CHAPITRE lli
lë probabilismë moral
loutes les difficultés que peuvent soulever les différents états de la conscience morale sont en quelque sorte rassemblées dans une théorie célèbre, longtemps fameuse dans les écoles de théologie, et que Pascal a rendue populaire : la doctrine du probabilismë,
11 faut distinguer le probabilismë moral du probabihsme logique et philosophique. Ce sont là deux sens très-différents d'une même expression. Le probabilismë logique est cette doctrine qui, comme le scepticisme, nie toute vérité absolue dans les opinions humaines, et affirme que rien ne peut être connu avec certitude ; mais elle se distingue du scepticisme en disant que tout n'est pas également incertain,et qu'il y a des choses plus probables les unes que les autres.' Le probabilismë moral ne nie pas en général la certitude de la connaissance humaine, il ne nie même pas la certitude en morale même : il reconnaît deux principes de certitude, la loi naturelle et la loi divine. Mais il soutient qu'en dehors de ce domaine si vaste du certain, il y en a un autre qui ne peut être régi que par la
LE PROBÂBILISME MORÂi. 371
probabilité, et c'est dans ce domaine des opinions probables qu'il cherche une règle et un critérium pour déterminer le choix qui doit être fait.
La théorie du probabilisme a été un des champs de bataille sur lesquels se sont rencontrés au xvii® siècle les jésuites et les jansénistes K Aujourd'hui que les passions des deux partis sont bien loin de nous, nous poarrons peut-être plus aisément qu'on ne l'a pu dans le fort de la lutte démêler le vrai et le faux des deux côtés.
Dans une dissertation très-forte et très-bien déduite sur le probabiUsme ^, Nicole ramène cette doctrine aux deux propositions suivantes : 1® toute opinion probable, quoique fausse et contraire à la loi divine, excuse du péché devant Dieu ; — 2° de deux opinions probables, il est permis d'embrasser la moins probable et la moins sûre .
Pour bien comprendre la question, il faut se rendre compte de ce que signifie le mot probable. Pour tout le monde, une opinion est probable lorsqu'elle réunit un certain nombre de raisons en sa faveur ; d'où il suit qu'elle est d'autant plus probable qu'il y a plus de raisons en sa faveur; d'où il suit encore que de deux opinions, laplus probable est celle pour laquelle militent le plus de raisons.
1. Nous n'entrons pas ici dans la question, tout historique, de savoir jusqu'à quel poiut les jésuites doivent être couoidérés comme responsables du probabilisme. 11 paraît établi qu'ils ne l'ont pMs inventé, et que parmi eux un certain nombre de docteurs font repoussé. Mais il est certain aussi que ce sont principalement les jé'uites qui ont défendu le probabilisme contre les jansénistes ; et aussi que les apologistes des jésuites sont en même temps les apologistes du probabilisme. Au reste, comme dans cette doctrine il y a une part de vérité, ce n'est pas faire grand tort aux jésuites que de la leur attribuer.
2. Les Provmciales, avec les dissertations de Wendrock traduites en îrançais, t. iv.
Jusqu'ici point de difficulté ; mais îa question se complique lorsqu'on vient à considérer qu'une opinion peut nous paraître probable de deux manières : soit au point de vue de la raison, soit au point de vue de l'autorité. Ainsi une opmion qui nous paraît appuyée par de bonnes raisons nous paraîtra plus probable encore, quand nous savons qu'elle est appuyée sur de sérieuses autorités; et si nous apprenons au contraire que de grandes autorités la nient, ce sera pour nous une raison de doute, et par conséquent une diminution de probabilité. Il y a donc lieu de distinguer,avec les théologiens, deux sortes de probabilité: la probabilité interne et la probabilité externe^ la première fondée sur la raison, la seconde sur l'autorité. Lorsque ces deux probabilités ne se rencontrent pas ensemble, il y a lieu de se demander laquelle doit céder à l'autre, et s'il ne sera pas permis de suivre une opinion extrinsèquement probable, de préférence à une opinion intrinsèquement probab^.e ; cela accordé et sup])osé, il reste encore à chercher à quelle condition une opinion peut être déclarée extrinsèquement probable; et c'est ici qu'intervient cette règle, si ridiculisée par Pascal, « qu'un s€ul docteur grave peut suflire pour rendre une opinion probable. »
Revenons aux deux propositions citées plus haut, et qui résument en effet très-clairement la doctrine probabiliste.
Pour éclairer et guider le lecteur clans cette discussion, nous prévenons d'avance qu'à notre point de vue les probabilistes ont raison quant à la première de ces deux propositions, et qu'ils ont tort nuant à la seconde. Réciproquement, les jansénistes oii!i raison sur la seconde pro-
position, mais ils ont tort quant à la première. Ici, comme dans tous les autres débats théologiques, on peut dire que les jésuites ont soutenu la cause de la liberté, mais l'ont poussée jusqu'au relâchement; et, réciproquement, que les jansénistes ont soutenu la cause de la vertu chrétienne, mais l'ont portée jusqu'au fanatisme.
La première des deux propositions débattues consiste en ceci : qu'une opinion probable, même fausse, même contraire à la loi divine et à la loi naturelle, excuse du péché.
Cette proposition n'est qu'une conséquence rigoureuse du principe que nous avons posé plus haut : a Obéis à ta conscience. » Si je prends en effet le mot de probable dans son sens naturel et ordinaire (et en laissant de côté la difficulté qui se tire de la probabilité extérieure), une opinion probable sera celle qui se présentera à ma conscience appuyée de plus de raisons que l'opinion con» traire. Dès lors, comment pourrai-je obéir à ma conscience en choisissant l'opinion qui lui paraîtrait la moins probable?
Mais, dit-on, cette opinion est fausse; elle est contraire à la loi naturelle, à la loi divine. Je réponds : De doux choses Tune : ou je le sais, ou je ne le sais pas. Si je le sais, comment une opinion contraire à la loi naturelle ou à la loi divine ? pourrait-elle me paraître probable, puisque j'ai commencé par écarter comme absolument certain tout ce qui est évidemment conforme à la loi naturelle et à la loi divine ? Si donc je juge que cette opinion est probable, c'est précisément parce qu'elle ne me paraît contraire ni à l'une ni à l'autre de ces deux lois, et que je n'aperçois pas cette contrariété.
Sans doute l'homme est absolument obligé de se conformer à ]a loi naturelle; mais ce n'est pas à la loi naturelle en soi qu'il doit obéir, c'est à cette loi, telle qu'il a connaît; car comment pourrait-il être tenu d'obéir à une loi qu'il ignorerait? A la vérité, dans la société civile, on admet effectivement « que nul n'est censé ignorer la loi, » parce que l'exception de l'ignorance pourrait être toujours apportée sans pouvoir être jamais repoussée, et parce qu'on suppose que chacun prendra ses précautions pour connaître les lois qui l'intéressent; mais, au point de vue du droit naturel, on ne peut pas avoir recours à une semblable fiction. Comme il s'agit ici du for intérieur, personne ne peut faire semblant d'ignorer ce qu'il n'ignore pas. Si au oontraire l'agent ignore véritablement la loi, il est impossible de lui imposer l'obligation d'agir comme s'il laconnaissait; il n'est donc tenu à la loi que dans la mesure de la connaissance qu'il en a; et, par conséquent, lorsqu'il croit d'une manière probable que telle action est plus conforme que telle autre à la loi naturelle, il est évidemment excusé ; bien plus, il est tenu ^ d'obéir à cotte conviction, lors même qu'il se tromperait.
Tous les théologiens ont admis que a l'ignorance in vin-' cible excuse, » et même saint Thomas va jusqu'à affirmer que l'on pèche en agissant contre la conscience erronée, toujours lorsqu'il s'agit d'une erreur invincible. Les jansénistes ne pouvaient refuser d'admettre ces principes, qui ne sont que l'expression même du bon sens. Mais ils pré-
Excusé, s'il s'agit d'une permission; tenu, s'il s'agit d'une défense et d'un devoir.
tendaient que l'opinion simplement probable ne rentre pas dans le cas de l'ignorance ou de l'erreur invincible. Car, disaient-ils, puisque l'opinion n'est queprobable, c'est donc qu'elle n'est pas tout à fait certaine; c'est que l'on reconnaît quelque vraisemblance à l'opinion opposée; c'est que cette opinion (laquelle est la vraie par hypothèse) ne vous est pas inconnue, et que vous en savez même les raisons; il dépend donc de vous de sortir de votre ignorance et de votre erreur. Elles ne sont donc pas invincibles.
Mais qui ne voit que c'est là un sophisme? Car, si je dis que telle opinion est probable pour moi, je suppose par là même que j'ai pris préalablement toutes les mesures nécessaires et possibles pour m'assurer de la vérité, ou que je crois du moins les avoir prises ; ce n'est qu'après un tel examen, au moins dans la mesure où il m'a été possible Ô.Q le faire, que je suis arrivé à trouver telle opinion plus probable que telle autre. Voir plus clair, du moins quant à présent, est hors de mon pouvoir : la préférence que je donne à l'opinion fausse sur l'opinion vraie est donc vraiment un cas d'ignorance ou d'erreur invincible. Sans doute, s'il s'agit d'une action dont je puis ajourner Texécution, je puis continuer indéfiniment Texamen; mais s il s'agit d'une action qui doit être accompUe hic et nunc, je ne suis tenu qu'au degré d'examen pr ulquement possible, et (quelque doute qui puisse subsistej; spéculativement) par cela seul que j'ai choisi l'opinion la plus probable*, ]'ai le droit de réclamer le bénéfice des œuvres de bonne foi.- Que si enfin le rigorisme janséniste va jusqu'r» suspecter toute bonne foi de l'humme à l'égard de lui-même, et à supposer que dans les prétendus cas d'erreur mvolontaire
il y a toujours^ ce qui est vrai quelquefois, une complaisance secrète et aveugle pour soi-même, je réponds que tout critérium par làmêmera'étant enlevé pour distinguer la vraie bonne foi de la fausse, j'ai le droit de me considérer comme étant de bonne foi, lorsque je n'ai nulle conscience de mon mensonge. D'ailleurs, soutenir d'une manière absolue qu'il n'y a aucune err eur de bonne foi, c'est aller bien au delà de ce qui est eu question. Au fond, les jansénistes allaient jusque-là; à ce point de vue, leurs adversaires étaient les vrais défenseurs du bon sens et de l'équité.
Ils l'étaient même de la tolérance, au moins dans une certaine mesure; et c'est là un des points les plus curieuxde cette querelle du probabilisme, qui. sous une forme scolastique, touchait aux plus grands problèmes de la conscience.
Nicole, dans sa dissertation sur la probabilité, voulant réduire à l'absurdo ses adversaires, leur imputait cofnme une conséquence nécessaire que les hérétiques se trouvaient excusés, et par là même innocents : « Non-seulement, dit Nicole, ils retiennent cette maxime si agréable aux mipies, que chacun peut se sauver dans sa religion, quand il la croit probable ; mais encore il s'en faut de peu qu'ils ne l'enseignent expressément. » Il en cite en effet des textes nombreux etturieux, tirés des jésuites, et qui sont tout à fait conformes aux vrais principes de la tolérance religieuse, tels que nous les entendons aujourd'hui.
On voit, en effet, Thomas Sanchez enseigner a qu'un infidèle, à qui on propose notre toi comme plus croyable que la sienne, n'est pas obligé, hors l'article de la mort, do
l'erabrasser, pourvu que sa secte lui paraisse encore probabiement croyable. » D'autres, tels que Sancius et Diana, vont plus loin, et rejettent même l'exception de l'article de la mort. Ils enseignent, suivant Escobar, « que l'infidèle n'est point obligé d'embrasser la foi, même à l'article de la mort. » Un autre jésuite, Garamuel, très-intelligent dans la dialectique « de la probabilité, » selon Nicole, pose également comme un doute la question de savoir si un luthérien, né luthérien, n'est pas excusable de rester dans sa religion, qui lui paraît probable, quoiqu'il reconnaisse également la probabihté de la doctrine catholique, a II extrait, dit-il, ses raisons des meilleurs auteurs, pour la consolation de ceux qui demeurent en Allemagne, qui ont de la douleur de voir tant de personnes, d'ailleurs très-gens de bien, infestés de l'hérésie. »
Un autre jésuite, Érard Bile*, va plus loin encore et enseigne explicitement que l'on peut se sauver hors de l'Église : (( Un enfant ne pèche point en croyant une hérésie qu'on lui propose, et que ses parents lui ont enseignée, à moins qu'il n'y ait des raisons convaincantes et qui ôtent toute probabihté à sa secte. Car, tant qu'elle lui est probable, il ne pèche point en la suivant. D'oii il arrive qu'oa ne peut presque pas considérer comme hérétiques un grand nombre de filles jusqu'à l'âge de vingt ans, quoiqu'elles fassen*; même la cène. Car qui dira qu'elles n'oiit
1. TIous empruntons ces textes à la dissertation Je Nico?.!?, qrii na pouvait guère se clouter qu'il viendrait un temps où ces passag-r'S si scandaleux, suivant lui, seraient au contraire cités à l'iiouneur des jésuites. A la vérité, ces conséquences libérales sont pré;. sèment celles que rejettent les partisans modernes du probabilism«\ \To:r rédition des Provinciales par 1 aLbé Maynard, t, I, p. iî«8.)
point d'argument probable en faveur de leur secte? Qi personne ne pèche en suivant une opinon probable. » -— ((Vous me direz, ajoute-t-il, qu'il y a aussi beaucoup de personnes âgées qui croient bien faire en demeurant dans leur secte. Je réponds que cela ne suffit pas sans doute pour ceux qui vivent parmi les catholiques. Mais en Suède, en Danemark, et dans les provinces de l'Allemagne, où il n'y a aucun exercice delà religion catholique, ces personnes peuvent se sauver dans leur secte, si elles ne pèchent point; ou, supposé qu'elles pèchent, en faisant un acte d'amour ou de contrition. »
Nicole a donc raison de considérer la tolérance religieuse comme une conséquence de la théorie probabiliste ; mais il a tort d'en tirer un argument contre cette théorie : car c'est un pj'incipe évident de droit naturel que toute erreur de bonne foi est innocente.
(cEh quoi ! dira Nicole, même s'il s'agit des mœurs et delà loi morale, il sera permis de pécher sans crime, lorsqu'une religion fausse nous le permet ! Par exemple, il est ceitain que les Turcs croient également que la fornication est permise entre des personnes libres,et que Mahomet est un prophète de Dieu. Ils peuvent, selon lesprincipes des jésuites, siiivre cette dernière opinion , pourvu qu'elle leur paraisse probable. Pourquoi ne leur sera-t-il pas permis aussi de suivre la première touchani; la fornication? » Nous ne savons ce que répondraient les jésuites; mais la conséquence liouiî paraît évidente, et nous n'hésitons pas à l'accepter. Évidemment les Turcs ou tout autre peuple ont le droit de pratiquer la loi qui leur paraît vraie, sauf à nous à essayer de les éclairer si nous le pouvons ; mais tant qu'ils
restent dans le même état de lumières, ils ne peuvent obéir qu'à leur propre conscience, c*: 'ion à la nôtre. \i faut toujours en revenir à la distinction d'une loi objective et d'une loi subjective. C'est îa première qui est la seule loi véritable ; mais c'est la seconde sur laquelle nous devons être jugés, pourvu qu'il soit certain que nous avons fait tous nos efforts pour nous rapprocher delà première.
Nicole et les jansénistes voulaient que l'homme fût jugé sur la loi telle qu'elle est en soi, et non sur la loi telle qu'elle nous est connue. Par exemple, ils ne craignent point d'affirmer, sur l'autorité de saint Augustin, que les Juifs n'étaient pas excusés de pratiquer la loi du talion, (( quoiqu'ils suivissent les termes de la loi et l'interprétation de leurs docteurs. » De même pour la répudiation. (( Il n'y avait point de docteur parmi eux qui eût le moindre soupçon que cela fût illicite.' Moïse l'avait permis trèsexpressément. C'était, à la vérité, à cause de la dureté de leurs cœurs, dit Jésus-Christ. Mais d'oii pouvaient-ils conjecturer que ce fût seulement pour cette raison? Cependant la tradition constante des Pères conclut qu'il n'a jamais été permis aux Juifs de répudier leurs femmes \ »
Dans cette question, comme toujours, il est évident que les jansénistes amoindrissaient le plus possible la part de la liberté, tout en exagérant la responsabilité personnelle. La doctrine du péché originel leur donnant l'exemple d'une responsabilité qui n'avait point sa source dans la volonté individuelle, ils ne craignaient pas d'appliquer partout îe même principe ; et, sans se demander comment un homme