CHAPITRE II
Nous venons de voir, dans le chapitre précédent, que l'un des fondements sur lesquels on a essayé d'établir la doctrine de la volonté divine est la distinction de deux domaines dans l'ordre moral : l'un où règne le principe d'obligation, l'autre qui s'élève au-dessus de l'obligation, — le domaine du devoir et celui du bien. C'est une opinion généralement reçue que l'extension du bien est plus grande que celle du devoir. Taut ce qui est un devoir ^.st bien, dit-on ; mais la réciproque n'est pas vraie : le bien n'est pas toujours un devoir. Ces deux idées ne correspondent pas exactement l'une à l'autre. L'idée du bien embrasse plus que l'idée du devoir. Au-dessus du devoir, il y a un certain degré de perfection qui confère h celui qui s'y élève un mérite particulier et lui vaut un prix de faveur et de choix. « Le bien et le devoir, dit un moraliste, peuvent être représentés sous la figure de deux cercles concentriques qui , ayant le même centre, diffèrent par leurs circonférences. Le devoir, c'est la limite au-dessous de laquelle il ne nous est pas permis de descendre sans perdre dans l'ordre moral notre quahté d'homme. Le bien, c'est le but fe plu? élevé que puissent se proposer les efforts réunis de toutes
nos facultés; c'est l'ordre éternel, l'ordre suprême auquel nous sommes appelés à concourir dans la mesure de notre intelligence et de nos forces : c'est la perfection même, dont il est en notre pouvoir d'approcher de plus en plus sans l'atteindre jamais ^. »
Cette doctrine paraît d'abord fondée sur le sens commun. On reconnaît généralement, en eflet, que certaines, actions, certaines qualités morales sont belles et honorables; on en louera les auteurs ; mais l'on ne blâmera pas celui qui s'en abstiendra : ce qui n'aurait pas lieu si ces actions étaient rigoureusement obligatoires. Par exemple, un homme opulent sera loué d'employer sa forcune à favoriser le développement des arts et des sciences: cela est évidemment bon et louable; et cependant on ne peut pas dire que ce soit un devoir pour tout homme riche de faire un pareil emploi de sa fortune. On louera, on admirera un homme qui, dans une aisance médiocre, prendra la charge de secourir et d'élever une famille qui n'est pas la sienne ; cependant celui qui n'agit pas ainsi n'est pas coupable; et comment pourrait-il ne pas être coupable, si ce genre d'actions était rigoureusement obligatoire?
Il semble même que dans l'opinion vulgaire l'idée de mérite dépasse celle de devoir, bien loin de lui correspondre exactement; car rien de plus fréquent que d'entendre dire à un homme qui aura accompli un acte rigoureux de probité : «Je n'ai aucun mérite, je n'ai fait que mon devoir. » D'où il suivrait qu'une action ne serait méritoire que lorsqu'elle dépasserait le devoir, lorsque l'a-
I, Ad Franck. Morale pouvions^ c. m, p. 23.
gent, en. quelque sorte, y mettrait quelque chose du sien,
La môme distinction se retrouve dans la morale religieuse, où l'on distingue d'ordinaire le précepte et le conseil, l'un qui nous impose ce qui est rigoureusement nécessaire pour être sauves; l'autre qui nous avertit de ce que nous pourrions faire si nous voulions atteindre à la perfection. C'est ainsi que saint Paul nous dit : « Se marier est bien; ne pas se marier est encore mieux. » D'où il suit que le célibat est un état plus parfait que le mariage ; mais il n'est point obligatoire, tout parfait qu'il est ; il est même évident que cet état ne peut être choisi par quelques-uns qu'à la condition de ne pas l'être par tous : autrement l'humanité périrait. De même ces paroles de Jésus-Christ dans l'Évangile au jeune riche qui vient le consulter : « Vendez tous vos l)iens et donnez-les aux pauvres, «ont été entendues par les Pères de TEghsc dans un sens de conseil et non de précepte : car, si tout le monde donnait ses biens, tous deviendraient pauvres et auraient besoin qu'on leur rendît ce qu'ils viennent de donner. On a aussi exphqué la communauté des biens, chez les premiers chrétiens, dans le sens d'une communauté libre, mais non obligatoire; et enfin la pauvreté de certains ordres religieux, qui a été considérée par quelques-uns comme une vertu, ne l'a jamais été comme une obligation absolue pour tous.
Si l'on considère donc soit la morale sacrée, soit la morale profane, il semble qu'il y ait pour l'une ou pour l'autre un état qui, dépassant la moyenne des forces humaines, soit laissé au hbre choix de l'individu, et lui constitue par là même un titre à part : c'est la sainteté
pour les uns, Vhéi^oïsme pour les autres. Il semble reçu d'un commun accord que nul n'est tenu d'être soit un saint, soit un héros (quel que soit d'ailleurs celui de ces deux états que l'on considère comme son idéal). Il y a donc un large domaine au-dessus du strict nécessaire; et c'est en cela que l'idée du bien dépasse l'idée du devoir.
Enfin une dernière considération que l'on fait valoir en faveur de cette distinction, c'est que réduire la morale au pur devoir, sans admettre un domaine supérieur et libre, c'est réduire la morale aune discipline et à une consigne, faire de l'homme un agent toujours soumis à une loi, remplacer la morahté par la légalité, et ôter au libre arbitre toute son initiative et son individualité. C'est enfin, comme on l'a dit, appliquer à la morale une sorte de régime militaire, analogue à celui que Frédéric le Grand avait établi dans ses Etats *.
Toutes ces raisons sont spécieuses, et cependant elles ne peuvent nous persuader.
Si l'on entend seulement eeci, à savoir qu'une chose qui est bonne en soi n'est pas rigoureusement obligatoire pour tous, cela est incontestable. Par exemple, que toutle monde nesoitpastenude s'embarquer pour aller découvrir le passage du pôle nord, quoique cela soit cependant une chose belle et bonne, c'est ce qui est évident; mais on ne fait pas attention que l'on compare ici ce qui est bien en général
1. M. Em. Grucker, dans son Étude sur Hemsterhuys (Paris, 18G6, p. 135), fait ce rapprochement entre la morale de Wolf et la discipline prussienne : on peut Je faire également pour la morale de Kant. Le même auteur ajoute à ce sujet quelques pages très-heureuses sur le rôle de l'individualité eu morale.
avec ce qui est obligatoire pour certaines personnes particulières, et en effet ces deux idées ne sont pas adéquates, car, d'une part, on considère le bien d'une manière indéterminée et de l'autre le devoir d'une manière déterminée, ce qui est une faute de raisonnement. Il faut comparer ce qui est bien pour certaines personnes avec ce qui est obligatoire pour ces mêmes personnes; or c'est là, ce me semble, que les deux idées sont inséparables. Pourquoi tel voyage, par exemple , n'est-il pas obligatoire pour moi ? parce que ce voyage ne serait pas pour moi une action raisonnable et par conséquent une action bonne ; supposez en effet quelqu'un ignorant en navigation et n'étant pas préparé par des fatigues F,ntérieures, n'ayant aucunes connaissances géographiques, et qui, par exaltation puérile, ' quitterait une position oii il rend des services pour accomplir une expédition dont il est incapable de tirer pa«tr; il est évident que telle action ne serait pas bonne pour lui, et c'est pourquoi elle n'est pas obligatoire. Supposez au contraire un marin qui serait dans toutes les conditions désirables pour accomplir un tel voyage, de telle sorte qu'il y a tout à penser qu'il pût réussir; supposez en outre qu'en ce moment-là il n'ait pas d'autre action meilleure à accomplir, je dis que cette action devient obligatoire pour lui ou du moins qu'elle a précisément le môme degré d'obligation que de bonté morale, et que s'il lui est permis de s'en affranchir, c'est qu'il peut accomplir une autre action aussi bonne ou meilleure que celle-là, par exemple, servir sa patrie dans une guerre juste % rendre des ser-
1. Ces lignes, écrites il y a quelques années, avant la guerre de 1870, se sont trouvées singulièrement prophétiques à l'égard do
vices plus positifs par une expédition commerciale fructueuse, etc. De même, pourquoi n'est-il pas obligatoire à telle femme de se faire sœur de charité? ce sera, par exemple, parce qu'étant mariée et ayant des enfants, il serait absurde et injuste de quitter sa famille, et ainsi l'action ne serait pas obligatoire, précisément parce qu'elle ne serait pas bonne. Si on suppose au contraire une situation telle que l'action de devenir sœur de charité soit absolument la meilleure possible, je dis que cette action dévient alors rigoureusement obligatoire, et si elle n'est jamais telle, c'est qu'il n'est jamais démontré que ce soit là absolument la meilleur.e action possible, et qu'entre plusieurs actions également bonnes (ou qui me paraissent telles),^ il m'est permis de choisir.
La distinction de deux domaines, le domaine du bien et le domainft du devoir, conduirait à cette supposition inadmissible,, c'est qu'entre deux actions à faire, dont l'une serait manifestement meilleure que l'autre, il serait permis à l'individu de choisir la moins bonne. Oîi pourrait-il prendre ce privilège? N'est-ce pas sous une autre forme cette opinion des casuistes si sévèrement condamnée par Pascal et par Bossuet, à savoir qu'entre deux opinions probables il est permis de choisir la moins p)'obable?
D'ailleurs, au nom de quel principe pourrait-on prétendre que, dans le domaine du bien^l'obligation ne s'étend
M, Gustave Lambert, qui, après avoir pendant plusieurs années cou rageusement lutté pour préparer son expédition, et au moment même où les fonds venaient d'être votés par le Corps législatif, a dû ajourner sou entreprise pour servir la patrie d'une autre manière, et a été tu6 à Buzenval pendant le siège de Paris.
que jusqu'à un certain point et qu'au delà commence un domaine large et libre qui serait le domaine du mérite, mais non plus du devoir? A quel critérium reconnaître ce qui est obligatoire et ce qui est méritoire, ce qui est de précepte ou de défense absolue, et ce qui est de conseil? Une telle distinction se comprend dans la morale religieuse fondée sur les livres saints; car on s'explique qu'un législateur divin ou humain prescrive certaines règles fixes, puis, au delà de ces règles, recommande sans les exiger certaines choses plus difficiles pour lesquelles il réserve des prix de faveur; car ici le critérium, c'est la parole même du législateur ou de ceux qui sont chargés de l'interprétation des textes. Mais, dans la morale naturelle fondée sur la pure raison, où trouver la raison d'une telle distinction ? Pourquoi le devoir s'arrêterait-t-il ici? Pourquoi là commencerait le domaine du bien ?
Dira-t-on que le domaine du devoir proprement dit comprend ce qu'on appelle communément les devoirs stricts, et que le bien correspond à ce qu'on appelle les devoirs larges (distinction sur laquelle d'ailleurs nous nous expliquerons dans le chapitre suivant) ? Mais, en raisonnant ainsi, on abandonnerait le principe même de la distinction du devoir et du bien; car le devoir, même large, est un devoir. Le bien serait donc alors accompagné du devoir, mais d'un devoir plus où moins large suivant les circonstances. Kant, par exemple, qui nie expressément que le domaine du bien soit plus étendu que celui du devoir, admet cependant, comme tout le monde, des devoirs stricts et des devoirs larges. Ces deux doctrines ne reviennent donc pas l'une à l'autre. Ce que l'on appelle
devoir large est un devoir que l'on ne peut pas appliquer d'avance à telle ou à telle action déterminée ; mais c'est néanmoins un devoir.
On insiste surtout sur le dévouement, que l'on prétend être d'un ordre supérieur au devoir. Mais, d'abord, n'est-il pas évident que le dévouement lui-même, dans certains cas, est obligatoire et même strictement obligatoire ? Par exemple, dans une bataille, n'est-ce pas le devoir du soldat de se dévouer pour son pays, et celui des chefs de se dévouer pour leurs soldats? En cas d'épidémie, n'est-ce pas le devoir du médecin de se dévouer pour ses malades? En cas de péril pressant, le devoir rigoureux du père de famille n'est-il pas de donner sa vie pour ses enfants? Personne osera-t-il soutenir que le soldat à la guerre, le médecin dans les hôpitaux, le magistrat en face de l'arbitraire et de la violence, fassent plus que leur devoir en se dévouant?
Il faudrait donc au moins distinguer un dévouement qui serait obligatoire et un dévouement qui ne le serait pas, et la limite entre ces deux espèces de dévouement, le critérium pour la reconnaître et la démêler, ne serait pas facile à trouver. En tout cas, l'hypothèse d'une morale de dévouement supérieure à la morale du devoir fléchit dans les cas les plus nombreux et les plus ordinaires.
On triomphe dans les exemples particuliers, qu'il semble difficile de ramener à la loi commune : « Ce n'était pas un devoir pour saint Vincent de Paul d'ouvrir un asile à tous les orphelins abandonnés. Ce n'était pas un devoir pour lord Byron de voler au secours de la Grèce opprimée et de sacrifier sa vie à la délivrance d'un pays qui n'était pas
le sien *. » Je léponds sans hésiter que si l'action accomplie par saint Vincent de Paul ou lord Byron était pour eux la meilleure possible au moment oii ils l'ont choisie et ac-. complie, elle était précisément pour eux rigoureusement obligatoire. Malgré l'universalité de la notion de devoir, tout le monde n'est pas obHgé à la même chose. Le magistrat qui rend la justice n'est pas tenu de soigner les malades, et le soldat qui combat pour son pays n'est pas obligé d'étudier les sciences et les lettres. Il y a donc pour chacun de nous un domaine de bien déterminé et approprié à son rôle dans la société : or, dans ce domaine, le devoir se mesure rigoureusement à la bonté même des actions.
Sans doute, dans tel cas particulier, une action peut paraître belle sans être obligatoire; mais c'est qu'alors il n'est nullement prouvé que cette action , si belle qu'elle soit, fût rigoureusement la meilleure et la plus juste. Par exemple, que Byron, après une vie de désordres et de dissipation, las de la vie et de lui-même, ait été, sous l'empire d'un sentiment exalté, se faire tuer pour un pays qui ne lui était rien, et auquel sa mort était fort peu utile, c'est là une action belle, j'en conviens; mais je ne suis nullement persuadé que ce fût une action bonne, car ce n'est là qu'un brillant suicide. Que Byron, au lieu de rechercher cette bruyante gloire, se fût au contraire imposé de rendre à sa vie la dignité, à son foyer domestique la paix, à son génie la sérénité, et par suite la fécondité; il aurait fait une action infiniment meilleure et aurait donné aux hommes un exemple plus sérieusement