‹ La moraleChapitre 33 sur 67 · Ad. Franck. Morale pour tousse, iii · texte numérisé non relu

Ad. Franck. Morale pour tousse, iii

utile. J'avoue donc que l'action de Byron n'était pas commandée par le devoir; mais c'est qu'elle n'a l'était pas par le bien. Tout ce qui est beau n'est pas toujours bon. quoi qu'en dise Platon.

Prenons un exemple d'une tout autre nature dans l'histoire contemporaine. Soit, par exemple, le noble et héroïque dévouement de l'archevêque de Paris, mort sur les barricades de juin 1848. Pourriez-vous considérer, nous dirat-on, un tel acte comme l'accomplissement d'un devoir, d'une loi, de quelque chose d'ordonné? N'est-ce pas l'acte libre d'une âme inspirée? N'est-ce pas la liberté même de cet acte qui en fait la beauté? Sans doute le soldat à la guerre doit donner sa vie ; cela est implicitement contenu dans l'idée même de la profession; mais dans la condition d'un ministre de paix, comme est un prêtre, n'est pas contenue l'obligation d'aller braver en face la mort et la cruauté. Celui qui s'y expose fait sans doute une action noble et belle, mais non rigoureusement obligatoire.

Qui ne voit, au contraire, que dans l'idée d'un ministre évangélique est contenue plus que dans celle d'aucun autre état l'obligation du dévouement? Sans doute nul ne peut prévoir d'avance comment et où ce dévouement pourra s^exercer; et comme, grâce à Dieu, les guerres civiles sont très-rares, ce genre de dévouement particulier qu'a inspiré à l'archevêque de Paris la terrible épreuve où était plongée la patrie ne pouvait pas être prévu à priori. Il n'y a donc pas de règle pour cette circonstance; or, habitués à n'appliquer ce mot de devoir qu'à des actions qui se présentent fréquemment, nous croyons qu'il n'y a

plus de devoir lorsqu'il s'agit d'une action exceptionnelle.

J'ajoute que tous les hommes n'ayant pas la même conscience morale, ou du moins ne l'ayant pas tous au même niveau de délicatesse et d'élévation, il ne viendra point à tous la même idée dans les mêmes circonstances, et il faut faire une large part en morale au principe de l'initiative individuelle. Or, tant que l'idée d'une action à faire ne s'est pas pi'ésentée à notre esprit, il est évident qu'elle ne peut pas être pour nous obligatoire : il n'en est pas de même aussitôt que cette idée a été conçue par notre conscience. Cette action, une fois représentée dans l'esprit, se présente à nous avec tous les caractères du devoir; et nous ne pouvons plus l'écarter sans remords. L'archevêque de Paris aurait pu, il est vrai, ne pas concevoir l'idée de l'action héroïque qu'il devait accomplir. Mais, après avoir conçu cette pensée, supposez qu'il eût reculé devant l'exécution, il en eût sans doute éprouvé les mêmes remords que nous avons l'habitude d'éprouver, lorsque nous manquons aux devoirs les plus stricts. Il eût éprouvé le sentiment d'une humihation intérieure, d'une diminution morale; et comment aurait-il pu en être ainsi s'il n'avait pas eu la conscience de manquer à un devoir?

Essayons cependant d'expliquer comment a pu se former cette idée de deux domaines inégaux dans l'ordre moral.

i° Cette distinction est passée de la morale religieuse dans la morale profane. Les anciens ne l'ont pas connue. Nous avons vu que la distinction du précepte et du conseil a sa raison d'être dans la loi positive religieuse; cette

raison, c'est la volonté même du législateur. Mais, dans la morale philosophique, la raison de cette distinction n'existe plus.

2<^ Les hommes sont toujours disposés à s'accommoder avec la morale au meilleur marché possible. Ils ont donc considéré comme strictement obligatoires les actions sans lesquelles l'ordre social est impossible et la sécurité de tous est troublée : par exemple, ne pas tuer, ne pas voler, etc. Quant au reste, ils sont assez disposés à le regarder comme un luxe, fort beau, sans doute, mais dont on peut se passer. Cela est si vrai qu'à mesure que l'on passe d'un âge à l'autre de la civihsation, ou d'un étage à l'autre de la société, on voit s'augmenter le domaine du strictement obhgatoire, et par conséquent le domaine du mal moral rétréci d'autant. C'est ainsi que les gros mots, les coups, l'ivrognerie, sont des bagatelles dans certaines classes, et des choses honteuses dans les classes plus éclairées.

3° Enfin, dans cette théorie, on confond les diverses applications du devoir avec le devoir lui-même. Par exemple, c'est un devoir pour l'homme de se dévouer à ses semblables, mais non pas de se dévouer d'une certaine manière plutôt que d'une autre. Le choix dépend des circonstances : l'un se dévouera comme soldat, l'autre comme savant, l'autre comme ouvrier, etc. Si donc l'on prend un certain genre d'actions particulières, on peut dire que ces actions sont bonnes sans être obligatoires, parce que tous les hommes ne peuvent pas accomphr la même action, et, pourvu qu'ils se dévouent d'une certaine manière et dans les circonstances déterminées parleur situation sociale, ils ont accompli le devoir. Ainsi le dévouement en soi est

obligatoire, parce qu'il est bon; et chacun n'est en particulier obligé qu'au genre de dévouement qui est bon relativement à lui. D'où Ton voit que les idées de bien et d'obligation sont toujours corrélatives et inséparables.

Yous admettrez donc, me dira-t-on, contre le sens commun, que la sainteté ou l'héroïsme sont obligatoires? Je n'hésite pas à répondre oui, pourvu qu'on ne réduise pas le sens de ces mots à certains actes déterminés. Par exemple, dans l'usage, un saint est presque toujours un religieux, et un héros un soldat. Or il est évident que tout homme n'est pas tenu d'être un moine ou un soldat. Mais si vous entendez par sainteté le plus haut degré de pureté possible, et par héroïsme le plus haut degré de courage possible, et si la perfection morale consiste à la fois dans l'un et l'autre, je dis que chacun de nous, dans la limite des circonstances, et selon les conditions diverses où il est placé, est tenu de s'élever au plus haut degré possible de perfection, et d'être saint et héros, selon ce que le demandera la nature des choses. Or, cette limite fixée par la nature des choses, chacun de nous, par une molle complaisance, la fixfc aussi bas que possible, et même reste encore la plupart du temps au-dessous d'elle. Le devoir, au contraire, consiste à reculer cette limite le plus loin possible, et à faire tous ses efforts pour y atteindre. Le vrai principe est celui-ci : nul n'est tenu de faire ce qui n'est pas possible; mais tous sont tenus de faire ce qui est possible. Il serait absurde de soutenir qu'un certain df^ré de perfection étant possible pour moi, j'ai le droit de Mé contenter d'un moindre; et de même il serait absurde d'exiger de moi un degré de perfection

auquel ne m'appelle pas ma nature (par exemple, de découvrir le système du monde comme Newton). Seulement la limite du possible et de l'impossible n'étant pas déterminée à jonbn, c'est mon devoir, je le répète, de porter cette limite aussi loin que possible, et cela .même est ce que j'appelle le bien.

Il y a donc un bien en soi et un devoir en soi, adéquats l'un à l'autre ; il y a aussi un bien déterminé et un devoir déterminé suivant les circonstances et les individus; etic* encore le devoir est adéquat au bien. Il n'y a inégalité entre les deux notions que lorsqu'on les prend à deux points de vue différents. Par exemple, ce qui est bien en soi (ce qui est pour une créature possible) peut ne pas être un devoir pour une créature donnée ; mais le devoir abstrait est toujours adéquat au bien abstrait ; et le bien concret Test également au devoir concret.

Kant a donc eu raison de dire, dans une des pages les plus sublimes de la Critique de la raison pratique /((Il ne faut pas que, semblables à des soldats volontaires, nous ayons l'orgueil de nous placer au-dessus de l'idée du devoir, et de prétendre agir de notre mouvement, sans avoir besoin pour cela d'aucun ordre. Nous sommes soumis à la discipline de la raison, et, dans nos maximes, nous ne devons jamais oublier cette soumission, ni en rien retrancher. Il ne faut pas diminuer, par notre présomption, l'autorité qui ap-^ partient à la loi, en plaçant ailleurs que dans la loi même et dans le respect que nous lui devons le principe déterminant de notre volonté, celle-ci fût-elle d'ailleurs conforme à la loi. Devoir et obligation, voilà les seuls mots qui expriment notre rapport à la loi moj:ale. Nous sommeil

il est vrai, deti membres législateurs d'un royaume moral que notre liberté rend possible; mais en même temps nous en sommes les sujets et non les chefs.

(( C'est jeter les esprits dans un fanatisme moral et exalter leur présomption que de leur présenter les actions auxquelles on veut les engager comme belles, sublimes, Kcagnanimes ; car on leur fait croire que le principe qui doit déterminer leur conduite n'est pas le devoir, rhais qu'on attend ces actions d'eux comme un pur mérite. »

Nous admettons avec Kant que l'-homme ne peut pas s'élever au-dessus du devoir, qu'il ne peut pas avoir un luxe de vertu dans lequel il mettrait du sien, et où il ferait en quelque sorte crédit à la loi morale. Le devoir s'élève au-dessus de tout ce que nous pouvons faire de bien, loin que nos actions bonnes puissent s'élever audessus du devoir.

Est - ce à dire qu'il faille se représenter le devoir comme Kant nous le représente, comme une consigne, comme une discipline matérielle et toute militaire qui s'imposerait à nous, ainsi qu'à des soldats? Sans doute, nous ne sommes pas des volontaires dans le combat moral ; nous sommes gouvernés par une loi; mais cette loi n'est-elle qu'une loi de contrainte et n'est-elle pas aussi une loi d'amour? Est-il interdit à l'homme, comme le veut Kant, d'agir par amour de la loi; et faut-il n'avoir pour elle que de l'obéissance? De plus, cette loi est-elle formulée à l'avance pour toutes les circonstances possibles? Et dans le sein même du devoir, si rigoureux qu'il soit, n'y a-t-il pas une part à faire à Tinitiative, à la volonté individuelle? C'est sur ce point que nous.

nous séparons de Kant; ce n'est pas au-dessus du devoir, c'est dans l'enceinte même du devoir que l'homme trouve le mérite par la liberté. L'homme n'est pas seulement, comme le veut Kant, un employé esclave de son règlement, un soldat obéissant à une discipline inflexible, un géomètre armé de règles et de compas. Non, sans doute. Au delà de la loi, l'homme ne doit rien et ne peut rien. Mais, dans le sein de la loi même, il peut, il doit mettre du sien. C'est à lui à interpréter la loi, selon les mille circonstances imprévues qui se présentent, et qu'aucune formule ne peut prévoir. C'est à lui de trouver les moyens d'appliquer la loi. Là est la part de l'initiative individuelle et de ce que j'appellerai V invention morald

Il y a de l'invention en morale, aussi bien que dans les arts ; et les grands hommes en morale sont ceux qui ont inventé de grandes et belles manières d'interpréter et d'appliquer des lois connues. On doit se dévouer pour sa patrie. Voilà une loi générale et abstraite, qui suffit à priori. C'est aux hommes à en trouver l'application. Par exemple, aucune loi ne peut dire d'avance : Tu mettras ta main dans un réchaud ardent et la laisseras brûler, afin que l'ennemi sache quels hommes il doit combattre. C'est Mucius qui a inventé cette manière particulière de prouver son courage et son dévouement. Personne ne pouvait ni prévoir ni prescrire une telle action, pas plus qu'une belle image de Virgile. « Aime ton prochain comme toi-même, )> dit la loi. Saint Vincent de Paul invente d'ouvrir un asile aux enfants abandonnés. L'abbé de L'Épée invente d'instruire les sourds-muets. Ce sont des applications nouvelles et inattendues d'un principe parfaitement connu.

Que dira-t-on des beaux mots, des grandes paroles qui nous sont transmises par l'histoire ? Les retranchera-t-on du domaine moral, pour les renvoyer à l'esthétique? Non, sans doute; et cependant quelle loi morale pourrait nous imposer le précepte suivant : « Tu diras un beau mot en mourant ?» On doit montrer du courage dans la mort; voilà la règle. Mais chacun montrera le courage eomme il lui conviendra et selon son génie ; l'un en se taisant, l'autre en parlant.

Pendant des siècles, les publicistes ont enseigné que la politique ne peut pas se soumettre aux lois de la morale, et qu'il faut pour les souverains une morale à part. Il suffira d'une grande âme, d'une grande volonté, pour renverser cette prétendue règle et nous apprendre qu'on peut concilier toute une vie politique avec la plus inflexible honnêteté.

Avoir, dans une carrière de vingt années, prouvé que la sagacité politique, l'héroïsme militaire, le maniement des plus grandes affaires, une responsabilité écrasante, p'avaient rien de contraire avec la moralité publique et privée, avoir eu la tentation de mettre fin à l'anarchie en s'emparant du pouvoir et s'y être refusé, ne s'être jamais servi de l'armée que pour les lois et non contre les lois, et bien loin d'en exciter les mécontentements naturels, les avoir au contraire fait taire devant le bien public, c'est lli un fait si extraordinaire dans l'histoire, qu'on ne le croirait pas possible si Washington n'était là pour nous prouver qu'il a eu heu.

En un mot, la vertu est en quelque sorte un acte créa leur, et, dans ce qu'elle a de plus sublime, un acte libre et

individuel, qui donne naissance à des formes inattendues de grandeur et de générosité. La forme inférieure de la vertu est la forme légale, à savoir celle d'une activité obéissante, qui, sans aucune spontanéité, suit fidèlement une règle donnée, soit la règle civile (ce qui est le plus bas degré), soit une certaine règle morale reçue et transmise par la tradition. Mais la vraie vertu, comme le génie, échappe à la règle ou plutôt crée la règle ; et cela est aussi vrai des devoirs que l'on rapporte à la justice que des devoirs de charité. Un jour la vertu découvrira qu'il faut pardonner à ses ennemis; un autre jour, qu'il ne faut pas opprimer la conscience des hommes ; un autre jour, que l'innocence de l'enfant doit être respectée, debetur puero reverentia^ ou encore qu'il faut savoir défendre ses droits, etc. Chacune de ces découvertes ne se fait pas ->ans péril, et la sagesse traditionnelle se révolte contre ces divinrilioris d'un monde meilleur. Ainsi la verlu, comma Tait, et créatrice, et on peut faire l'histoire de ses décou- ?ertes et de ses inventions. Si même on la considère dans Bes actes de tous les jours, on verra que la vertu crée : car aucune loi, aucune règle n'est assez précise pour déclarer comment il faut agir dans chaque circonstance : c'est la vertu qui le trouve et qui le devine; c'est elle qui combine le sévère et le doux, le gai et le triste, l'héroïque et le simple, de manière à donner, dans chaque cas particulier, une solution différente ; de là vient qu'en morale l'exemple est plus que la loi. Le héros ou le saint, voilà les vrais livres de morale. Aussitôt que de tels exemples ont été donnés, ils deviennent cfei'oYrs à l'égard .des autres hommes. Ce qui a été d'abord l'œuvre de l'initiative individuelle devient

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une règle et une loi. Il n'est donc pas nécessaire de supposer deux domaines, l'un du bien, l'autre du devoir, l'un où règne la liberté, l'autre où domine une inflexible discipline. Partout, à tous les degrés, il y a à la fois règle et liberté : règle, en ce sens que partout où il y a quelque bien à faire, il est obligatoire de le faire; liberté, en ce que c'est la vertu elle-même qui, par son initiative libre et créatrice, dégage la vérité morale du chaos confus où nos iostiacts et nos préjugés la tiennent primitivement étouffée.

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