CHAPITRE IV
LE PRINCIPE DU BOIXUËDa^
Les philosophes modernes, en démontrant que le plaisir n'est pas le bien, ont cru avoir résolu toutes les difficultés de la morale; mais on peut dire qu'ils n'ont considéré qu'un côté des choses; et, sur ce point, les anciens ont vu plus loin qu'eux : car, après avoir prouvé que le plaisir n'est pas le bien, il resterait encore à savoir si le plaisir n'est pas un bien, et môme s'il ne serait pas une partie essentielle du bien. C'est l'opinion commune de Platon et d'Aristote. L'un et l'autre, ^n effet, démontrent aussi bien que nous que le plaisir en général n'est pas le bien ; car alors tous les plaisirs seraient bons, et tous seraient également désirables : ce qui n'est pas. Mais s'il y a des plaisirs mauvais et impurs, il en est de bons et d'excellents ; et si l'on ne peut dire du plaisir ou'il soit le bien, il ne s'ensuit pas que le bien puisse être séparé du plaisir. Aussi voyons-nous Platon, tout en réfutant dans le Philèbe la morale voluptueuse des sophistes, déclarer que l'idée de bien se compose de deux éléments inséparables : la sagesse et le plaisir : « Peut-être en est-il autrement de
la vie des dieux, dit-il ; mais quant à la vie humaine, ellti ne peut être entièrement privée de plaisir. » Ainsi, tout en subordonnant le plaisir à la sagesse, Platon en fait entrer l'idée dans le souverain bien ; seulement, il fait un choix entre les plaisirs, et n'admet que ceux qui sont purs, simples, nobles et élevés. Aristote est plus explicite encore; Platon, en effet, n'introduisait le plaisir dans le bien que par nécessité, et comme à regret ; et, par sa théorie générale du plaisir, il eût plutôt incliné à l'exclure absolument de la vie heureuse et sage. Pour Aristote, au contraire, le plaisir est essentiellement un bien, parce qu'il est lié au développement de notre être et qu'il est la conséquence même de l'action. « Le plaisir, dit-il, achève l'acte et le complète... C'est une fin qui vient se joindre au reste, comme à la jeunesse sa fleur. — Pourquoi le plaisir n'est il pas continuel? Parce que toutes les facultés humaines sont incapables d'agir continuellement; or le plaisir n'a pas ce privilège plus que tout le reste ; car il n'est que la conséquence de l'acte. Il est à croire que si tous les hommes aiment le plaisir, c'est que tous aussi aiment la vie ; car la vie est une sorte d'acte K »
Ainsi le plaisir est un résultat inséparable de ractif)n de nos facultés. De ce principe Aristote tire deux conclusions importantes : 1° que les plaisirs sont spécifiquement différents ; 2° que les plaisirs sont entre eux comme les actes : c'est l'acte qui sert de mesure au plaisir, et non le plaisir qui sert de mesure à l'acte.
i. Eth. à Nicomaque, 1. X. c. iv, v. Voir sur la théorie du plaisir l'intéressaiit ouvrage de M. Fr. Bouillier, Du plaisir et de la douleur. Paris, 18G5.
1® Les plaisirs diffèrent en espèce et non-seulement en degré. « Les actes, dit-il, qui sont spécifiquement différents ne peuvent être complétés que par des plaisirs différents en espèce. Ainsi les actes de la pensée diffèrent des actes des sens ; et ceux-ci ne diffèrent pas moins d'espèce entre eux : les plaisirs devront donc différer aussi... A chaque acte différent correspond un plaisir propre : le plaisir propre d'un acte vertueux est un plaisir honnête; celui d'un mauvais acte est un plaisir coupable... Il semble même qu'il y a pour chaque animal un plaisir qui n'est propre qu'à lui, comme il y a pour lui un genre d'action spéciale. Le plaisir dû chien est tout autre que celui du cheval et de l'homme. »
2° Aristote ne se contente pas d'établir la spécificité du plaisir : il en mesure la qualité et la valeur d'après la qualité même des actes. « L'acte le meilleur, dit-il, est celui de l'être qui est le mieux disposé par rapport au plus parfait des objets. Et cet acte n'est pas seulement l'acte le plus complet, il est aussi le plus agréable... La quahté réelle et vraie dès choses est celle que leur trouve l'homme bien doué ; la vertu est la vraie mesure de toute chose. L'homme de bien, en tant que tel, en est le seul juge; et les vrais plaisirs sont ceux qu'il prend pour tels... Les plaisirs des êtres dégradés ne sont pas des plaisirs. »
Kant croit devoir contester le principe d'une différence spécifique entre les plaisirs. Il prétend qu'il n'y a pas doux espèces de sensibilité , l'une inférieure , l'autre supérieure : l'une et l'autre ont la même origine, à savoir le sens vital. Tout plaisir est identique en essence, quelle qu'en soit lasource; et la jouissance d'un bon dîner n'a rien d'intrin-
sèquement différent de celle d'une belle musique ou d'uue bonne action accomplie par sympathie et non par devoir. Kant reconnaît bien des plaisirs plus délicats les uns que les autres ; mais ce n'est làpourlui qu'une différence de degré, et qui d'ailleurs ne se rapporte qu'au goût^ et non pas au sens moral. La seule preuve qu'il donne de cette doctrine, c'est qu'il peut y avoir une commune mesure entre les plaisirs les plus différents. Celui en effet qui refuse de donner une somme d'argent à un pauvre auquel il a l'habitude de donner, afin de se réserver de quoi payer un spectacle, a dû comparer ces deux plaisirs l'un à l'autre, et il a préféré celui qui lui paraissait le plus vif. Mais on ne voit pas quelle conclusion il peut y avoir à tirer de cet exemple ; car, lorsque nous sacrifions le devoir au plaisir, nous comparons également l'un avec l'autre, et l'on devrait conclure par la même raison qu'ils sont de même nature. Si au contraire on admet, ce qui est la doctrine de Kant, que la lutte du devoir et du plaisir et la préférence de l'un à l'autre n'impliquent nullement une essence commune, on ne voit pas pourquoi la lutte entre les deux sensibilités, l'une inférieure, l'autre supérieure, et la préférence de l'une à l'autre effaceraient Ja différence fondamentale qui les sépare. En outre, quani même on accorderait que la faculté de jouir ou de souffrir, en tant que faculté de jouir et de souffrir, est essentiellement la même dans tous ses phénomènes, il ne s'ensuivrait pas qu'elle ne reçût pas tel ou tel caractère de son union avec nos autres facultés ; par exemple, si la raison ou faculté de penser est supérieure à la nutrition, on ne voit pas pourquoi le plaisir qui s'attache à l'une ne serait pas con-
sidéré comme supérieur à celui qui accompagne l'autre; ot dire que l'on ne doit pas tenir compte de l'origine des jJaisirs est une thèse entièrement arbitraire, pour laquelle (m ne donne aucune raison. La doctrine aristotélique de la spécificité des plaisirs nous paraît donc philosophiquement se soutenir avec avantage contre la doctrine kantienne de Vhomogénéité des plaisirs ; or les conséquences de l'une et de l'autre doctrine sont ^de la plus haute importance.
Si le plaisir accompagne toujours l'action, si chaque fonction a son plaisir propre, il suit manifestement que ! )ut développement de notre activité, par conséquent tout oéveloppement de perfection dans l'homme, est accompagné de plaisir, qu'on le veuille ou non. La nature, sans se préoccuper de savoir si cela serait agréable aux moralistes abstraits, a voulu que toutes nos facultés, par cela seul qu'elles s'exercent, eussent leur plaisir propre, les plus excellentes aussi bien que les plus basses. La perfection del'être nepeutdonc s'acquérir sans qu'il s'y joigne le sentiment de cette perfection, la joie de la posséder. Or ce sentiment, cette joie, c'est ce que l'on doit appeler le bonheur, inséparable, comme on le voit, de la perfection elle-même*. Le bien se compose donc indivisiblement de la perfection et du bonheur.
Kant, au lieu de rattacher l'une à l'autre ces deux idées, les a au contraire séparées et opposées. Dans sa Doctrine de la vertu, il donne à la vertu deux objets distincts
î. Leibniz, Nouveaux Essais, 1. ii, c. xxi. « Le plaisir est un senti» meiit de perfection »... « Le bonheur est un plaisir durable. »
et irr^^ductibles : le perfectionnement de soi-même et le bonheur d'aiitrui. « Il ne faut pas, dit-il, intervertir ces deux termes , et se proposer pour fm le bonhexir personnel ou la perfection ctautrui. En effet, quoique le bonheur personnel soit une fm que poursuivent tous les hommes en vertu du penchant de leur nature, on ne peat considérer cette fin comme un devoir; carie devoir implique une contrainte que l'on ne suit pas volontiers. — 11 est également contradictoire de prendre pour fm la perfection d'autrui. En effet, la perfection d'au trui consiste précisément en ce qu'il est lui-même capable d'agir conformément à son idée du devoir : or il est contradictoire qu(5 je fasse à l'égard d'un autre ce dont il est seul capable '. »
Cette opposition de la perfection et du bonheur est certainement juste dans le sens où Kant l'exprime ici ; car par bonheur il n'entend autre chose que le plaisir, et en général la satisfaction de la sensibilité ; et par perfection morale, la vertu. Or il est très-vrai dédire que la fm de mes actions n'est ni mon propre plaisir, ni la vertu d'autrui /)i, au contraire, on entend par bonheur non pas le plaisir en général, mais, avec Aristote, avec Descartes, avec Leibniz, le sentiment même de notre perfection et excellence, on verra qu'il peut être une fm pour nous; car comment ne serait-ce pas une fm de rechercher notre propre excellence, et comment, si nous l'avons atteinte, pourrionsnous ne pas en jouir?
Récipioquement, nous ne pouvons sans doute vouloir
1. Kant, Doctrine de la vertu, Introdaclion, IV, traducLion de Barni.
comme fin de nos actions la vertu d'autrui : nul ne peut être vertueux que par lui-même. Mais si je ne puis mo donner pour but la vertu des autres hommes, ce que je puis et ce que je dois, c'est de leur fournir l'occasion de devenir vertueux, c'est de leur procurer la matière de la vertu. Donner à un homme de bons conseils, une bonne éducation, de bons exemples, c'est travailler à sa perfection, en lui fournissant les conditions de sa vertu, sans être vertueux à sa place; et même, soulager les misères de ses semblables, les consoler, les aider de notre argent ou de notre amitié, c'est encore, en travaillant à leur bonheur, concourir à leur perfection ; car les moyens d'action que je mets par là entre leurs mains sont pour eux les conditions et les stimulants du développement de leurs facultés. Les deux idées de la perfection et du bonheur, loin d'être, comme Ta pensé Kant, en opposition l'une avec l'autre, ne sont donc qu'une seule et même idée considérée sous deux aspects différents.
On confond généralement dans la philosophie moderne la doctrine du bonheur et la doctrine du plaisir, et l'on croit avoir écarté l'une quand on a réfuté l'autre. Mais s'il en est ainsi, on s'explique difficilement que les écoles les plus nobles et le*s plus pures ne se soient point fait scrupule de donner le bonheur comme la fin de nos actions, et de confondre le plus souvent le bonheur et la vert". La doctrine du bonheur a pour elle en quelque sorte la tradition en philosophie. Socrate considérait le bonheur (coupaçia) comme le plus grand bien de l'homme (^'.è ApâTicrxov £7ttT-/,5£u[xa). Mais il le distinguait de la boaie fortune (euxu/^ia) et il le faisait consister dans le bien agir
(lu TtoieTv) *. Platon n'a pas une autrô doctrine. 11 oppose l'un à l'autre et exclut à la fois les deux systèmes qui font consister le bien soit dans la sagesse toute seule, soit dans le plaisir tout seul, et c'est dans le mélange de ces deux éléments qu'il le place. Pour lui, la vertu est la santé de l'âme, le vice en est la maladie : l'une est notre bien, l'autre notre mal; et le châtiment estle remède qui rétablit l'âme dans son état naturel. C'est sans doute à cette identité de la vertu et du bonheur qu'il faut rapporter la doctrine de Platon, que le vice est involontaire ; car, dit-il, nul ne recherche volontairement son mal ; nul ne rejette volontairement son bien. Entre deux biens, nul ne choisit volontairement -le moindre ^. Pour Aristote, il est inutile de rappeler qu'il place le souverain bien dans le bonheur. C'est le premier et le dernier mot de sa morale ^. Passons à saint Augustin : « Nous voulons tous vivre heureux*, » dit-il. Le souverain bien est Dieu ; et le souverain bonheur est de posséder Dieu :(( Consecutio Dei ipsa beatitas ^, Chercher Dieu, c'est chercher le bonheur : « Cum te Deum nieum quœro^ vitam beatam quœro ®. » Saint Thomas enseigne la même doctrine. Car, après avoir dit que « la fin dernière est Dieu, a finis ultîmus Deus ', il recherche la nature du bonheur,