‹ La morale; ou, la philosophie des moeursChapitre 7 sur 30 · La sanction de la loi et V ordre moral · texte numérisé non relu

La sanction de la loi et V ordre moral

Le bien est conforme à la nature des choses, le mal est contraire à leur essence même. C'est parce que cela est que l'un conduit au bonheur, et l'autre au malheur. Telle est la sanction de la loi morale, et c'est à ces fins que celui qui est le bien suprême a fait du bien la loi de son univers.

On a dit que la sanction de la loi est dans son caractère sacré, dans son inviolabilité.

LA MORALE. iOl

Son caractère est sacré, mais elle n'est pas inviolable, puisqu'elle est souvent violée. Elle ne doit pas l'être, cela est vrai; mais elle Test, seulement elle ne l'est jamais impunément, et c'est dans sa violation toujours pufiie qu'il faut chercher son caractère. On a dit les lois physiques inviolables et les lois morales violablcs. Qu'en est-il ?

Les lois physiques gouvernant une nature sans liberté, sans volonté, sans spontanéité, sont obéies aveuglément. Quand elles se trouvent en présence d'une volonté et d'une liberté ayant intérêt à les enfreindre, on essaie de le faire, mais sans y parvenir jamais. Nous imposons souvent à la croissance et à la fructification des végétaux, aux formes du développement minéral, et jusques à celles du globe que nous habitons, une autre marche que celle qui semble voulue par la nature. Du géant prédestiné des bois, la Chim? fait un nain de jardinière. De la surface de la terre et de ses entrailles, do sesQiontagnes et de ses rivières, deson atmosphère et de ses éléments, de tous ses trésors ^t de tout ce qui est accessible pour nous, nous faisons, tant que cela nous est possible, toute autre chose qu'elle n'en ferait si nous n'y mettions la main. Mais dans tout cela nous ne procédons qu'en vertu des lois de la nature. Avec elles nous pouvons modifier mille choses; contre elles, pas une seule. On ne peut ni les changer, ni les modi-

fier. Lee forces qu elles dirigent peuvent être contrariées, arrêtées ou détournées de leur jeu naturel, rien ne saurait altérer ni même atteindre les lois elles-mêmes. Or dans le sens absolu, il en est de même des lois morales. Les violer, ce n'est pas les modifier, les altérer; on peut les transgresser et les enfreindre, mais le fait est que les unes^ et les autres, plus souvent ou plus rarement enfreintes en apparence, sont toutes également inviolables et inviolées •. Emanées de la même source, également sacrées, elles ont, les unes comme les autres, le même degré d'autorité et d'efficacité permanente. Elles ne sont pas inviolées seulement; mais qu!on les ignore encore, ou les exploite en quelque sens qu'on veuille, elles n'en sont pas plus blessées que les perfections divines ne le sont par nos négations ou nos blasphèmes. Etant en Dieu, elles sont comme Dieu, toujours les mêmes : négligées, méprisées et foulées aux pieds, en langage figuré, elles sont en réalité inaccessibles à notre audace comme à notre folie.

Dans le monde humain, politique, les lois changent et les institutions se remplacent; chaque bouleversement, toute révolution en amène d'autres. Rien de semblable n'a lieu ni dans le monde

i Voir notre Philosophie de la Religion. — T. i, p. 407 : la Loi ou le Code de la nature.

LA MOHALK. i03

physique ni dans le monde moral. Il n'y a poinl là de révolutions. Los lois n'y sont ni suspendues, ni ébranlées, ni affaiblies. Leur earactère reste («tier, leur nature inaltérable, leur autorité indestructible, et ce n est pas le cas qu'on en fait ou le dédain quNm affecte h leur égard qui en constitue le prix.

On appelle quelquefois sanction de la loi morale l'approbation unanime que ses règles essentielles ont obtenue de toutes les nati(ms, des sages, des philosophes et des législateurs de tous les siècles. Et certes c'est là un suffrage, ouais if est humain, et des lois divines ne reçoivent pas leur sanction d'une autorité humaine. Leur sanction est dans les effets moraux et physiques qui en suivent Fobservation ou la violation. Car ces lois ne sont pas spectatrices muettes de ce qui se passe dans le monde où elles régnent. Ce ne sont pas des puissances reléguées, comme le dieu d'Aristote, dans quelque coin de Tunivers, et dédaignant, de peur de se souiller au contact des choses humaines, d'en prendre connaissance. Au contraire, présentes partout et très-sensibles à tout, elles se montrent très-puissantes, pleines de grâces pour .ceux qui les honorent, de châtiments pour ceux qui les méprisent, chargées d'une vindicte qui n'est qu'une équation, mais infaillible pour tous.

En effet, les suites morales et physiques de nos actes, médiates ou immédiates, sont infaillibles, inévitables, illimitées quant au temps et à l'espace. La destinée de chacun le prouve. Dans toute âme qui aime la loi et qui Tobserve, il y a ordre et harmonie, il y a prospérité et santé, il y a développement plein de gloire. Au contraire, il y a trouble et désordre dans toutes celles qui méconnaissent ou trahissent la loi; il y a maladie, souffrance, dépérissement.

Ce n est pas tout. Il n'y a pas seulement harmonie ou désaccord en nous, suivant que notre vie est conforme ou Opposée à la loi, c'est encore entre Dieu et nous qu'il y a paix ou guerre. Et l'approbation ou la désapprobation de la part de Dieu n'a pas lieu du liàut des cioux ou de loin, elle réjouit ou frappe de près. Dieu n'est pas près de nous seulement, il est en nous, ami ou adversaire, suivant que nous l'accueillons et T écoutons ou l'éloignons. Comme la morale évaugélique, la morale philosophique proclame, à l'égard de Dieu, la doctrine de Jésus-Christ : « Qui n'est pas avec moi est contre moi. »

Or les conséquences de cet antagonisme, les voici : Dieu étant le principe de'tousles principes, la vie de tout ce qui a vie et la règle de toute loi, tout ce qni est en harmonie avec lui est dans le vrai, et se développe pur, fécond, divin; tout ce

qui n'est pas en harmonie avec lui, qui est la vérité en toutes choses, est faux de tout point. Toute conformité de notre pensée avec la sienne cessant, la vérité n'est pas seulement bannie de nos rapports, mais encore la santé de 1* intelligence disparait. Or avec la santé, la paix, ce souffle divin, s'anéantit en npus, et Tâme, livrée au désordre, d'une source de bien devenue une source de mal, est échue à la vindicte qui a mission de poursuivre le mal. Donc la sanction de la loi divine gît en ceci : tout ce qui y est conforme est béni, tout ce qui y est opposé maudit, œuvre, pensée, sentiment. Point de bonne pensée, aperçue de nous ou non, qui ne porte de bons fruits; point de mauvaise pensée, si fugitive qu'elle soit, point de mauvais sentiment, si petit qu'il semble, ni de mauvais acte, si frivole qu'il paraisse, qui ne porte de mauvais fruits. Tout mouvement pur a des conséquences salutaires, tout mouvement impur des suites désastreuses.

n est très-vrai (}ue rien n'est complet ici ; que la vie présente offre rarement une compensation absolue; et ce fait peut être invoqué comme un argument en faveur d'une existence permanente et supérieure; maie dès à présent s'annonce ce qui sera un jour : la sanction de la loi se révèle, non pas dans Fâme seulement, où peut-être elle ne serait pas vue de tous, mais elle éclate encore

dans le corps de Thomme, où chacun la sent. En effet, tous les vices de Tâme se Usent sur la face du coupable etse réfléchissent dans son organisme : ils le ravagent comme ils en ravagent l'âme. Il n'en est pas un qui ne l'affaiblisse et ne l'accable de maux comme ils en accablent l'âme. Il y a des apparences contraires. Il est des habitudes de sensualisme qui font prospérer la chair, tandis qu'il est au contraire des habitudes de spiritualisme qui ont l'air de l'épuiser. Cela n'a que la durée d'un moment, ces apparences ne sont que des faits forcés, c'est-à-dire des exceptions à la règle. Sans doute, tout n'est pas solution en ce temps; mais c'est la règle, la grande loi, que le vice a des effets désastreux, aussi sensibles dans le monde physique que dans le monde moral. Et les faits confirment la règle. Platon, après avoir parlé de la paix que donne la vertu et de l'ardent amour qu'inspirerait sa beauté si elle se montrait à notre vue, passant aux tourments que donne le vice, montre que si le cœur d'un tyran pouvait s'ouvrir, nous le verrions percé, déchiré par ses mauvaises passions et par une conscience vengeresse ^ Il a raison : on ne saurait mieux /!onstater l'ordre moral du mon!le comme un ordre

' De Republica, lib. ix. A la vue de cette peinture, Cicéron s'e'crie plein d'émotion :Quaevulnera! {de Officiis, ni, 21), et Tacite la rappeUe avec le même Baisisscment. {Anval, vi,6).

LA MOBALE. 107

providentiel, luajestueuse.aient empreint dans la création et sanctionné d'une vindicte divine. La morale évangélique complète le tableau. « Le vice est un feu (jui dévore et qui ne s'éteint pas, même dans le monde à venir. »

C*est là la sanction donnée à la loi dans Téternité : c'est Tordre moral dans Tunivers.

Le bien et le niai, c'est Tordre et le désordre, dit Malebrancbe. Qu'est-ce que Tordre et que le désordre ? L'ordre moral eii Tensemble harmonieux des faits éthiques, le système complet des lois qui les gouverne, y compris les desseins suprêmes auxquels ils aboutissent providentiellement, comme Tordre physique est Teuclialnenient complet des causes et des efTets, des lois et des phénomènes qui se produisent dans le monde matériel pour y amener des fms suprêmes. Dire que, de Tordre physique, du monde extérieur, dépend Tordre intérieur, c'est s'exprimer pour le moins d'une manière très-grossière. C'est bien le spirituel qui domine le matériel ; c'est lui qui est Tordre supérieur; le monde physique n'est que Torganisme de l'univers moral; il est au service de celui-ci comme le corps est au service de Tâme. ta loi éthique est la pensée de Dieu, la formule de sa volonté. Quand on cherche ce code en son expression dernière, on ne le trouve qu'au sein de Dieu^ dont la pensée en est comme la

lettre écrite, et le gouvernement comme l'application. L'image de ce code est empreinte partout, dans tous les êtres moraux, mais le type en est dans Dieu seul. Pour en voir l'image on peut étudier l'homme : de même que, dans l'étude du monde physique, on prend pourpoint de départ le globe que nous habitons, de même dans l'étude du monde moral, on peut prendre pour point de départ l'espèce humaine. Et même lesphénomèues du monde moral sont au fond plus faciles à constater que ceux du monde physique ; l'homme est plus à notre portée que le globe qu'il habite ; le système de principes et de conséquences, tout l'ensemble qu'on appelle l'ordre moral du monde, est plus accessible à l'esprit que l'univers sensible. On y touche à des questions voilées ou obscures, cela est vrai; mais encore ne le sont-elles pas plus que les questions dernières de l'ordre physique : les étoiles extrêmes sont placées de nos télescopes à de plus grandes distances que les raisons dernières de la création morale. Sans doute, dans nos observations sur l'ordre qui domine le monde moral, nous sommes loin de tout voir, et dans nos solutions il reste bien des lacunes sur ses mystères et ses conflits, sur chacune de nos 'facultés même. Toutefois, les questions les plus difficiles, celle de la liberté et celle de l'influence xlivine sur l'activité humaine, par exemple, offrent

moins dVniguies que colK* «lu mouvoinent ccntraU ou oello do la lumière matérielle, par exemple. Le rode des lois éthiques est pour le moins auui complet et aussi précis que celui des lois physiques, et nous élevons avec plus d'assurance nos systèmes sur les phénomènes de Tordre moral du monde que nos systèmes sur Tordre physique.

Page 1