CHAPITRE PREMIER
Qu'est-ce que le bien? S'il est une réponse à cette ques* tion universellement admise par les hommes, il semble que ce soit celle-ci : le bien, c'est ce que tous recherchent et poursuivent, c'est ce que tous voudraient posséder, s'ils le pouvaient. Or, cet objet que tous poursuivent, avec ou sans réflexion, mais partout et toujours, qu'est-ce autre chose que le plaisir? Le plaisir est le bien, voilà le cri de la nature. Tous les animaux recherchent le plaisir, et ne connaissent pas d'autre principe d'actioa.. L'enfant n'est sensible qu'au plaisir; l'homme fait, avec plus de sérieux apparent, n'a guère d'autre objet» Ii.'lii}ianaô vertueux
lui-même trouve du plaisir à pratiquer la vertu. Le philosophe qui réfute et proscrit la doctrine du plaisir trouve du plaisir à la réfuter. Et cependant le plaisir est-il le bien? C'est ce que les plus grandes écoles de philosophie ont toujours refusé d'admettre. Mais pour bien entendre cette question, il faut la distinguer de deux autres que l'on y mêle souvent, et qui sont toutes différentes : le plaisir est-il un bien? le plaisir fait-il partie du bien? Lors même que l'on accorderait que le plaisir est un bien (ce que, d'ailleurs, l'on ne peut guère nier sans absurdité), ou même encore que le plaisir est une condition ou une conséquence nécessaire du bien, il ne s'ensuivrait pas qu'il fût le seul bien, le vrai bien, tout le bien : c'est le point que nous devons examiner tout d'abord. Les deux autres questions viondront à leur place dans la suite de ces études \
On peut considérer aujourd'hui comme suffisamment démontré par les innombrables analyses qui ont été faite? avant nous que le plaisir réduit à lui seul est incapable de servir de principe à une morale quelconque, et qu'il doi^ au moins céder la place au principe de l'utilité. En effet, le plaisir sans mesure, sans choix, sans prévoyance, le plaisir pris au hasard, et selon l'instinct du moment le plaisir recherché et goûté sous quelque forme qu'il sf présente, le plaisir brutal et sensuel préféré à tout plaisir intellectuel , le plaisir ainsi entendu se détruit lui même , car l'expérience nous apprend qu'il est suiv de douleur, et qu'il se transforme en douleur. Un tel
i. Voir pliis ioin, même livre, cl^apU^e jv : le Principe du bonheur
LE PLAISIR ET LE BIEN. - il
principe est donc contradictoire et succombe devant ses propres conséquences. Déjà, chez les anciens, les défenseurs de la morale du plaisir, les Épicuriens, avaient distingué deux espèces de plaisirs, qu'ils appelaient le plaisir stable^ et le plaisir en mouvement. Ils avaient remarqué que le plaisir des passions, qu'ils appelaient plaisir en mouvement, était un plaisir mélangé qui, en agitant l'âme, lui causait plus de douleur que de joie : le repos, la paix, l'insensibilité leur paraissait bien supérieur, et pour eux, le souverain bien consistait exclusivement à ne pas souffrir, indolentia. Aussi a-t-on remarqué avec raison que cette morale voluptueuse de l'épicuréisme, si séduisante en apparence, n'était au fond qu'un triste et assez morne ascétisme. Une branche de cette école plaçait le souverain bien dans le suicide ; et l'on dit que Lucrèce a mis en pratique les préceptes de cette secte. Ces conséquences étranges de la morale voluptueuse suffisent à montrer que le principe du plaisir en lui-même est absolument insuffisant, s'il ne s'y joint quelque élément intellectuel, pour en régler et en épurer l'usage et la jouissance.
Platon a démontré dans le Théétète que le plaisir, sans un certain mélange d'intelligence et de sagesse, est comme s'il n'était pas. Sans intelligence, en effet, point de souvenir, point de prévision; nous voilà donc privés et des plaisirs passés et des plaisirs futurs : et c'est à peine si l'on peut dire que, sans quelque réflexion, il soit permis de jouir du plaisir présent. Platon démontre en outre qu'il faut distinguer des plaisirs faux et des plaisirs vrais, des plaisirs mélangés et des plaisirs purs, des plaisirs nobles et des plaisirs honteux. Enfin^ il est le premier qui ait eu l'idée
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d'une arithmétique des plaisirs *, icléo que Bentham a plus
tard réalisée avec une sagacité supérieure.
Bentham a montré que les plaisirs peuvent être comparés et classés à différents points de vue dont les principaux sont : la certitude^ la pureté^ la durée, Vintensité, etc. En effet, entre deux plaisirs, l'un certain, l'autre incertain, la sagesse et l'expérience nous apprennent évidemment que c'est le premier qu'il faut choisir : de même, entre un plaisir pur, c'est-à-dire sans mélange de douleur, et un plaisir mélangé, entre un plaisir 6?wraô/e et un plaisir fugitif et passager, entre un plaisir très-vif et très-intense, et un plaisir médiocre et sans attrait, c'est évidemment la pureté, la durée, l'intensité que la raison nous apprend à préférer. Combinez maintenant ces différents rapports, ajoutez-y I3 nombre probable des plaisirs, vous arrivez ainsi à former des règles, dont l'ensemble compose Vart de la vie, et qui ont pour effet de nous assurer ce qu'on appelle vulgairement le bonheur^ c'est-à-dire la plus grande somme de plaisirs possible avec le moins de douleurs possible.
On voit que cet art est un art entièrement empirique, qui ne s'élève pas un seul instant au-dessus d'une morale toute subjective : car c'est toujours le plaisir, c'est-à-dire un certain état de conscience, qui est le seul objet, le seul but de la vie humaine. Ainsi, point d'objet autre que nos sensations propres. De même, point de loi. Les différentes règles que nous offre cette morale ne sont que des moyens d'atteindre au but désiré, à savoir le plaisir. Si la raison, la sagesse, l'intelligence, s'ajoutent à la sensation, comme lo