Confessions, liv. vm
LÀ VERTU. 5i9
Sans conclure avec saint Augustin à la nécessité d'un secours surnaturel, on peut reconnaître avec lui la faiblesse de la nature humaine aux prises avec la volupté ou avec les autres passions. Les directeurs religieux des âmes chrétiennes savent par expérience combien il est difficile à une âme de secouer le joug des passions, combien il lui faut de secours et d'adresses, combien de temps, combien de secousses, et souvent inutiles ! A un autre point de vue, on sait aussi que toutes les grandes actions, comme les grandes pensées, viennent du cœur! Sans émotions vives et ardentes, sans enthousiasme, sans foi passionnée et ardente, qui aura la force et la volonté de s'élever au-dessus de la vie vulgaire? ^
Ce serait donc s'exagérer beaucoup les forces du libre arbitre que de se le représenter comme une puissance absolument souveraine, à qui il suffise de vouloir pour pouvoir. Sans doute on dit vulgairement avec raison : Vouloir, c'est pouvoir. Mais on n'analyse pas le mot vouloir, qui signifie alors, non-seulement la force de la volonté, mais la force do. l'homme tout entier, tête et cœur. Ce qu'on appelle une volonté forte est toujours plus ou moins une volonté mêlé de passion. La sensibilité est donc la moitié de la volonté. Le mysticisme considère comme un don surnaturel, comme une inspiration de la grâce divine, cette puissance secrète et mystérieuse qui, mêlée à la volonté, nous donne l'énergie nécessaire pour faire le bien. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir recours à cette hypothèse. Tous les grands sentiments poussés à une certaine exaltation communiquent à l'homme une force héroïque. Les Décius à Rome, les Thraséas sous l'empire, madame Roland et Charlotte Gorday
SOUS la Révolution française, ont montré de grandes âmes sous rinfluence de passions tout humaine?, -Ce qui est rrai, c'est que sans une certaine exaltation de l'âme la liberté morale ne paraît pas par elle seule capable de s'élerer jusqu'à l'héroïsme, et quant à la simple vertu, on sait ijju'elle est presque aussi difficile, sinon plus difficile encore que l'héroïsme.
De ce point de vue, on pourrait tirer une nouvelle définition de la vertu. La vertu ne serait pas la science du bien, comme le veut Platon ; elle serait l'amour du bien, ou l'amour de l'ordre, comme le veut Malebranche, et ici encore il faut reconnaître que l'amour, comme nous l'avons déjà vu ^, n'est pas seulement une condition et un stimulant pour la vertu, mais qu'il en est encore un élément essentiel, non moins que la science, non moins que la force morale.
Il est donc hors de doute que l'amour, aussi bien que la connaissance, est une partie essentielle de la vertu. Cependant on ne pourra pas la borner à ces deux éléments, car il faudra toujours y ajouter la force morale ou la volonté. Que de fois n'arrive-t-il pas en efTet que l'amour du bien est aussi impuissant que la connaissance du bien, qu'une âme qui à la fois connaît le bien et veut le faire ne le fait pas ! Combien d'âmes généreuses et tendres, combien d'âmes éclairées et sages, combien, réunissant à la fois la sagesse et la générosité, sont cependant impuissantes devant la tentation. De ces bonnes intentions dont l'enfer est pavé, combien sont inspirées par le cœur et par la raison, mais qui sont trahies par la volonté! 11 faut donc toujours