Le Niger
* Cite plusieurs exemples remai'quables de l'énergie et de l'activité des nègres. On voit chaque année, par exemple, des bandes de noirs descendre de l'intérieur de l'Afrique jusqu'aux comptoirs européens de la Sénégambie, s'y livrer avec ardeur à la culture des arachides, puis, une fois , la récolte faite, en rapporter le produit à leur famille à deux ou trois cents heues de là, et revenir l'année suivante. D'autres s'engagent comme pilotes sur les bords des côtes, et après quelques années d'une vie de labeurs inouïs, retournent dans leur pays pour y vivre à leur aise. Voilà la paresse des nègres lorsqu'ils n'ont pas été abrutis par la servitude.
Un des pencliants le plus souvent reprochés encore aux populations demi-sauvages est le penchant au vol. Mun^o- Park, malgré sa sympathie pour ces populations, est obligé de reconnaître' que ses amis noirs avaient un penchant irrésistible à lui voler tout ce qu'il possédait. Mais il ajoute : « A cet égard il n'y a aucun moyen de les justifier, car eux-mêmes regm^dent le vol comme un crime^ et il faut observer qu'ils ne s'en rendent pas habituellement coupables les uns envers les autres. )> Ainsi, chez ces peuplades pillardes, le vol est bien un crime; seulement elles ne savent pas résister à la tentation. N'en serait-il pas quelquefois de même chez les civilisés?
Pour ce qui est des pillages ou exactions dont les voyageurs sont victimes, non plus de la part des particuliers mais de celle des gouvernements, des princes, des petits potentats dont ils viennent témérairement visiter les États, j'ai eu souvent l'occasion de faire une réflexion qui me paraît devoir atténuer notre blâme. Si vous en croyez tel
de nos voyageurs, à peine a-t-il mis le pied dans un de ces États barbares que le voilà déjà dépouillé de presque tout ce qu'il possède : cependant il repart; un nouveau souverain se présente: il est encore une fois dépouillé, et cela continue ainsi pendant tout le voyage. On se demande par quel mitacle ses bagages, mille fois pillés, renaissent sans cesse pour autoriser de nouvelles exactions, et l'on est tenté de conclure que le voyageur a bien pu être exploité, et, pour dire le mot, écorché, mais non pas complètement dépouillé, comme cela devrait être si ces peuples n'avaient aucune idée ou aucun respect de la propriété *.
Mungo-Park reconnaît certaines qualités du cœur, les unes nobles et élevées, les autres délicates, chez ces mêmes populations. Les Feloups, comme il les appelle, sont vindicatifs et violents; mais en revanche ils sont trèsreconnaissants, témoignent une grande affection à leurs bienfaiteurs, et ils rendent ce qu'on leur confie avec une fidélité admirable. Les Mandingues, au contraire, sont doux, hospitaliers et bienfaisants. C'est surtout aux femmes que Mungo-Park rend témoignage , et il nous donne de nombreuses et touchantes preuves de leur sensibilité et de leur pitié. « Je ne me rappelle pas, dit-il, un seul exemple de dureté de cœur chez les femmes; » il confirme sur ce point le témoignage d'un de ses prédécesseurs, Leydyard,
1. Supposez nos tarifs de douane perçus sans loi et sans règle par QD gouvernement arbitraire, vous aurez l'idée qu'il faut se faire de ces exactions, odieuses sans doute, exercées sur l'étranger, mai» dont il n'esi pas permis de conclure que les pouvoirs qui se les permettent ne connaissent pas la distinction du tien et du mien.
qui disait : « Je ne me suis jamais adressé décemment et amicalemeirt à une femme que je n'en aie reçu une réponse amicale et décente. Elles venaient à mon secours avec tant de franchise et de bonté que, si j'étais altéré, le breuvage qu'elles m'offraient en prenait une douceur particulière, et, si j'avais faim, l'aliment le plus grossier me paraissait un mets délicieux. » C'étaient pourtant là des négresses : parlerait-on avec plus d'émotion et plus de sympathie de nos plus aimables Européennes? Les pauvres esclaves eux-mêmes, conduits à la chaîne vers la côte et dont Mungo-Park accompagnait la caravane, oubliaient leurs souffrances pour soulager les siennes. « Souvent, ditil, ils venaient d'eux-mêmes apporter de l'eau pour étancher ma soif; ils rassemblaient des feuilles pour me préparer un lit, lorsque nous couchions en plein air. »
Ce que Mungo-Park admire surtout chez les populations mandingues, ce sont les vertus et les sentiments domestiques. Malgré la polygamie, les femmes ne sont pas tenues à l'état de servitude ; leurs maris leur laissent une grande liberté dont elles n'abusent pas. « Je crois, dit Mungo-Park, que les exemples d'infidélité conjugale sont rares. » La tendresse maternelle est particulièrement remarquable chez ces peuples ; Mungo-Park cite un exemple bien simple, mais touchant, dont il a été témoin. Un de ses compagnons de voyage était un ouvrier forgeron qui, ayant ramassé quelque argent sur la côte, retournait dans son village pour s'y fixer. « On lui amena, dit Mungo-Park, sa mère qui était aveugle, très- vieille, et marchant appuyée sur un bâton. Tout le monde se rangea pour lui faire place. Elle étendit sa main sur le forgerouj toucha ses mains, ses bras,
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son ^'isage, et paraissait enchantée de ce que sa vieillesse était consolée par la présence de ce fils chéri, et de ce que son oreille pouvait encore entendre sa voix. Cette scène touchante, ajoute le voyageur, me convainquit pleinement que, quelle que soit la différence qui existe entre le nègre et l'Earopéen dans la conformation des traits et dans la couleur de la peau, il n'y en a aucune dans les douces affections que la nature inspire aux uns et aux autres. »
La tendresse maternelle amène à sa suite la tendresse filiale. L'une des paroles que l'on entend le plus fréquemment est celle-ci : « Frappez-moi, mais n'insultez pas ma mère. » Le plus grand affront qu'on puisse faire à un nègre, c'est de parler de sa mère avec mépris. Mungo-Park raconte que, s'étant égaré, il reçoit l'hospitalité dans une chaumière ; pendant qu'il se repose sur une natte, la maîtresse de maison avec ses servantes se mettent à improviser un chant dont le sujet était précisément le malheureux étranger. Le voici : « Les vents rugissaient et la pluie tombait.— Le pauvre homme blanc, faible et fatigué, vint s'asseoir sous notre arbre". — Il n'a point de mère pour lui ap • porter du lait, point de femme pour moudre son grain. » Et en chœur, toutes répétaient : « Ayons pitié de l'homme blanc, il n'a point de mère. »
Les noirs ne sont pas incapables des plus hautes et des plus nobles vertus. Cette race, que l'on nous dépeint comme menteuse (et elle le devient dans l'esclavage), n'estime rien plus que la sincérité. Une mère perd son fils dans un combat. Elle suivait son corps en sanglotant, et s'écriait : « Jamais, non, jamais il n'a menti! » Est-il rien de plus beau que ce cri maternel, qui n'est pas le regret
animal de la lionne ou de la louve dont on a tué les petits, mais qui est un regret vraiment moral? ce n'est pas seulement le fils qu'elle regrette, c'est son âme et sa vertu ! Terminons-en avec le témoignage de Mungo-Park par une légende ou une histoire * qui montre que les populations noires, même celles qui ont résisté au mahométisme, sont capables de s'élever au plus haut degré moral. Un roi maure voulut imposer par la force la religion mahométane à un des rois nègres appelé le Damel. De là guerre entre les deux princes : celui-ci est victorieux. On lui amène son ennemi enchaîné. — Abdul-Kader, lui dit-il, si le hasard de la guerre vous eût mis à ma place et moi à la vôtre, comment m'auriez-vous traité? — Je vous aurais percé le cœur de ma lance, et c'est le sort qui m'attend. — N.^L, répondit le roi noir, votre mort ne rebâtirait pas mes villes et ne rendrait pas la vie à mes sujets; je ne vous tuerai donc pas de sang-froid, mais je vous retiendrai comme esclave jusqu'à ce. que je m'aperçoive que votre présence dans votre royaume n'est plus dangereuse pour vos voisins. — En effet, Abdul-Kader travailla comme esclave pendant trois mois, et au bout de ce temps le Damel le rendit à ses sujets. Cet acte de clémence africaine était sans doute rapporté à Mungo-Park comme un acte étonnant; mais la clémence d'Auguste n'est-elle pas aussi célébrée parmi nous comme une merveille ? Et le pardon des offenses est-il donc une vertu si pratiquée même parmi les chrétiens?
1. Mungo-Park atteste que le fait lui a été donné comme historique et même comnic récent; mais, même à titre de légende, il témoiguerait encore d'une grande élévation morale.
Les peuplades visitées par le D' Livîngstone dans le sud de l'Afrique sont fort au-dessous, pour la civilisation et les lumières, des populations du Soudan. Cependant il résulte des récits de ce grand voyageur une impression absolument semblable que de ceux de Mungo-Park, à savoir : que la population nègre, vue sur le sol natal, est infiniment supérieure à cette population réduite à l'esclavage ^ ; enfin, quoique bien plus près de l'état de nature, les idées morales de ces races australes ne diffèrent point essentiellement de celles des civilisés. «Chaque fois que j'ai interrogé les Bakouains intelligents, dit Livingstone, sur les notions qu'ils avaient avant mon arrivée sur le bien et sur le mal, ils m'ont affirmé qu'ils blâmaient également tout ce que nous appelons un péché, si ce n'est d'avoir plusieurs femmes. »
La manière de rendre la justice chez les Makololos mérite d'être rapportée comme une remarquable confirmation de ce que dit Cicéron sur la loi naturelle, cette loi qui n'est point autre à Rome, autre à Athènes, et que nous apprenons tous de la nature même, a Ce n'est qu'au sujet des crimes politiques, dit Livingstone, que la justice chez les Makololos emploie des formes expéditives ^. Dans les affaires privées, la justice est rendue avec le plus grand
1. Je ne sais vraiment sur quelle autorité M. le docteur Broca affirme que le nègre américain est supérieur au nègre africain. Sans doute il n'y à rien au-dessous du nègre de la côte de Guinée ; mais comment peut- on dire que la race qui a fondé les grands empires du Soudan est inférieure à la race servile de Cuba ou de l'Amérique du Sud?
2. Est-ce seulement chez les Makololos que la justice politique est expéditive t
ioin. Le demandeur parle d'abord; quand il a fini, le juge l'invite à chercher dans sa mémoire s'il n'a rien oublié. Le défendeur parle à son tour, laissant encore quelques minutes à son adversaire pour qu'il puisse compléter sa démonstration. Il explique alors les faits à son point de vue. Si son adversaire, par impatience, vient à l'interrompre : « Silence, dit-il, je n'ai rien dit pendant que vous avez parlé; ne pouvez-vous en faire autant? Voulez- vous être le seul qu'on entende * ? » Et l'auditoire d'approuver. Pas de serment; mais si un fait est contesté, on l'appaie par ces paroles : a Par le chef ou par mon père, j'ai dit la chose telle qu'elle est. » Ils sont d'ailleurs (toujours d'après Livingstone) d'une loyauté remarquable. Le même auteur raconte encore qu'étant à Cassangé, ville portugaise, les hommes qui l'avaient accompagné et qui étaient des Makololos vinrent devant lui pour régler un différend qui s'était élevé eùtre eux. « Plusieurs Portugais qui avaient assisté aux débats me félicitèrent d'avoir trouvé une si bonne manière de juger leurs différends ; mais je ne pouvais m'attribuer l'honneur d'une méthode que ces sauvages m'avaient apprise ^.n ^
Livingstone atteste, ainsi que Mungo-Park, la nature bienveillante des dames nègres. « Les ladïes makololos, dit-il, sont d'une nature généreuse; elles distribuent avec libéralité du lait et d'autres aliments, et réclament trèspeu de travail de leurs serfs. » Dans une grande disette qui eut fieu chez les Bakouains, la conduite des femmes fut