‹ La moraleChapitre 51 sur 67 · Mémoires de Malouet, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Malouet, t. I, p

qu'il ne soit chef ou déjà corrompu , ait plus d'une femme jeune : c'est lorsqu'elle vieillit qu'il en prend une seconde pour avoir encore des enfants; mais leurs ménages n'en sont pas moins paisibles. Le partage des fonctions est une loi qui n'est jamais violée parmi eux; le mari chasse, pêche, construit; la femme fait le reste; elle est soumise sans contrainte; elle paie au mari sa protection par l'obéissance.

Nous ne pourrions prolonger ces détails sans entreprendre ici un traité d'anthropologie ou d'ethnologie, ce qui n'est pas notre objet. Nous en avons assez ditpourfaire voir que 1 s populations sauvages ne sont pas dépourvues de moralité.-Le mal et le bien, s'y unissent, comme chez les populations plus éclairées, et si le mal l'emporte sur le bien, l'ignorance et la misère en sont bien plutôt les causes qu'une prétendue incapacité morale^ radicale et essentielle. Si l'on recherche en effet quelles sont les principales causes de ces pratiques morales qui nous font horreur chez les sauvages, on les trouvera presque toujours dans le besoin et la misère. Le cannibalisme, par exemple, doit son origine à, l'extrême difficulté de trouver une nourriture suffisante sur de vastes terrains incultes oii ces populations ignorantes n'ont presque aucun moyen de subsistance Vque la chasse et la pêche, et souvent l'habitude survit au besoin. La coutume barbare si souvent rappelée de tueries vieux parents lorsqu'ils sont infirmes vient sans doute de la crainte de livrer à des enneuis sans pitié ceux que l'on

1. Il suffît de trouver des populations sauvages qui ne soient pas cannibales (et il y en a un grand nombre), pour qu'il soit établi que rhorreurde l'anthropophagie est bien un instinct naturel à l'homme fil non un rériultal artiûcielde la civilisation.

aime et qu'on ne peut plus nourrir. La haine de l'ennemi, le goût de la vengeance, les guerres implacables de tribu à tribu, le massacre des prisonniers (ces pratiques criminelles dont les peuples civilisés ne sont pas déjà tellement corrigés) viennent de la rivalité et de la concuriencepour vivre sur un même sol qui suffit à peine pour an, et qu'il faut exploiter à deux, ou à plus encore. Quant à l'absence de pudeur, à la licence des mœurs , outre que sur ces points les nations civilisées elles-mêmes ne sont pas si supérieures qu'elles le croient aux nations sauvages, on peut affirmer qu'il n'est point de peuplade, si barbare qu'elle soit, où ne se remarque quelque chose de plus ou moins semblable au mariage; partout, quelque précaution, quelque règle est apportée au rapport des sexes. Enfin, s'il est vrai que certains sentiments, certaines idées morales ne se développent qu'avec la civihsation et la culture, il ne faut pas en conclure que ces sentiments ou que ces idées ne soient pas naturels; car le développement et la perfectibilité de nos sentiments est précisément l'un des traits caractéris- ,^ tiques de la nature humaine.

On dira que la moralité chez les sauvages n'est jamais que le résultat de l'instinct ou de l'intérêt, mais qu'ils ne connaissent pas l'idée absolue et ab«straite du devoir. Il n'importe ; car nous ne prétendons pas que les sauvages aient atteint à toute la moralité à laquelle l'homme peut s'élever : il nous suffit qu'il y ait en eux des germes de moralité *. Après tout, la morahté des enfants, qu'est-elle

1. C'est Topinion de Leibniz : « Ce n'est pas grande merveille, dit-il dans les Nouveaux Essais (chap. XI), si les hommes ne s'aperçoivent pas toujours et d'abord de tout ce qu'ils possèdent en eux.

autre chose d'abord qu'instinct, habitude et intérêt ? Doiton exiger plus des peuples enfants ? Je veux bien que l'humanité n'ait pas commencé par l'idée du devoir : elle

it ne lisent pas assez promptement les caractères de la loi naturelle, que Dieu, selon saint Paul, a gravée dans leur esprit. Cependant, comme la morale est plus importante que Varithmétique, Dieu a donné à l'homme de« instincts qui portent d'abord et sans raisonnement à quelque chose de ce que la raison ordonne. C'est comme nous marchons suivant les lois de la mécanique sans penser à ces lois, et comme nous mangeons non-seulement parce que cela nous est nécessaire, mais encore et bien plus parce que cela nous fait plaisir. Quoiqu'il n'y ait point de mauvaise pratique peut-être qui ne soit autorisée quelque part et en quelques rencontres, il y en a peu pourtant qui ne soient condamnées le plus souvent et par la plus grande po'^tie des hommes. La coutume, la tradition, la discipline, s'en sont uit'iecs, mai* le naturel est cause que la coutume s'est tournée plus généralement du bon côté sur ces devoirs. Le naturel est encore cause que la tradition de l'existence de Dieu est venue. Or la nature donne à l'homme et même à la plupart des animaux de l'affection et de la douceur pour ceux de leur espèce. Après cet instinct général de société, qui se peut appeler philanthropie dans l'homme, il y en a dA plus particuliers, comme l'affection entre le mâle et la femelle, l'amour que les pères et les mères portent à leurs enfants, que les Grecs appellent (XTopyriv, et autres inclinations semblables, qui font ce droit naturel ou cette image de droit plutôt que, selon les jurisconsultes romains, la nature a enseignée aux animaux. Enfin, niera-t-ou que l'homme ne soit porté naturellement, par exemple, à s'éloigner des choses vilaines, sous prétexte qu'on trouve des gens qui aiment à ne parler que d'ordures, qu'il y en a même dont le genre de vie les engage à manier des excréments, et qu'il y a des peuples de Boutan où ceux du roi passent pour quelquo chose d'aromatique. Je m'imagine que vous êtes, monsieur, de mon gentiment dans le fond à l'égard de ces instincts naturels pour le bien honnête ; quoique vous direz peut-être comme vous avez dit à l'égard de l'instinct qui porte à la félicité, que ces impressions ne sont pas des vérités inuées. Mais j'ai déjà répondu que tout sentiment est la perception d'une vérité, et que le sentiment naturel l'est d'une vérité innée, mais bien souvent confuse, comme «?ont les expériences des sens externes : ainsi on peut distinguer les vérités innées d'avec la lumière naturelle (qui ne contient que de distinctement connaissable) comme le genre doit être distingué de son espèce, puisque les vérités innées comprennent tant les instincts que la lumière naturelle. »

y est arrivée, cela suffit. Examinons donc maîntermnt ridée morale chez les peuples civilisés, et voyons s'il est vrai de dire qu'elle est partout en contradiction avec ellemême.

II. On s'étonne de trouver une si grande diversité d'opinions et de mœurs chez des peuples qui paraissent appartenir à une même espèce. On pourrait, selon nous, à bien meilleur droit, s'étonner de voir que dans une telle diversité de temps, de Ueux, de circonstances matérielles, l'homme soit encore partout si semblable à lui-même. Il n'est que naturel que la différence des milieux et des conditions physiques, des circonstances historiques et géographiques, amène d'assez grandes différences dans la manière de voir des peuples; mais ce qui paraît admirable, c'est que ces différences ne soient pas plus grandes, et que chez tant de races sans communication et sans analogie se rencontre, après tout, un fonds de morale essentiel, à peu près partout le même, étant donné un certain état de ci vihsation. Les législateurs moraux des Hindous, des Chinois, des Perses, des Hébreux et des Grecs se sont tous fait une idée sensiblement pareille de la moralité humaine, et plus on étudiera la civilisation de ces divers peuples, plus on sera frappé de voir tant de simihtude sous la diversité, tant de notions communes sous des contradictions apparentes.

Nous ne nous attacherons pas à démontrer que tous les peuples de l'Europe, qui appartiennent à une même race, la race indo-européenne, et quiont été élevéspar une même rehgion, ont une seule et même morale, et que les différences qui subsistent tendent à s'effacer sous l'empire croissant des lumières philosophiques. Nous n'insisterons

pas davantage sur ce point aujourd'hui bien démontré, que la morale païenne, la morale des Grecs et des Romains^ de Platon, d'Aristote et des stoïciens, était arrivée de son côté, par un progrès naturel et spontané, aux , mêmes idées morales qui trouvaient en Judée leur éclatante expression dans les maximes de l'Évangile. Ce résultat a été' mis hors de doute par de beaux travaux. Ce qui mérite peut-être d'être plutôt mis en lumière, comme un peu moins connu, ce sont les profondes et merveilleuses analogies qui existent entre la morale de l'Orient et de l'Occident, entre les maximes de l'Inde et de la Chine d'une part, et de l'autre celles de la Grèce et de la Judée. En établissant que toutes les grandes civilisations ont eu une môme morale, exprimée quelquefois dans des termes presque identiques, sans qu'on puisse supposer aucun emprunt ni aucune imitation d'une race à l'autre, on aura sans doute péremptoirement démontré l'unité morale de l'espèce humaine. La science orientaliste a donc rendu un grand service à la science morale en nîettant entre nos mains les grands monuments philosophiques et religieux de l'Orient, les Védas, les lois de Manou, les grandes épopées indiennes, les légendes bouddhiques, le Zend-Avesta, les livres sacrés et les livres classiques de la Chine. Nous puiserons largement dans ces divers écrits dans la mesure où il sera nécessaire pour ce que nous nous proposons d'établir ^

L'Inde a donné naissance, comme on sait, à deux grandes religions • le brahmanisme et le bouddhisme, celle-ci

l. \' ! r notre Histoire de la science politique^ iûtrod. (2"*« 6d., Parir?, 1872.)

iU lA MORALE.

n'étant qu'un rameau et un développement de celle-là. On trouvera résumée toute la morale du brahmanisme dans les lois de Manou, l'un des plus anciens et des plus beaux livres sacrés qu'il y ait dans le monde. Quant à la morale bouddhique, elle nous est maintenant abondamment connue par les nombreuses légendes que M. Eugène Burnouf a fait connaître et dont M. Barthélémy Saiht-Hilaire a fait heureusement usage dans son livre sur le Bouddha. Résumons d'abord les principaux points de la morale brahmanique.

Les lois de Manou, tout comme la loi de Moïse, contiennent un décalogue ou code moral résumé en dix préceptes ; « La résignation, est-il dit, l'action de rendre le bien pour le mal^ la tempérance, la probité, la pureté, la répression des sens, la connaissance des soutras ou livres sacrés, celle de l'âme suprême (Dieu), telles sont les dix vertus qui composent le devoir '. )> A ces dix vertus s'opposent huit vices, qui ne correspondent pas exactement aux vertus : « L'empressement à divulguer le mal, la violence, l'action de nuire en secret, l'envie, la calomnie, l'action de s'approprier le bien d'autrui, celle d'injurier et de frapper quelqu'un, composent la série des huit vices engendrés par la colère. » Si l'on compare le décalogue de Manou à celai de Moïse, on trouvera celui-ci plus complet et plus précis, s'appliquant à des actions plus déterminées etmieux définies. L'autre a quelque chose de plus vague, mais aussi de plus élevé ; il ne s'apphque pas seulement aux actes extérieurs, mais aux actes moraux ; il ne défend pas seulement l'homî-

Page 1