‹ La moraleChapitre 12 sur 67 · I. Ibid,, p · texte numérisé non relu

I. Ibid,, p

ce critérium est, suivant lui, dans le jugement des personnes compétentes, c'est-à-dire de celles qui ont fait l'expérience des deux genres de plaisirs. Par exemple, im débauché vulgaire ou un avide spéculateur pourront mépriser les plaisirs de la science, des arts, de la vertu ; mais ils sont incompétents, nous dira M. Mill : ils n'ont pas fait l'expérience de ces plaisirs qu'ils méprisent. Fort bien; mais l'argument ne peut-il pas être rétorqué? Un saint Yincent de Paul ou un Newton sont-ils bien compétents, lorsqu'ils méprisent les plaisirs des sens, les joies des folles passions? les libertins ne pourront-ils pas soutenir que la vie de plaisir a dos joies d'une profondeur infinie que les ascètes ou les pctlar.ts sont incapables de goûter? Voyez, dans leGorgias de Platon, avec quel enthousiasme poétique CaUiclès chante la vie de passion et le droit du plus fort, et sous quelle couleur ridicule et basse il dépeint la vie sage et tempérante. De même les poètes modernes ont trouvé les accents les plus lyriques pour peindre les brigands (Schiller), les corsaires (Byron), etc : et les moralistes sont-ils bien compétents pour apprécier les plaisirs que l'on peut trouver dans ces vies sauvages et révoltées? Ainsi les saints et les sages seront rejetés comme incompétents par ceux dont ils condamnent les passions et les vices. De plus, ne voyons-nous pas de très-grands hommes (un J. César, un Mirabeau, un Fox) qui ont éprouvé à la fois les deux sortes de plaisirs, les plaisirs de l'esprit et de ,^'âme, et les plaisirs des passions et des sens, bien loin d( sacrifier les uy)£\ aux autres, passer alternativement pendant toute leur vie de ceux-ci à ceux-là, pour se délasser. Ilf j étaient bien compétents; mais leur compétenco ne sert /'^u'à nous ap-

prendre que ces différentes sortes de plaisirs sont bonne» suivant les temps. D'autres enfin (tels que les Augustin, les Rancé) ont passé de la passion à la vertu, de la vie déréglée à la vie pieuse; et certainement, dans leur seconde vie, ils auraient eu horreur de la première; mais leur jugement peut encore être contesté : car ils n'ont pas fait les deux expériences dans les mêmes conditions : c'est pendant la jeunesse qu'ils se sont livrés au plaisir; c'est dans l'âge mûr et dans la vieillesse, lorsque les passions s'étaient amorties et leur feu éteint, que leur âme ardente et active a cherché d'autres objets. Il ne résulte pas de là que les seconds plaisirs soient plus désirables que les premiers.

Ce n'est donc pas par le goût de celui qui jouit que Ton peut mesurer la qualité du plaisir; mais c'est la qualité des plaisirs qui fait la valeur de nos goûts, et qui leur assure un rang inégal dans l'estime des hommes. Encore une fois, si les plaisirs diffèrent par la qualité, ce n'est pas parce que les uns plaisent plus que les autres, même aux gens compétents (ce qui, en définitive, ramène la qualité à la quantité) , c'est qu'ils dérivent [de sources plus pures, et, comme le dit très-bien M. Mill, parce qu'ils nous viennent de facultés plus élevées et plus nobles. II faut qu'il y ait déjà des biens qui par eux-mêmes aient une certaine excellence, pour que les plaisirs qui s'y joi- •gncnt se manifestent à nous comme plus ou moins excellents.

Mais, dira-t-on encore, ces biess que vous appelez excellents par eux-mêmes, et qui seraient tels par une perfection intrinsèque, se réduiront toujours à être quelque cîiostt

de désirable, sinon pour vous, au moins pour d'autres ; c'est, comme devant procurer du plaisir à tels ou tels de vos semblables, aux hommes les plus éclairés, ou, si vous voulez, à des créatures angéliques, etc., que vous les appelez des biens; et ainsi ce que vous appelez l'excellence intrinsèque n'est jamais que la capacité de procurer du plaisir.

Je réponds que lors même qu'on définirait le bien (( ce qui est désirable, » il faut s'entendre sur le sens du mot désirable. Car il ne signifie pas ici ce qui sera désiré en effet, mais ce qui est digne d'être désiré, ce qui doit l'êtro. En fait, nous ne voyons pas que les biens les plus désirables soient ceux que les hommes en général recherchent le plus. La plupart aiment mieux la fortune, le bien-être, que les biens les plus élevés, la famille, la patrie, la science, la religion. Néanmoins nous considérons ces biens comme supérieurs aux autres, comme plus désirables et plus excellents ; lors même que nous ne nous sentons pas capables de les préférer à des biens plus vulgaires, nous ne laissons pas de reconnaître qu'ils valent mieux que ceux que nous leur préférons; et nous regrettons de n'avoir pas la force de sacrifier ce qui nous plaît le plus à ce qui donnerait à notre être une plus grande valeur, si nous étions capables d'en jouir. Il faut donc qu'il y ait dans ces biens quelque chose de plus que dans les autres pour que nous les considérions comme dignes de leur être préférés. Cette aptitude à procurer un plus grand bonheur, et un bonheur d'un plus grand prix, ne peut venir que de leur supériorité manifeste, ; Quoique ce soit le désir qui nous avertisse de la pré-

lence du bien, cependant ce n'est pas le désir lui-même qui fait qu'une certaine chose est bonne ; il n'est qu'un signe qui atteste la présence du bien ; mais nous pouvons ensuite considérer lo bien en lui-même, indépendamment du signe qui nous l'a révélé. C'est pourquoi nous n'admettons donc pas cette proposition de Spinoza: « Ce n'est pas parce qu'une chose est bonne que nous la désirons, c'est parce que nous la désirons qu'elle est bonne *. )) Ce qui ne serait ni bon ni mauvais ne serait pas susceptible d'être désiré : ce qui n'aurait aucune qualité déterminée ne pourrait procurer aucun plaisir, et par conséquent provoquer aucun désir. C'est donc la nature même de l'objet qui le rend désirable, et, par conséquent , il est déjà bon par lui-même avant d'être désiré; et cela seul nous permet de mesurer etd'évaluer la noblesse ou l'excellence des plaisirs, caries plaisirs sont plus ou moins excellents selon que leur cause est en elle-même plus ou moins excellente : autrement, si c'est le désir qui crée le bien, tout ce qui plaît

1. Ethique^ part. III, propos, xxix, scholie. Aristote semble dire le contraire. (Met., xii, vn. — 1070, a. 29.) 'OpeyoïxeÔa ôe Sioti xaXov 3oxEÎ [jLà>Xov ^ SoxeT ôioxi opsyôf^-eOa. I. « Nous désirons une chose parce qu'elle nous semble belle, plutôt qu'elle ne nous semble belle parce que nous la désirons. » Cumberland réfute aussi cette opinion : « Pour moi, dit-il, je suis au contraire persuadé que l'on juge d'abord de la bonté des choses et qu'ensuite on les désire en tant qu'elles nous paraissent bonnes. Et l'on ne juge véritablement mie chose bonne que parce que sa vertu propre est de procurer quelque utilité à la nature. Ce qui est utile à un seul est un bien particulier; ce qui est utile à plusieurs est un bien commun... La nature de l'homme demande qu'avant de former aucun désir, ou de suivre les attraits du plaisir, la raison examine la nature des choses, peur découvrir ce qu'il y a de bon. Il n'appariient qu'aux bêtes brutes de mesurer la bonté des choses ou des actions uniquement à leurs propres passions. ^ Lois naturelles, cb, m % 2-

sera un bien par cela même, et la passion devient le seul

juge et la seule mesure du bien et du mal.

Spinoza lui-même enseigne comme nous que le bien n'est pas ce qui cause du plaisir, mais ce qui nous fait passer d'une perfection moindre à une perfection plus grande; et le mal est au contraire ce qui diminue notre perfection; or, quoique cette augmentation ou diminution d'être qui constitue le bien et le mal soit attestée par la joie ou par la tristesse, ces deux passions cependant ne sont que les effets et non les causes du bien : c'est en tant que l'homme développe ses facultés qu'il devient capable de joie, et la plus haute joie pour Spinoza est celle qui résulte de la plus haute et de la plus pure action, à savoir de la contemplation et de l'amour de Dieu. C'est ainsi que pour Aristote le plus grand bonheur est également la contemplation, soit de Dieu par l'homme, soit de Dieu par lui-même. Mais si la plus haute action résulte de la contemplation de Têtre absolu, ou si l'on veut (pour ménager tous les systèmes), du beau et du vrai, n'est-il pas certain que le beau et le vrai sont des biens en eux-mêmes? C'est donc en tant que tels qu'ils doivent être recherchés et désirés; et ainsi Spinoza a eu tort de dire que c'est le désir qui fait le bien, et non le bien qui cause le désir.

Quoi qu'on fasse, si on n'introduit pas dans la morale du plaisir un élément étranger et supérieur, on n'aura jamais de règle qui permette d expliquer pourquoi certains plaisirs doivent être préférés à d'autres : or, s'il n'y a point une telle règle, il n'y a point de morale. L'arithmétique duplaisir, telle que l'a créée Bentham, est ^^rtainement une méthode très-ingénieuse, et elle fait houx.. Ht au penseur

qui Ta formulée et réalisée : mais il est douteux quelle nous fournisse une échelle d'évaluation pour les différents biens que ks hommes ont à poursuivre.

Dans la théorie pure du plaisir, il ne peut y avoir de critérium pour classer les biens ; aucun bien n'occupe absolument et de droit telle ou telle place : car le plaisir étant essentiellement relatif à l'individu, et variant avec les diverses organisations et les diverses circonstances de la vie, ce qui est un bien pour l'un ne l'est pas pour l'autre, et ce qui est le plus grand bien pour les uns ne l'est pas pour les autres. Par exemple, la certitude du plaisir est sans doute un élément de calcul, mais non pas pour tout le monde, et tel trouvera plus de plaisir à courir la chance d'obtenir un très-grand bien que de se cociténter de la certitude d'un bien médiocre. Il en est de même pour la pureté : beaucoup d'hommes, par exemple, aimeront mieux les plaisirs vifs et excitants de la passion que les plaisirs médiocres de la vie réguhère : et peut-être même, au point de vue du plaisir seul, ont-ils raison.

Sans se perdre dans les mille préférences et les infinis dissentiments des passions individuelles , cherchera-t-on quelque fixité dans l'appréciation des biens humains, en , demandant à l'expérience quels sont les objets que les hommes aiment généralement le plus, -et dans quel ordre ils les aiment? Si Ton a recours à cette épreuve, on sera frappé de ce fait déjà signalé, c'est que les hommes aiment en général les biens de ce monde en raison inverse de leur excellence et de leur beauté. Pour établir ce fait, il suffit d'invoquer le témoignage des moralistes, des prédicateurs nongeulement religieux , mais moraux et politiques. Partout

VOUS verrez les hommes éclairés et supérieurs reprocher à a foule ses basses affections. S'agit-il de religion, on lui reprochera de préférer les idoles au vrai Dieu; s'agit-il de politique, de préférer la sécurité à la liberté ; de morale, ie préférer l'intérêt matériel à l'honneur. Les poètes qui ne se piquent guère de morale , ni de rehgion , ni de politique, gémiront aussi sur les bas instincts des multitudes, qui ignorent les plaisirs divins de l'enthousiasme ou du beau. Ceux-là mêmes enfin qui chantent la pasçion se plaisent encore à la faire briller à nos yeux comme plus nol le et plus excellente que les intérêts grossiers et les froides combinaisons qui président aux relations ordinaires de la vie.

Que conclure de ces faits? C'est que si nous consultons h seul cjwtérium que nous ayons pour mesurer le degré de plaisir qu© les différents biens procurent aux hommes, nous voyons que d'un commun accord ce sont les plaisirs les plus vulgaires qui sont les préférés, tandis que ceux qui sont d'une nature plus excellente ne sont recherchés que par un petit nombre. Il faut conclure de là ou bien que ces plaisirs supérieurs sont purement chimériques, et renoncer ainsi à tout idéal ; ou bien qu'il y a un autre principe de classification et qu'on doit les évaluer non par le plaisir qu'ils nous procurent, mais par celui qu'ils devraient nous procurer, si nous étions en état de les comprendre et de les godter ; en d'autres termes, par leur valeur intrinsèque.

Ainsi toute distinction morale disparaît, toutchoix entre le bien et le mal devient arbitraire , si on ne suppose pas quelque fondement réel, essentiel, objectif, qui permette de graduer et d'évaluer le& ^isirs dans un ordre opposé à

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celui de nos instincts. Le bien ne doit pas être cherché dans un mode de notre sensibihté, ni même dans une résultante Gu comparaison de nos états de conscience, mais dans quelque chose de plus profond. Le plaisir n'est pas exclu par là du rang des biens ; mais il n'en est pas le principe.

Sans doute, il y a là dans la morale un élément subjectif incontestable, et, comme nous le verrons plus tard, chacun ne peut se conduire et ne peut être jugé que d'après l'état actuel de sa conscience individuelle; mais cet élément subjectif, qui consiste dans la connaissancQ plus ou j loins éclairée que chac m peut avcir de la loi suivant les circonstances, laisse cependant intacte l'idée de loi et l'idée d'une distinction objective du bien et du mal. L'opinion que nous nous faisons de l'un et d« l'autre peut être plus ou moins modifiée par notre situation individuelle ; mais nous ne laissons pas que de reconnaître ane distinction essentielle dont le fondement est au-dessus de nous. Dans la morale du plaisir au contraire, tou( est subjectif, et la règle n'est qu'une comparaison, une combinaison ou un calcul entre nos diverses sensations, c'est-à-dire entre les diverses manières dont nous pouvons être affectés, de telle sorte que c'est toujours, en définitive, la sensation qui est le dernier terme de notre action ; c est le moi, avec ses états de conscience agréables ou désagréables qui est à lui-même son sem et dernier objet ; tandis que la conscience, même mal éclairée, et forcée de ne juger que selon ses lumières relatives et imparfaites, nous représente cependant quelque chose de bon ou de mauvais, au-dessus des impressions de notre sensibilité.

Au-dessus de la morale du plaisir s'élève donc nécessai-

rement et légitimement la morale du devoir, c'est-à-dire la morale de la loi. Pour que les actions puissent être jugées moralement, il faut une loi qui commande les unes, qui défende les autres, loi nécessairement supérieure aux penchants et aux désirs de chaque individu, et qui soit la môme pour tous les hommes dans les mêmes circonstances, abstraction faite de l'étett de sensibilité de chacun. Telle est la loi, appelée loi du devoir^ que Kant a si profondément établie et défendue contre les partisans du plaisir oa de l'utilité. Cette loi s'apphquant universellement, avec un caractère d'autorité absolue et d'une manière uniforme et identique, est, pour employer l'expression de Kant, la forme de l'action ; et la partie de la morale qui s'occupe de déterminer la nature de la loi s'appellera donc, comme nous l'avons dit, la morale formelle. Ainsi du subjectivisme moral, soutenu par les partisans du plaisir ou de l'utilité, nous nous élevons au formalisme moral, qui est la doctrine cla Kaui.

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