‹ La moraleChapitre 8 sur 67 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIII

doctrine du devoir. Nous approuvons fort et nous avons essayé de pratiquer pour notre part la méthode qu'on a appelée méthode de conciliation, et qui n'est autre que la méthode éclectique bien entendue. Sans celte méthode, la philosophie n'est qu'une alternative de révolutions, chacun venant renverser l'œuvre de ses prédécesseurs et devant être à son tour renversé par ses successeurs; tandis que la vraie science se compose au contraire d'acquisitions successives, qui s'ajoutent l'une à l'autre, et qui se complètent l'une l'autre. On ^e dit point d'un homme qu'il s'enrichit, lorsqu'il jette à l'eau une fortunepour s'en faire une autre, mais lorsqu'il conserve et augmente celle qu'il a. Ainsi la morale do Kant doit rester dans la science, mais elle-même doit s'appuyer sur la morale d'Aristote, qu'elle n'aurait pas dû renverser; et, dans la conciliation de ces deux doctrines, un utilitarisme noble et éclairé comme celui de M. St. Mill doit trouver sa satisfaction.

Tel est l'esprit, telles sont les conclusions de ce livre, que nous demandons la permission d'appeler nos Magna moralia, en l'honneur d'Aristote qui nous a souvent inspiré, et pour distinguer ce livre du petit traité de morale élémentaire qui en a été le préambule, et qui doit y trouver son couronnement.

Le philosophe Schleîermacher a ramené toutes les idée» morales à trois idées fondamentales trop souvent confondues : l'idée du bien^ l'idée du devoir^ l'idée de la vertu, fit il a pris cette distinction pour base de sa philosophie morale. Cette analyse nous paraît vraie, et nous l'empruntons en l'interprétant librement. Dans toute action morale , en effet , on peut et l'on doit distinguer trois choses il** un objet ou un but à poursuivre et à réaliser : c'est ce qu'on appelle le bien ; ^^ un agent, qui fait le bien et qui acquiert par là une habitude ou qualité, que l'on appelle la vertu; S"* enfin une loi qui détermine le rapport de l'agent au but ; et cette loi est le devoir. A ces trois idées fondamentales s'opposent trois idées contraires : le />.a/, le vice, la défense ou prohibition.

On peut dire que ces trois idées distinctes se suivent el

8'*enc"haînent dans rorare suivant : le hien^ le dévot?', layer/w, La vertu, en effet, d'après l'acception la plus généralement admise, consiste à accomplir son devoir, c'est-à-dire à suivre la règle d'action que notre raison nous commande ou nous conseille. Le devoir, à sou tour, onsiUe à faire le bien ; c'est la règle d'action qui nous impose la pratique du bien. Ainsi, la vertu suppose le devoir, et le devoir suppose le bien. S'il n'y avait pas quelque chose de bon, il n'y aurait pas de règle d'action pour nous apprendre à choisir un objet plutôt qu'un autre ; il n'y aurait pas de devoir. S'il n'y avait pas de devoir ou règle d'action, il n'y aurait pas de vertu, c'est-à-dire de choix éclairé entre le bien tt le mal. Le choix éclairé du bien, c'est-à-dire la vertu, suppose donc une règle de choix, ou le devoir, qui suppose enfin une raison dans le choix, c'est-à-dire le bien.

De là trois problèmes : Qu'est-ce que le bien ? Qu'est-ce que le devoir? Qu'est-ce que la vertu? Nous venons d'en donner, comme on dit dans l'école, la définition nominale; nous devons en chercher la définition réelle. Il faut partir nécessairement de la première, car autrement on ne saurait ce que l'on cherche. Mais il faut arriver à la seconde, et c'est Tobjet natême de la science. La première ne nous donne qu'une désignation de l'objet, la secc.nde doit nous ûonner la nature même de l'objet.

On a souvent reproché à la morale de tourner dans un cercle vicieux. Qu'est-ce que le bien, dit-on? c'est de faire son ae voir. Qu'est-ce que faire son devoir ? c'est faire le bien. Ainsi le bien se définit par le devoir et le devoir parle bien» Mais ce cercle n'est que dans les termes : le mot bien n'a

pas le même sen* dans les deux acceptions. Dans le premier cas, en effet, vous entendez par bien^ le bien moral, c'est-à-dire le bien accompli par un agent libre et éclairé, c'est-à-dire encore la vertu ; et il est très- vrai que le bien ainsi entendu et défini consiste à faire son devoir. Dans le second cas, vous entendez par bien, le bien en soi, ce qui est naturellement et essentiellement bon, ce qui est antérieur et supérieur à ma volonté, en d'autres termes le but final et souverainement désirable. Or, il est certain que ie devoir consiste à atteindre, et s'il est possible à nous procurer un tel bien. Il n'y a pas ombre de cercle vicieux.

Exprimons sous une autre forme les trois idées fondamentales de la morale, et les relations qui les unissent.

Toute action a nécessairement un objet. On ne peut pas vouloir sans vouloir quelque chose : ne rien vouloir, c'est ne pas vouloir. Or, si parmi les objets de la volonté, il n'y en avait pas qui, en soi-même et avant tout acte de volonté, fussent bons ou mauvais, il n'y aurait pas de raison de vouloir les uns plutôt que les autres. Il doit donc y avoir une partie de la morale, et le fondement de toutes les autres, qui soit antérieure logiquement à toute considération tirée de l'agent ou du sujet: il y a une morale qui a principalement pour but de déterminer la nature de Vobjet de la volonté : c'est ce que nous appellerons la morale objective.

Quelle que soit la nature de cet objet, appelé bien, il ne peut être réalisé par un agent que selon certaines conditions relatives à la nature de cet agent. En morale

comme en métaphysique, il faut distinguer l'objet du sujet. Le bien, en effet, ne peut être appliqué qu'à la condition d'être connu, désiré, voulu par un sujet ^ C'est ce sujet qu'on appelle V agent. De là toute une série de phénomènes qui appartiennent au sujet, et desquels il résulte que le bien dans le sujet n'est jamais absolument identique au bien tel qu'il est dans l'objet. Sans doute, on peut supposer idéalement un sujet moral qui finirait par s'identifier avec son objet, le bien; mais ce n'est là qu'une conception idéale. Dans la réalité, il y a toujours un écart entre le bien tel qu'il est représenté, conçu, voulu par le sujet, et le bien en soi. Il y a donc une partie de la morale qui a rapport à l'agent, et que l'on pourrait appeler morale subjective.

Cependant, quoique le sujet modifie toujours plus ou moins l'objet, en le recevant dans son intelligence*ou sa sensibilité, ce n'est pas toutefois volontairement et arbitrairement : car ce serait détruire l'idée même d'un objet, c'est-à-dire du bien. La nature du bien étant, en elle-même, indépendante du sujet, elle doit s'imposer au sujet d'une manière absolue, sans tenir compte de ses modifications individuelles. De là une loi générale, ou loi du devoir, qui est, en quelque sorte, selon l'expression de Kant, la forme de nos actions, s'appliquant uniformément à toute volonté et se présentant dans toutes nos actions avec un caractère permanent; de là une autre partie de la morale,

4. Selon l'axiome scholastique : « Quidqmd recipitur secundum »«■ turam recipientis recipitur, •

ou morale formelle^ servant de lien et de transition entre les deux autres, la forme étant en effet une sorte de moyen terme entre l'objet et le sujet.

Ainsi la morale objective sera la théorie du bien; la mo* raie formelle sera la théorie du devoir ; la morale subjective sera la théorie de la moralité ou de la vertu.

Quelque plausibles que puissent paraître les déductions précédentes, elles rencontrent une objection dans quelques écoles de morale. Pour toute une classe de moralistes, en effet, la morale est exclusivement subjective : le bien n'est qu'un état et une modification du sujet ; la loi n'est qu'un art de choisir et de combiner les diverses sensations, c'est-à-dire les divers états subjectifs de l'agent. Pour ces moralistes, il n'y aura donc ni morale objective, ni morale formelle. Ce senties partisans du plaisir ou de l'utihté.

Pour d'autres moralistes, au contraire, la morale ne peut se réduire aux modifications subjectives sans se détruire elle-même, car toute morale suppose une règle, une loi, une forme universelle des actions. Il y a donc au-dessus de la morale subjective une morale formelle : c'est la morale du devoir. Mais la morale du devoir ne suppose rien avant elle. Le devoir est sa raison, son priacipe à luimême. Selon Kant, c'est détruire l'idée de la morahté que lui donner un objet autre que la loi. Dans cette doctrine, il n'y a pas de morale objective; j'ajoute qu'il n'y a pas non plus de morale subjective. Kant n'a jamais ^^K/nsidéré que la loi abstraite, la loi pure et idéale dans son rapport avec un agent abstrait. Il ne s'est pas demandé ce que devenait cette loi mise en rapport avec un agent réel et con-

cret, et passant par une conscience humaine. En un mot, i] s'est borné et a voulu se borner au formel de la morale. Nous avons donc, avant d'exposer nos propres idées sur le bien, le devoir, la vertu, à examiner le double point de vue 1° de ceux qui, en morale, ne considèrent que le sujet; 2* de ceux qui ne considèrent que la forme de Taction : — la morale du plaisir; — la morale du devoir.

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