CHAPITRE VI
|je» devoirs rollslenx.
La hiérarchie de ces devoirs.
De même que les devoirs sociaux sont supérieurs aux devoirs généraux, les devoirs religieux sont supérieurs aux devoirs sociaux.
La suprématie des devoirs envers Dieu n est pas contestée. Du moins d'entre ceux qui reconnaissent des devoirs envers le Suprême, nul n a ridée de la nier; et quand on met à la tête de tous nos devoirs ces obligations générales qu'on appelle devoirs envers nous-mêmes, c'est pour passer du facile au difficile et du direct à Tindirect, bien entendu que, dans cette disposition ascensionnelle, les devoirs religieux prennent lo rang qui leur est dû. La méthode contraire inspirée par Tégoïsme met les devoirs envers nousmêmes au-dessus de tous les autres. Et de même que le rang qui est donné par l'individu à chacun des trois ordres de devoirs, est ce qu'il y a de
plus propre à faire juger sa moralité, de même la place qu'un peuple assigne à chacune de ces classes est une révélation profonde sur son état moral. Toute nation qui subordonne ses institutions politiques au point de vue religieux met le respect des mœurs au niveau de celui des lois. Dès qu'au sein d'un peuple ce sont, tout au contraire, les institutions politiques qui dominent les autres et que les devoirs sociaux priment les devoirs religieux, il y a péril pour les mœurs et par conséquent pour les lois. L'histoire nous le dit.
Athènes assujettit à sa loi politique les rapports religieux de l'homme avec Dieu au point d'obliger tout citoyen d'honorer les Dieux de l'Etat, quels qu'ils fussent, et sa religion fut bientôt une affaire étrangère à l'âme, et sa morale, je veux dire le plus bel enseignement qu'on ait jamais fait sur la science des mœurs, fut frappée de stérilité. Subordonnez avec Descartes, Hobbes, Rousseau et les socialistes la loi morale et la loi religieuse à la loi politique, et vous avez le Bas-Empire, moins peut-être l'hypocrisie de ce pouvoir, qui prétendait n'agir qu'au nom de la religion.
Le christianisme répugne à cette subordination, assigne le premier rang aux obligations religieuses et ne donne que le second aux devoirs sociaux, sans discuter ceux de l'amour de soi ou les devoirs dont l'accomplissement est exigé dans
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rintérét de tous les autres. « Tu aimeras Dieu de toute ton âme, » tel est le premier commandement. Le second, semblable à celui-là, c'est-à-dire de même origine, de même nature, aussi pur et aussi absolu, c'est d'aimer son prochain comme soimême. Et qu'on le remarque bien, dans ces deux commandements, qui résument la loi et les prophètes (Matthieu xxii, 37), il n'est pas question de devoirs envers nous-mêmes.
Au point de vue de l'Evangile, tous les devoirs d'un être moral sont présentés comme découlant d'un devoir unique et suprême. Rien de plus pur que cette doctrine. Dieu est la loi ou le Bien suprême; tous les devoirs possibles se rapportent à Dieu et doivent être classés en philosophie comme le christianisme le fait sans aucune prétention spéculative. Si l'erreur du Bas-Empire s'est glissée au nom d'une détestable politique dans quelques écrits de la renaissance, et, au nom d'une mauvaise morale, dans quelques pages de philosophie moderne, elle a cessé de régner. Du moment où elle a été signalée comme contraire au droit de la nature, son heure avait sonné. Les mauvaises théories trouvent encore de puissants complices, même après leur chute; mais dans la pensée religieuse et dans la pensée philosophique, la révolution est accomplie. L'intérêt social est proclamé, il est vrai, comme doctrine
do Tavenir dans toutes los écoles qui ne connaissent que lui en fait de morale, et la vérité est également faussée dans celles qui n'admettent que la théologie naturelle où Thomme n a qu'un commerce lointain et insignifiant avec Dieu. Mais les doctrines qui n'établissent pas avant tout des rapports sérieux et intimes avec le Suprême, ne donnent de satisfaction intime et sérieuse à personne. Nul ne prend dans le monde sa place véritable, si d'abord dans sa pensée n'est faite celle de Dieu; et s'il est du devoir de chacun de faire une étude spéciale de ses droits de citoyen dans l'ordre social, il l'est davantage d'en faire une de ses devoirs de citoyen dans Tordre moral. C'est une grande gloire de la science moderne, d'avoir présenté de saines théories sur la société et sur les droits qu'elle donne, et c'est en particulier la gloire des révolutions d'Angleteire , d'Amérique et de France, d'avoir fait triompher en politique des doctrines pures : ce sera pour la philosophie des mœurs sortie du christianisme une gloire plus grande d'avoir fait prévaloir enfin les devoirs de la politique divine sur tous les autres. Notre destinée suprême,c'est une existence conformé à cette politique, et la plus haute mission de l'Etat est de la servir. La morale est précisément l'art de mettre chaque chose à sa place, et de montrer que les devoirs personnels sont tou-
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jours dominés parles devoirs sociaux, les devoirs sociaux par les devoirs religieux. Les lois des nations et les institutions des siècles étant primées par les lois étemelles, il faut, pour être conséquent, faire des devoirs que celles-ci prescrivent la règle de tous les autres. C'est pour les faire mieux planer au-dessus de leur tète que nous en traitons en dernier lieu.
L'Evangile tranche la question en ce mot : c( Tu obéiras à Dieu plutôt qu'aux hommes. x>
Cela est si vrai que nul devoir humain n'est compris ni classé, tant qu'il n'est pas éclairé de cette lumière de laquelle tous reçoivent leur vrai jour, j'entends nos rapports suprêmes. C'est dire suffisamment que si l'on fait bien de distinguer de la morale religieuse la morale sociale, il ne faut pas les mettre soit en opposition, soit sous des principes opposés. Elles émanent de la même source, l'une est la conséquence de l'autre. Non seulement c'est Dieu qui a voulu nos rapports sociaux et a fait entrer dans ses desseins les devoirs qui en découlent, mais toutes nos obligations envers lui nous lient à ces devoirs, puisqu'elles se résument toutes dans l'amour de Dieu, que nous ne saurions ni aimer, ni servir en ses desseins sans aimer ceux qu'il aime, et sans faire à leur égard ce qu'il fait lui-même.
La raison suprême est le principe do la morale
sociale, et quelque place qu'on assigne à nos rapports avec Dieu, la première ou la dernière, ils planent au-dessus de tout comme ils éclairent tout et animent tout.
Ces rapports se résument en quatre ordres :
1** Dieu étant l'auteur et le principe de toutes les existences, nous tenons de lui notre être et toutes nos facultés.
2** Dieu étant le législateur des rapports qui lient tous les êtres entre eux et l'auteur de la loi qui les gouverne, il est non seulement le législateur de notre pensée, de nos sentiments, et de notre volonté, mais le régulateur de notre destinée, le juge et le rémunérateur de nos œuvres.
3^ Objet des plus hautes conceptions de la raison et des plus sublimes spéculations de la science, Dieu est aussi l'objet de notre méditation la plus profonde, de nos contemplations les plus élevées, des plus vives émotions qui agitent notre âme.
4° Type de toutes les perfections que peut réunir un être, il est le modèle suprême de toutes celles auxquelles nous pouvons aspirer, et auxquelles notre nature nous oblige de viser.
Pour résumer tous nos rapports avec Dieu, nous disons que nous tenons à lui par la substance et par les racines mêmes de notre être, par toutes nos facultés, par le jeu de toute notre pensée et
par toutes nos affections, par toutes les plus profondes aspirations de notre âme, et par le sentiment que nous dépendons de lui, en tout ce que nous sommes et serons jamais, c'est-à-dire par tous les rapports possibles. Or, tout rapport étant une source de devoirs, chaque ordre de nos rapports avec Dieu forme un groupe d'obligations spéciales. Et ce qui montre bien que Tâme est faite pour tout cet ensemble de méditations, d'affections et d' œuvres, c'est qu'.ellé y est portée naturellement, qu'elle y trouve des attraits qui, à mesure qu'elles prennent leur cai'actère d'élévation tout entier, deviennent pour nous les joies les plus douces et les plus vives, l'âme s'y assurant cette harmonie de toutes ses aspirations qui est la paix de la vertu. Elle n'y trouve pas ce bonheur même au sein du malheur qui n'est qu'une création oratoire, mais elle y trouve le calme de la confiance et le courage de la résignation au sein de l'adversité, ce qui est la sagesse du philosophe et la piété du chrétien. La conduite opposée, la vie en diehors des rapports voulus avec Dieu, n'amène à sa suite qu'erreurs et attachements funestes, que déceptions et déchirements, c'est-à-dire les plus grandes des infortunes morales, puisqu'elles flétrissent l'âme et la vie, même au sein des plus éclatantes prospéritéiî.
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Biéu aviéur de notte eûdstéHce et dispensateur de rws faenltés.
[i La dépendance.
On a fait de notte dépendance de Dieu^ du sefntiifièht de cette dépendance, la source de toute religion^ et il est très-vrai que la cotiscîence de ce rapport doniitie. toutes nos idées et toutes nos affeeliods relatives à Dieu; mais ce qu'elle dominé surtout , ce sont nos obligations à son égard, et c'est ici encore une fois le cas db faire remarquer qu'au fond, bien au fond, la morale et la religion sont une seule et même science.
Notre dépendance est-elle absolue, ou relative seulement : est-ce celle de l'esclave ou celle d'un être relativement libre à l'égard d'un être absolument libi'e ?
Cotnme il ne ^eut pas être question de la pretiaifere de ces deux hypothèses , bornons-nous à déterminer en qnd sens il faut prendre la seconde.
Nous tenons de Keu niôtf e existehce et notre être^ Hon pàâ en ce sens que iiotis sommes encore lui, ïûûis en ce sens que nous sommes de lui, par lui, comme lui. Il est éternel, nous sonyoes nés,
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mais tiotts sommes semi-étemols, ayant l'éternité de l'avenir; nous ne sommes pas des êtres nécessaires absolument, mais nous le sommes relativement, puisque nous entrons dans ses desseins universels. De sa toute-puissance, de son omniscience, de ses saintes perfections ou de ses attributs moraux il nous a donné tout ce qu'il nous faut pour concourir à son œuvre finale, et il nous a faits tels que, en y concourant librement, spontanément, avec des conceptions à nous et des inspirations nées en nous, nous ayons un mérite véritable : de la vertu, de la bonté, de la sainteté.
De tout cela, rien n est possible sans lui, et toute tentative de faire dans son univers une carrière à nous ou d'y gouverner à nous seuls notre destinée, serait insensée; toutefois, de tout cela rien ne se fait non plus sans nous, et si bien que quand nous ne sommes rien par nous, nous ne sommes rien non plus pour lui, rien à ses yeux, rien dans son univers. Nos rapports avec lui soiit la dépendance dans l'indépendance.
î) Le service.
Nos rapports avec Dieu, source de notre être, ' de toutes nos facultés, sont ceux d'une dépendance profonde, et ce n'est pas seulement une subordination hiérarchique que nous devons en-
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tendre, c'est un assujettissement réel constituant pour notre existence présente ce qu'il faut bien appeler, non pas une servitude morale, ou une sorte d'esclavage, mais une coopération légitime, un état de service. Ce mot est pris ici dans son acception la plus sublime, mais la plus tranchée.
Tout ce que nous tenons de Dieu, nous étant donné pour la fm à laquelle il nous appelle, doit donc être consacré à ce service et notre vie mise constamment à sa disposition, loyalement, sans réserve et sans arrière-pensée.
L'égoïsme pourrait prendre ombrage de cette doctrine; elle n'en est pas moins la vérité la plus évidente. C'est dans l'acception propre du mot que Dieu est notre maître, et nous sommes ses serviteurs dans un sens plus absolu que nous ne sommes les maîtres de noâ serviteurs à nous. A ceux que nous appelons ainsi, nous n'avons donné ni l'être, ni les facultés, ni les fins dernières. Nos serviteurs sont nos égaux et nos frères. Nous les avons pour suppléer à notre insuffisance. Dieu n'a pas de serviteurs en ce sens. Suffisant par luimême à tout ce qu'il veut, il n'a nul besoin d'aide, et s'il nous admet à son œuvre, ce n'est pas par nécessité, c'est pour nous élever à lui. Car s'il est notre madtre plus. que nous, ne sommes cçux de nos serviteurs, il. veut aus^i que ses serviteurs soient plus à lui. que les nôtres ce sont à nous; et
puisque toutes nos forces viennent de lui, il veut aussi que toutes aillent à lui : que nous soyons les siens. Or nous ne les sommes qu'autant que nous servons ses seuls desseins, que tous les nôtres sont subordonnés et dévoués à ses fins, spontanément et fidèlement. Dès que nous concevons la folle prétention de nous dérober à sa loi avec les facultés qu'il nous a données, et d'éluder ses vues sur nous, y préférant les nôtres, nous sommes ses adversaires et non plus ses coopérateurs. Or, ses serviteurs infidèles sont des transfuges, des rebelles, et si, pour rendre en cette question toute philosophique notre pensée en style religieux, nous pouvons prendre celui de la symbolique antiquité, qui est aussi celui de l'Evangile, nous dirons, que du moment où nous ne servons plus l'Être qui est le Bien, nous servonsTÊtre quiestle Mal, le prince ou le type du Mal. Ce n'est pas à la philosophie des mœurs, c'est à la philosophie de la religion qu'il appartient de discuter le dogme religieux de l'origine du Mal; mais il est parfaitement de la compétence du moraliste de faire voir combien sont admirables dans leur symbolisme et ce style figuré de l'Orient et ces expressions bibliques : sej'vir Dieu, servir le monde et servir le prince de ce monde. Les idées que rendent ces expressions ne sont pas des conceptions du génie allégorique de l'Orient seulement : ce sont des
vérités pour tous les pays de la terre et tous les âges de rhumanité. Il nen .est pas de plus profondes. De la part de tous les êtres libres, servir Dieu, c'est rester avec lui dans Tordre qu'il a établi pour chacun, la carrière de chacun et le bien de chacun. Servir Dieu, c'est demeurer fidèle au poste. Servir le monde, pris pour Fantir thèse de Dieu, c'est passer d'un ordre de choses tout divin dans un ordre de choses où il n'est tenu nul compte ni des desseins, ni de la loi de Diea. Chacun peut faire son choix. Un choix conforme aux desseins de Dieu, c'est la moralité; contraire à ces desseins, c'est l'immoralité : car c'est la prétention de substituer sa pensée à celle de Dieu dans un ordre de choses qu'il a voulu, dans un monde qu'il a fait selon ses vues» C'est là ce sys* tème de rébellion et d'égoïsme que repousse un brave guerrier de l'antiquité hébraïque, s' écriant en un moment solennel t « Choisissez qui vous voulez servir; moi et ma maison nous servirons le Seigneur. »
Le mot de serviteur de Dieu, qui est de toutes les religions de la terre, et qui, métaphysiquement pris, est te titre le plus juste et le plus élevé que puisse porter un être moral, impose des devoirs proportionnés à sa grandeur. En effet, pour servir les desseins de Dieu, il faut les conn^tre et les préférer à tous les autres, et
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tant que, de ses desseins sur nous et des facultés qu'il nous a données pour y répondre, noi|« n'a* vons qu'unfi connaissance vagi^e et ine^rtmoe , il nous est difficile de consa:Crep* ce que aeus sommes au service de ses volontés. Cette ignorance ne nous permet pas même de concevoir une idée précise de la manière dont nous tenons à lui. Or tant que ce rapport de dépendance n'est pas compris, Thomme est dans Tenfance de la vie morale. Il peut y avoir dans cet état un vague pressentiment de sou développement futur, puisqu'il est un être spirituel ; mais de son rôle complet, non.
Toutefois, ce qui distinguo la vie m^orale de toute autre, de la léthargie em1)ryonique, de la vie vé-r gétativiô, de la vie animale, ce n'est pas seulement une conscience quelconque, ni même l'idée clake et nette de nos rapports de dépendance à l'égard de Dieu , c'est l'amour de ces rapports , c'est le sentiment de grandeur qu'éprouve l'être moral à savoir qu'il est moins h soi qu'à Dieu. Notre gran* deur, c'est moins cette ferme conviction, que la sphère quelconque de notre missiion personnelle est inscrite dans l'immense sphère de l'oeuvre divine — c'est moins cette conviction, qui tipnt à la raison, que l'enthousiasme qu'elle inspire au cœ^r.
2. Dieu législateur du monde morale régulateur de notre destinés^ juge et rémunérateur de nos œuvres. — Le partage avec Dieu.
i) Im, théonomie^ l'autonomie et Vhétéronomie.
Puisqu'il existe une loi universelle et suprême dont personne ne conteste la perfection ; puisque Dieu seul en est l'auteur, et que la théonomie, le premier système qui se présente à la pensée ou qui figure dans l'histoire, est aussi le seul admissible, il s'ensuit que la loi est inséparable de Dieu. Qui dit loi morale dit Dieu, qui porte la loi en soi y porte Dieu, le Dieu vivant, ce I^e législateur, dit un ingénieux. écrivain mort trop tôt, est une personnalité vivante, infinie, essentiellement unique; ce moi étemel dont lé moi de chacun de nous n'est qu'une émanation mystérieuse, cet être qui est la raison de toutes choses et la nôtre, notre force, notre souffle, notre vie. » Si la loi est implantée dans notre être, c'est pour que tout entier il soit dominé, en sa pensée, ses affections et sa volonté par celui qui en est l'auteur, qui est la loi. Et s'il y a devoir abjsolu de nous conformer à celle-ci, c'est qu'elle est la pensée de Dieu.
C'est pour cela qu'il en est de la loi comme de Dieu en nous. Ecrite par le doigt de Dieu dans notre
âme avec une entière clarté, la loi suprême y est souvent effacée par d'autres lois, obscurcie par des doctrines qui s*y substituent, voilée par des passions qui la rejettent. Et, avec elle, Dieu s'efface ou Dieu reparaît en notre être.
U importe donc de la rechercher dans sa pureté, de l'aimer dans sa rigueur, de la vouloir dans toute son étendue et à tout prix.
En effet, elle n'a d'autorité que pour ceux qui en veulent; et c'est pou de la connaître : pour qu'elle nous mène, il faut y incliner notre volonté, il faut en chérir sincèrement toutes les délicatesses , les exigences et Tauteur.
On ne se donne tout entier qu'à ce qu'on aime, et d'ordinaire le devoir de se donner à Dieu est d'autant plus mal rempli que nous avons précisément l'ambition de vivre autonomes, d'être nous-mêmes notre fin et notre loi, c'est-à-dire de n'avoir pas d'autre vue que notre convenance, d'autres mobiles que nos besoins. Nos instincts et nos passions demandent une direction supérieure à la nôtre, mais T amour-propre l'emporte sur la raison, et s'il est une prétention qui nous paraisse légitime, c'est celle de conduire nous-mêmes notre personne, de faire en ce monde ce qui nous Va, d'y réaliser nos desseins, d'y consulter notre prudence, d'y suivre notre chemin et d'y régler nos pas. Et rien de plus innocent que cette folie si
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elle est courte ; si, dès la première chute, elle nous mène à Tintelligence de notre aveuglement, si, notre ignorance de la marche du monde et desdestinées de l'humanité ou des nôtres en particulier reconnue, nous entrons dans le vrai et nous confions à qui sait tout et peut tout. Mais vio^ je plus malheureux pour nous que cette puérile illusion quand nous persistons à tenter Tabsurde, en conducteurs exclusifs de nos destinées. Car s'il est une vérité qui se venge, lorsqu'elle est méconnue ou niée, c'est celle que le législateur de nos destinées en est aussi le conducteur suprême^.
Il n'en est toutefois que l'arbitre suprême et il ne nous mène que dans certaines limites. Et nécessairement. Car s'il le faisait d'une manière absolue, la soumission de l'esclave serait notre obligatioii unique et toute notre vertu. Dieu mène dans une mesure, qui, en réalisant ses desseins surnous, nous permet d'y concourir et d'aider à leur accomplissement. En un mot il y a partage : une part nous est faite dans nos intérêts, l'autre. Dieu se la réserve. Or chacun voit que, de ce rapport, il jaillit deux devoirs très-difficiles : celui de bien apprécier notre part, et celui de respecter toujours la part de Dieu, c'est-à-dire d'agir en maîtres de nous-mêmes et en serviteurs soumis de notre divin conducteur.
Il n'est pas de tâche plus délicate, puisqu'il
n*es>t pas daus la vie humaine de moment où noua n'ayons à faifie Tune d« ces deux «faoses, un acte d'initiative et un aete d*absleotio0, pas de moment où nous n'ayons à nous faire notre part et à respecter eeile de Dieu. Compliquée des sentiments et des considérations les plus élevées, ce doui>ie devoir «st d'autant plus digne de méditation quio souvent il se borne au simple recueillement, et qu il s'agit moins d'une interyention que d^une attente de notre part»
2) La résignation^ la confiance^ V espérance.
C'est là, dans cette aittente complètement calme, dans la résignation entière aux énigmes du présent, dans cette confiance illimitée aux solutions de l'avenir partout où il n'y a pour la raison que des difficultés insolubles , qu'est la plus haute vertu. Mais la résignation qui n'^st qu'une abstention, qu'un état passif, n'est que la forme élémentaire de ce beau devoir. Il en est une <autre , un état très-ému. Ce n'est pas seulement la 4^onfiance pleine de charme, que celui qui demande le sacrifice de tout ce qui, dans nos vues et nos afiEec«' tiens, est contraire aux siennes, gouverne nos âmes avec une sagesse que nous n<3 saunons avoir l'ambition de comprendre: c'est la certitude,
la foi religieuse mérite ce mot, qu'il réserve à notre dévoûment des compensations qui dépasseront nos conceptions les plus bardies, nos sacrifices les plus sublimes; qu'en dépit de toutes les apparences contraires, une tendresse pour nous inaltérable et suprême prépare nos destinées les plus glorieuses par les plus douloureuses des épreuves. Et transformé ainsi, rien n'est plus vif, plus riche de perspective que ce sentiment. C'est là cette espérance dont l'Evangile a fait une des trois plus grandes vertus, et ce qui prouve que l'espérance telle que l'Evangile la présente est autre cbose qu'une simple confiance en la sagesse divine, c'est qu'on lui attribue un mérite réel, puisqu'on en fait une vertu.
Et de fait, si elle plaît aux âmes dévouées, elle n'est pas très-naturelle ; ce n'est pas une disposition qui sourit à l'homme; sa raison se révolte au contraire contre les énigmes, les douleurs, les inconséquences, les iniquités de la vie humaine.
L'antiquité grecque a pressenti plus que la résignation, elle a pressenti l'espérance chrétienne quand, au sein de ses luttes et de ses aspirations à la paix de l'âme, le stoïcisme a fait de cette paix à la fois la vertu et le bonheur. On a donc été bien mal inspiré lorsqu'on a, de nos jours, essayé de substituer à l'espérance, à la résignation et à la confiance que le christianisme a données àlamo-
raie moderne, je ne sais quelle théorie sur l'illusion qui nest réellement d'aucun système, ni de philosophie, ni de religion, et qu'on est venu néanmoins nous enseigner à titre de sagesse suprême.
En effet, un homme d'une grande expérience, de lumières étendues et de hautes qualités n'a pas craint do résumer ainsi la sagesse des siècles.
« Il est donc vrai que nous naissons, que nous vivons, que nous mourons sous l'empire de l'illusion et que rien ne peut nous dérober à son pouvoir. Cette certitude ne doit pourtant pas nous décourager ; car s'il était possible d'être totalement privé d'illusions, il vaudrait peut-être mieux être privé d'existence ; l'univers serait décoloré pour nous ; l'amour perdrait tousses charmes ; la beauté sa ceinture ; la gloire ses lauriers ; les poètes briseraient leur lyre ; la jeunesse quitterait ses projets et ses chimères ; la triste vieillesse serait privée de consolation ; le passé, le présent, l'avenir, confondus ensemble, seraient à jamais dépouillés d'espoir et de souvenir, et le vide du néant ne serait pas plus affreux que ce monde désenchanté. Notre imagination, présent des dieux, fut chargée par eux de l'embellir: respectons-la et gardons-nous de détiiiire sa douce magie. r)
Mais, n'est-ce pas là vouloir se dérober à ses devoirs en faisant abstraction de ses rapports ? Et le fol abandon de soi à un monde de fables
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conveDuefi ou d'illusions futiles , est-il digne d'occuper un seul instant la pensée d'un esprit sérieux? L'homme est fait pour une science plus positive, et il est puéril de faire semblant de croire à de pareilles chimères. Entre la résignation d'une raison saine et l'amour insensé d'illu-* sions chimériques, il y a un abîme : celui qui sépare l'erreur de la vérité. C'est un devoir de signaler le péril de ces aberrations avec d'autant plus de sévérité qu'elles se produisent sous des noms plus honorés et des formes plus élégantes ; j'allais dire avec des mœurs plus honnêtes , car si l'écrivain dont nous citons les phrases harmo^ nieuses a un dessein bien arrêté, c'est celui d'être un moraliste sain et un sérieux consolateur.
Que si l'on demande aux faits réels la preuve que laconGaoce, religieuse ou philosophique, dans la conduite divine de nos destinées, est une des situations les plus admirables de l'âme, des phis fécondes en vertus, éclatantes ou humbles, qu'on prenne je ne dis pas la vie de saint Augustin ou celle de Fénelon, ou de tel autre personnage émineut, mais celle de tout homme à puissantes convictions, fût-il d'ailleurs des plus obscurs *.
• V. p. ex. le Journal du missionnaire Miertsching, qui a fiait partie de Texpédition du capitaine Mac-lure allant à la recherche de Franklin, 1850-1854.
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La confiance et l'espérance prennent des formes spéciales dans un autre rapport avec Dieu : conducteur de nos destinées, Dieu est aussi le juge et le rémunérateur de nos œuvres. C'est là un rapport qui nous inspire un sentiment encore plus viL Ses conséquences, plus frappantes, sont aussi la source de devoirs plus évidents. La viola* tion d'une loi divine qui est Tordre suprême , ne pe«tt qu'exciter le déplaisir de son auteur; le dé* plaisir, que la vindicte. Or ces deux nusuices de la même peine doivent être la même à nos yeux, toute violation de la loi divine étant un abus des facultés que nous avons remues pour l'observer, un abus étant un acte de félonie, tout acte de fél&iÂe une altération dans nos rapports et toute altération, une chute grave. Car en nous éloi* gnant de celui qui est l'ordre, nous ne pouvons que tomber dans le désordre. Or le désordre, qui est le mal, ne mène pas à l'indifférence seulement, qui est la mort morale, il mène k l'inimitié de Dieu, à cette haine qui, pour être secrète et hy« pocrite, n'en est qu€ plus funeste pour l'âme,
La santé de l'âme est dans ses rapports avec Dieu. Elle se conserve par le respect de sa loi et le respect de son gouvernement. Elle périt dans la cessation de ces rapports, par le mépris de ces dcYoirs. Une parole apostolique dit que le saint se fait avec crainte et tremblement, et rien de
plus exact que cette leçon. Quiconque s^applique attentivement à la pratique de la loi divine, craint sacs cesse» se surprend sans cesse en état de violation ouverte ou de négligence distraite. Or, il sprait impossible de concilier l'infidélité avec cette paix et cotte confiance dans la conduite suprême de nos destinées, qui est l'espérance, n'était cette infinie bonté qui nous aime malgré nos faiblesses, en raison de la sincérité de nos eiforts, bonté que le christianisme appelle tantôt pitié, tantôt compassion, souvent miséricorde divine.
Mais si notre pratique est imparfaite à ce point et souvent coupable, n'est-il pas insensé de notre part de nous bercer, à peu près tous, de la douce perspective d'une rémunération future de nos œuvres?
Sans nul doute. Il peut exister d'autres races qui aient des titres à ces glorieuses compensations, mais quanta la nôtre, l'imperfection réelle de nos œuvres, même de celles que nous qualifions de bonnes, ne nous permettrait d'autre perspective que celle d'une expiation, n'était cette appréciation suprême qui, au nom d'une tendresse toute divine, fait abstraction de l'acte manqué eu faveur de la pensée, en faveur du sentiment ou des intentions qui l'inspirent , tendresse qui nous pardonne encore, si l'acte est mauvais, en faveur des regrets et des vœux dont il est suivi «
Quelque graves que soient nos aberrations, elles sont effacées par nos larmes et nos sacrifices. Cela est si vrai (Jue, pleurées et réparées, nos œuvres, quelle qu'en soit Timperfection, sont le bien et ont droit au bonheur qu'il procure dès qu'elles ont été inspirées par le seul et sincère amour du bien.
On le sent, cette situation donne à nos rapports avec Dieu, juge et rémunérateur, une face nouvelle et qui devient une source de nouveaux devoirs : ce sont des sentiments de reconnaissance et d'amour qui doivent être vifs et purs pour répondre à tant d'indulgence et de tendresse.
En effet, s'il peut être question de mérite et de rémunération, ce ne peut être qu'en raison de la sincérité de notre attachement, et pour celui qui, confiant la direction de sa destinée à Dieu et lui laissant bien la part qu'il s'y est réservée, se chargé fidèlement de celle qu'il nous laisse. Car seul celui-là qui sait aimer Dieu de toutes les puissances de son âme et confondre dans cette affection suprême toutes les autres affections, peut envisager en paix ses rapports avec Dieu suprême juge et rémunérateur de ses œuvres. Quand on parle d'âmes qui ne comptent que sur ellesmêmes, ne" connaissent dans Tordre moral que les lois qu'elles se donnent et se prennent nonseùlement pour autonomes, mais se croient juges
de leurs œuvres au même titre que législateurs de leurs actes, s* attribuant des titres à des rémunérations éclatantes et éternelles, on fait des romans. Ce n'est pas à leurs propres lois, ni à des lois imaginaires, c'est à celles qui forment dans le monde réel l'ordre moral, que Dieu nous a soumis, et cet ordre, qui est celui d'une exacte justice, veut que chacun subisse les conséquences légitimes de ses œuvres. Or où est le mortel assez téméraire pour se dire assez pur et pour ne pas trembler à la vue de la balance du divin Osiris et des notes de son immortel greffier, cette balance oîi un roi-type « a été pesé, » et ces notes constatant « qu'il a été trouvé trop léger? »
Ce n'est pas là le jugement d'un seul, c'est ua jugement universel.
3. Dieit, objet de nos plus hautes pensées et de nos plus grandes affections.
Que Dieu est le plus grand de tous les objets qui peuvent attirer la pensée, la nourrir, la fortir fier ^t la féconder de la manière la plus large; que Dieu est le problême le plus sublime et par conséquent le plus attrayant de la science, cela est hors de doute pour les esprits élevés, puisqu'il est le suprême, le parfait, le principe où gît la
raison de tout. Qu il est le point culminant de la plus haute spéculation du philosophe, du moraliste et du théologien, cela est tout au)ssi évident. Mais ce qui ne Test pas, ce qui est une nouveauté dans Topinion commune, c'est que, de ces faits il résulte pour tous ceux qui sont en rapport avec lui toute une série d'obligations.
. Qu'en est-il ?
Et d'abord, est-ce un devoir pour tous de faire de l'Etre des êtres le principal objet de leur attention, de leur étude ? Puis, ce devoir est-il également obligatoire pour tous, pour les simples comme pour les autres ?
Deu^ raisons le veulent : la première, c'e^t qae Dieu est ce qu'il importe le plus de connaître; la seconde, c'est que notre âme incline à cette étude si universellement que ce doit être en vert«i de sa nature.
Elle cherche Dieu comme la poitrine cherche Tair, et elle le trouve comme l'œil trouve la lumière. En effet, l'idée de Dieu se produit d'ellemême dans l'intelligence, par la raison que Dieu est le principe de celle-ci : si bien que l'âme qui manquerait de la conscience de son principe ne serait pas une intelligence.
De là vient qu'avant d'être le dernier mot de la science, l'idée de Dieu est le premier mot de la pensée, de la pensée instinctive, et de là vient
que, de toutes les conceptions abstraites de Thumanité, l'idée de Dieu est la plus populaire comme elle est la plus universelle.
cr Mais, si tels sont les rapports de rintelligence humaine avec l'intelligence divine, celle-ci se réfléchissant naturellement en celle-là, le devoir de faire de Dieu notre étude suprême est aisé : il n'y a qu'à ne pas fermer l'œil à là lumière du jour. »
Sans doute, mais il ne faut pas qu'entre les deux il s'interpose des obstacles, des nuages. Or les erreurs sont des nuages , les passions des obstacles : ce sont des raisons pour ne pas voir ou ne pas aimer à voir. De là vient que l'idée de Dieu, la vue spirituelle de Dieu, ne brille pas toujours dans notre pensée avec la même évidence, la même clarté, ni surtout dès le début. D'abord faible et obscure dans notre âme, puis plus forte et plus claire, si elle est cultivée avec amour, elle croit sans cesse et devient la source des conceptions les plus sublimes. Mais négligée, elle se voile souvent dans le cours de la vie et devient ce que devient tout ce qu'on abandonne ou maltraite : décroissant sans cesse, elle enfante les systèmes les plus faux et les sentiments les plus grossiers.
De là, pour nous, l'obligation d'appliquer toute la mesure de nos facultés à cette connaissance,
de faire de Dieu l'objet de méditations attentives, d'une étude approfondie et constante. L'intelligence divine est le pain quotidien de l'intelligence humaine, et l'importance de s'en nourrir ne se borne ni aux hommes de science ni à des résultats spéculatifs. On ne peut pas même étudier Dieu comme un objet de science seulement. On ne peut pas méditer Dieu, j'allais dire impunément, je veux dire qu'on ne peut pas méditer sa nature et ses attributs de manière à s'en tenir à une pure connaissance, et s'arrêter là. Toutes •nos idées, que nous en ayons conscience ou non, que nous le voulions ou non, portent en leur sein des sentiments spontanés, irrésistibles.
De beaux textes de philosophie, de religion et de poésie le démontrent, la méditation journalière de Dieu est la source intarissable des émotions les plus sublimes de toutes celles dont l'âme dé l'homme est susceptible. Instructives autant que douces, hautes autant que ravissantes, elles ont un commencement et n'ont pas de fin. 11 y a dans ces textes, comme dans les jouissances qu'ils retracent, de grandes aberrations à côté de grandes élévations. La méditation, qui est en son principe une opération toute rationnelle, dégénère souvent en une intuition extatique, éblouissant la pensée au lieu de l'illuminer. Elle passe d'autres fois à cet enthousiasme mystique qui
égare le sentiment comme la pensée^ et aboutit à des visions qui ne veulent plus voir que Dieu en tout et partout, et partout le substituer à l'homme. Mais oe n*est là qu'une raison de plus pour nous appliquer à des conceptions vraies, car nos idées sur Dieu modifient toujours nos affections pour Dieu, et toujours celles-ci répondent à celles-là : quand les principes sont faux les conséquences sont fausses.
Sommes-nous libres de renoncer aii vrai plutôt que de Ttaccepter avec quelque mélange? Nos conceptions et nos affections divines ont la mission de nourrir notre âme ; c'est là son aliment le plus substantiel ; elle n'atteint son développement voulu qu'à la condition de s'en saisir, ses aliments les meilleurs sont aussi des aliments indispensables. Où elle s'y tient, loin de tomber dans des visions qui mènent aux ténèbres, la méditation sur le plus grand objet de la pensée, élève celle-ci au-dessus de la région des nuages, et donne la vérité au lieu des illusions. A cette hauteur, elle est la plus saine et la plus féconde de toutes les opérations de l'intelligence. Loin d'affaiblir la raison au profit de je ne sais quels-éblouis* semenls mystiques, elle la fortifie au contraire : les pensées hautes et les émotions saintes se font valoir les unes les autres dans la limite des besoins de notre mission et des desseins de Dieu
qui nous la donne. Prenons donc bien garde de rejeter le bon grain avec le mauvais ou de nous défier de ce qui est puissant par la seule raison qu il n'est pas ordinaire. Les émotions profondes et le singulier enthousiasme qui se joignent croissant sans cesse à la méditation, n*ont en euxmêmes rien qui ne soit pur. Nées de la méditation ce sont des joies philosophiques, et nous en sommes remplis h juste titre quand nous nous sentons élevés au-dessus de toute chose et en quelque sorte unis de pensée et d'affection à ce qui est au-delà de toute conception finie. Nos habitudes de méditation sont celles de notre fidélité dans notre œuvre journalière, comme l'amour de celle-ci est la mesure de notre méditation : sans méditation, point de lumières; sans amour, point de fidélité. La mesure de nos idées n'est pas toujours celle de nos affections ; la mesure de nos affections, pas celle de nos idées : mais la normalité veut une exacte (Correspondance, et toujours l'ensemble de nos idées et do nos affections est la mesure de notre œuvre. On peut appeler la méditation un devoir philosophique; mais la négligence de ce devoir a des conséquences graves pour tout le monde, philosophes ou non. Elles ne se bornent pas à la vie intellectuelle; elles atteignent la vie monde. Saint Paul les résume ainsi. « Comme ils ne se sont pas souciés de con-
4oG LA MOKÀLE.
naître Dieu, Dieu les a livrés à un esprit dépravé pour commettre des choses qu'il n*est pas permis de faire. » (Rom. i, 28.)
4. Dtcu, type de toutes les perfections. L admiration. L adoration et la glorificatiofi :le cuite intime et le culte public. Limitation.
Etre unique en sa nature, d'une grandeur qui dépasse nos conceptions et pour laquelle nous ne trouvons qu'un mot auquel nous sommes incapables d'attacher une idée un peu nette, celui de majesté. Dieu est pour les esprits faits à son image et qui contemplent ses perfections, la source de deux devoirs qui l'honorent et qui nous honorent. En effet, dans les deux mots, admiration et adoration, se résument nos obligations les plus saintes et les plus hautes émotions dodt l'humanité puisse jouir.
Mais sont-ce là des devoirs ?
1) L admiration.
Pour ce qui est de l'admiration, d'abord, elle passe d'ordinaire pour une sorte de luxe, un privilège des classes instruites; mais il n'en est rien; elle est à l'usage de tous et nécessaire à la vie de tous. L'âme ne s'en passerait qu'à son grand dé-
triment, et libre d'en jouir elle aurait tort de se refuser ce privilège : qui n'admire rien est infirme, qui admire plus autre chose que Dieu ou ne l'admire point est aveugle. Rien ne naît plus naturellement dans une âme saine et ne se développe avec plus d'aisance que l'acmiration de la grandeur, et rien ne féconde plus que le sentiment bien accepté , bien accueilli de la majesté divine. Ne pas l'éprouver serait signe d'une disgrâce intellectuelle, le combattre, signe d'une maladie morale. Tribut spontanément né et constamment offert à Dieu, c'est le complément de notre éducation religieuse. Pour toute âme bien faite, il y a là un attrait auquel cède tout autre attrait, auquel aucune ne saui^ait rester étrangère impunément et qu'aucune ne saurait tenir enfermé en son sein.
D'ailleurs, sentir de l'admiration pour la majesté divine, ce n'est pas aller assez loin, car il est dans la nature du plus grand des sentiments d'en être aussi un des plus éloquents. Que l'admiration reste muette tant qu'elle n'est qu'à l'état de germe, cela se conçoit, mais elle est à peine réelle, quand son expression suprême, Tadoration, ne s'y joint pas.
(2 L adoration et la glorification:, le culte public et privé.
Ce devoir, celui de tous dont raccompliasement élève le plus, prend deux formes principales dans le sein de Thamanité : celle du culte public ou extérieur, qui est périodique, et celle du culte privé ou intérieur, qui est permanent quand il est pur.
En effet, du culte qui est d'institution sociale, se distingue le culte intime, comme la loi morale se distingue de la loi politique. Cet ensemble de sentiments et de pensées qui, pour se manifester à Dieu, n'attend pas les assemblées d'une Eglise, mais s'épanouit à toute heure, constitue le culte intime, le culte permanent. Les deux cultes se touchent, s'inspirent et se vivifient ; mais le premier n'est, sans le second, qu'une cérémonie, qu'une sorte d'ostentation. S'il n'était pas la sincère expression de nos sentiments , la forme articulée de la pensée continue, que serait-il? Et si nous cessions réellement d'éprouver de l'humilité à la vue des perfections de Dieu, ou de la joie à la vue des merveilles de sa création et de son gouvernement ; d'avoir du dévoûment et de la fidélité à la vue de ses grâces et de ses desseins sur nous ; si la reconnaissance pour ses
bienfaits chaque jour renouvelés nous trouvait sans émotion ; si jamais ce feu sacré venait à s'éteindre dans nos cœurs, quelle triste parodie de culte irions-nous célébrer en public ? Ce serait là précisément ce que le prophétisme hébraïque appelle le culte des lèvres. On Ta qualifié de profanation, mais c'est par une exagération oratoire. Si nul ne peut dire que tous ceux qui célèbrent un culte public y participent au nom de leur» sentiments intimes, nul ne peut dire non plus que, de tous ceux qui y participent, aucun n'y vient au nom de ces sentiments.
Le culte^ public alimente le culte intime à son tour. Nul ne doit s'en dispenser sous prétexte qu'il n'y va pas au nom de sentiments parfaits. On y peut trouver ce qu'on n'y apporte pas, et loin d'être une profanation, tout culte public, s'il est sincère, si froid qu'il soit ou si exalté, est un hommage encore digne de Dieu à un degré dont le juge suprême est seul juge.
La glorification de Dieu est un acte dont toute religion nous fait un devoir d'accord avec toute philosophie. Le plus sublime des devoirs en morale, la glorification, est la plus sublime partie du culte public. Les chants du royal psalmiste des Hébreux dont la grande âme déborde de ce sentiment, sans cesse et sous les formes les plus majestueuses, ne sont pas un fait unique dans l'his-
toiro de notre race. Il est vrai que tout cet ensemble d'hymnes qui célèbrent la gloire de Dieu dans les vers les plus magnifiques que Thumanité ait produits forme le monument le plus imposant et s'inspire des plus sublimes sentiments qui aient jamais émulecœur deThomme, mais cette littérature est riche partout. La glorification de Dieu est la plus haute gloire des nations et chacune est entrée à son tour dans ce concert des cieux entendu du poète : a Cœli enarrant gloriam Dei. »
Le devoir de la glorification de Dieu a d'ailleurs moins le caractère de la jubilation externe que celui d'un chant intime. Dans les âmes contemplatives où les sentiments enthousiastes éclatent aisément et s'élèvent aux ravissements de l'extase, il faut plus de vigilance pour le contenir dans ses limites que d'excitation pour le porter à son développement complet.
Il s'attache au culte public deux erreurs grossières, celle qu'il est méritoire, le seul acte d'une présence personnelle devant plaire à Dieu, et l'erreur toute bizarre, qu'il est essentiellement un cours d'instruction ayant pour objet principal l'accroissement de nos lumières religieuses. L'une et l'autre de ces erreurs détruisent le culte dans les âmes où elles régnent. L'unique objet du culte est de rendre grâces à Dieu pour ses bienfaits, et
d'en solliciter de plus grands encore : glorifier et prier. Appeler culte un discours plus ou moins éloquent, plus ou moins instructif, un acte quelconque étranger au sentiment d^ adoration , si touchant ou si édifiant qu'on le veuille, c'est aller au même point contre la vérité des choses et contre le sens des mots. Et rien n'est plus funeste que de se tromper dans une matière aussi grave» L'erreur enfante, ici, les mille et un excès de la superstition, c'est-à-dire de la croyance que Dieu nous doit des bienfaits pour telle pratique, tel sacrifice et telle observance ; ailleurs, les mille et un excès de la persuasion, que d'aller de temps à autre entendre une savante dissertation sur les attributs de Dieu ou une touchante homélie sur les devoirs deThomme, est tout ce qu'il demande.
Gë qui affaiblit le plus le culte public, ce sont les fausses pratiques dont il est l'objet et qui sont amenées, en partie, par les formes défectueuses qu'il revêt souvent, en partie, par l'élément qui s'y montre le plus actif, le sacerdoce, qui tend facilement à deux excès, celui de vouloir le célébrer pour les autres plutôt que pour soi et celui de dominer au lieu de guider.
Quand il y a domination au lieu d'action légitime, le culte, d'institution religieuse, devient institution ecclésiastique. Au lieu d'être un hommage offert par tous, il n'est plus alors qu'untri-
but officiel, qu'une cérémonie accomplie par quelques-uns au nom de tous. C'est la sacrificaiure souveraine de l'ancienne alliance, ce n'est pas le sacerdoce universel de la nouvelle. La direction du culte est l'affaire du clergé, mais le culte est celle de l'Eglise. Si le culte est une offrande, c'est celle de nos affections les plus profondes et de notre adoration la plus pure. Le ministre de Dieu doit diriger l'offrande, mais c'est le cœur du fidèle qui doit la présenter : cette présentation seule en fait tout le prix. Tout ce qui est extérieur n'est que moyen, n'est ni la source ni la fin du culte. C'est l'Eglise, c'est-à-dire le fidèle qui adore; c'est l'Eglise, c'est-à-dire l'âme humaine qui aspire à son rapport normal avec Dieu; c'est elle qui est croyante, repentante, comblée de grâces, appelée, régénérée, sanctifiée, glorifiée, élue.
3) Limitation.
Dieu, type ^e la perfection éthique, est l'objet d'un devoir encore plus beau que le culte.
Le culte ne serait pas vain et stérile s'il s'arrêtait à l'admiration et à la glorification, cela est vrai, mais il serait incomplet. Si sentie que fût la première, si éloquente la seconde, ce ne seraient que de sublimes inconséquences, limitées au sentiment et à l'hymne. Adorer la puissance de Dieu
OU célébrer ses bienfaits pour qu'il intervienne dans notre destinée d'une façon plus conforme à nos vœux, c'est moins vouloir lui plaire que vouloir qu'il nous complaise. Toute prière est intéressée sans doute, mais elle est encore autre chose. Elle a un avenir comme un passé : au nom du passé, elle est un acte de confiance; elle est un engagement pour l'avenir. Une prière qui ne serait pas cela, qui ne serait qu'une demande intéressée, serait un acte insensé. Une demande de grâces qui n'est pas suivie d'une action de grâces, une action de grâces qui n'est pas suivie d'une vie plus pure, n'est <[u' un mauvais calcul. C'est de toutes les choses du monde celle que Dieu peut encourager le moins, tandis que de tous les dons, celui qu'il aime le plus à prodiguer, c'est celui qui nous rend le plus semblables à lui.
La véritable glorification de Dieu par l'homme n'est ni dans l'admiration, fût-elle un ravissement, ni dans l'adoration, fût-elle une extase, elle est dans l'imitation, ne fût-elle qu'une ébauche. Pour honorer ou glorifier Dieu en réalité, il faut l'imiter. Qui m'aime me suit, dit l'homme, et c'est à tort, mais Dieu, qui est parfait, a raison de le dire. C'estce quelamorale chrétienne résume d'une manière éloquente dans la maxime d'ailleurs reproduite des textes de Moïse : Soyez saints, car Dieu est saint ; soyez parfaits, car votre Père ce-
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leste est parfait. Cela est donué par la nature des choses ; cela n'a rien d'exagéré, de mystique : puisque les attributs moraux de Dieu, si infinis qu'ils soient, se réfléchissent dans la nature de l'homme, il faut bien qu'ils se réfléchissent aussi dans sa vie. Telle est la doctrine de toutes les écoles. Et partout on en déduit ce qui en est la conséquence évidente, Tioiitation. Stilpon, qui n'admet pas d'autre existence réelle que celle de l'Etre absolu, un et immuable de sa nature, veut non-seulement que l'homme s'efforce de lui ressembler, mais qu'il s'identifie avec lui par l'absence de toute passion et de tout intérêt propre. Si la morale de l'Evangile est supérieure aux autres sur ce point, c'est moins par l'énergie avec laquelle elle insiste sur ce devoir, que par le grand fait auquel elle le rattache et les ressources qu'elle offre à ceux qui veulent le remplir dans sa plus sainte étendue. En effet, elle présente l'imitation de Dieu comme la conséquence nécessaire de sa manifestation dans son Fils. Il est certain que, l'idéalité divine s' étant montrée à l'humanité, et sous la 'forme d'un homme, nul ne peut nier qu'elle ne doive être imitée. Aussi ce fait sert de fondement à la morale de l'Evangile comme à sa dogmatique, et saint Paul dit une chose toute simple lorsqu'il met la perfection chrétienne dans ce progrès qui ne s'arrête qu'à
rachèvement de notre croissance complète, qu'à la formation en nous de « la parfaite stature do Christ. »
Imiter Dieu tel qu'il s'est manifesté dans son Fils, ce n'est plus adorer Dieu des lèvres seulement, c'est l'adorer dans ses perfections.
C'est là le vrai culte, et c'est par le fait qu'il respire à un si haut degré dans le volume devenu si célèbre sous ce titre, de l'/mi/atton, que «'explique le concert si universel de suiFrages qui ont fait la fortune de ce livre.