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DE LA NATURE DU DEVOIR

Le devoir, dit Kant, est a la nécessité d'obéir à la loi par respect pour la loi. » Cette belle définition doit rester dans la science, comme l'expression la plus précise quo

l'on ait donnée de la règle morale. Cherchons à la bien faire comprendre.

J'appelle loi une règle constante suivant laquelle les actions ou les phénomènes se produisent, ou doivent se produire; le premier cas a lieu si l'agent n'est pas libre, le second s'il est libre et peut, par conséquent, violer la loi. Du premier genre sont toutes les lois physiques et naturelles. L'homme, comme être physique, est soumis à un grand nombre de lois de ce genre ; de plus, comme membre de la société, il est soumis à des lois civiles et politiques ; comme être intellectuel, il est soumis à dos lois psychologiques et logiques; enfin, comme agent libre et volontaire, il est soumis à la loi de l'intérêt bien entendu et à la loi morale ; voilà bien des lois distinctes. Or, si nous cherchons en quoi une loi morale se distingue de toutes les autres que nous avons signalées, et pourquoi nous ne pouvons la confondre avec aucune autre (fait primitif donné dans la conscience), nous trouvons que ce qui caractérise cette loi, c'est la nécessité oii nous sommes, quand nous agissons d'après elle, de n'avoir d'autre motif que la loi elle-même; tandis qu'il n'en est pas ainsi pour les autres lois : ce caractère particulier et original de la loi morale ou loi du devoir est ce que l'on appelle obligation:

Si nous considérons en effet les lois physiques, nous verrons qu'elles s'accomplissent nécessairement, sans que l'agent soit tenu de les connaître, ni par conséquent de les respecter. Si les corps tombent, ce n'est certainement point par respect pour la loi de la gravitation; car cette loi, ils ne la connaissent pas : même, viendraient-ils à la connaître (ce qui est le cas de l'homme), ils continueraient à tomber

avec une vitesse uniformément accélérée, sans tenir compte de cette connaissance. La loi, à proprement parler, n'est pas la raison de l'action, elle n'en est que l'expression. Les corps sont ce qu'ils sont, et ils agissent selon ce qu'ils sont : nous appelons loi le mode constant de cette action.

L'homme, en tant qu'être physique, est soumis à toutes les lois de la natur-e, comme les autres êtres de l'univers : il y obéit comme eux fatalement, mais non par respect pour ces lois qu'il' ne peut pas enfreindre. Il en est de i'icme des lois psychologiques. Ces lois n'expriment que l'essence de l'âme , et ne sont pas des commandements imposés à la volonté. Elles s'accomplissent donc spontanément et fatalement; elles expriment un ordre nécessaire et inviolable (au moins tant que la liberté n'intervient pas) : elles n'ont que faire du respect de la loi. Quant aux lois logiques, ou bien elles sont des lois idéales de l'intelligence, considérée en soi et affranchie des accidents de la sensibilité et de la passion, et, à ce titre, elles valent comme les lois géométriques; — ou bien elles sont des préceptes, à l'aide desquels la volonté se dirige vers le but idéal de l'intelligence ; ce sont alors des lois techniques^ ou des raisons d'agir. Ici la question se pose de nouveau : quand nous obéissons aux lois logiques, c'est-à-dire aux règles de la méthode, leur obéissonsnous par respect pour la loi? En aucune façon. Si nous suivons les règles de la méthode, c'est qu'elles sont le moyen nécessaire d'atteindre la vérité. C'est comme moyens et non comme fins que nous les cultivons. Mais, dira-t-on, je dois obéir aux lois de la logique pour elles-mêmes, quand

même je n'atteindrais pas mon but. Soit ^ ; mais nous p issons alors du domaine logique au domaine moral. C'est la morale qui m'ordonne de suivre les règles de la logique : c'est à ce point de vue que je dois faire tous mes efforts pour ne pas me tromper, quels que soient les résultats. Mais, au point de vue logique, c'est eu égard à ces résultats que je dois employer les meilleurs moyens. Autrement, pratiquer la méthode pour elle-même serait une opération stérile et contradictoire ^.

Si des lois psychologiques et logiques nous passons aux lois extérieures, lois civiles et positives, nous rencontrons encore ici des règles d'action ; ce ne sont pas seulement des nécessités logiques ou physiques : ce sont des ordres, et par conséquent des règles qui peuvent être exécutées ou violées, qui commandent impérieusement à la volonté. La question est maintenant de savoir si ces sortes de lois nous commandent de leur obéir par respect pour ellesmêmes, ou par toute autre raison. Il est évident que, pour la loi civile et pour ceux qui la représentent, il est parfaitement indiffèrent que l'on obéisse à la loi par tel ou tel motif, pourvu qu'on y obéisse. Que ce soit la crainte du châtiment, la crainte de la honte, l'amour de la sécurité, l'amour de nos semblables, peu importe ; le for intérieur

1. Eîicore, avec quelque restriction : car il est permis de passer pardessus ces règles quand on le peut. La plupart des savants trouvent par ins;iiration, beaucoup plus que par règles. Ici, le formalisme rigoriste serait tout à fait ridicule. Ainsi des règles de la médecine. On aime mieux être guéri contre les règles que de mourir dans les règles. De même, enfin, pour les règles de la poétique ou de la rhétorique;

2. J'excepte le cas, bien entendu, où ce que je cherclie^ elest piêci- Bément la découverte d'une méthode. ^ t

iijQ LA MORALE.

est fermé à la loi civile. Que tous les citoyens obéissentàla loi, et que la paix lègne parmi eux : elle ne demande que cela.

Cependant ne doit-on pas obéir même aux lois civiles, en considération d'elles-mêmes; et n'est-ce pas être un mauvais citoyen que de ne voir dans la loi qu'un moyen matériel de s'affranchir du mal? Oui, sans doute, mais ici encore, comme pour ces lois logiques, ce point de vue est précisément le point de vue moral; c'est la morale T[ui nous ordonne d'obéir aux lois civiles, indépendamment de leurs résultats, en tant que ce sont des lois : c'est la morale qui ordonne au citoyen d'être autre chose que l'esclave obéissant de la loi, et d'en être le représentant libre et éclairé; c'est donc la loi morale qui communique à la loi civile sa majestueuse autorité.

Reste maintenant à distinguer la règle morale des autres règles intérieures d'action, et qui toutes viennent se confondre dans la règle de l'intérêt bien entendu. Or, si l'on fait cette comparaison, on voit précisément, comme l'a démontré péremptoirement Kant, que les unes (à savoir celles de la prudence, de l'habileté, de l'intérêt bien entendu) ne sont jamais obéies pour elles-mêmes, mais toujours pour quelque autre but qu'elles cherchent à réaliser; tandis que la loi morale commande par ellemême, indépendamment de tout but étranger. De là la cejèbre distinction établie par Kant entre les impératifs hypothétiques ou conditionnels, c'est-à-dire les règles qui ne prescrivent une action que par rapport à un but, et l'impératif catégorique, qui commande absolument, sans 6gai*d â aucun but.

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Ici toutefois nous rencontrons une grave difficulté. Nous avons combattu dans la première partie ce que Ton a appc-6 le formalisme de Kant, à savoir cette proposition fondamentale de sa morale, « que le principe de la moralité commande par sa forme et non par sa matière. » Mais ce principe, qu'est-il autre chose que la formule môme de l'impératif catégorique ? Dire par exemple : (( Fais ce que dois, advienne que pourra, » n'est-ce pas faire abstraction de tout but et prendre la loi elle-même pour but? Dire qu'il faut obéir à la loi par respect pour la loi, n'est-ce pas précisément obéir à la forme de la loi et non à sa matière? Supposez en effet que le motif de votre action soit tiré de la chose même que vous réahsez par cette action, n'est-il pas vrai que la loi n'est plus alors qu'un moyen pour atteindre à ce but, quel qu'il soit, personnel ou impersonnel, rationnel ou empirique? Prenez, si vous voulez, le concept de la perfection : si c'est ce concept qui est le vrai motif de votre action, la formule ne sera plus : Fais ton devoir^ d'une manière absolue et catégorique, mais fais ton devoir, si tu veux être parfait. Dès lors l'impératif n'est plus catégorique, il devient hypothétique ; et je peux m'affranchir du précepte en m'affranchissantde la condition. La loi n'est plus un but, elle n'est q l'un moyen; et le caractère essentiel du devoir semble s'évanouir devant nous. A plus forte raison, si, au lieu de la perfection, nous plaçons le concept du bonheur même dans son sens le plus élevé, par exemple le bonheur célesce : dans cette hypothèse, le devoir ne sera encore qu'un moyen, tout comme l'intérêt, ou plutôt il se confondra avec l'intérêt

Ces considérations , quelque fortes qu'elles puissent paraître, ne le sont cependant pas assez pour contre-balancer à nos yeux celles que nous avons émises plus haut contre l'impossibilité du formalisme absolu en morale. Rappelons d'abord, comme nous l'avons dit déjà, que Kant, quoi qu'il en dise, ne s'en tient pas lui-même à cet absolu formalisme; car, après avoir considéré l'impératif dans sa forme, il le considère à son tour dans sa matière : il admet des fins subjectives (empiriques) et des fins objectives. Il admet que l'impératif catégorique suppose « qu'il y a quelque chose dont l'existence en soi a une valeur absolue , et qui est une fin en soi : c'est là qu'il faut chercher le fondement de l'impératif catégorique ^ «il découvre que l'humanité et en général tout être raisonnable est une fin en soi. Et il tire de là cette seconde formule : « Agis de telle sorte que tu , traites toujours l'humanité, soit dans ta personne, soit Û dans la personne d'autrui, comme une fin, et que tu ne :J t'en serves jamais comme d'un moyen. » Or, quelque tour dialeclique que l'on puisse employer , il est impossible de considérer comme identiques les deux formules de Kant, l'une affirmant l'universalité de la loi, et l'autre, l'humanité comme fin en soi. La première est purement formelle et la seconde est matérielle. Sans doute Kant est parti de cette idée qu'il n'y a à' absolument bon que la bonne volonté, c'est-à-dire la volonté d'agir par respect pour la loi, et il a conclu de là qu'une telle volonté, ayant une valeur absolue, est une fin en soi. Mais la bonne volonté qui obéit à la loi n'est pas la

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