y aurait donc égarement à se . consacrer de préférence à l'accomplissement de ces devoirs. La plus simple équité, et l'équité c'est la raison, met nos sentiments pour la patrie au-dessus de nos affections

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de famille. Puisque la patrie nous donne de plus grands biens, protège en nous des droits plus précieux et développe de plus hautes facultés, les devoirs envers elle sont plus étendus et plus élevés.

Mais , en élevant la puissance des attachements nationaux au point de les faire prévaloir sur les attachements de famille, et en développant au même titre, en vertu de la supériorité des devoirs, les attachements internationaux, ces affections ne viendront-elles pas prévaloir sur les affections de famille, et enfin des attachements encore plus généraux et plus sublimes l'emporter sur ceux-là, cimenter les rapports et sanctionner les devoirs d'humanité? Sans nul doute, si la fraternité humaine est voulue de Dieu; si l'Evangile, qui la proclame et l'exige d'accord avec la raison, a voulu autre chose que tracer un vain idéal. Or, on le dirait bien. Car J.-C. met l'affinité morale bien au-dessus de 1* affinité naturelle, et la fraternité dans le royaume des cieux, qui n'est que l'humanité sanctifiée par la religion, audessus de la fraternité sociale.

En effet, ce qui domine dans toute cette question, c'est l'idée du devoir, l'idée de la vertu, Vidée de la lutte, l'idée du triomphe des choses supérieures sur les choses secondaires; et ceux-là qui voudraient y trouver le moyen de ne pas remplir

les devoirs inférieurs ne comprennent pas même ce dont il s'agit. Chaque ordre de nos obligations a son rang, et tontes peuvent subsister ensemble. On a mille fois raison de combattre les patriotes mauvais parents et les humanitaires mauvais citoyens, qui se dispensent des devoirs qu'ils appellent secondaires, pour livrer toutes leurs facultés au triomphe d'une conception plus haute; mais le fait est qu'on entre plus dans le vrai à mesure qu'on sort davantage dés sphères étroites et que notre point de vue moral grandit avec notre horizon géographique. Le Marseillais et le Toulousain ne sont à Paris que deux méridionaux ; à Londreà, ce sont deux compatriotes ; à New- York, ce sont deux amis. Un Allemand et un Anglais étrangers l'un à l'autre en Europe sont frères en Chine. L'Evangile nous dit-il : a Tu aimeras ton frère ou tu aimeras ton compatriote comme toimême? Il s'en garde bien. Et la maxime de Fénelon qui préfère sa famille à lui-même et sa patrie à sa famille, loin d'être une utopie, reste trop audessous de l'Evangile, si elle no fait pas un pas de plus, pour mettre l'amour de l'humanité audessus de celui de spn pays. Nous ne devons à la famille qu'une part secondaire de notre existence, puisque la grande part vient de Dieu, et qu'une part secondaire de notre éducation, de ce qui fait l'homme, puisque la grande part vient de la patrie.

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Mais nous devons à la famille une reconnaissance infinie pour dos soins infinis, des trésors de tendresse et de dévouement pour des prodiges de dévouement et d'aiFection. Et mialbeur à ceux qui s'y refusent. « Qui n'a pas soin des siens, dit S. Paul, de qui aura-t-il soin? »

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