CHAPITRE III
La diversité des système. L importance d*un choix.
Un système de morale est un ensemble plus ou moins complet d'enseignements, une sorte d'édifice construit sur les fondements indiqués par lea théories que nous venons de voir. Au nom de l'une ou de l'autre de ces théories, la science pose un principe suprême, une formule générale, et on déduit comme autant de conséquences légitimes les règles de la conduite à tenir.
S'il tmporte que ces conséquences soient légitimes, il importe plus encore que le principe soit, non pas seulement pur, mais le plus pur de tous, le seul vrai, suprême. Car tel principe, teUes conséquences. Un principe faux ne donne que des. règles faussesi; un principe étroit, infécond ou secondaire, impose peu de devoirs, produit peu d'enthousiasme, et enfante aussi peu de vertus
qu il demande de sacrifices. Un principe pur est naturellement aussi fécond en déductions que haut dans ses exigences : Au nom de la perfection qu'il implique, il trace à la fois des règles plus étendues et plus sûres, et demande dans la conception des devoirs plus de précision, dans Taccomplissement plus de fidélité.
Le plus pur de tous est seul suprême. Mais ici se présentent deux questions. D* abord la loi étant incontestable, comment n est-elle pas le principe de tousles systèmes? Puis, étant précise et éclatante, n'est-elle pas la meilleure des règles et la seule ?
Commeiln y aqu'une seule loi, iln*y aurait qu'une seule formule dans le cas où elle serait empreinte dans notre intelligence en sa clarté absolue et tracée du doigt de Dieu comme la loi du Sinaï, dont la rédaction fut une. Mais cela n'est pas. Sans nul doute, si nous en jugeons par l'humaiiité, elle est écrite dans le sein de tout être moral, pour nous servir d'une figure reçue. 11 y a plus; elle fait partie intégrante de la nature de l'homme, qui conçoit des notions essentiellement morales aussi simplement, aussi nécessairement que des notions' purement rationnelles. Mais tout cela est à l'état de reflet ou d'image plutôt qu'à l'état d'inhérence primordiale et de perfection absolue. Ce qu'on appelle la loi naturelle, la morale naturelle ou le droit naturel, c'<\st précisémc^nt cette loi divine
plus OU uioiuH nettement rétiérhie dans la nature humaine. Et les règles tirées de rette loi sont aussi saintes que celles du code sacré quand elles sonl saisies dans leur perfection, mais telles (pi'elh^s sont formulées par la diversité d<»s nations daii> les développements successifs de lascienci*, cent» .sont^que des lueurs plus ou moins brillantes, des images plus ou moins fidMes d'une beauté idéale, comme à son tour la loi politique n'est d*ordinaîie qu'une image plus ou moins pure de la loi naturelle. En Dieu seul est le tyi>e parfait d*» ees codes divers. La nature, qu on en a souvent dit la dépositaire ou Foraelt», en Topposant à Dieu, n'est elle-même cjue Fœuvre de la main de DicMi» ot la morale naturelle, si sincf^rcunent qu'elle soit prise dans les p(»rfertions divines, n'en oHVe -qu'une sorte d'ombre, tantôt plus claire, tantôt plus obscure. Nos ccmceptions neehangent rien à' la nature de la loi; mais ainsi rétlécliie dans notre pensée, la loi prend successivement tous les. aspects et présente toutes les phases que traverse notre esprit. La plus haute dr uns conct'ptions n'est qu'une? aspiration à la perfection. Aucune n'est d'une pureté absolue. La raiscm, en aspirant à cette pureté et en attendant qu'elle \ atteigne, fait comme le plus sage des législateurs 4 l'Athènes : elle pose les lois les plus parfait(îs en l'état où elle se trouve, (l'est toujours une formule
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suprême quelle ambitioa»©, et c'est d'une loi universelle qu elle croit déduire ses règles; toujours sea théories^ supérieures aux faits-, visent à l'idéal : Toutefois elle recourait si bi^i la faiblesse de chacune de &es créations, qu'elle ne cesse d'en essayer de nouvelles.
En théorie, les règles de la mcMrale sont à ce point précises et complètes qu'il n'y a pas de situation sans règle, pas de pensée, de sentiment ni d'acte qui n'ait d'autre norme que l'intention. En pratique, ce n'est pas seulement la règle catégorique qui nous manque, c'est même le simple précepte. La science se cache sa misère tant qu'elle peut : quand elle ne sait plus tracer de préceptes, elle donne encore des conseils; quand elle n'ose plus risquer de conseils, elle recommande les inspirations de la conscience. Pour tous les autres cas, elle proclame cette maxime générale, que le caractère du moral est dans les motifs, dans le respect de la loi, dans les dévoûments en cœur, dans les sacrifices, et jusque dans la simple intention de bien faire. Souvent toute autre direction que le désir siueère de ne pas faillir k un ikîvoir nous manque absolument. Il est mille situations pour lesquelles il n'y a pas de statuïs; nulle mjorale écrite, fût-elle diB* cent volumes, ne pourrait tout régler.' Les règles les plus absolues sont assujetties elles-mêmes à des modifications
infinies. Certes, les rappoi*ts du père et des enfants i^ont gouvernés par des maximes positives et claires : V enfant doit respect et obéissance à son père; le père doit Téducation, Texemple et la protection aux enfants. Mais ces rappoils variant sans cesse, ainsi que tous les autres, donnent lieu à des devoirs sans cesse autres ou autrement nuancés ; tels sont les changements qu*y appor* lent les années, les progrès des enfants, les défaillances de leurs pères, que les situationiS et les circonstances sans cesse se modifient. Nul casuiste iM) serait en état d'en marquer le détail ^
Ainsi, variété indéfinie dans la conception de la loi et vajriété indéfinie des rapports auxquels elle s'applique, telles sont les raisons qui amènent et (^m expliquent la diversité des systèmes.
Quel en est le vrai ? La vérité étant une, il n'y en a qu ua, et tout autre qui s'éloigne du vrai d'uaem^aBière essentielle, égare la vie en altérant la lumière même qui doit Téclairer. Il offre peu d'inconvénients dans les théories sur des choses secondaires, par exemple, la tenuç personnelle, cela eât vrai ; toutefois, si minime qaen 9oit Tolxjet, les maximes ne demeurent jamais sans influence sur Tàme. Or il n'e^t rien d'indifférent dans nos habitudes^) pas plu3 que daps nos affec*
^ Voyez Motter, de VAffniblmiment ie$ iéén mofiU^i, p. Ift.
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tiens OU dans nos idées. Loin de là, chaque système de morale constitue un ordre d'idées à lui, gouverne nos facultés intellectuelles en son sens, provoque des affections qui y répondent, et enfante des œuvres morales très-décisives pour nos destinées à tous les stades et à tous les degrés de notre existence. Leur action ne s'arrête pas à l'individualité qui les adopte. Chaque système donne naissance à des enseignements, à des écrits, à des points de vue et à des aspirations qui lui sont propres : ce sont autant de puissances amies ou ennemies dans le sein des nations, dans celui de l-humanité. Si, de ces systèmes, chacun part d'un autre principe, professe une autre formule, assigne aux devoirs une autre source, comment l'homme n'y puiserait-il pas d'autres inspirations, d'autres motifs, d'autres espérances ? Et quelle harmonie peut-il résulter pour les œuvres communes, pour la gloire et la prospérité sociale, d'uii tel désaccord dans les dévoùments et dans les sacrifices ? L'homme a naturellement l'amoiir de la diversité, qui est celui de l'inconstance, c'est-à-dire de la dissipation, la plus sûre voie de la ruine de ses facultés et de son œuvre finale. La ligne droite, le bon chemin, la simple vérité et la pure vertu fixeraient ses incertitudes, s'il les connaissait seuls. Attiré dans tous les sens, les mille et une formes de l'erreur pèsent sur ses des-
linétvs d'une inaiiiëro tres-fuiu»»!»», lui oHïtiiI Av fausses relaies do ronduite. <•! h» livrent, fluides trompeurs, à toute la véliéinenec» de ses penchants pour le laisser enfin à toute la perversité di» iies habitudes. Et Taberration naît des inti^ntions el (les théories en apparence ^les plus frénérensc»s. Car c'est à la suite de juéditations sincères sur l'unité iU) la race terrestre ([ue Ton tombe dans <M't humanitarisme qui sacrifie à une abstraction les plus grands devoirs de cité et de patrie, immole au socialisme les devoirs et l(»s intérêts de Tindividu ainsi que los droits «le la famille, de la propriété, et l'invincible inéfîalité des facultés et celle des fortunes. A ces uberrations f^énéreuses, inspirées par l'Hunmr du bi(m-étre terrestre, il faut ajouter celles plus rares (|ui s'inspirent de l'amour du bien-être céleste, mènent Tàme à une vie toute contemplative, épuisent ses forces en stériles élévations et la séparent de ce monde. foyer sacré pour nous, si provis(»ire ijuilsoit, sans pouvoir l'introduire dans celui où nul n'est admis s'il n'y est appelé.
Et à côté de ces erreurs {généreuses, que de théories évidemment niauvaises, nées de conceptions ouvertement égoïstes, toutes fondées sur la recherche du bonheur ^ c'est-à-dire du plaisir et des jouissances ! Toutes décorées du beau nom d'eudémonisme , elles j)assent toujours de
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Tépicurisme un peu raffiné au matérialisme gros* sier, c'est-à-dire à T abrutissement.
Donc un bon choix importe, et seul le syslëme le meilleur est assez bon. Car entre toutes les conduites possibles* une seule est préférable à toutes les autres, et il n'en est pas de ces systèmes de morale comme d'une galerie de statues, où l'on peut impunément se prononcer tantôt pour la supériorité de l'une, tantôt pour celle de l'autre, ou les trouver toutes belles ou toutes dé^ fectueuses, chacune en son genre. C'est la paix de l'âme ou le malheur de toute l'existence qui dépend du choix à faire entre des doctriojes morales si diverses. On ne saurait rester spectateur indécis ou indifférent ; il faut choisiji le vrai. En d'autres termes, il faut asseoir la morale suç ses fondements légitimes, ses principes les plus purs.
Nous avons vu les quatre grandes théories sur les fondements de la morale. Examinons maintenant les divers systèmes qu'on a édifiés sur chacune d'elles.
1 . — Systèmes nés de la théorie qui fait de r éducation et des institutions y religieuses ou politiques^ r unique fondement de la morale.
Des systèmes nombreux sont fondés sur cette théorie. Si nombreux qu'ils soient, ils se ressentent
tous du vice de leur principe. On le comprend. Du mooiest où ce sont la religion et la politique, le» mœurs et les loi», les institution» et les uAages de chaque nation qui constituent les notions éthique»^ toute idée d'une loi suprême, universelle et étemelle, est une chimère, rien n'est moral ou iaMuoral en sm. Ce qu'il faut en ce cas prendre four règles de conduite, ce sont les pensées qui dominent, les opinions des esprits les meilleurs. les lumières répandues dans les élus du pays. Cela varie, et à l'infini. Au sein d'une nation tkéocratique, votre morale sera sacerdotale; avec une nation guerrière, vous prendrez une morale nâlitaire ; au milieu d'une naticm industrielle et commerçante, vous en suivrez une autre; (ils d'une nation très-polie, très-litténiire, très-pliilosophique, vous aurez une morale bien élégante, très^claesique, fort raisonnée : jamais une morale ioidépendante, universelle, perpétuelle. Cela est commode et facile ; c'est le fait pris pour le droit et la convenance pour le devoir: mais est-ce bien? C'est un fait, que tous les systèmes de morale ancienne portent le cachet des institutions publiques, que les uns sont théocratiques, les autres monarchiques, aristocratiques ou démocratiques; c'est bien là le caractère commun de ceux de l'Orient religieux, de ceux de la Grèce philosophique, du polythéisme, du monothéisme. Mais,
loin de dire systématiquement la morale issue de ]a politique et de la religion, de Téducation et des mœurs publiques, toutes ces doctrines lui reconnaissent d'autres fondements : soit la volonté do Dieu, soit sa parole, soit la loi universelle et son interprète légitime, la raison. Et de même que partout, à côté ou au sein des l'eligions révélées il a existé une science religieuse, fruit d*unc^ haute spéculation, de même il s'eM trouvé partout, à côté ou au sein des législations positives, une morale rationnelle. Si les systèmes de Socrate et de Platon portent eux-mêmes le cachet des vues aristocratiques de leurs auteurs, ils en portent un autre plus éclatant encore, celui de la spéculation philosophique. L'état, dit le maître, doit offrir l'idéalité d'un être moral. Et rien n'est plus éloigné de la pensée de Platon qu'une théorie qui aurait la prétention de subordonner à la politique jusqu'aux principes de la morale. L'antiquité a eu (les sophistes pour disserter sur cette thèse, cela est vrai, mais elle n'a pas eu de moralistes pour la soutenir, ni le moyen-âge non plus,