MeTpriTtH^ Te'xvri, Protagoras, 357, 338. Éd. H. Etienne
demandait Platon , ce n'est pas pour commander au plaisir, mais pour le servir : ce ne sont que des auxiliaires, des instruments du plaisir.. Cette morale semble s'élever audessus de la pure sensation, en se donnant le titre de morale de Vutilité. Comme la sagesse vulgaire, elle nous apprend à préférer l'utile à l'agréable, la prudence à la passion. Mais au fond, l'utile n'est jamais un bien par luimême : il n'est et ne peut être qu'un moyen de se procurer l'agréable. La prudence, à son tour, n'est autre chose que l'art de satisfaire impunément ses passions.
Les utilitaires se sont quelquefois plaints qu'on imputât à leur doctrine deux vices contradictoires. Tantôt, disentils, on nous reproche de déchaîner les passions, d'entraîner les hommes au culte impétueux et désordonné de la volupté et des sens ; tantôt, au contraire, on nous reproche une morale sèche, froide, calculée, qui éteint tous les sentiments, toutes les émotions, toutes les impulsions de l'âme. N'y a-t-il pas là, dit-on, une contradiction ?
Cette contradiction n'est qu'apparente. Il est également vrai de dire que la morale du plaisir est une morale désordonnée et une morale desséchante; qu'elle est violente, impétueuse, déréglée ; et qu'elle est terne, glacée, rétrécie : ces deux accusations sont toutes deux vraies, selon que l'on considère le plaidr sans calcul, ou le plaisir calculé. La morale voluptueuse et passionnée, par exemple celle d'Aristippe dans l'antiquité, celle de Calliclès dans le Gorgias de Platon, ou encore celle de quelques poètes et romanciers modernes, est en effet une morale qui, déchaînant toutes les passions, déchaîne en même temps tous les appétits. Elle ouvre aux sens une libre carrière,
et par là descend quelquefois à des excès honteux; mais par contre-coup, en affranchissant les passions de tout frein, elle a par là même une sorte de grandeur, la grandeur farouche de la nature; elle a même une sorte d'innocence, l'innocence d'un torrent aveugle qui ne sait où il coule ; et enfin, par cela seul qu'elle ne fait aucune distinction entre les passions et les plaisirs, elle donne quelquefois carrière aux instincts généreux, et elle a ainsi une noblesse qui manque au froid calcul et à la vertu mercenaire. Au contraire, la morale du plaisir calculé a cela de supérieur à la morale passionnée, qu'elle demande aux passions et aux sens de subir un frein ; elle est donc plus convenable^ et s'accommode mieux aux besoins et à l'ordre de la société. On peut dire même que, pratiquement parlant, et pour ce qui est de Tordre vulgaire de la vie, la morale intéressée ne diffère pas beaucoup de la morale du devoir, si ce n'est quant aux maximes et aux principes. Mais si, soas ce premier point de vue, on peut trouver la morale utilitaire plus convenable que la morale passionnée, en revanche, précisément parce qu'elle soumet la passion au calcul, elle a moins d'élan, moins de noblesse et de générosité que la morale des passions. Peu à peu, elle fait prédominer la crainte de la souffrance sur le désir du plaisir, et pour ompêcher l'une, elle tarit les sources de l'autre. De là ce caractère de sécheresse et de pauvreté morale qu'on a cent fois reproché aux utihtaires. De là même cette espèce d'austérité triste et vide, qui caractérise la vie égoïste, et que^ Ton a remarquée dans l'épicuréisme. Ainsi, suivant que la morale du plaisir inchne pour la passion hbre ou pour le froid calcul, elle oscille entre la vie des brutes ou la vie
morte d'une pierre ou d'un cadavre. Il n*est donc pas contradictoire de reprocher à cette morale tantôt l'une, tantôt l'autre de ces conséquences. On peut donc dire que la morale du plaisir réfute la morale de l'utilité, et que la morale de l'utilité réfute la morale du plaisir : en d'autres termes, ces deux formes d'un même principe se réfutent l'une l'autre. D'une part, les partisans de l'utilité reconnaissent qu'on ne peut s'en tenir au plaisir : car pourquoi ne s'y tiennent-ils pas? S'il faut faire un choix entre les plaisirs, c'est que le plaisir n'est pas un principe qui se suffise à lui-même. Mais d'un autre côté, l'utilité non plus n'est pas un principe : car, que signifie utile? ce qui sert à quelque chose. L'utile est un moyen; ce n'est pas un but : c'est ce but qui est le bien ; l'utile n'est que le moyen d'y arriver. Or, ce but, pour les partisans de l'utilité, ne peut être autre que le plaisir, c'est-à-dire le principe même dont ils ont montré l'inanité. Si le plaisir est le bien, laissez-moi le chercher comme je l'entendrai ; c'est alors la morale voluptueuse qui a raison contre la morale utilitaire. Si au contraire, comme le veulent les utilitaires, et comme l'exige ridée même d'une morale, il faut faire un choix entre les plaisirs, il me faut pour cela une raison, et cette raisonne doit pas être tiirée du plaisir lui-même, puisque c'est lui qui doit être discipliné et gouverné.
Cependant un penseur éminent a essayé récemment de donner un tour nouveau à l'utilitarisme ^ ; il a cru pouvoir trouver dans le plaisir lui-même un principe capable de s*élever au-dessus du plaisir, une raison de choix qui nous
i. J. Stuart MilJ, The utilitarianism , Londres, 1865. '
permette de différencier et de graduer nos plaisirs, au nom du plaisir lui-même. Ce point de vue mérite d'autant plus de fixer notre attention, qu'il paraît se rapprocher beaucoup de celui que nous proposerons nous-même dans les chapitres suivants. Il nous importe d'autant plus de signaler en quoi nous accédons aux vues de l'auteur anglais, et surtout en quoi nous nous en éloignons.
M. J. Stuart Mill reconnaît que la plupart des utilitaires ont eu le tort de mesurer exclusivement les vrais biens par les avantages extérieurs qu'ils nous procurent, et non par leur nature intime. Ainsi, ils recommanderont la pitié pour les hommes parla crainte de tomber dans le malheur, Tamitié par les services qu'on peut attendre des autres, la fidéhté aux promesses par l'attente d'une juste réciprocité, etc. C'est trop s'attacher aux conséquences des actes, et non aux actes eux-mêmes. Mais ces philosophes auraient pu, sans contredire aucunement le principe de l'utiUté, se placer sur un terrain plus élevé. Ce principe n'interdit pas de reconnaître que certaines classes de plaisirs sont plus précieuses que d'autres. En toutes choses, en effet, les hommes distinguent la qualité de la quantité. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'estimation des plaisirs? Les utilitaires se sont trop souvent bornés à ne faire valoir dans le plaisir que la quantité : durée, certitude, intensité, etc., sans doute, ils n'ont pas absolument omis l'autre élénaent; car l'on voit, par exemple, que les épicuriens mettaient les plaisirs de l'esprit au-dessus des plaisirs des sens. Mais en général, surtout dans Bontham et son école, c'es* par la quantité des plaisirs, par leur somme, par leui intensité, beaucoup plus que par leur prix et leur valeui
intrinsèque que le bien est évalué. De là, le peu d'estime que cette philosophie a recueilli auprès des âmes délicates et nobles ; et M. Mill reconnaît qu'elle ne peut C'Lic entièrement justifiée; mais c'est, suivant lui, la fmte des philosophes, non du principe : car rien ne Fious oblige à mesurer la valeur du plaisir d'une manière aussi vulgaire. La réforme qu'il propose est donc d'introduire le principe de la qualité dans l'évaluation des plaisirs. Grâce à ce nouveau principe, sa morale s'agrandit et s'élève. Il ne la borne pas au pur épicuréisme; mais il croit qu'il y faut introduire a des éléments stoïciens et même des éléments chrétiens ^ » On voit qu'il s'agit ici d'un utilitarisme tout autrement entendu que celui de Bentham. A vrai dire, la discussion réduite à ces termes n'a plus guère qu'une valeur théorique. Pour notre part, nous ne verrions pas de difficulté à admettre la théorie du plaisir ainsi transformée : car la principale raison pour laquelle nous combattons la morale utihtaire , c'est qu'elle ne tient compte que de la quantité des plaisirs, et non de la qualité. Remplaçons l'une par l'autre, on peut s'entendre : mais aloi^ n'a-t-on pas changé de principe ? Ce que vous appelez la qualité des plaisirs ne serait-il pas précisément ce que les hommes appellent le bien, et ce qui leur paraît une règle supérieure au plaisir?
Si le plaisir est le bien, s'il est le dernier élément auquel on arrive dans l'analyse du bien, deux plaisirs ne devraient pouvoir se distinguer l'un de l'autre, être préférés l'un à l'autre, jugés l'un meilleur, l'autre moindre, que si l'un