Ne croiriez-vous pas entendre nos députés
2. Livingstone, Exploration dans ^intérieur de VAfviqw. centmi^f trad. frnnçaise, p. 208.
excellente; elles se dépouillèrent de leurs parures pour acheter du maïs aux tribus moins heureuses. La tendresse maternelle est également très-vive parmi elles, et nous avons déjà dit que Livingstone, dans son long séjour en Afrique, n'a pas vu un seul exemple de parents ayant vendu leurs enfants comme esclaves ; ce qu'on nous assure cependant être très-fréquent.
Livingstone conclut en ces termes ses observations sur les mœurs des Makololos : « Après les avoir longtemps observés, j'en suis venu à penser qu'il y a dans leur nature ce singulier mélange de bien et de mal qu'on retrouve chez tous les hommes. Ils font preuve d'une véritable bonté, et mettent de la grandeur et de la déhcatesse dans leur manière de donner; mais ils sont durs envers les pauvres, et ne leur témoignent de bienveillance que pour en tirer quelques services. Lorsqu'un malheureux est sans famille, nul ne s'inquiète de fournir à ses besoins; à sa mort, nul ne prend soin d'enterrer son cadavre. D'un autre côté, j'ai vu des hommes et des femmes recueillir des orphelins, et les élever comme leurs propres enfants. On pourrait, en choisissant telle ou telle circonstance, les dépeindre comme très-bons ou comme très-mauvais. » Estce la nature sauvage que Livingstone nous décrit, et ne serait-ce pas la nature humaine ?
Après les noirs, ce sont les populations australiennes qui ont eu le privilège d'être rabaissées au niveau des brutes, pour le plus grand honneur de la théorie qui veut que l'homme ne soit qu'un singe transformé. On a prétendu que la famille n'existait pas chez eux ; on invoque la facilité des femmes, l'indifférence des maris ^ mais M. de Qna-
UNIVERSALITÉ DES PRINCIPES MORAUX. 4lÔ
trefages fait remarquer avec raison que ces exemples sont empruntés aux tribus de Sidney, tribus q*lie la civilisation a corrompues, comme elle l'a fait trop souvent en Australie et ailleurs. Il n'en est pas de même dans d'autres régions, et Dawson trace de la famiile australienne un tableau tout patriarcal, où la femme joue un rôle trèyrconsidérable. On en avait fait des populations nomades, errant par groupes de deux ou trois familles, sans vestige d'état social. D'autres voyageurs au contraire ont trouvé chez eux une organisation en clans, et enfin de nombreux villages subdivisés eux-mêmes en tribus et en familles. Chez eux point de propriété, disait-on; et au contraire il se trouve que chaque tribu a ses terrains propres, de même que chaque famille. On leur impute des vices, qui sont d'ailleurs aussi fréquents chez les civilisés que chez les sauvages : la vengeance, l'ivrognerie, le libertinage; mais, selon d'autres voyageurs, l'Australien est accessible aux plus doux, aux plus nobles sentiments, aux affections de famille, à l'amour conjugal, à la reconnaissance. Trompé pax le blanc, il ne se fie plus à lui, et use de représailles ; mais Dawson affirme qu'il agit avec une entière bonne foi envers celui qui a mérité sa confiance. Cuningham a trouvé chez ces peuples le point d'honneur sanctionné par de véritables duels oii tout se passe d'après des règles auxquelles on ne saurait se soustraire sans être déshonoré. Voici par exemple un fait curieux que M. de Quatrcfages nous rapporte sur l'autorité du capitaine Sturt, et qui prouve l'esprit chevaleresque de ces sauvages. Deux évadés irl nidais se prirent de querelle avec les indigènes au milieu desquels ils s>'Hp' nit réfugiés ; les Européens étaient
sans armes. Avant de les attaquer, les Australiens leur en fournij'ent pour qu'ils pussent se défendre, les combattirent ensuite et les tuèrent *.
Les Indiens du nouveau continent n'ont jamais été placés si bas dans l'opinion que ne l'ont été les nègres et les Australiens. On leur a généralement reconnu, quoique mêlées de férocité et de perfidie, des qualités plus nobles et plus viriles qu'aux populations africaines. Une certaine fierté, et même une certaine grandeur, leur a été traditionnellement reconnue. Sans doute il ne faut pas juger les Peaux- Rouges d'après les romans de Gooper; mais après tout il ne les a pas plus poétisés que Corneille les Romains. Je trouve dans les Mémoires de Malouet *, récemment publiés, une description très- intéressante et faite avec une grande perspicacité des mœurs des Indiens de la Guyane. Ce ne sontpasà la vérité les belliqueux Apaches, les fiers Mo-, hicans, lesHurons, leslroquois, ces populations énergiques et héroïques réduites peu à peu par la nécessité et par us progrès constants des Européens à l'état de populations pillardes, ne vivant plus que de brigandage. Ce sont des races paisibles et douces, sédentaires, peut-être amollies, sinon conquises parla civilisation. Le tableau que nous a laissé Malouet de leur état de société, et qui paraît être
i. Comme ombre au tableau, il faut ajouter que les Irlantlais furent mangés, ce qui n'est pas très-chevalcresquc ; mais ce n esl là, nous dit M. de Quatrefages, qu'une exception, car il a été juridiquement constaté par une enquête que le cannibalisme n'existe que sur quelques points dispersés du continent australien, et qu'il n'y en a pas trace sur une étendue considérable et parmi de nombreuses tribus.
2. Ces Mémoires très-intéressants viennent d'être publiés avec un grand soin par le petit-fils de l'auteur, le baron Malouet.
cl'une vérité parfaite, prouve qu'après tout ces peuples enfants n'ont pas choisi le plus mauvais lot parmi les biens dont l'homme peut jouir sur la terre. « Depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit de Magellan, dit Malouet, ces hommes si diflerents de tempérament, de figure, de caractère, les uns doux, les autres féroces, tous s'accordent en un seul point: l'amour de la vie sauvage, la résistance à la civilisation. » Voudrait-on voir là une preuve de la diversité essentielle des races? Soit, les races ont des instincts différents, cela n'est pas douteux; mais la civilisation et la moralité sont deux choses fort distinctes. « Rien n'est plus frappant pour un Européen,^ dit Malouet, que leur indifférence, leur éloignement pour nos arts, notre luxe, nos jouissances;... nous les avons appelés dans nos villes pour les rendre témoins de notre bonheur : ils n'en ont pas été séduits;... notre luxe, nos maisons, nos bijoux, nos vêtements, nos repas, rien de tout cela ne les tente; notre police despotique ou servile les épouvante. Un gouverneur, un magistrat européen se mêlant d'ordonner les détails de la \ *e civile leur paraît un sultan, et nous un troupeau d'esclaves *. Leur principale passion est l'amour de Tindépendance, caractère distinctif de tous les êtres animés. »
1. Supposez un Indien auquel un magistral vient dire qu'il ne doit pas construire sa maison d'un pied plus avant que celle de son voisin; qu'il ne doit pas ramasser un gibier qu'il vient de tuer parce qu'il est tombé de l'autre côté d'une haie ou d'un sentier, etc.; ces conséquences conipliquées et éloignées des principes sur lesquels repose la vie civile doivent certainement lui apparaître comme des actes d'odieux et absurde despotisme.' Feuimore Cooper, dans son personnage du vieux Trappeur, a admirablement peint ccUc passion de la vie indépendante et la résistance de l'homme de la nuLure aax empiétements de la vie civile.
Je veux bien que ces pauvres Indiens se trompent; maïs n'est-ce pas se tromper noblement que de préférer la vie libre et indépendante des grands bois à la politesse raffinée de nos grandes villes? L'amour de l'indépendance c&t une des meilleures passions de l'homme; et tout l'effort de notre science politique est de trouver les moyens de concilier les avantages de la vie civile avec les droits de la liberté naturelle. Ceux qui sacrifient les premiers aux se-^ conds ont-ils donc tellement tort ?
Cette vie indépendante des Indiens de la Guyane n'est pas du reste cet état de nature rêvé par Rousseau ^ et les philosophes du XVIIP siècle, c Ils ont un état de société; ils vivent en famille; ils ont une association nationale, un magistrat ou chef qui les représente dans leurs relations de voisinage, et qui les commande à la guerre. Ils n'ont pas besoin de code civil n'ayant ni procès, ni terres; mais leurs usages, les coutumes de leurs pères sont religieusement observés. Cette égalité, que nous avons si douloureusement cherchée, ils l'ont trouvée ; ils la maintiennent sans effort... Ils sont enfin, dit Malouet, dans un état de société naturelle, tandis que nous sommes parvenus à un état àe société politique ^. » . Le même observateur nous atteste encore qu'il y a moins d'immoralité parmi eux que dans nos grandes villes. 11 est rare qu'un Indien, à moins
1. Rousseau lui-même d'ailleurs, n'a jamais présenté, quoi qu'on en ait dit l'état de nature, comme l'état le plus heureux pour l'homme. Ce qu'il préfère de beaucoup, il le dit lui-même, c'est un état mixte, intermédiaire entre l'état de nature et Tétat civilisé, lorsque'los premiers arts ont été déjà inventés, avant que les vices de la civilisât! od le se soient développés : c'est en un mot un état tout à fait sembla |>le à celui des Indiens de la Gnyano, décrit par Malouet.