‹ La moraleChapitre 47 sur 67 · Knd., 1. lit, c · texte numérisé non relu

Knd., 1. lit, c

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qu'une rivière .borne! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur

au delà M »

L'école matérialiste contemporaine ne pou vait guère ma nquer de reprendre à son compte cette sorte de lieu cornmun,v.t elle s'est servie, pourle développer, des témoignai^cs des plus récents voyageurs. Selon le II'" Buchner, les peuples sauvages sont dépourvus de tout caractère moral et commettent les plus atroces cruautés sans aucun remords de conscience. L'idée de la propriété n'existe pas pour eux, ou existe à peine. Selon le capitaine Montravel, les Nouveaux-Calédoniens partagent tout ce qu'ils possèdent avec le premier venu *. Le vol, l'assassinat, la vengeance, sont leurs divertissements familiers. Il y a aux Indes une association terrible, celle des thugs, qui exerce l'assassinat religieux. LesDamaras, peuplades de l'Afrique méridionale n'ont aucune idée de l'inceste. Suivant Brehm, les nègres du Soudan non-seulement excusent la fraude, le vol et le meurtre, mais considèrent ces actions comme très-dignes de l'humanité. Le mensonge et la fraude leur paraissent le triomphe de la supériorité intellectuelle sur la stupidité. Le capitaine raconte des Somalis {sur le golfe d'Aden) qu'une fourberie bien exécutée leur est plus agréable qu'aucune manière de gagner leur vie. Gbez Icis Tidichés, le meurtre

1. Pensées de Pascal ; éd. Havet, p. 37. Au reste, Pascal lui-même ne niait pas absolument la loi naturelle, car il ajoutait : « Sans doute, il y a des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu. » En d'autres termes, le péché originel a tout gâté. Très-bien ; mais l'école matérialiste prend l'argument comme bon pour elle, et elle laisse le correctif.

2. Voilà un exemple singulièrement choisi pour prouver 'immora« lilé des sauvages

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est une action glorieuse. Werner-Munzig {Des mœuï's et du droit chez les Bngas) raconte que chez ces peuplades la vengeance, la dissimulation de la haine jusqu'au moment favorable, la politesse, la fierté, la paresse, le mépris pour le travail, la générosité, i hospitalité, l'amour du faste, la prudence, sont les signes distinctifs de l'homme vertueux. Waitz [Anthropologie des peuples à l'état de nature) raconte que tel sauvage, interrogé sur la différence du bien et du mal, répondit : « Le bien, c'est quand nous enlevons aux autres leurs femmes; le mal, quand ils nous enlèveat les nôtres. » Les nègres de Cuba, suivant le comte de Goertz (Voyage autour du monde)^ sont d'un caractère très-vil et n'ont aucun sentiment moral ; un instinct bestial ou une spéculation rusée est le seul mobile de leurs actions. Ils traitent de faiblesse la générosité et l'indulgence des blancs; il n'y a que la force qui leur impose ; le fouet est la seule punition efficace... Ils digèrent comme des bêtes fauves. Un autre dit encore : « J'ai souvent essayé de jeter quelques regards dans l'âme des nègres. Ce fut toujours peine perdue. Il est clair que le nègre est doué de peu d'intelligence, et que toutes ses pensées et ses actions portent le cachet du dernier degré de la culture humame *. »

En comparant la fortune de l'argument sceptique depuis Carnéade et Montaigne jusqu'à nos jours, on voit que, s'il n'a pas beaucoup changé quant au fond, il s'est développé dans le détail. Les faits, les exemples, sont bien-plu& nom-

1. M. le docteur Buchner oublie de nous dire le nom de cet auteuT qui a essayé de jeter des regards dans l'âme des nègres, et qui y a TU de si vilaines choses. — Voir sur la même question le livre ré- ^mi de Lubbûck Irigines de la civilisation.

breux, et l'expérience chaque jour en augmente le nombre. Pour parler le langage le l'école, la majeure de l'argument cd toujours la même ; mais la mineure est devenue un vaste champ de bataille, qui grandit de jour en jour. En un mot, M. Littré nous dirait que le problème est entré dans sa phase positive. Au lieu de se borner à deux ou trois assertions toujours les mêmes, on commence à pouvoir s'appuyer sur les résultats d'une science, nouvelle sans doute et encore très- conjecturale, mais qui tend à se constituer, la science anthropologique.^' un autre côté, l'histoire des idées morales, religieuses, philosophiques, a fait de nos jours les plus grands progrès. On peut donc espérer qu'on sera bientôt en mesure de discuter d'une manière vraiment scientifique une aussi grave question. C'est à ces diverses sources que nous aurons recours dans la discussion suivante.

L'objection sceptique contre l'unité morale du genre humain peut se résumer en ces deux propositions : chez les peuples sauvages, point de moralité ; chez les peuples civilisés, moralité contradictoire. Nous examinerons successivement ces deux points. Lorsqu'il s'agit des mœurs des populations sauvages, qui n'ont point d'histoire, qui n'ont pas de monuments écrits, la seule autorité dont il soit possible de se servir pour arriver à quelques résultats, c est l'autorité des voyageurs; or, sans vouloir déprécier en aucune façon cette autorité, qui est l'une des bases nécessaires de la science anthropologique, il est légitime et prudent de ne pas s'y fier sans réserve et sans quelques précautions. Si la pb'^osophie a besoin d'emprunter seg

matériaux aux sciences naturelles, c'est avec le droit et ïe devoir d'en faire usage avec discernement, et, quoiqu'elle ne puisse prononcer sans faits, l'interprétation des faits lui appartient toujours en dernier ressort.

I. C'est d'abord un fait certain pour ceux qui ont lu beaucoup de voyages que l'observation des mœurs n'est pas en général ce dont les voyageurs sont le plus préoccupés. La zoologie, la botanique, la géographie physique, trouvent en eux des observateurs sérieux, préparés, exacts, et l'on ne saurait sous ce rapport trop consulter les écrits des voyageurs; mais les observations morales occupent toujours la moindre partie de leurs récits. Ajoutez^ue les voyageurs sont en général préparés aux observations physiques par des connaissances positives très-étendues; mais bien peu ont les connaissances psychologiques qui seraient nécessaires pour bien observer, et même pour savoir avec précision ce qu'ils doivent observer : aussi, à ce point de vue, obéissent-ils à une sorte d'empirisme, sans méthode rigoureuse et certaine, à peu près comme ferait un homme qui, ignorant en histoire naturelle ou n'en sachant que les éléments, voudrait décrire la faune et la flore des pays qu'il visite. Les voyageurs partent avec des programmes déter-minés, avec des problèmes scientifiques bien posés, pour tout ce qui concerne l'état physique des pays qu'ils doivent parcourir. Mais a-t-on jamais donné pour programme à un voyageur de constater avec précision et en détail ce qu'il peut y avoir de commun et de différent entre les peuples primitifs et les peuples civilisés, au point de vue de la morahté et de la rehgion?

i)ans cette disposition d'eaurit, n'est-il pas certain que ce

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Qui doit frapper surtout les regards des voyageurs, ce sont le» différences beaucoup plus que les analogies? Il ne pensera presque jamais à signaler ce qu'il y a de commun entre les races inférieures et les races supérieures, car ces analogies lui paraissent si naturelles qu'il croit inutile de les remarquer. S'il voit une mère embrasser son enfant, il se gardera bien dé signaler ce fait comme intéressant et remarquable, car on lui dirait que ce n'est pas la peine d'aller si loin pour voir cela. L'intérêt de ces voyages exige même qu'il rnconte des choses extraordinaires, et en morale il devra être frappé surtout des monstruosités. Ajoutez la Sifficulté si grande de pénétrer l'état moral de ces peuples, qui ne savent pas s'analyser eux-mêmes, qui n'ont pas ou qui ont peu d'idées abstraites, et chez lesquels le langage même n'est pas arrivé à exprimer cet ordre d'idées. « Par exemple, dit avec raison M. de Quatrefages, les langues austrahennes n'ont aucun mot qui traduise ceux d'honnêteté, justice, péché, crime; mais ce n'est là qu'une pauvreté de langage qui s'apphque aux faits physiques tout aussi bien qu'aux faits moraux. Dans ces mêmes langues, il n'existe pas non plus de mot générique, tels que arbre, oiseau, poisson, et certes personne n'en conclura que l'Australien confond tous ces êtres. »

lï faut remarquer que l'observation des mœurs d'un pays n'est presque jamais impartiale lorsqu'elle est faite par des étrangers. Cela s'applique même aux pays civilisés*, à plus forte raison aux peuples sauvages. On sera

i. Par exomple, dans son livre spirituel et original, die Fnnv'Ui, un auteur alleaiand, M. Riehl, donne comme une chose notoire que les Français ne connaissent pas la vie de famille.

toujours plus frappé et choqué des différences de mœurs, qui sont apparentes, que des analogies, qui ne se manifestent qu'à la longue et qu'à une familiarité de plus en plus intime. Par exemple, tâchez défaire comprendre à un Allemand ou à un Anglais que la ville de Paris est autre chose qu'une ville de plaisir, et qu'on y connaît la vie de famille, la vie sérieuse, les mœurs réguHères, vous n'y parviendrez pas. Si de pareilles erreurs sont possibles relativement à un pays comme la France, que sera-ce quand il s'agira des populations du Soudan et de la Polynésie?

Ajoutez qu'un étranger, chez ces populations primitives, est presque toujours considéré comme un ennemi; et cette disposition hostile n'est pas toujours le résultat de la férocité, mais souvent d'une défiance très-naturelle et même légitime. Leur esprit s'élevant difficilement à comprendre la curiosité scientifique désintéressée, ils sont portés avoir dans l'étranger un espion, un instigateur de manœuvres dangereuses pour eux, et il est certain que la conduite des blancs à l'égard des populations sauvages n'a en général que trop, autorisé la défiance dont ils sont partout l'objet. Mais l'étranger étant un ennemi, quoi de plus naturel que les persécutions, les barbaries, les oppressions dont il est victime? Seulement on peut se demander s'il est bien placé pour observer les mœurs de ceux dont il peut à chaque instant recevoir la mort.

Yoilà bien des causes qui peuvent infirmer jusqu'à un certain point les témoignages des voyageurs lorsqu'ils paraissent trop défavorables aux populations sauvages. Il en estde même de ceux que l'on doit aux peuples concu-iérants,

qui, mis en rapport avec ces races inférieures, sont ton» jours plus ou moins disposés à les considérer comme des bêtes fauves et à les traiter comme telles. Les Peaux-Rouges sont en effet de véritables bêtes fauves à l'égard de leurs voisins les blancs: mais comment en serait-il autrement? Et la guerre, lorsqu'elle dure longtemps, même entre peuples civilisés, ne fmit-elle pas toujours par transformer les hommes en bêtes féroces? Quoi qu'il en soit, les témoignages donnés sous de telles influences de haine et de mépris ressemblent peu à des témoignages scientifiques. En outre, parmi les faits que l'on cite pour prouver qu*il n'y a pas de morale, on confond deux se ?tes de faits trèsdistincts : les mœurs et les opinions. De ce qu'il y a de mauvaises mœurs chez un peuple, faut-il conclure nécessairement qu'il n'a pas de morale? Non, mais qu'il ne la pratique pas. On trouve chez certains peuples des perversités incroyables. La faute en serait-elle à la morale de ces peuplés? Nullement, mais seulement à leurs passions. Tel pays de l'Europe est célèbre à tort ou à raison pour la facilité de ses mœurs : faut-il croire que dans ce pays le libertinage et l'adultère sont considérés comme plus légitimes qu'ailleurs, que la pureté des mœurs y est blâmée et condamnée par la morale? En aucune façon; seulement ce peuple a un moindre degré de morahté qu'un autre, voilà tout. Il en est des peuples comme des individus : ils sont plus ou moins honnêtes, plus ou moins moraux, plus ou moins vicieux; mais de ce qu'il est des individus vicieux, perdant même jusqu'à la conscience do leurs vices, en faut-il conclure que la différence du bien et du mal n'existe pas? On ne devrait donc ici invoquer que ces faits

universels qui sont communs à tout un pays, à tout un temps, et qui sont acceptés par l'État, par la religion, par la conscience publique. Or on ne fait pas toujours cette distinction. On vous citera les Chinois donnant, dit-on, leurs enfants à manger aux pourceaux; mais en supposant que ce fait fût vrai (et il paraît fort douteux) *, que prouve-» rait-il autre chose qu'une grande perversion des sentiments naturels dans ce pays, causée sans doute par l'extrême misère? Que l'on nous montre une loi où cette atrocité soit commandée ou même permise; que l'on nous cite un passage de Confucius ou de Mencius qui recommande aux parents en détresse de se débarrasser ainsi de leurs enfants : ce sera alors une objection contre l'universalité de la loi morale; mais le fait lui-même n'en est pas une. Locke lui-même le reconnaît. « On objectera peut-être, dit-il, qu'il ne s'ensuit pas qu'une règle soit inconnue, de ce qu'elle est violée. L'objection est bonne, lorsque ceux qui n'observent pas la règle ne laissent pas de la recevoir en quahté de loi... Mais il est impossible de concevoir qu'une nation entière rejetât publiquement ce que chacun

1. Le révérend Milne, Anglais qui a vécu pendant vingt ans en Chine, dans rintérieur du pays et dans l'intimité de la vie chinoise, qui de plus a beaucoup voyagé dans ce pays, affirme que pendant ce long temps il n'a pas vu ni entendu raconter un seul exemple de cette pratique barbare. Il conjecture que le fait a pu se présenter dans quelques années de famine, et qu'on a fait une loi générale de ce qui n'a pu être qu'une odieuse exception. Combien de préjugés de ce genre disparaîtraient devant l'étude attentive des faits! Livingstone nous dit de même qu'en Afrique, dans le pays des noirs, il n'a pas vu un seul exemple de parents vendant leurs enfants. Et cependant on nous répète que rien n'est plus fréquent, et on en conclut que ces pauvres gens né connaissent pas la famille. C'est ainsi que la philosophie est dupe des marchands d'esclaves»

de ceux qui la composent connaîtrait certainement et infailliblement être une véritable loi *. » Fort bien, il faudra donc chercher avec soin, lorsqu'on citera telle pratique sauvage, si c'est une corruption plus ou moins répandue, mais non justifiée, ou un préjugé accepté publiquement. C'est ainsi, par exemple, que le duel est sans doute une pratique sauvage, qui dans les temps modernes a fait de nombreuses victimes; cependant il a toujours été condamné par les moralistes et par la religion, les lois ont tout fait pour le proscrire; et ceux-là même qui obéissent à ses funestes lois sont les premiers à reconnaître que, sauf un petit nombre de cas où tout autre mode de justice est insuffisant, cette pratique est aussi absurde qu'elle est odieuse ^.

Dans d'autres cas, il faut remarquer au contraire que, précisément parce que le fait dont il s'agit est prescrit et réglementé par la loi, il cesse d'avoir la signification qu'il aurait s'il était le résultat d'une pratique universelle et spontanée. Par exemple, le larcin était permis à Sparte par la loi: faut-il en conclure qu'à Sparte il n'y avait pas de propriété? C'est le contraire évidemment, car on ne peut permeitre le larcin que là où la propriété existe et est reconnue. S'ensuit-il de cet usage que le vol peut être considéré comme légitime suivant les circonstances? En aucune façon, car il est évident que dans ce cas Je larcin,

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