‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 23 sur 30 · Les rapports (Tamitiéet d'intimité · texte numérisé non relu

Les rapports (Tamitiéet d'intimité

Au sein même des rapports de famille, de nation, d'humanité, il en est toutes sortes d'autres qui naissent de ceux-là et s'en nourrissent, et qui tantôt les soutiennent et les renforcent, tantôt les affaiblissent et les ravagent. Moins purs et d'un ordre moins élevé, ils usurpent sur eux en leur moment , enfantent des liaisons plus étroites, inspirent des sentiments plus tendres, commandent des sacrifices plus étendus, et dérobant l'homme à ses vrais devoirs le livrent au vice qui se croit la vertu. Il en est qui sont entachés d'un égoïsme mal déguisé ou d'un aveuglement qui choque ; d'autres sont commandés par des préjugés indignes d'un être raisonnable.

1) U Amitié et V Inimitié.

Le plus pur et d'ordinaire le moins altéré de ces rapports est lui-même l'objet de ces observa-

lions. A entendre tels poètes, tels orateurs, tels écrivains qui ne sont pas moralistes, c'est l'amitié qui constitue le rapport le plus sacré de tous, et nul autre ne doit primer ceux de cet ordre. C'est à l'amitié qu'on se doit avant tout.

Ces exagérations, inconnues à la sobre antiquité, à toute la saine philosophie, sont un produit très-mélangé. Les traditions romanesques sur la chevaleresque fraternité d'armes du moyenâge ont fourni un fond que la poésie et la morale de l'imagination ont aimé à parer de leurs plus riches couleurs. Mais il suffit de la moindre réflexion pour réduire ces fausses théories à leur juste valeur. En effet, à les accepter au pied de de la lettre, l'amitié enlèverait l'homme non-seulement à la patrie et à l'humanité, mais à la famille elle-même, pour le confisquer à son profit. Or, la raison nous dit que les devoirs sont en proportion des bienfaits. Si donc nous devons à nos amis, si généreux et si dévoués qu'ils soient, des biens inférieurs à ceux que nous devons à la patrie et à la famille, il n'y a pas même possibilité de conflit et rien n'est moins sensé que les vaines déclamations qui font litière de cette différence.

Une opinion très commode et très commune veut, comme dans les rapports de famille, qu'en cas de conflit. L'amitié, l'affinité élective des âmes, doit l'emporter sur toute autre affection; que ses

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devoirs sont les premîers. Il n'est rien de plus funeste que cette théorie. Les services moraux que nous rendent nos amis sont très-divers, mais en vertu de nos relations les plus intimes avec eux, nous n'avons à leur égard que des obligations de troisième ou de quatrième ordre, subordonnées à nos obligations de famille au même degré que celles-ci le sont à nos obligations sociales, qui sont subordonnées à leur tour à nos obligations suprêmes. En' un mot, il est aussi immoral de sacrifier l'humanité à l'amitié que de sacrifier la patrie à la famille.

Aussi ce n'est pas la raison, ce sont nos besoins de cœur, nos penchants de distraction, nos convenances d'âge, nos intérêts d'avancement ou tous autres que nous consultons quand il s'agit de nos amis. Ce qu'il faut consulter pour constater les devoirs supérieurs, ce sont les principes, les intérêts les plus élevés, les droits les plus généraux. Sans nul doute, les rapports d'amitié établissent des devoirs d'une grande délicatesse, d'une affection profonde, d'une fidélité inaltérable et d'un dévouement sans bornes, s'il n'y a pas conflit; mais dès qu'il y en a, la supériorité ou l'infériorité se détermine, abstraction faite du sentiment, parla raison seule. Or les rapports d'amitié ne sont pas autre chose qu'une catégorie inférieure de nos rapports d'humanité, et quand on prétend

que les devoirs qui en résultent sont plus stricts que tous les autres, c'est qu'alors on considère l'amitié comme ceux d'entre les anciens qui en font une association d'affection réciproque au bénéfice de nos intérêts. Et trop souvent l'amitié n'est pas autre chose. C'est pour cela que ces relations, comme les relations de famille et les relations de communauté religieuse nous égarent si facilement et prévalent d'une façon si désastreuse. En effet, moins elles sont pures et plus elles séduisent. Or s'il en est qui naissent de sympathies naturelles et profondes ; s'il en est qu'ont cimentées des bienfaits réels et d'importants services ; s'il en est qui inspirent des actes d'un dévoûment héroïque et qui commandent de grandes obligations, il est juste que des dévoûments héroïques aussi y répondent. Mais il en est d'autres. Il est des liaisons insignifiantes, et il en est de dangereuses; il est des amitiés funestes, assises sur les plus mauvaises passions. Or, Técueilque présente la morale vulgaire est précisément de ne point distinguer, de donner les mêmes droits et les mêmes titres à toutes et de prendre la camaraderie ou les relations du club, du turf et de la loge pour autre chose que des relations. L'amitié n'est un lien sacré qu'à la condition d'être pure, et alors même qu'elle l'est elle ne doit prendre place qu'à son rang.

Aux sentiments d*ainitié sont opposés les sentiments d'inimitié, qui jouent un rôle aussi considérable qu'eux dans les rapports de la vie. Fille do r amour-propre et de Fégoïsme, des plus basses inspirations, de toutes les mauvaises passions et de tous les ressentiments les plus insensés, l'inimitié, guidée par la haine et vivant d'elle, comme l'amitié est guidée par l'amour et vit de lui, nourrit des affections qui dépassent en intensité, en violence et en constance tout ce que suggère l'amitié la plus pure ou la plus exaltée. Aussi, si l'amitié surprend par ses prodiges et ses sacrifices,l'inimitié effraie par ses fureurs et ses crimes. Elle glace de terreur par la joie, la férocité, avec laquelle, pour assouvir ses vengeances, elle accomplit sans remords, s'en applaudissant au contraire, des actes d'une méchanceté que la froide raison juge impossible. Les nuances par lesquelles elle passe, depuis la simple malveillance jusqu'à la cruauté, sont infinies ; mais qui franchit un degré aie pied sur le degré qui suit, et si la bienveillance est mère de toutes les pures inspirations qui rapprochent l'homme de l'ange, la malveillance est la mère de toutes celles qui l'assimilent au démon. La simple envie se change en une soif de nuire qui s'excite par la calomnie à la persécution violente et que rien ne peut étancher que le sang ; elle en veut et en verse au risque de se

faire encore plus de mal à elle-même qu'à ses victimes. Et en effet, si cet océan de passions haineuses qu'on comprend sous le nom d'inimitié dépasse en fureurs et en aveuglement tout ce que comprend la saine raison, les maux oh il plonge ses victimes à lui dépassent aussi tout ce que pourrait concevoir l'imagination la plus féconde.

Mais les mêmes dispositions de l'âme qui dégé* nërent ainsi, mieux surveillées et mieux conduites, vers d'autres objets et d'autres fins, se transforment et deviennent, au contraire, la source des plus grandes vertus, de vertus que l'amitié n'est jamais dans le cas de pratiquer, qui lui sont comme inconnues. C'est à celte transformation que la morale doit ses soins les plus attentifs. G*est sa plus grande tâche et son plus beau triomphe, car en un sens c'est une transfiguration de la nature humaine.

En effet, les devoirs envers nos ennemis sont plus faciles, si nous ne sommes pas leurs ennemis, plus difficiles, si nous les sommes.

Plus faciles même, ils nous coûtent; il faut prendre sur nous de vouloir du bien à qui nous fait du mal. Ce n'est pas là notre nature; ce nous est possible, mais notre nature n'y penche pas.

Plus difficiles, ils nous paraissent impossibles, notre nature y répugne. Mais la raison le veut. C'est elle qui nous dit que, si les rapports avec

nos ennemis sont inévitables, ils doivent précisément donner lieu à cette vertu qui rencontre le plus d'antipathie dans un cœur égoïste et par conséquent le plus de sympathie dans un cœur généreux. Or la raison pureest'la loi divine.

En etlet, le pardon des offenses sans aucune de ces réserves qu'on appelle des arrière-pensées ou de la grande hypocrisie, parce qu'elles veulent se tromper elles-mêmes ; la vraie générosité, celle qui ignore tout esprit de vengeance ; le sincère oubli de tous les faits hostiles, de toutes les émotions même, et le désir loyal de substituer une bienveillance active à une malveillance dissimulée, tels sont les devoirs que la raison nous prescrit. Cela est de loi divine, mais ce n'çst pas tout. L'Evangile va plus loin. 11 veut encore cette générosité qui rend le bien pour le mal, et il exige de plus un dévouement fraternel, un amour égal à celui que nous portons à nous-mêmes. c( Avant do présenter ton offrande à Dieu, va premièrement te réconcilier avec ton frère. »

2) V Amour.

Dans les liaisons de cœur, il en est qui jouent un rôle prépondérant et qui méritent un sérieux examen : ce sont les attachements entre des personnes des deux sexes qu'on appelle amour.

Affection ps}xhique, V amour prend par sa vivacité et sa douceur une place élevée au-dessus de la tendresse fratenfelle et même de la tendresse maternelle, la plus belle des passions généreuses. Et tant qu'il est gouverné par la raison et sainement soumis à la loi éthique, ce sentiment voulu dans Tordre divin des choses a des trésors ds sympathie et d'enthousiasme, d'abnégation et de dévoûment. C'est pour cela que les poètes et les romanciers aiment à choisir indéfiniment ce rapport pour en faire la base de leurs chants et de leurs fictions, bien persuadés que toujours ils y auront le cœur pour complice de leurs merveilles et de leur lyrisme. L'amour étant tout ce qu'il y a de plus vif et de plus exalté dans les affections bienveillantes, il n'y a rien dans tout le domaine de l'imagination qu'ils pussent choisir avec plus d'avantage, car il n'est rien au monde qui offre cette richesse d'émotions etde ravissements, d'entraînements involontaires et de sacrifices réfléchis.

L'amour, en un mot, est une mine inépuisable de charmantes illusions, d'oeuvres sublimes et de risibles folies. En effet, tout y est éclat, chaleur et lumière, feu et flamme. Mais aussi tout y passe en peu d'instants, tout s'y dévore et bientôt il n'y a plus que ruine et cendres, vide et ténèbres, à moins qu'il n'y ait la plus magique des métamorphoses : à moins que, né de l'estime, l'amour ne

devienne ou ne redevienne Tamitié rassurée dans une permanente union. C'est là ce qui est voulu; etramour, la poésie a raison do le dire, répand sur nos jours ses rayons les plus purs, après avoir été une prophétique aurore.

Du moins, quand on place l'amour si haut dans l'échelle de nos affections, quand on le met audessus de l'affection maternelle elle-même, c'est qu'on le prend moins pour ce qu'il est que pour ce qu'il promet d'être ; c'est qu'on lui fait crédit sous la condition, qu'en dépit de ses ardeurs passagères et de son inconstance connue, il tienne parole : qu'il constitue moins un rapport provisoire, puisqu'il n'y a pas de rapport provisoire, qu'une aspiration au plus intime des rapports, celui d'époux et d'épouse, rapport aussi sacré et plus riche en obligations que celui de père, de fils, de frère. En etfet, l'époux est le vrai citoyen, chef de la famille politique vis-à-vis de la patrie, chef de la famille religieuse vis-à-vis de Dieu.

L'amour est source de devoirs nombreux et purs à la condition qu'il reste ou devienne ce qu'il promet. On le traite bien avec raison quand on le prend pour ce qu'il doit être selon les desseins de la Providence, le début de l'affection conjugale. Mais ce n'est que sous cette forme qu'il est pur, dévoué et désintéressé à ce point qu'il abdique

tout égoïsme et identifie deux êtres dans les liens les plus parfaits, les plus doux qui se conçoivent. Aussi, quand on applaudit à son origine, c'est toujours vers un saint avenir que la pensée le suit, vers l'idéalité des rapports qu'il prépare, vers la réalisation des espérances qu'il fait concevoir, vers le bien qu'il assure à la famille, à l'état social, à l'Eglise, qui tous les trois attachent leurs vœux, leurs sanctions et leurs bénédictions à cette union si belle. L'amour qui n'est pas le début de ce rapport sacré, qui n'est qu'un mouvement d'égoïsme, de coquetterie, de vanité et de sensualisme, est la source de toutes les flétrissures et doit être l'objet de toutes les défiances.

Quand il n'est qu'un mouvement des sens, il est presque au-dessous de la dignité morale d'en parler. Or, il est toujours, par un des côtés de son origine et par sa nature, il faut bien le dire, sur la pente d'une altération rapide. Il demande donc une sérieuse vigilance dès son début, quand il n'est encore que de l'affection, quand l'examen en est encore possible. Il demande une défiance absolue, aussitôt qu'il est devenu une passion. Dès qu'il est devenu dominant, il n'est plus un msdtre, c'est un despote qui ne nous laisse ni volonté ni faculté d'examen.

Faut-il combattre dès lé début toutes les affections entre homme et femme qui ne doivent pas aboutir à l'union conjugale ?

Il en est de pures, il en est de sublimes, propres à conduire aux plus hautes vertus. Mais c'est l'exception. Dans la règle, c'est l'amour qui domino dans ces' relations, sous une forme ou une autre, ce n'est pas l'amitié. Et dans la règle aussi ces re* lations, essentiellement exaltées, souvent très passionnées, pleines de prédilections aveugles, amènent de coupables faiblesses, des sacrifices insensés, l'oubli de la dignité personnelle, une sorte d'aliénation morale, voisine de l'aliénation intellectuelle. En effet, ces rapports, souvent si purs et si chastes à leur début, et par là-méme si propres à égarer le cœur, si habiles à tromper la raison sous les titres sacrés de frère et de sœur qu'on affectionne, se transforment aisément et laissent là les émotions de l'amitié fraternelle pour celles d'une tendresse dont le prestige a plus de charme, qui altère le jugement et dont l'impétuosité constitue une sorte de déraison telle que le mot trivial d* amoureux fou n'en est que le nom lo plus vrai. Sans doute, l'amour ne se substitue pas toujours à l'amitié entre des personnes des deux sexes, mais l'amour débute volontiers par l'amitié, et on veille d'autant moins sur celle-ci que l'échange offre plus d'attrait. L'amour qui usurpe est l'amour le plus funeste, précisément parce qu'il est le plus hypocrite. Il est beaucoup moins dangereux, moins désastreux quand il jette le

masque et que, rompant en visière avec toute raison, il s'avoue à lui-même qu'il est une folie. Seulement alors il est une folie véritable.

Est-il toujours funeste ? L'amour est la passion des passions. 11 déclare tout haut les sentiments les plus périlleux. Dans le délire qui lui dicte son langage insensé il se dit lui-même une idolâtrie, un culte, une adoration, et perdu dans le tourbillon nuageux des extravagances qu'il prodigue à l'objet de son aliénation mentale, il ne trouve pas encore satisfaisantes les expressions les plus exaltées. Or ce qui nous sort du domaine du sens commun ne peut être que funeste. Il en est, un témoin irrécusable, la Gazette des Tribunaux.

D'ailleurs, dans ce monde de ravissantes illusious où se plaît la folie amoureuse, cette expropriation volontaire de soi-même, il règne à côté d'une exaltation réelle beaucoup d'exagération factice, beaucoup de choses qui sont de pure convention. Sans nul doute, l'amour passionné inspire la poésie et le roman, mais à leur tour le roman et la poésie inspirent l'amour, le font co qu'ils veulent, lui dictent ses sentiments, sa conduite, ses sacrifices, son héroïsme, toute sa mise en scène, masque et cothurne, glaive et coupe. Le moindre héros de roman ne respirant que dans une région tout idéale, ne déployant nuit et jour que les perfections d'une âme toujours plus grande

encore le lendemain que la veille, ne trouvant que des perfections et de plus éclatantes encore dans l'objet de sa flamme, tout amoureux qui se respecte veut être à cette hauteur. Plus son sentiment est sincère, moins il veut rester au-dessous du type, et moins la nature a fait pour lui, plus il demande à l'art pour réaliser un peu ce type que lui montre toute pastorale, toute élégie, F épopée et la tragédie elle-même; type qui varie de nation à nation, selon la dose de fictions romanesques que chacune d*ellescomporte, mais qui se retrouve dans tous ses livres; type qui s éloigne du monde réel à tel point que les poètes et les romanciers sont les premiers à se moquer des absurdes victimes de leurs inventions; type dont la noble antiquité a ignoré les extravagances et dontla chevalerie errante de l'Occident a' livré la luxuriante croissance aux avidités de la librairie moderne ; type qu'on s'obstine sans cesse à idéaliser encore. Nul n'a besoin ni de le nier ni de l'avouer, l'amour joue dans la vie de l'homme un rôle immense ; mais certes s'il y a lieu d'admirer l'œuvre que la Providence nous fait accomplir au nom de cette puissance, il n'y a pas lieu à bâtir des châteaux en Espagne sur un sentiment qui a toujours pour fin une de ces trois choses : le mariage, où il change de nature et devient une amitié qui n'est plus l'amour; la séduction, qui est

une dégradation dont rien ne relève; ou l'indifférence, c'est-à-dire une douleur dont rien ne console. Il est des cœurs d'ange où cette douleur se transforme en sainte résignation, témoin les Lettres de Guillaume de Humboldt à une amie, mais il en est davantage qu elle brise, témoin les Mémoires de Goethe.

Livré aux sens, l'amour amène des rapports dont la morale sérieuse n'aborde pas les égarements; elle ne touche à ceux du concubinage et de l'hétairie, quelques formes qu'ils prennent, que pour les condamner avec la même horreur.

Elle ne sait non plus de quelle épithète elle doit qualifier cette littérature qui se fait un jeu de toutes ces peintures si séduisantes, de ces exagérations si* dangereuses dont elle sème ses récits imaginaires sur l'héroïsme, les merveilles et les félicités de l'amour, n'importe lequel. De la créature flétrie par le malheur et qui vit désormais du fruit de ses provocations, et du cruel écrivain qui vend à la jeunesse de son pays les productions de son imagination délirante ou froidement incendiaire, quel est le plus coupable ? Qu'on répande toutes les larmes de la pitié sur le poëte erotique célébrant l'amour insensé qui le dévore ou sur le poëte bachique qui chante le vin dont il s'est enivré : ni l'un ni l'autre ne savent ce qu'ils font. Mais envelopper du manteau de la charité celui

qui, en pleine possession de sa raison, ne nous peindrait plus son délire, ce qui le rend sacré, le fou Tétant, mais prétendrait « faire une affaire d'auteur » sur un sujet intéressant en dépit de la morale, serait un égarement égal au sien.

Au surplus, de tels écrits relèvent do la police plutôt que de la science. Il est une poésie erotique qui est du domaine de celle-là; l'objet de celle-ci est le véritable amour, celui qui est voulu dans Tordre moral, qui est Taspiration do deux âmes à une sainte union et qui cimente la communauté terrestre, en la transfigurant par la perspective de la communauté céleste. Mais cette poésie, qui relève de TEvangile et qui inspira Milton et Klopstock, n'a rien de commun avec celle qui, pour couvrir sa laideur, voudrait se faire une sorte de masque en lui empruntant son voile mystérieux et sacré. Jamais ce voile ne.se prête à qui n'en est pas digne, et ceux qui ne le prennent que pour s'en faire un masque, ne le prennent qu'en apparence, que pour le déchirer et montrer leurs traits à travers les déchirures.

Aussi les Saint-Preux qui se font sophistes sont plus intolérables encore que les Lovelaces effrontés, puisque leurs Julies dévouées sont plus avilies que les Clarisses trompées. Il est juste que le jugement de la morale soit d'autant plus sévère que la leçon du désordre est plus ambitieuse.

422 LA MORALK.

Les plus funestes de toutes les compositions qui ont Tamour pour thème, ce sont assurément celles qui, s' attaquant aux lois civiles au nom des lois naturelles, trouvent la base de celles-ci dans nos passions mêmes, et en étalent la supériorité dans des récits décorés de toutes les séductions du génie, témoin les Af/iniiés électives de Goethe. Un roman ne change pas les mœurs d*un pays, mais mieux un grand écrivain les exprime, plus il entraîne. Je n'attribuerai pas les lois de divorce qui fatiguent les chambres allemandes aux égarements de la littérature qui travaille les peuples, mais j'explique les unes par les autres.

On plaide la cause du mauvais roman en deux sophismes.

On dit, d'abord, qu'il estun ordre d'écrits plus coupables que ces purs jeux d'imagination, libres enfants d'une création idéale : c'est l'histoire qui donne gravement des faits pires et vrais ; ce sont les biographies qui révèlent des désordres et des scandales sur lesquels une nation qui se respecte devrait garder le silence et laisser le temps y jeter ses voiles les plus épais ; ce sont les mémoires qui publient les secrets des alcôves royales.

On ajoute que, loin de s'y opposer, la science réclame ces révélations et la loi protège de ses sympathies même les plus libres.

Mais les annales do la justice, qui frappe celles

qui blessent, prouvent le contraire, cl toutes les autres montrent le vice avec un cortège de maux et de châtiments qui en adoucit le danger, cortège que l'histoire montre toujours, et qu imite peu ou mal le roman.

On dit, en troisième lieu, qu'aux mauvais livres il ne faut qu'opposer les bons.

Or on Ta fait avec éclat, on a repoussé avec énergie les doctrines pernicieuses sur les rapports qui naissent de l'amour. On a peint les maux qui jaillissent de ses excès; on a éclairé les esprits sur les faux devoirs si haut proclamés en leur nom. Mais plus on s'y est appliqué, plus on a vu la profondeur des plaies faites par l'adversaire.

On a résolu de le combattre en mettant le Bien au lieu même du Mal, d'assigner à ses saintes affections leur rôle le plus attrayant, et de prouver qu'en son charme il l'emporte sur le mal autant qu'en son origine et en ses lins. L'on a vu naguère encore la nouvelle littérature de l'Amérique méthodiste et puritaine montrer que l'amour pur offre un champ beaucoup plus vaste et non moins séduisant que l'amour coupable. Mais rien de plus dangereux que ce remède. S'il n'est pas appliqué avec une prudence extrême et une grande sobriété, il est pire que le mal ; car alors il entraîne dans l'aberration les âmes d'élite sans préserver les autres. Quand même on en use avec

la réserve nécessaire, ses charmes austères ne sauraient balancer ceux avec lesquels on voudrait les faire rivaliser. Il y a plus, si l'amour est défiguré par les romanciers sensualistes, il l'est aussi par les romanciers spiiitualistes. Sans doute l'idéalité de ceux-ci est pure et sainte, mais outre qu'une idéalité n'est guère propre à en combattre une autre, celle de l'amour tel qu'il figure dans les nouvelles compositions n'étant pas le vrai non plus, leur danger, pour être moindre, n'est qu'autre. Et il est trop réel encore pour n'être pas fui.

S. IJamour du prochain.

De même que tous les devoirs généraux de l'homme se résument dans l'amour de soi-même, tous ses devoirs sociaux se résument dans l'amour du prochain, selon la formule divine.

Cette formule est excellente, car elle embrasse tous ces inénumérables rapports secondaires qui tous sont sources de devoirs, et auxquels il serait aussi fastidieux qu'impossible de tracer des règles. Quel moyen en effet d'épuiser toutes le§ nuances de situation et de formuler toutes les obligations qu'elles imposent? Gentilhomme ou laboureur, soldat ou prêtre, magistrat ou manœuvre, toute position crée des rapports; tout

rapport impose des devoirs, et tous les devoirs possibles trouvent leur loi suprême dans ces mots : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Sous le nom de prochain, cette formule comprend l'humanité tout entière : plus d'étrangers, plus d'ennemis; des frères sur toute la surface du globe, quelque religion qu'on professe. Ainsi le veut l'Evangile et le veut la raison.

Mais n'est-ce pas effacer dans une conception idéale toutes les nuances et tuer tous les devoirs spéciaux, les sympathies nationales, les prédilections de famille, les affections de religion, en un mot toutes ces intimités qui inspirent des dévoûments et des sacrifices qu'on n'accorde qu'aux attachements un peu exclusifs ?

Vraiment non. L'amour général et généreux du prochain n'est exclusif d'aucune de ces nuances d'affections qui s'attachent aux diverses nuances . de rapports. Tous les hommes ne sont pas de notre famille, de notre pays, de notre religion, et aucun de ceux qui n'en sont pas n'a tous les diroits de ceux qui en sont.

Mais l'amour du prochain tel que l'Evangile l'entend, n'implique-t-il pas le maximum, puisqu'il veut qu'on l'aime autant que soi-même?

Point, puisqu'il met avant tout l'amour de Dieu, le seul être que nous devions aimer de toutes les puissances de notre âme, et d'une affection qui se confonde avec l'adoration.

L'amour que nous nous portons n'étant pasexclusif de celui qui nous attache à nos frères selon la nature, la patrie et la foi, et celui que nous portons au prochain devant être le même, il n'en peut pas être exclusif non plus.

L'amour de Dieu en est-il exclusif? NesoufiFret-il ni l'amour de l'humanité ni celui de la patrie, ni celui de la famille ?

La simple question est une réponse décisive.

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