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CARACTERES

Les caractères sont au moral, ce que les tempé-^ rameats soat au physique, une prédominance et les rapports du moral .avec le physique font que les tempéraments réagissent sur les caractères. C'est ce quiien explique le côté côngéoial et les difficultés qu'iéprouve Téducation pour les réformer. L'hygiène cherchant à modifier les, tempéraments et à les rendre tempérés, selon le vœu des anciens, s'efforce d'empêcher que l'excès d'un côté :n'entraine Tinsuffisance du côté opposé. La même règle doit être observée, à l'égard des caractères, car le meilleur se composerait d'une moyenne de tous les autres. Il réunirait les diverses aptitudes mentales qui se soutiennent et se prêtent un appui réciproque, faisant ainsi de l'homme un résumé des agents de la civilisation.

Quand on étudie attentivement les caractères et les nuances qu'ils apportent dans l'âme humaine,

on voit qu'ils oscillent entré deux sentiments contraires, Tégoïsme et l'altruisme. Mais si ce dernier marque les progrès de l'état social, il n'en faut pas conclure qu'il a le monopole du bien, car la fin de Tespèce ne tarderait guère si chacun prétendait se sacrifier à autrui. La moralité n'exige donc pas que l'égoïsme disparaisse, mais bien qu'il reste dans les limites de l'organisation sociale. Il doit veiller à ce que l'homme ne soit pas amoindri, ne subisse au-

cune' servitude, ne méconnaisse aucune des lois de l'hygiène. Il a charge du développement et de l'intégrité de la personne. Les maux dont elle est atteintese répercutent forcément sur la société, si bien qu'en détruisant sa force intellectuelle ou physique au service du prochain, l'être humain commet un acte anti-social.

Rien n'est sacrifié, au contraire, quand l'égoïsme chargé de veiller à l'intégrité de la personne est compensé par une somme d'altruisme équivalente. Il en résulte que chacun est tenu d'employer simultanément ses forces à son propre agrandissement et à la grandeur du prochain, sans que Tune de ces deux missions puisse' être sacrifiée à l'autre. La prospérité individuelle devient ainsi solidaire de la prospérité sociale et la loi d'organisation qui domiine l'humanité comme tout ce qui vit dans la nature obtient une application formelle. Rien n'est donc plus légitime que le sentiment connu sous le nom d'amour-propre^ tant qu'il veille à la conservation et au développement des personnes. Il est le

promoteur du progrès et ne devient perturbateur que s'il empiète sur l'amour d'autrui. Les deux sentiments veillent à Tintégrité de Tétre individuel et de rétre social qui, tout en étant rivaux sont unis et bénéficient de leurs facultés respectives, comme ils pâtissent de leurs misères. Ici intervient l'inflexible loi biologique rendant l'organe et l'organisme solidaires, et transformant toute rupture d'équilibre en agent de maladie. Mais cet équilibre, aussi indispensable à la santé sociale qu'à la santé individaelle n'a qu'une manière de se produire, tandis que la perturbation se produit indifféremment par les prépondérances, insuffisances ou perversions qui relèvent de l'individu ou de la société. Il en résulte que la moralité complète est une sorte d'idéal dont l'humanité peut se rapprocher plus ou moins, mais qu'elle ne peut atteindre. Passer du mal au mieux est tout ce que peut et doit espérer l'humaine nature. Cela suffit pour obtenir le progrès qui, s'élevant.vers les sommités morales, fait apparaître des horizons toujours nouveaux et toujours grandissants. Mieux la pondération entre l'égoïsme et l'ai» truisme s'établit dans le cœur humain, et plus augmente le nombre des hommes capables de concourir à l'organisation sociale, plus également croissent en nombre et en étendue les facultés collectives, au sein de l'humanité.

Ces considérations permettent d'apprécier à quelles conditions Tamour-propre et l'amour du prochain arrivent à là moralité. Le premier terme reste dans

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les conditions du bien tant qu'il maintient et déve* loppe les forces personnelles, attendu qu'il ne saurait les amoindrir sans nuire à la personne et à la société dont elle relève. Il a fallu méconnaître la légitimité de l'amour-propre et le rôle qu'il doit jouer pour trouver la moralité dans le jeûne^ dans les privations, dans la saleté et l'incurie des soins corporels, pour encourager des actes capables d'avilir celui qui les commet, pour préconiser l'ignorance, pour vanter les pauvres d'esprit, pour voir le bien dans ce qui amoindrit les facultés humaines et en altère la fécondité. Où existe la vrai moralité, le citoyen est sain, dispos, fort, avenant et instruit, chaque fois qu'il peut obtenir ces avantages sans miire formellement à son prochain; il a, de même, soin de sa dignité et du respect qui lui est dû, se rendant ainsi bon juge du respect dû aux autres. Ce souci de demander le respect -et de l'accorder à autrui ne relève pas d'une vue théorique ; il dérive d'un instinct que fait naître l'action social et que chacun connaît sous le nom de honte. Toute personne amoindrie dans sa dignité en face de ses semblables ou portant atteinte à la dignité des autres devient honteuse ; sous le poids du blâme sociale, elle se sent convaincue de mai, elle éprouve la douleur de l'amoindrissement produit. La réprobation pèse sur le coupable eu raison de la mauvaiseté de ses actes, de laperfection de l'état social et du nombre des témoins. Ceux qui vivent dans l'isolement et qui sont dépourvus d'altruisme échappen ta la honte et au souci

de toute dignité, tandis que ce souci grandit avec le corps social et la surveillance établie sur les actes accomplis en public. C'est au point que les êtres dé-, licats éprouvent une sorte de boute de leurs bienfaits, quand ils font peser quelque infériorité sur l'obligé. 11 faut considérer comme excellente cette délicatesse voilant toute infirmité physique ou morale, affectant de ne pas remarquer ce qui pourrait être pour autrui une cause de mortification, négligeant ses avantages pour ne pas en faire une supériorité blessante, se gardant d'infliger une humiliation même indirecte, rougissant de s'attribuer des distinctions ou des privilèges, comprenant enfin que tout agrandissement impliquant rabaissement du prochain devient un mal. L'apprentissage de la dignité est long et difficile, il suppose à la fois la culture de l'intelligence et la culture du sentiment: il ne peut se faire que dans une civilisation avancée. Le barbare ne sait pas être digne : il triomphe de l'abaissement de ses adversaires; il aime à mettre le pied sur la tête de ses rivaux, il est amoureux de titres, de distinctions et de préséances, il est pénétré de Tinstinct féodal faute de comprendre qu'il porte la plus grande part de la honte, infligée par sa domination. Plus les États s'agrandissent, plus la civilisation progresse, plus l'altruisme se prononce, et moins les caractères se plaisent dans les privilèges qui ne peuvent les élever qu'au détriment dé leurs concitoyens.

Le mobile d'un tel progrès est toujours la dignité

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dont il importe de rechercher les conditions capitales. Parmi elles il faut placer, en première ligne la liberté. Celui qui n'a pas l'initiative de ses actes n'en sent ni le mérite ni le blâme, et échappe au sentiment de la responsabilité. Ceci a été démontré par des faits innombrables. L'histoire dit l'abjection et l'impudence que la sauvagerie et l'esclavage imposent aux caractères. Par les nègres des colonies et par les vilains attachés à la glèbe, on a pu constater à quel degré de platitude peuvent être réduits les hommes privés de liberté sociale. Quant à ceux que la révélation prive de la liberté morale et 'qui acceptent une croyance en dépit de la raison, on peut voir où ils sont conduits par le bouddhisme, le catholicisme et le mahométisme. Ils se vantent de croire jusqu'à l'absurde sur l'affirmation d'autrui, ils tiennent l'obéissance passive pour une vertu capitale, ils se réduisent à l'état d'instrument, et abdiquent ainsi la dignité de la personne raisonnable et libre. Sans l'asservissement de la raison et la démoralisation qui en est la conséquence, il. devient impossible de comprendre les terribles persécutions des religions diverses, ni le zèle d'une aristocratie pointilleuse, à beaucoup d'égards, pour remplir les fonctions de la domesticité près d'une série de rois vicieux et méprisables. A mesure que la raison s'affranchit et que le sentiment de la dignité grandit avec le progrès social, l'asservissement nécessaire à la révélation et à la monarchie diminue de jour en jour. La platitude des courtisans provoque un dégoût général et

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Téloquence de vingt Bossuet devient impuissante à provoquer des dragonnades.

Avec Texaltation de la raison et de la liberté le xviii* siècle développa le sentiment de l'égalité qui suppose l'équivalence des personnes etrepousse toute servitude, tout privilège, toute perte de dignité. Un pareil état mental est favorable à l'établissement de l'équilibre entre l'amour-propre et Tamour du prochain. Celui qui argue de sa liberté pour exiger le respect de sa personne, de sa propriété et de son initiative dans l'exercice de ses facultés est obligé, par l'égalité, de concédera autrui tout ce qu'il demande pour lui-même. S'il se réserve un privilège il déchoit et s'attire la honte infligée à autrui. Voilà pourquoi les aristocraties, en faussant à la fois la liberté et Tégalité , attentent forcément à la dignité humaine et mènent nécessairement une foule de caractères à l'immoralité. Une nation qui renferme des opprimés et des oppresseurs contient un double principe de .désordre, attendu que l'organisation et la paix deviennent impossibles entre deux classes d'hommes destinés à s'injurier, à se fléiiir, à s'accuser, à se détester et à perdre toute dignité dans le conflit. Le nombre des privilèges indique le nombre des servitudes et montre la somme d'altération que les atteintes portées à la liberté et à l'égalité peuvent produire dans les caractères. En mettant en présence de ces nombreuses conditions du mal, les rares conditions du bien, on voit qu'il ré. suite de l'accord, plus ou moins complet, entre

ramour-propre et l'amour du prochain. Cet accord, étant constamment menacé par l'excès, l'insuffisance ou la perversion de l'un des sentiments, nous sommes tenus d'examiner où aboutit chacune de ces altérations.

En partant de Tamour-propre on voit qu'il ne peut dominer l'altruisme sans montrer une première altération connu sous le nom de personnalité. L'être personnel veut bien servir autrui; mais à la condition de se grandir d'autant et d'employer le service rendu pour acquérir la supériorité sur l'obligé; il veut bien que tout le monde soit heureux pourvu qu'il donne le bonheur à sa convenance ; enfin il se montre bienfaisant pour avoir occasion de se mettre en avant, de se faire remarquer et d'acquérir de l'importance. Il n'est guère possible d'avoir la préoccupation constante de sa propre élévation, sans y trouver une certaine satisfaction et sans y aider, au besoin. C'est pour marquer cette tendance qu'on a dit des êtres personnels, qu'ils jettent volontiers leurs amis à la rivière pour se donner le mérite de les en tirer,

La personnalité qui se porte vers les instincts sexuels engendre la coquetterie, et fait que nombre de femmelettes prétendent occuper de leur personne tout un cercle d'admirateurs. Pour en arriver là elles s'épuisent en frais de toilette, d'esprit et d'agaceries, sans comprendre qu'elles se placent hors des conditions de l'estime et d'un attachement véritable. A force de provoquer l'attention elles la fatiguent à la

façon des enrants voulant sans cesse qu'on s'occupe d'eux, qu'on les regarde, qu'on les écoute et qu^on les admire. Tout cela devient fort incommode, à la longue et fait que certaines personnes, serviables et généreuses, à i'occasioA, font le malheur de qui les approche. L'exubérance de leur moi absorbe la part du moi d'autrui.

La 'personnalité s'aggravant dans le sens de l'égoîsme abotitil à la vanité^ qui veut l'apparence de la supériorité et se montre surtout friande de distinctions, de titres, de décorations, d'honneurs, de plumets, de parures, de broderies, de galons, etc. Cette hypertrophie de l'amour-propre montre dans Tâme le manque d'équilibre et la faiblesse plutôt que la méchanceté ; aussi le ridicule suit-il de près, Gomme une sorte de justicier, un vice, à la fois^ enfantin et sénile. Quand un être chétif se gonfle sous la redondance d'un titre, quand la médiocrité prétentieuse fatigue les antichambres de ses platitudes, pour obtenir une distinction, quand le laquais se pare des habits de son maître, quand de hauts fonctionnaires s'imaginent grandir dans l'opinion gênéraie en se couvrant d'or, de plumes, de soie et de galons, le rire de l'homme de cœur fait justice de de ces sottises. Mais le vaniteux ne voit pas les travers de la vanité. Si son voisin se farde, se pare et se couvre d'oripeaux ; il veut le {lépasser de parure, de fard et d'oripeaux. Cet exemple est suivi par mille ôtres vains et la mode s'installe, affublant les femmes et mêmes les hommes de vêtements grotes-

ques, ruinant des familles pour des distinctions ])onnes, tout au plus, à provoquer la raillerie.

On rit de la vanité ; mais quand on en fait fana* lyse et quand on en constate les conséquences elle apparaît comme une des grandes misères deThumanité. C'est, poussée par la vanité et afin d'écraser par son luxe ses amies intimes, qu'une mère de fa** mille se vend à Turcaret ou à Samuel Bernard, et que l'honneur d'un nom respecté se ternit sous Téclat d'une parure de di^amants. C'est par l'exploitation de la vanité que le machiavélisme politique corrompt à son profit le talent de ses adversaires et compeiase par des distinctions chaque blessure faite à Thon* nêteté. Un vernis de dignité officielle recouvre une foule de turpitudes, et lorsque meurt l'homme d'État il est couvert, à la fois, d'infamie et d'honneurs*

Si de la vie publique on redescend à la vie intime, on voit que nul ne voudrait supporter les ennuis créés par une nombreuse domesticité et par un grand train de maison, si la vanité n'y trouvait son avantage, et, de même qu'elle contraint les femmes à subir le supplice qu'inflige un corset trop serré ou des chausshres trop étroites, de même elle contraint les gens riches à subir les nombreuses servitudes qu'imposent les serviteurs. Celui qui habite des appartements vastes et incommodes, qui se trouveobligé de les peupler de valets, c'est-à-dire d'ennemis intimes j qui choisit ses hôtes parmi des indifférents titrés et des parasites, qui se condamne à la multi*tude de démarches oiseuses que comportent des

réceptions brillantes, celui-là peut être considéré comme Tesclave de la vanité. Combien sa vie serait plus heureuse dans une maison modeste où ses seuls amis viendraient le visiter, où de nombreux loisirs lui permettraient des alternatives de travail et de repos si favorables au plaisir. Mais tout cela est sacrifié au désir de briller.

L'âme qui a recherché avec ardeur les satisfactions de la vanité et les a obtenues, s'imagine voloatiers que l'éclat dont elle a les reflets lui appartient en propre. Le descendant d'une ancienne famille croit, dans sa sottise, qu'il a hérité des mérites de ses ancêtres, de même que le spéculateur enrichi s'imagine que l'influence de son argent fait partie de ses qualités morales. Un tel état mental aboutit à la fatuité^ Tune des grandes faiblesses du caractère de l'homme. Nul n'est incommode et anti-social comme un fat, nul ne porte aussi loin le culte du moi, nul n'est autant tourmenté du besoin de se pavaner, de se vanter, de se faire valoir. Il veut avant tout être admiré. La conséquence est que son entourage se compose ou d'imbéciles qu'éblouit son éclat factice, ou de parasites qui lui vendent leur admiration. Or il est bien difficile de vivre avec des sots sans participer à leur sottise et de vivre avec des parasites sans être dépouillé, raillé et trompé. Une autre conséquence de ce triste entourage c'est queThomme dont les flagorneurs exaltent constamment les mé* rites est atteint de présomption. Il tient pour admirables ses productions les plus sottes ; il se croit ca-

pable des travaux les plus difficiles, il se tient pour beau, généreux, spirituel et brave, alors qu'il n'est rien moins que tout cela. Le présomptueux entreprend au dessus de ses forces et se jette dans des aventures dont il ne se tire pas à son honneur. S'il a la direction des affaires publiques il est le fléau de ses administrés ainsi que le prouve l'histoire de tant de rois, d'empereurs et d'hommes d'État gâtés par la flatterie. Dans la vie intime, la fatuité présomptueuse n'est pas moins malfaisante. Elle fait que des familles sont ruinées et bouleversées par les ambitions de leur chef; elle fait que de petits maîtres introduisent partout leurs airs vainqueurs et les récits de leurs bonnes fortunes.

Dès que l'amour-propre s'exagère, il provoque la réaction contre lui. Les cœurs froissés par ses prétentions veulent le ramener à son niveau normal et usent, pour ce faire, du sarcasme et de l'ironie qui punissent le coupable par où il a péché. Il demandait l'admiration et il se voit bafoué : parfois des compliments doublés d'une fine raillerie le couvrent de ridicule, tandis qu'il se pavane sottement, en les recevant. Il en résulte une situation dont le côté comique a été mille fuis exploité par le théâtre, parce qu'elle a le privilège de provoquer la gaieté du public. L'artiste sent de reste que la dignité de l'être sociable ne peut admettre la suprématie qu'affecte le vaniteux, et trouve pour la combattre des moyens d'autant plus efficaces qu'ils rencontrent partout la complicité. Pour que le sarcasme ait

toute sa puissance il lui faut Tà-propos et la finesse qui caractérisent l'esprit. Voltaire avec un mot flagellait l'outrecuidance et la grossièreté d'un duc mieux qu'avec un bâton. Oll règne l'esprit, la tyrannie et la sottise des mœurs ont un rude adversaire, et il en résulte un genre de liberté sociale que l'on ne retrouve pas chez les peuples incapables de niveler les rangs par une parole finement railleuse. Certains conservent et admirent une aristocratie (}e noblesse ou de finance faute de voir combien elle est ridicule, sous ses lourdes prétentions.

Les services rendus par Tironie et le sarcasme, alors qu'il devient utile de réfréner les intempérances de l'amour-propre, ne doivent pas faire oublier qu'ils impliquent une certaine dose de malveillance. Chacun sait, par expérience, combien les blessures de Tamour-propre sont difficiles à cicatriser et combien un mot spirituel peut causer de douleur. Devant la fatuité, l'indifférence est un moyen de répression qui ne le cède guère au sarcasme et de plus, elle ne donne aucune prise à l'hostilité. Ce n'est pas qu'une raillerie mitigée de bienveillance ne puisse rester dans les limites de la moralité, mais ici l'abus suit de fort près l'usage, et la vie n'est ni douce ni commode à côté des railleurs. Le succès habituel de leur parole fait qu'ils s'évertuent à la rendre plus acérée et plus blessante ; à force de guetter les ridicules ils en trouvent partout, ils deviennent des espèces de spadassins de la langue toujours à la recherche d'un duel, afin d'obtenir un

triomphe. Quand on aime tant à vaincre, autrement dit à abaisser le prochain, on est précisément atteint de cette exaltation de Tamour-propre que Ton prétend rabaisser en autrui.

Nous ne sommes pas au bout des disproportions de Tégoïsme car il peut dépasser la fatuité et atteindre les dimensions de Vorgueil. Alors le mal n'est plus ridicule, il devient détestable. L'orgueilleux ne se contente plus des apparences de la suprématie, il en veut la réalité, il veut que les têtes se courbent et s'abaissent devant lui, il est pris de Tamour du pouvoir, il devient ambitieux. S'il faut sacrifier des millions d'hommes à ce qu'il nomme sa gloire, il n'hésite pas un seul instant. Il épuise un grand peuple d'or et de sang, pour arriver à un triomphe d'un jour, il fait d'un champ de carnage l'élément de sa grandeur, il use de la violence pour briser ceux qui prétendent rester debout devant lui, ou bien il se sert de la corruption pour dissoudre les âmes rebelles. Quand tout est aplati ou écrasé en sa présence, il s'estime grandi de cet abaissement universel. Son âme savoure avec délices la dégradation générale et recueille une immense joie de ce qui désespère les honnêtes gens.

Mais il est dans la force des choses que le triomphe enivre l'otgueilleux et le conduise à des fautes irréparables. On prétend qu'il fatigue la fortune alors qu'A devient mal habile. A force de mépriser les hommes il se trompe dans ses calculs. Ce n'est pas impunément que l'on met contre soi la force

du bien, et que Ton provoque rinimitié des gens de cœur. Le jour où l'on ne peut leur opposer que la tourbe des valets achetés avec de l'argent et des honneurs, les défections arrivent de toutes parts. Les traîtres qui, la veille encore, baisaient la main sous laquelle ils étaient courbés se redressent pour donner le coup de pied de Tignominie au cadavre du vieux lion.

C'est que l'orgueil de l'un engendre chez l'autre la bassesse et la lâcheté^ qui ïie sauraient négliger l'occasion de s'exercer sur leur père. Elles lui survivent longtemps encore, déchirant sa mémoire, racontant ses faiblesses, ses violences, ses colères, ses petitesses, ses crimes et ses perfidies; abaissant audessous de l'humanité et faisant un tigre, un renard ou un singe de celui qui prétendit marcher sur la tête des nations.

Jamais la morale n'accuniulera trop de flétrissures sur l'orgueil. Il engendre une foule de servitudes, il fait de la violence un titre de gloire, il soutient le point d'honneur, il empêche de voir que l'insulte est dégradante surtout pour l'insulteur, que l'esclavage est la honte du maître. Avec l'orgueil, l'équilibre entre l'égoïsme et l'altruisme devient impossible; les rapports humains, au lieu d'être des échanges de services, deviennent violence et perfidie, domination et abaissement.

Aux diverses exagérations de l'égoïsme se rattache la vengeance^ qui est le besoin d'infliger à l'auteur d'un mal un mal équivalent et même plus grand.

s'il se peut. Le caractère vindicatif se rencontre chez une foule d'animaux et s'accuse chez eux en proportion de Tisolement de leur existence. Des faits analogues se produisent chez l'homme, témoin le sauvage, le bédouin et l'habitant des makis dont la vengeance inassouvie passe du père au fils avec les armes qui doivent la consommer. Rien n'est plus anti-social que le caractère vindicatif; rien n'apporte plus de haine, de malaise et de trouble au sein des familles. C'est à cette malheureuse passion qu'il faut rapporter, en grande partie, le peu d'aptitude de la Corse et d'une foule d'autres contrées pour la civilisation. Une vendetta entre deux familles enlève toute sécurité, toute tranquillité, toute disposition au travail. Chacun se retranche chez soi et cherche à entraîner dans sa querelle un grand nombre d'adhérents. Des familles la guerre passe aux communes, le ravage et l'incendie se joignent au meurtre ; les ruines s'accumulent, avec cette conséquence terrible que chacune d'elles présage de nouvelles ruines dans l'avenir. La vengeance à long terme est un ferment de haine et de méfaits : elle se forge dans l'ombre les armes les plus envenimées, elle se sert du poignard, du poison et des embûches les plus perfides, elle utilise l'insinuation calomnieuse et la lettre anonyme; elle dénonce, elle espionne, elle se condamne au métier le plus abject. Jamais celui qui ne peut l'arracher de son cœur ne peutse flatter d'atteindre la véritable moralité ; jamais il ne peut se flatter d'être incapable de quelque indi-

gneméfait. Vieaneleres6entimeQt(l'uneiQJure,et le fiel débordera de sa bouche, et sa main sera prête à frapper. Il ne sera délivré de sa méchanceté que le jour où il sentira que le pardon est le moyen le plus puissant de venger une injure et de sauver .la dignité de Toffensé.

Après avoir analysé les exagérations de ramourpropre, il devient nécessaire d'en rechercher les insuffisances. La contre-partie de la vanité est Vhumi^ lité considérée, par certains dogmes, comme une vertu éminente. A nos yeux, l'humilité est un manque de dignité, c'est-à-dire une chose immorale. Elle est un mérite pour l'esclave, et un vice pour l'homme libre qui ne saurait admettre Tamoindrissement de son être. Le fait, à la suite du raisonnement, montre que l'homme, à moins d'être une brute, ne se résigne à l'humilité qu'à la condition de la compenser par la vanité. Voilà pourquoi le serviteur des serviteurs de Dieu, après avoir lavé les pieds de quelques mendiants, fait baiser son soulier aux chefs des nations, pourquoi ceux qui font vœu. d'humilité et de pauvreté prétendent se vêtir de pourpre et prendre un titre féodal. Racheter un mal par un autre mal, c'est outrager doublement la morale, ce n'est pas l'honorer. Ne soyez ni humbles ni vaniteux si vous voulez rester dignes, laissez la pourpre, l'hermine et les titres féodaux, si vous voulez que les hommes vous prennent pour des frères; bannissez de votre rituel les génuflexions, les prosternations et les formules qui s'adressent aux

satrapes, si vous voulez que votre culte élève rhomme au lieu de l'abaisser.

Par delà, Thumilité se trouve la contre-partie de l'orgueil, V abnégation faisant abstraction de son moi, abandonnant la direction de ses actes à la Volonté d'autrui, devenant dans la main qui la dirige un bâton servant indifféremment à soutenir et à frapper. Dans ce dévouement irréfléchi à une personne existe un semblant de générosité qui plaide en sa faveur, et l'art dramatique en use souvent pour provoquer l'attendrissement du spectateur. Mais quand, par un sentiment d'amour, la force abdique devant la faiblesse, la raison abdique devant le caprice, la. bonté abdique devant la méchanceté, le mal est manifeste et le spectacle devient malsain. La morale ne saurait admettre que l'homme substitue aux qualités de l'être libre et raisonnable les qualités de l'esclave ou du chien : or, la morale est ce qui dirige le plus sûrement la vie. Pour se faire aimer, il faut avant tout se faire estimer, et celui qui ne consent jamais à s'abaisser devant les caprices de sa maîtresse, est bien plus certain de lui plaire que s'il lui rend les soins les plus serviles. S'il glisse sur la pente de la déchéance, il ne pourra plus s'arrêter : parvenu à la servilité^ il arrivera vite à la platitude^ il s'attirera le mépris et, quelque jour, sera repoussé comme indigne.

La dernière transformation négative de l'amourpropre aboutit à la haine de soi et à l'instinct du suicide. L'une et l'autre avoisinent l'aliénation et

sont, le plus souveat, le résultat de rhypocondrie dont le principe peut être organique, mais peut également résulter de l'abus des plaisirs des sens ou de la vanité. Des hommes habitués au luxe, fatiguent souvent leurs appétits au point de les paralyser et de perdre ainsi Tintérêt qui les attachait à la vie. Ils sont, dès lors, la proie d'un ennui mortel. Le vaniteux émérite arrive à un résultat analogue. Il s'est tout occupé de sa personne, il a commis tant de petites lâchetés pour se complaire que le jour où il se voit dans sa réalité, il se prend en dégoût. Il ne peut songer à son passé sans se mépriser, et quelque jour il se pend ou se fait sauter la cervelle. On peut admirer la loi d'équilibre amenant, peu à peu, celui qui s'est trop aimé à se détester dans la même proportion ; mais il faut blâmer le suicide comme conséquence des actes qui le pré- Ddvent. Supprimer sa vie, même quand on se sent crmiinel, est toujours une mauvaise action, parce que le mal dont on est coupable peut se réparer ou s'expier par une somme de bien équivalente, parce que l'on fait partie de la société et qu'il y a crime à en supprimer un membre, enfin parce que Ton ment à l'instinct conservateur, Tune des conditions premières de la moralité.

En outre des exaltations ou des insuffisances d'ensemble, il est encore possible de constater dans Tégoïsme des exaltations et des insuffisances partielles; les unes étant presque toujours la compensation des autres. Lorsque le moi s'abandonne à

la dominalion des appétits et des intérêts corporels, il V sacrifie volontiers ses intérêts moraux et sk dignité.- Il ne craint pas d'acheter un repas savoureux par de basses flatteries, de baiser la main qui le couvre d'un costume élégant* de flagorner qui lui donne place au foyer. Le paresseux qui redoute la fatigue pour ses membres ou son esprit se condamne à la vie de parasite. Il achète le bien-être par le mépris général, il paye avec la platitude, l'intimité des grands ou des riches. Pour lui, la dignité qui représente l'exacte pondération de Tamour-propre ne saurait exister; Elle n'existe guère mieux chez ceux qui prétendent sacrifier les intérêts corporels auxlntQrêts de l'âme, et exalter l'esprit au détriment de la matière. Des vêtements sordide^, par cela qu'ils blessent la vue et l'odorat, sont contraires à l'état social ; l'incurie dans la tenue qui suit l'absence de bien-être, le mépris des convenances et l'esprit désordonné ne sauraient se concilier avec un extérieur décent. Il no faut pas seulement être un honnête honnime, il faut encore le paraître, ainsi le veut la vie collective. En cela, elle est conforme à la vie individuelle dont le partage entre les fonctions du corps et les fonctions de l'âme est purement imaginaire.

Après l'analyse de Tégoïsmé et de la somme de vice et de vertu qu'il comporte, vient l'analyse de l'altruisme. Ce dernier a mission de transformer partout la lutte pour l'existence, en concours pour Texistence, et à faire régner l'union où régnait l'hos-

tilité. Des intérêts qui deviennent solidaires dans Torganisation sociale aboutissent à la bienveillance dont les satisfactions se trouvent volontiers dans les satisfactions d'autrui. Cette disposition de l'âme facilite tous les rapports sociaux : elle favorise l'action commune, elle rapproche les hommes» elle les dispose à supporter leurs torts mutuels. La hienveillance, à son tour, conduit à la politesse par laquelle chacun sacrifie une part de ses convenances aux convenances du prochain, par laquelle on s'ingénie à éviter un déplaisir, même indirect, aux membres de la société.

La politesse n'est pas seulement le besoin d'obliger, elle n'est .pas seulement l'urbanité qui naît dans le municipe, elle comprend encore une élégance de formes et une grâce dans le service rendu dont les sociétés supérieures ont seules le secret. Un être vraiment poli comprend tout ce qui peut blesser des susceptibilités légitimes, tout ce qui peut froisser, mécontenter ou devenir injurieux. 11 comprend également les attentions délicates, les services discrets et les soins rendus, sans qu'il y ait perte pour la dignité, il se garde de l'erreur du grand nombre qui croit acquérir la civilité en apprenant la manière de saluer ou de faire une révérence. Ce n'est pas dans quelques gestes et paroles dont la banalité est manifeste que réside la politesse, et la preuve, c'est que le grand seigneur, en saluant avec •grâce, ti'ouve moyen d'être injurieux, tandis que la .poignée de main d'un être cordial, témoigne le désir

le plus franc de se rendre agréable. La grossièreté des sentiments et la dureté de Tégoïsme, sous l'amé' nité des formes, se retrouvent surtout dans les classes aristocratiques, c'est pour cela qu'un principe de barbarie reste dans les mœurs des nations que domine l'instinct féodal. Les oppresseurs y sont entachés d'insolence, les opprimés y sont entachée de platitude, et nul ne s'y trouve dans l'état d'équivalence sociale où la bienveillance devient facile. Lô maître est partout ingénieux à avilir son esclave, mais, le jour où celui-ci relève la tête et prétejid venger ses humiliations, son arrogance est sans pareille. Il acquiert le génie de Tinsulle, il outrage avec bonheur, iJ se couvre de boue, à la condition d'en inonder son ancien maître. Cette grossièreté qu'engendre la malveillance est pernicieuse, à la fois, pour l'injurié et pour celui qui injurie. Elle établit entre les hommes des inimitiéâ qui annulent les avantages de la vie sociale et substituent la bataille au concours. C'est donc avec raison que le moraliste doit blâmer les diverses formes de Qa grossièreté, comme anti-sociales, et recommander la politesse qui, au dire d'un écrivain, bon juge en pareille matière, amoindrit tous les vices et ajoute à toutes les vertus.

En présence de la douleur, la bienveillance polie est prise de compassion et use des moyens les plus ingénieux pouï calmer la peine d'autrui. Elle partage son pain avec celui qui a faim, elle panse le blessé, elle relève celui qui tombe, elle lave les

souillures, elle caresse, elle flatte, elle console. Voir son prochain dans la peine et ne ^as le secourir, c'est devenir responsable de la part de souffrance qui peut s'enlever, c*est outrager le sentiment social, c'est nier sa dette d'altruisme, c'est s'entacher d'immoralité. Celui qui recueille les bénéfices de" la vie collective est tenu d'en accepter les charges. Il s'amoindrit moralement quand il admet que l'on apaise sa douleur sans qu'il diminue, dans les mêmes proportions, la douleur des autres. Quand il s'abstient de faire le mal, il ne paye que la partie négative de sa dette sociale, et ne peut s'acquitter complètement qu'en militant pour le bien. Resté sourd à la plainte, il fait acte de méchanceté autant que de dureté.

En même temps que l'être social se prend de compassion pour celui qui souffre, il est pris' d'indignation contre celui qui fait souffrir et réprime Tauteur du mal tout en secourant le malheureux. L'indignation muette et passive ne se comprend pas plus qu'une pitié stérile. L'une et l'autre sont actives de leur nature et doivent intervenir, à peine de perdre leur caractère social. Mais l'indignation ne saurait devenir haineuse sans outre-passer son mandat. Elle doit s'élever contre l'indignité Lien plus que contre l'indigne, et ne jamais oublier que le méchant est souvent autant à plaindre qu'à blâmer. Qui peut dire ce que les brutalités du charretier maltraitant ses ch'evaux recouvrent de peines, de misères et de déni d'éducation? Qui peut dire par quelles tortures

a passé le cœur du père qui se montre cruel envers ses enfants, ou le cœur de Tenfant qui se montre cruel envers ses parents ? Il faut haïr le mal, mais jamais le malfaiteur. Quand il est dans Timpossibilité de nuire, il "ne reste plus qu'un malheureux auquel il faut tendre une main secourable. Rien ne peut faire oublier qu'il est membre de l'humanité et que la société a des ressources infinies pour ramener au bien ceux qui l'ont méconnu sous Tempire de douleurs poignantes. Parmi ces ressources il faut noter la sympathie, qui rend la peine commune, en répartit le fardeau sur plusieurs têtes, mêle les larmes et fait que le malheur devient un agent de rapprochement. Grâce à ce partage, le désespoir perd de son amertume et se transforme en mélancolie ; celle-ci, à son tour, au milieu des épanchements et des témoignages d'une affection réciproque, se pénètre de consolation. Chez ceux qui s'aiment, le malheur n'est jamais complet, et rien ne montre mieux les bienfaits de l'altruisme que la douceur de dire sa pensée à un être sympathique, de voir ses yeux se remplir de larmes et de sentir la pression de sa main. Celui qui passe indiflférent à côté d'une douleur profonde mérite, au jour du désespoir, de pleurer dans l'isolement. Que nul ne s'éloigne de la tristesse ou ne fuie le spectacle des plaies physiques et morales 1 Mais que tous deviennent habiles à placer le baume sur la blessure du cœur 1 à ce prix seulement on devient digne de partager la joie d'autrui. Telle est la puissance de l'action sociale que ICg

plaisirs augmentent en devenant communs. C'est par Féchange que les idées et les sentiments prennent un charme pénétrant; c'est par le concours que le travail s'allège, devient fructueux et obtient l'attrait, c'est entre plusieurs convives qu'un morceau de choix ou une liqueur généreuse obtient toute sa valeur. Entre gens qui se conviennent et qui s'aiment se produit la gaieté, sentiment aimable entre tous, car il donne de la grâce à tous les sacrifices, il cache les pleurs sous un sourire, il fait de la pratique du bien un amusement. Arrière les caractères inquiets, tristes et moroses I Ils rendent la vertu déplaisante, ils portent avec eux le découragelîient et l'ennui. Arrière l'austérité qui est l'affectation, l'effort et trop souvent l'hypocrisie dans le bien; ce, dernier n'est pas si pénible à faire qu'il 4oive entraîner la fatigue et la souffrance.

La gaieté représente la santé de l'âme ; en donnant un reflet de bonheur aux rapports des hommes, •en polissant les aspérités des caractères, en préve- ^nant les déchirures et les froissements elle dispose •à l'indulgence. Ceux qui savent rire des petites misères de la vie excusent volontiers les travei's d'autrui. Par cela qu'ils sont ennemis de ce qui attriste, ils apaisent les querelles, voilent les défauts, remédient aux imprudences et rétablissent l'accord. On ne peut considérer comme de bon aloi la gaieté qui médit, raille et flagelle*, car elle s'exerce au détriment d'autrui et ne provoque le rire qu'en provoquant une portion égale de peine. Le railleur

émérite devient un être antisocial : il perd toute indulgence, à lalongue, il devient un agent de mauvaise humeur et d'hostilité, enfin il ne s'aperçoit pas, dans sa chasse aux ridicules, qu'il se donne le plus incommode, celui qui consiste à prétendre morigéner tout le monde. Rien, en effet, ne mérite mieux la raillerie qu'une pareille fatuité. Les moqueries, pas plus que les déclamations contre la méchanceté, ne prédisposent les hommes à s'amender, et celui qui emploie de pareils moyens de prédication risque fort de prêcher dans le désert. Il en est tout autrement de celui qui imprègne ses remontrances d'enjouement et de bienveillance. On croit volontiers à une parole aimable, on se sent attiré par les organisations privilégiées qu'entoure un« atmosphère de gaieté, de douceur et de paix. L'un des grands charmes de l'organisation féminine est précisément la douceur. C'est une force qui use l'irritabilité, l'impatience et la colère, qui dompte les caractères les plus violents et finit par amener le triomphe de la raison sur les êtres les plus déraisonnables. Ceux qui s'étonnent de voir des hommes, indomptables en apparence, domptés par quelques mois de ménage, et la main débile d'une femme guider celui qui fait trembler un régiment, reviendront de leur surprise en constatant ce que peul un caractère patient et doux. L'être qui ne se laisse em-* porter ni par le ressentiment ni par la colère, qui ne se donne pas les torts de Tinjure, qui n'oppose à la violence qu'une larme et qui, sous cette larme,

ÎM BtOUALE POSITIVE.

laisse poindre un sourire, possède une force élastique et tenace comme un ressort : toutes les puissances altruistes conspirent en sa faveur. Les injures qu'il reçoit sans les rendra sont autant de dettes contractées à son profit. Elles lui seront payées dès que l'apaisement se sera tait; et la grâce mise au pardon deviendra un de ces mérites du cœur dont les brutes seules méconnaissent le charme. Le pardon^ qui annule l'injure et ramène la bienveillance entre deux êtres, devient un des plus beaux privilèges de Tbumanité. Celui qui sait en user noblement possède une moralité capable de le condaire aux sommités du bien. Mais la condition capitale du pai'don est un altruisme suffisant pour dominer la vanité et l'orgueil ; où règne ce dernier, l'insulte est vivement ressentie, elle s'envenime sous forme de ressentiment et de rancune, elle devient la haine qui aspire à s'assouvir en rendant le mal pour le mal. Ceux qui parlent des plaisirs de la vengeance oublient que la joie poignante et malsaine d'un instant s'achète par le crime et par des années de douleur. Pendant de longs mois l'être vindicatif se nourrit de fiel en évoquant le souvenir de son injure, il se met devant les yeux le aipectacle de son humiUation, il se remplit le cœur d'amertume, il se condamne à toutes les misères pour rendre son prochain misérable. Seule l'aveugle passion peut méconnaître la sottise d'un pareil rôle, Tamoindrissement de celui qui l'accepte et la supériorité de l'homme assez sage pour négliger la malveillance ou pour se venger

d'elle par lïn bienfait. La sauvagerie dont les peuples sont encore imprégnés ne leur permet pas de TOir combien la haine renferme de duperie. Espérons qu'à l'aide de la morale positive ils comprendront que la méchanceté retombe sur le méchant» que la rancune retombe sur le rancunier, que la vengeance retombe sur le vindicatif, tandis que la bonté bénéficie de tous ses bienfaits.

Une autre récompense de la bonté est la bienveillance respectueuse, autrement dit Vestime qu'elle inspire. Partout l'être estimable rencontre la considération, partout l'affection vient à lui comme prédisposition, partout les hommes sont prêts à accepter ses conseils et sa direction. La contre-partie de l'es* time est le mépris, légitime quand il s'adresse à la méchanceté, illégitime quand il s'adresse au méchant. Celui qui accable son prochain d'un mépris haineux, ment au sentiment social, ment à la charité, ment à l'indulgence et ment à la justice tenue d'entendre avant de condamner. Quand on analyse les conditions de l'hypocrisie, de l'intrigue, de l'avilissement et de la platitude, qui sont des immoralités du même ordre, on voit que toutes sont des résultats de l'oppression. On se demande ensuite quel homme, sous la tyrannie de la faim, du fouet et du mauvais exemple, peut se flatter de rester digne? Quelle âme est certaine de ne pas succomber sous le malheur? La conséquence est qu'il faut préférer au mépris pesant sur les têtes qui s'enfoncent dans le bourbier, la charité ne craignant pas de saisir une

292 MOUâLE positive.

main souillée, de relever ceux qui tombent et de laver la Loue dont ils sont couverts. Souvent elle est déçue, mais elle s'obstine dans sa bienfaisance et sa douce ténacité dompte plus d'un cœur rebelle. Il y a légitimité dans ï antipathie quand elle s'adresse aux choses mauvaises, mais elle fausse les Jois de la morale quand elle s'adresse aux personnes. Plus elle se rapproche de la haine, plus elle est hostile à une doctrine qui ne peut préconiser la bienveillance sans blâmer les sentiments contraires. Il faut détester la méchanceté, mais non pas le méchant qui est bien plus à plaindre qu'à blâmer. Se croire obligé à la haine envers lui, c'est obéir à un mauvais sentiment, c'est, trop souvent, faire payer à des malheureux une créance qui doit peser sur d'autres.

Plus on étudie l'action sociale de la malveillance^ et mieux on peut se convaincre qu'elle est toujours et partout un agent de mal. Elle transforme en outrage les formules de la politesse et change l'urbanité en grossièreté. Au lieu de compatir aux peines d'autrui, elle en aime le spectacle et les provoque au besoin. Vient-elle à découvrir un méfait, elle se plaît à le divulguer, sous forme de médisance^ et quand le méfait n'existe pas, elle l'invente sous forme de calomnie. Il suffit que le médisant fasse partie d'un groupe social pour que la paix disparaisse, et que les inimitiés surgissent de toutes parts. Le moindre défaut prend les proportions d'un^ vice, l'indulgence est bannie, une parole inconsidérée

devient un outrage et provoque des répliques sanglantes, la bonhomie devient impossible, la sécurité n'existe plus. Il y a donc sagesse à fermer son oreille au médisant, à signaler ses méfaits, à s'en préserver comme d'un agent de trouble, tant qu'il ne s'amende pas. Ces précautions sont encore bien plus nécessaires à l'égard du calomniateur. Le mensonge entache sa parole de perfidie et lui donne les moyens d'outrager l'innocence. Celui qui démasque le calomniateur et qui agit sans obéir au ressentiment ne peut être accusé de mauvaiseté. En réprimant le méchant, en brisant des armes envenimées, en préservant l'innocent d'attaques perfides, il fait une œuvre méritoire, et si le méchant en souffre, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. La bienveillance défend de divulguer les travers et les défauts qui ne sont pas menaçants pour autrui, mais si la vérité peut être un préservatif contre la méchanceté il faut la dire, à peine de fausser la loi sociale.

Dès que l'estime et l'admiration sont altérées par Tégoïsme et la malveillance, elles prennent les caractères de Venvie qui trouve sa désolation dans la prospérité d'autrui. Nul, autant que l'envieux, n'est porté à Vingratitudey nul ne manie la calomnie avec plus d'habileté, nul ne s'entend à souiller aussi bien d'une bave venimeuse ce qu'il y a de respectable et de saint dans une existence, nul ne savoure aussi pleinement la volupté du mal, nul ne mérite mieux * l'épithète de méchant. Mais ce n'est pas impunément que l'on se nourrit de fiel. L'envieux est le

plus malheureux des hommes; il ne sait partager aucun bonheur, recevoir aucun bienfait, jouir d*aucun service reçu ou rendu. Son rire fait disparaître le rire; sa gaieté est sinistre, sa joie provoque les pleurs. S'il se replie sur lui-même il se trouve odieux et son propre mépris le rend miséraJjle entre tous. Parfois il montre quelque sympathie pour les pauvres d'esprit qui ne sauraient lui porter ombrage, ou pour ceux que maltraite la fortune, mais Tégoïsme qui remplit son cœur ne lui permet ni d'éprouver ni d'inspirer une amitié véritable; il reste isolé dans le monde et sa solitude morale est son châtiment. S'il veut guérir de sa terrible maladie, qu'il s'abstienne des paroles envenimées et des actes perfides ! qu'il s'efforce de rendre service à son prochain! qu'il prenne part à la joie des autres au lieu de la. troubler 1 qu'il affecte la bienveillance afin d'en prendre l'habitude I et quelque jour il aimera en se sentant aimé. Tout ce qu'il saura gagner d'altruisme lui fera la vie meilleure : la bonté lui apportera la félicité. Il comprendra que l'égoïsme a fait son malheur et que ce sentiment est toujours malfaisant s'il n'est pondéré par l'amour du prochain, véritable promoteur de la vie sociale et des forces qu'elle comporté. L'envie a détruit l'inspiration chez plus d'un poète, le talent chez plus d'un artiste, et la profondeur de la pensée chez plus d'un savant; tandis que la bienveillance ouvre l'âme au sentiment de l'harmonie, de la beauté et de toutes les formes de la vérité.

Entre Tégoïsme et raltruisme peut s'établir une pondération d'où naît une série de sentiments qui importent grandement à la morale et s'altèrent dès qu'ils inclinent dans un sens ou dans l'autre. C'est ainsi que nous apparaît la fierté^ aussi incapable d'infliger que d'accepter une humiliation, aussi éloignée de l'humilité que de l'orgueil. La fierté est, }>ar excellence, l'agent conservateur de la digiiité; dans la nécessité de ne pas abaisser autrui, sous peine de perdre ses caractères, elle use de modestie dans tout ce qui lui est un avantage. Elle chasse de la vie tout ce qui est obséquieux et faux, elle aime avant tout la sintplicité bonne et sincère. Le jour où la fierté tiendra le rang que lui assigne la morale, il n'y aura plus de titres, de castes, de préséances et de distinctions, comme il n'y aura plus d'esclavage, deservageetd'abaissementd'auounesorte. L'homme, pénétré de la véritable dignité, craindra de porter un titre qui l'élève moins qu'il n'abaisse l'humanité dont il fait partie et qui ne saurait faire surgir sur une de ses joues la rougeur de l'orgueil sans imprimer à son autre joue la pâleur de la honte.

Un homme véritablement fier voit dans le service reçu par lui une dette sacrée. Il se sent lié à son bienfaiteur par la reconnaissance et n'éprouve aucune difficulté à l'aimer, attendu que cet amour est conforme à la dignité de l'un et de l'autre. La reconnaissance morale tient ici la place du titre de même nom qui se livre à la suite d'un prêt d'argent, c'est ce qui établit le rapport du créancier au débiteur.

£t de même que ce dernier, s'il est de mauvaise foi, cherche à ne pas rembourser ce qu'il doit, de même le vaniteux est toujours disposée nier le bienfait qui, pour lui, est une humiliation. II ignore ^ue le véritable abaissement consiste à recevoir sans donner. L'orgueilleux va plus loin encore et tient le bienfait pour une injure. II ne se contente pas d'oublier et de s'abstenir, à l'exemple du vaniteux, il paye par de la haine ce qui devrait provoquer son amour et se venge du bien qui lui a été fait. Telle est V ingratitude, elle doit être considérée comme une portion odieuse delà méchanceté. La reconnaissance, au .contraire, prédispose à l'affection le cœur du bienfaiteur; elle suscite en lui une sorte de paternité qui se plaît à ajouter le service au service. Mais de même que le père n'a aucune intention d'humilier ses enfants en leur donnant le pain du corps et le pain de l'âme, de même le bienfaiteur ne doit avoir aucune intention d'humilier ses obligés. S'il agit autrement, il empoisonne son propre bienfait, il ment à son titre, il se paye de ce qu'il donne et il vole la reconnaissance. Une âme fière et digne ne saurait accepter une situation pareille; ce qu'elle donne est sain, parce qu'elle cède, en donnant, au seul attrait de la bienveillance.

Lorsque les diverses nuances de l'amour-propre sont tenues en équilibre dans ce qu'elles ont de légitime par les nuances corrélatives de l'amour d'autrui, Vamitié en est la conséquence. Ce sentiment, qui se produit indépendamment de la parenté,

de Tâge, du sexe et de la fortune, représente Tac tien sociale parvenue à ses dernières limites. Il rend communs les plaisirs, les peines, les .joies, les douleurs, les prospérités, les infortunes, les idées et les travaux, il confond les intérêts ; il semble produire l'unité entre deux existences. Mais les âmes d'élite seules s'élèvent jusqu'à Tamitié et le grand nombre n'y parvient qu'en subissant plus d'une épreuve. La première se trouve dans la confiance qui amène les épànchements réciproques et met à nu le cœur humain. Lorsque cet examen est favorable, il fait surgir Vestime^ sans laquelle ne saurait se produire la véritable amitié. Souvent la conformité des vices et des haines rapproche les hommes, mais ceux que le mal rassemble ne s'aiment pas. Le seul lien qui les unit est la conformité des intérêts, et ils se détestent du moment où ces intérêts deviennent contraires. Que Ton suppose, au contraire, entre deux amis véritables, la plus puissante des rivalités, celle de Tamour, leur affection n'en sera pas ébranlée, et le délaissé se consolera de sa déception en pensant au bonheur de son ami.

Sans aboutir toujours à Tamitié qui se produit dans des conditions exceptionnelles, l'estime fait naître une bienveillance particulière. Le résultat en est, pendant la jeunesse, la camaraderie^ se formant à la légère et résistant rarement à l'action du temps et des intérêts divers. Pour qu'elle se transforme en amitié, il faut qu'elle arrive au dévouement, à la combinaison de Tamour-propre et de l'amour

du prochain. Mais s'il n'existe pas d'amitié sans dévouement, il y a des dévouements qui n'appartiennent pas à l'amitié ; il suffît, pour cela, qu'ils ne reposent pas sur la fierté, et qu'ils ne soient pas réciproques. On peut en constater les effets chez le chien, chez l'esclave, chez le serf, chez le courtisan et chez le soldat. Le dévouement du chien se traduit par les morsures qu'il inflige au mendiant sur un signe du maître, le dévouement du nègre promet au planteur qui l'achète un instrument docile pour le crime, le dévouement du serf va jusqu'à aider son seigneur à détrousser les passants, le dévouement du soldat fournit au général les moyens d'asservir sa patrie* Dans l'abnégation apparente de tous ces êtres qui se condamnent au rôle d'instrument et abdiquent toute fierté, il y a l'égoïsme individuel se mettant au service du maître pour en partager le repas, l'abri ou la domination. U y a plaisir pour un dogue à mordre un homme, pour un nègre à rosser un blanc, pour un serf à détrousser un bourgeois, pour un soldat à se venger de la discipline par la tyrannie. On voit chez les peuples agités par les troubles civils, les âmes basses réclamer un sauveur, abdiquer toute fierté, et se livrer à Thomme capable de satisfaire leurs petites haines, leurs petites cupidités et leurs petites rancunes, en même temps qu'il les préserve de la peur. Nul homme aussi bien que le peureux n'est façonné pour la servitude ; seul le cupide peut lui être comparé.

Tout cela est vice et méchanceté. Ce qui dans Taffection est incompatible avec la dignité et la fierté aboutit nécessairement au mal, car TaTilisBe*ment de l'un ne saurait augmenter la valeur sociale de l'autre, et se traduit par un avilissement en sens inverse. La platitude se compense nécessairement par l'orgueil, Tun des grands ennemis de la loi sociale, Tun des agents plus actifs de la méchanceté. Mais, lorsque dans une âme la dignité et la fierté se pondèrent par Tamour du prochain, on voit surgir la bonté qu'il faut tenir pour l'agent de prospérité par excellence. L'être réellement bon est sympathique entre tous. Un rayonnement du cœur imprime à ses traits une beauté particulière; sa parole se colore, sa voix émeut, ses mouvements ont la grâce, sa personne tout entière charme et attire l'amour. Ainsi s'explique la puissance de certainesfemmes disgraciées, en apparence^ La bonté fait leur force. Laides, elles sont plus aimées que les belles; délicates, elles ont plus d'action que les fortes; simples, elles sont plus persuasives que les spirituelles. Dans leur cœur se trouve un- trésor qui décuple leur valeur. Une grande bonté suppose un sentiment exquis du bien; elle explique les facultés, d'intuition des prophètes et des saints, elle fait comprendre l'influence de Socrate et de Jésus-Christ sur leurs disciples.

Les rapports que l'état social exige entre l'égoïsme et l'altruisme ont une importance capitale, pour ce qui concerne la moralité, et méritent toutes les mé-

ditations des penseurs. Ces deruiers, en suivant la méthode qui nous a guidé, sont en mesure d'apprécier toutes les nuances de l'amour de soi et de l'amour d'autrui, d'analyser la multitude des actes qui en dépendent, et de dire, sans se tromper jamais, où est le bien, où est le mal. Il est donc sans objet, pour nous, d'établir une casuistique et d'entrer dans des détails qui nous détourneraient de notre but. Il nous reste à analyser d'autres sentiments et à voir où en est la moralité.

Déjà nous avons remarqué que l'homme, en sa qualité d'être sociable et altruiste, a une aptitude toute particulière pour l'imitation. En le voyant ^ubir la contagion du rire, des pleurs, du bâillement/ des goûts, des habitudes, des manies, des gestes, de l'accent, de la voix, des convulsions et jnême de la folie, on s'explique comment le vice peut se propager de l'individu à une communauté >entière, et comment un sentiment généreux, sous la parole d'un orateur, peut envahir toute l'assistance. Par le fait de l'imitation, la manifestation du bien est un des agents les plus puissants de la moralité, comme la manifestation du mal est un agent capital d'immoralité. Il en résulte que le méfait s'aggrave en raison du nombre des personnes qu'il sollicite à Timitation, et des consciences qu'il altère par la contagion de l'exemple. De même le bienfait s'accroît en raison du nombre de ceux qu'il entraîne.

Le vice qui se manifeste aboutit slu scandale: tou-

jours il laisse une souillure dans l'âme de ceux qu'il scandalise, lors même qu'il est flétri par la réprobation. Le réprouvé est un méchant doublé d'impudence et» s'il persiste dans son inconduite, s*il trouve plaisir à propager le mal par son exemple, il devient pervers. Alors sa parole, son geste et son regard semblent avoir le triste privilège d'imposer une flétrissure à l'être le plus sain. Nul ne doit introduire dans sa famille l'impudent et le pervers, nul ne doit en faire son hôte et son ami, parce que nul ne peut mesurer le degré de résistance que ses proches offrent à la contagion du mal. Le meilleur moyen de limiter le vice est de faire le vide autour de lui, se gardant de le réprimer avec violence tant qu'il n'use pas de violence pour s'imposer. Mais si la haine du mal est conforme à la moralité on ne peut en dire autant de la haine du méchant. À aucun titre' la morale ne permet de haïr un membre de l'humanité : tout au plus permet-elle de le mettre hors d'état de nuire par l'isolement. Lorsqu'il est privé de la somme de vie que donne l'état social, il comprend vite que la perversité est une duperie et que le meilleur moyen d'obtenir le bonheur est de retourner à la vertu. Admettons qu'il mette à faire le bien l'énergie qu'il employait à faire le mal, admettons qu'il brave le danger et la fatigue pour rendre service à autrui, admettons qu'il entraîne par son exemple les timides et les hésitants, au lieu de produire la réprobation il produira l'édification et, loin de favoriser la contagion du vice, favorisera la cou-

tagioa de la vertu. Oa imagine à tort que les mauvais instincts des hommes ne peuvent être refréné» par Taction sociale. Jamais l'hérédité, sous le<rapport moral, ne transmet autre chose que des aptitudes dont l'éducation est en mesure de triompher, soit pour le bien, soit pour le mal. Il n'est pas d'enfant dont l'action sociale ne puisse faire indifférem* ment un scélérat ou un honnête homme, bienqae la race puisse aider à le rendre bon ou méchant* Une part dans tout méfait revient donc à la société et jamais on ne doit oublier cette vérité quand on veut mesurer la responsabilité d'un criminel.

Dans l'édification sont à considérer les avantages qu'en retire la société et les avantages qu'en retire celui qui édifie. Trop souvent des vices réels sont marqués par des bonnes œuvres faites avec ostentation et dans le but de capter la Inenveillance générale. C'est ainsi que se produit rhypocrisie, vice odieux entre tous, car il se fonde sur le mensonge et ne saurait exister sans dissimulation et tromperie, car il cache le méfait sous le masque de l'innocence, car il couvre le mal d'un vernis d'honnêteté. Celui qui donne un aspect séduisant a ses laideurs morales et parvient ainsi à s'attirer la bienveillance ne tarde guère à s'en servir au profit de son égoîsme: il abuse des confidences qui lui ont été faites et des épanchements de l'amitié; il joint la perfidie à ses autres méfaits, il se trouve entraîné par la logique du vice à payer par le mal le bien qu'il a reçu.

Où rogne l'hypocrisie se produisent l-altération

du sens moral et la décomposUion des consciences. La perversité grandit peuà peu, elle établit ses foyers de corruption, elle façonne certains êtres dont la laideur frappe tous les yeux. Quand se montre la hideuse figure de Tartufe, un sentiment de dégoût s'attache au réprouvé. L'homme produit l'effet d'une Léte venimeuse et Ton craint de le toucher comme s'il devait eu résulter une souillure. C'est ainsi que le mal engendré le mal et que la malveillance résulte de la méchanceté.

Peu de vices sont aussi odieux et hostiles à Faotion sociale que l'hypocrisie. Elle a fait dans tous les temps et dans tous les lieux la puissance des pharisiens; elle fait accepter par l'aspect de Thonnêleté les doctrines les plus immorales, elle fausse les meilleurs préceptes, elle rend odieux le caractère des peuples qui se montrent ingénieux à présenter comme méritoires des actes de violence ou d'une odieuse tyrannie. Partout la fausse morale, du moment où elle a l'assentiment du grand nombre et des puissants, est certaine d'avoir l'hypocrisie pour auxiliaire, tandis que la franchise et la loyauté ont la mission de confesser la, vérité en présence des vieilles erreurs. Loin de bénéticier de ses actes, comme fait l'hypocrite, celui qui produit un scandale de moralité doit s'attendre à souffrir. Outre qu'il subit Tobligation pénible de se mettre en opposition avec la foule, il s'expose à l'hostilité de tous ceux qui exploitent la fausse doctrine à laquelle il prétend substituer une vérité. Tant d'hommes exploitent au

profit de leurégoîsme rapprobatioa du public^ tant d'hommes sont friands de popularité qu'il faut estimer beaucoup les caractères capables de proclamer le bien et le vrai malgré les persécutions qu'ils auront à subir. Ils seront soutenus dans la lutte par Tamour qu'inspire tout idéal de justice ou de vérité et par l'instinct de cou^radîo^ton ou d'opposition dont la puissance, généralement méconnue, suflBt pour limiter la puissance de l'instinct d'imitation. Si la contradiction ne défendait la personnalité ou plutôt l'originalité contre l'action collective^ les hommes finiraient par se calquer les uns sur les autres. L'action générale étant prépondérante et incapable de se modifier par l'action individuelle, aucun progrès ne pourrait se réaliser et la foule resterait éternellement la même. Il faut donc applaudir à cet instinct d'opposition et de doute, qui se donne pour tâche de vérifier et de soumettre à la raison les vérités mêlées d'erreurs que la foule admet sans conteste. L'esprit d'examen est le grand promoteur du progrès; il fait surgir à côté d'une opinion, l'opinion opposée, il donne l'occasion de peser le pour et le contre, il fait que l'on se prononce avec connaissance de cause. Dès lors l'homme agit, non par imitation servile, mais sous la direction de la raison. Plus les peuples s'éclairent, plus ils se rçioralisent, plus ils sont riches en hommes d'opposition, et mieux ils échappent aux tyrannies de l'imitation qui sont surtout puissantes chez les sauvages, chez les barbares et chez les fanatiques. Nul parmi eux ne s'avise de

contredire la croyance générale, nul ne perd son temps et sa peine à raisonner*. Il est accepté que chacun doit penser, aimer, haïr et agir d'une façon déterminée, chacun pense, aime, hait et agit en conséquence. La foi dominante ne peut être brisée que par une autre foi saisissant avec habileté l'occasion de se manifester par un prodige. Un spectacle inattendu frappe les yeux, les oreilles s'émeuvent sous l'influence de sons extraordinaires et chacun crie au miracle. En pareille circonstance, les hommescroient jusqu'à l'absurde et admettent, à plus forte raison, une doctrine mieux adaptée à leurs instincts que la doctrine antérieure. Les entraînements qui s'emparent des peuples, comme s'ils dérivaient d'une épidémie ou d'une contagion morale, expliquent l'influence des cérémonies religieuses sur les êtres peu cultivés, le fanatisme qui en est la conséquence et les dangers dont sont menacés les opposants. Une foule fanatisée est capable de tout, elle aura les attendrissements d'un enfant, ou la fui:eur du tigre, elle sera douce, cruelle, généreuse, impitoyable, courageuse ou lâche, selon l'instinct du moment. La moralité n'admet pas que la personne abdique sa raison ou sa conscience et se subordonne à la raison ou à la conscience d'autrui ; elle n'admet pas que Taduite agisse ou croie de confiance, elle tient pour soumis à l'esclavage moral celui qui perd son libre arbitre en face d'une religion ou d'un parti. Admettons qu'une Eglise fasse ses dogmes par voie de suffrage, admettons qu'elle impose à ceux de ses mi-

aoe MORALE POSITIVE.

nistres qui ont donné un vote contraire la croyamoe à ce qu'ils ont conûdéré comme une erreur, il y a dans un pareil acte une tyrannie morale, un avilissement de la personne et une erreur psychologique. Il faut ignorer la volonté pour imaginer qu'elle peut croire à sa convenance, il faut ignorer la dignité de Thomme pour croire que sans s'abaisser il peut préconiser, comme vérité, ce que dans sa pleine réflexion il a considéré comme une erreur, il faut ignorer les conséquences de la tyrannie pour croire que l'esclavage moral est capable de produire le bien. On peut affirmer, à lavance, qu'une Église ainsi constituée inclinera, chaque jour davantage, vers le viol des âmes, vers la dissolution des cai*actères, vers la guerre à la raison et à la science, vers l'ignorance, vers la sensualité, vers le triomphe des intérêts matériels et vers l'abaissement des nations. Ces dernières, le jour où elles voudront se régénérer, devront briser les dogmes qui les enchaînent et appeler à leur aide le doute philosophique, père de tout progrès. Elles devront demander à chaque citoyen de chercher partout la vérité dans la méthode scientifique, de laisser les affirmations captieuses et les hypothèses invérifiables, de se roidir oontre les entraînements de la foi aveugle, enfin de repousser ce qui lui semblera Terreur ou le mal. Si les fabricants de miracles et les hommes qui exploitent la crédulité politique ou religieuse le persécutent, il ne doit pas moins lutter contre tout ce qui ne kii parait pasconforme au bien et à la vérité. Cette obli-

MORALE POSITIVE. d07

galion de la moralilé étant mieux comprise, le mal ne trouvera pas partout, chez les peuples, la complicité des mœurs, des millions d'êtres sociables s'abstiendront de méfaits dont l'action générale leur déguise la mauvaiseté, enfin Ton ne constatera pas une tendance déplorable à absoudre certains vices, précisément parce qu'ils empoisonnent la société tout entière. A cette heure, Tadultère est considéré comme une peccadille, et Timprobité prend mille formes qui échappent au déshonneur, parce que le grand nombre suit servilement l'exemple qui lui est donné et s'abstient de réfléchir sur ses actes. Si chacun analysait le mal qui suit le trouble apporté dans un ménage, si chacun étudiait les conséquences du vol quelle qu'en soit la formé, si chacun cherchait dans l'histoire la multitude des crimes produits par la foi religieuse ou politique, si chacun se persuadait qu'il ne peut atteindre à la moralité qu'à la condition de pratiquer ce que la froide raison lui montre comme le bien, le nombre des hommes vraiment honnêtes aurait vite décuplé, et Ton ne verrait pas, comme à cette heure, des êtres perdus de vices se dire et se croire le parti des honnêtes gens. Les modes qui propagent tant de travers et de sottises perdraient leur influence ; elles ne produiraient pas dans la foule l'uniformité du vêtement, du geste, de l'attitude et de la locution. Le genre ne forcerait pas à parler, à marcher, à boire et à manger d'une façon déterminée, à peine de déclarer les réfractaires malappris ou d'une caste inférieure.

Il est dans la destinée de la mode et du genre de s'exagérer au point d'atteindre le ridicule. Une réaction se produit et ce qui était réputé vil devient conforme aux belles manières. Tout cela suppose l'enfance des nations et recèle un fond de barbarie. La véritable élégance, dont il ne faut pas méconnaître l'action bienfaisante, se fonde sur le beau et se montre indépendante des modes. Elle veut que dans le vêtement Tharmonie des formes s'allie à la commodité, elle suppose l'aisance, la simplicité et la dignité dans le geste, elle admet que chacun recherche ce qui lui sied le mieux. Avec elle doivent disparaître ces uniformités du vêtement, do l'ameublement, du logement et de Taction qui font de Fexistcnce une singerie et introduisent dans la vie sociale un ennui mortel. Les nations les plus soumises à celle discipline de l'imitation sont les plus réfractaires à l'action des arts et les plus sujettes aux maladies de Tennui ; tandis que, chez les nations douées du sentiment du beau, la variété dans les goûts, l'originalité dans les caractères, Tindépendance dans les mœurs et la gaieté consécutive produisent dans la vie un charme qui réagit à la fois sur les nationaux et sur les étrangers.

L'instinct d'imitation a pour contre-partie et pour complément l'instinct de manifestation dont l'objet est de projeter à l'extérieur les croyances ou les sentiments : elle se sert de la rougeur du front, des larmes, de l'éclat des yeux, du plissement des lèvres, du port de la tête, du geste et de l'attitude du corps,

MOIULE POSITIVE. 3C»

pour dire ce qui se passe dans ïàme humaine ; mais son moyen d'action par excellence, celui qui dit, en entier, la pensée et le sentiment, c'est la parole. Par elle un nombreux auditoire participe simultanément à rétat mental de l'orateur, ou bien la nou-» velle connue d'un seul individu se transmet, en un instant, à la nation entière. Une telle puissance de propagation suffit pour indiquer l'importance d'un agent qui peut servir le mal autant que le bien et propager. le vice autant que la vertu.

On ne saurait faire rentrer dans le domaine de la moralité les manifestations involontaires, bien qu'elles soient capables de propager le mal ou le bien. Ce qui échappe à la volonté échappe à la responsabilité; mais il y a évidemment méchanceté à prononcer des paroles obscènes, à user de gestes provoquants, à injurier, à jurer et à blesser la pudeur, la délicatesse ou la dignité de l'assistance, comme il y a honnêteté à instniire et à édifier par la parole, le geste et l'attitude. Du reste, lamour et le respect d'autrui sont les guides les plus sûrs que puisse prendre le sentiment de manifestation. Vient-il à servir la malveillance, il met «n art infini à médire, à insinuer ce qu'il craint d'affirmer, à faire pressentir une turpitude sous la louange apparente. Les hommes devenus haineux par envie, égoïsme et dé-^ ceptioa de l'orgueil, excellent dans la médisance. Ils la rendent spirituelle autant que caustique et mettent un art iofini à faire douter de l'hoanôteté d'an voisin, sans porter contre lui aucune imputation sé«^

rieuse. Rien n'échappe à leur parole envenimée ; ils trouvent moyen de souiller les vies les plus pures, ils mettent la désunion dans les familles les plus unies et la guerre dans les cercles les plus intimes. De tels médisants sont une véritable peste : les écouter et surtout les applaudir est un méfait ; et l'on ne peut conjurer les éléments de dissolution dont ils menacent la société qu'en les accablant de réprobation.

La parole est encore l'agent de la flatterie, qui avilit à la fois celui qui en est le sujet et celui qui tn est l'objet ; elle est l'agent de l'hypocrisie se targuant de mérites fictifs, elle est Tagent de la hideuse calomnie, enfin elle est l'agent du mensonge. Ne dire que la vérité et se taire chaque fois que la parole peut nuire ou offenser, telle doit être la loi de Thonnéte homme. Il doit craindre de transformer un admirable moyen de propager la connaissance en un moyen de la fkusser. Cependant la réserve a ses limites, surtout quand le secret gardé à un méchant lui permet de continuer le cours de ses méfaits. En servant un être vicieux on s'expose à desservir des personnes estimables et à prendre une part de responsabilité dans des duperies. L'homme de cœur a le devoir de déceler le vice qui prend le masque de la vertu, et si ce devoir était généralement accompli, la méchanceté serait, pour l'égoïste, le plus mauvais des calculs. Mais le nombre est grand des Atres pusillanimes qui, pour ne pas braver une inimitié ou pour s'éviter un ennui, ne craignent pas de

MORALE POISITIVE. SU

porter un témoignage favorable au profit de celui qu'ils méprisent» On les^ voit donner un certificat de bonne conduite au domestique qui les a volés ; on les voit recommander le commis dont Tindélicatesse ou Tincapacilé leur est connue, on les voit appuyer de toutes leurs forces un parent perdu de débauches. La véritable honnêteté ne saurait agir de la sorte; elle se garde de témoigner autre chose que la vérité, loi*s môme que la camaraderie et la parenté la sollicitent au mensonge.

Si le caractère loyal et franc aime à dire la vérité, il se croit tenu à la réserve dès qu'une parole prononcée avec l'intention de donner un avertissement utile peut aboutir au mal. Quantité d'hommes affectent de faire acte de conscience en dévoilant à un ami le malheur qu'il ignorait, tandis qu'ils cèdent, en réalité, à un mauvais sentiment. On se garde de troubler le bonheur des gens que l'on aime, surtout lorsque l'avertissement donné ne peut ni réparer ni conjurer le mal, et l'on fait acte de haine plus que d'amitié en montrant au prochain les misères de son présent et de son avenir, en lui signalant des infidé* lités conjugales, en le faisant douter de sa paternité, en le harcelant de blâme et de conseils. Le nombre est grand des égoïstes qui se plaisent à manifester et à envenimer le malheur d'autrui pour se targuer d'une situation meilleure, ou qui aspirent à diriger la conduite de leur voisin pour se donner la supériorité d'un mentor. Cet empressement est suspect, car il marque moins la franchise que l'indiscrétion.

31t MORALE POSITIVE.

Vient ensuite la catégorie des caractères qui ne peuvent, en raison de la vanité qui les guide, résister au plaisir d'étonner leur auditeur par la divulgation de faits intéressants. Le bavard oublie bien vite qu*une confidence lui a été faite sous le sceau du secret ; il oublie combien il est déloyal d'abuser de la confiance d'autrui et se rend journellement coupable d actes qui joignent la perfidie à l'indiscrétion. Chez beaucoup de personnes l'instinct de manifestation est si puissant qu'il les contraint à dévoiler tout ce qui reste caché dans leur propre vie et dans la vie d'autrui. Ils ne sont pas depuis une heure avec un inconnu, qu'ils lui ont raconté leur vie et celle de leur famille, sans se douter de la raillerie qui perce sous l'intérêt qu'ils provoquent. Ils multiplient les gestes et les démonstrations comme s'ils voulaient jeter au dehors tout ce que renferme leur âme. Plusieurs en arrivent à repousser tous les voiles et à se complaire dans une sorte de nudité morale, sans se douter qu'ils deviennent des impudents.

Tant de choses doivent rester secrètes dans la vie sociale, si l'on veut éviter des atteintes continuelles à la dignité, que le bavard est un être malfaisant entre tous. Oïl a dit de lui qu'il ferait battre les montagnes, et, de fait, il commet une foule de méchancetés sans être méchant. Tout lui est bon pour ses indiscrétions ; on le voit même employer la lettre anonyme, comme s'il ignorait combien cette parole sans répondant est malfaisante et lâche, combien elle est incompatible avec l'honnêteté. Gomment réfuter

MORALE POSITIVE. 3iâ

des révélations dont l'auteur ne se fait pas connaître? Comment échapper à la fascination du mystère? Comment neutraliser une perfidie qui prend toutes les formes de Tinsinuation? Comment ne pas se préoccuper d'une menace dont il est impossible da mesurer les moyens d'action? Tout cela fait que Tauteur d'une lettre anonyme devient indigne de compter parmi les honnêtes gens. Il n'est pas même permis de refuser sa signature à un avertissement utile et de ne pas l'appuyer d'un témoignage qui en augmente l'eJtficacité.

Ceux qui veulent maintenir le sentiment de manifestation dans les conditions de la moralité doivent être mus par l'altruisme, la vérité et la discrétion. Dès lors on ne les voit jamais trahir une confidence ou un épanchement, divulguer un secret, blesser un amour-propre et dévoiler une infirmité physique ou morale. Ils accueillent avec compassion Tétre bourrelé qui éprouve le besoin de confesser sa faute et montre ainsi combien l'homme est sociable, combien il se détache difficilement de l'action collective, combien la réparation ou l'expiation de ses méfaits est conforme aux dispositions de son cœur.

Le besoin d'épanchement, pour ne pas tourner à l'impudence, doit être limité par la réserve, ayant mission de garder la dignité de celui qui parle aussi bien que la dignité de celui qui écoute, La réserve fuit tout ce qui est indiscret et s'abstient de dire comme elle empêche qu'on ne lui dise. Mais tout en limitant la manifestation, elle ne doit pas la fausser

311 MORALE POSitiVE-

et devenir de la dissimulation, attendu qu'elle quitterait la vérité pour entrer dans le mensonge. Le caractère dissimulé fait croire à autre chose que ce qui est ; il ment indirectement et introduit, en outre, la défiance dans les âmes : à tous ces titres il est malfaisant, tandis que la franchise loyale et discrète a le privilège d'éloigner Thjpocrisie, la dissimulation, le mensonge et la perfidie, au grand bénéfice des relations sociales.

Il est difficile de maintenir entre les sentiments d'imitation et les sentiments de manifestation l'équilibre indispensable à la moralité ; mais, lorsque cet équilibre est obtenu, chacun peut prendre dans la vie collective la part qui lui revient sans amoindrir la part d'aiurui, chacun peut s'agrandir en imitant ce qui lui paraît bon chez les autres, chacun pftut manifester ce qu'il croit être là vérité, chacun peut agir dans la limite de ses forces. Alors se produisent facilement entre les hommes la politesse et l'urbanité, dont les avantages ont été exposés antérieurement.

Le besoin d'imiter et de manifester a pour complément la curiosité qui rend la personne avide de phénomènes et la rattache ainsi aux objets extérieurs. Dans la connaissance qui résulte de la cu^ riosité, il faut voir une sorte d'assimilation mentale, une accumulation dé matériaux qui étant convenablement élaborés aboutissent à la science et fonrilisseiit à l'homme les principaux agents de sa grandeur. Il y a nécessité, pour l'être sociable, de voir,

MORALE PQSITIYS. m

d'observer, de chercher, d analyser, de classer (^l d'expérimenter. Il faut doue louer le sentiment qui pousse certains êtres à explorer des contrées lointaines au prix de mille dangers^ à constater par des expériences dangereuses de nouvelles combinaisons chimiques, à essayer sur eux-mêmes Taction de poisons violents, afin de s'en rendre un compte exact, à remuer, pendant de longues années, des bibliothèques pour retrouver deux lignes d'un texte altéré, ou perdu. Ces curieux éprouvent une véritable volupté à voir Tinconnu, à faire cesser le mystère, à le transformer en un fait clair et rayonnant.

Mais le besoin de connaître suppose le sentiment de ce que Ton ignore et de ce que Ton peut apprendre. Le sauvage ne se sent pas ignorant. Il n'est pas curieux de savoir ce que sont, en réalité, les astres, les végétaux et les divers objets. Il touche et il voit; cela satisfait son besoin de connaître. Nombre de paysans des contrées les plus florissantes de l'Fturope sont dans une situation d'esprit analogue. Chaque année ils labourent, sèment et récoltent, sans se préoccuper autrement des phénomènes et des lois de la végétation. Ils ne savent pas même le nom des divers organes d'une tige et d'un grain de blé. Le travail d'esprit leur est bien plus pénible que le travail des bras, et ils tiennent pour duperie l'instruction qui n'est pas suivie d'un gain immédiat. Ainsi détournée du service de Tintelligence, leur curiosité se met au service des intérêts

OU des passions. Le braconnier connaît admirablement les mœurs et les habitudes des différentes espèces de gibier ; le pécheur use d'une sagacité que plus d'un naturaliste pourrait lui envier, l'amoureux déploie du génie peut découvrir les moyens d'apercevoir sa maîtresse, de lui parler et d'échapper à l'œil des jaloux. Ces derniers eux-mêmes sont la proie d'une curiosité maladive et s'obstiuent à découvrir ce qui doit faire leur désespoir. La haine n'est pas moins friande que l'amour de connaître tout ce qui concerne l'objet de sa passion : elle veut savoir où frapper sûrement. Ainsi s'explique l'espionnage qui est l'une des plaies capitales de la société en ce qu'il porte constamment atteinte au respect dû à l'être moral. Le besoin de connaître ce qui concerne le voisin peut avoir des mobiles trèsdivers, tels que la sensualité, la rivalité, l'envie, ou le simple désœuvrement; mais c'est constamment par le fait d'une impulsion immorale que l'œil explore le trou des serrures, ou la fissure des cloisons; que l'oreille se colle contre une porte ; que l'on épie l'entrée, la sortie, les gestes, les démarches, les rires et les pleurs ; que l'on viole le cachet des lettres ; que l'on emploie mille ruses pour dérober des secrets aussitôt propagés avec délices. Pas plus que les autres, les âmes dévotes n'échappent à la curiosité malsaine qui soulève les voiles dont s'entoure la pudeur et recherche des nudités corporelles aussi bien que les nudités mentales. Rien n'échappe à certains yeux qui ont le triste privilège de flétrir à

la fois l'âme de celui qui regarde et l'âme de celui qui est regardé. L'honnête homme respecte avant tout la pudeur intime qui rend sacré le voile d'une femme et fait de la conscience un sanctuaire où nul ne pénètre sans commettre une espèce de viol. A ce tilre^ te dogm« commet une immoralité, en faisant de la confession un acte obligatoire, en livrant à un homme trop souvent indélicat ce qu'il y a de plus intime et de plus caché dans le cœur de la vierge. Il en résulte une défloration morale, et l'habitude de la nudité de l'âme, d'une part, tandis que d'une autre part s'exalte une curiosité malsaine et passionnée.

C'est dans le confessionnal que naissent trop sou* vent les troubles et les désespoirs déjeunes gens des deux sexes qui prennent, sous l'influence d'un directeur imprudent, certains rêves pour une posscs* sion du démon ; c'est également dans le confessionnal et dans les confidences dont il est le théâtre que s'exaltent les passions du prêtre et se préparent les drames destinés à finir sur les bancs de la cour d'assises. Recevoir les épanchements volontaires, soutenir, consoler et porter à la répai^ation celui qu'obsède le remords, est l'obligation de tout cœur bon et sain; mais contraindre à la confession, assiéger la conscience de questions indiscrètes, c'est faire œuvre d'indélicatesse et de mauvaiseté. Il y a outrage à la personne chaque fois que l'on prétend voir en elle ce qu'elle a intérêt à voiler. Si l'œil de la mère interroge la rougeur desa fille, c'est en rails.

3lt MORÀLB POSITIVB*

soa d'une mission de prévoyance et d'éducation, mais il y a des limites même pour rinquisition maternelle. Quanta la curiosité de la foule qui se presee autour d'une notabilité et l'obsède de ses regards, il faut y voir de la sottise. Il s'y joint de la grossièreté lorsque la honte accable celui qu'on regarde, enfin il y a cruauté à se repaître du spectacle d'un supplice. Jamais un être délicat n'en recherche la vue, et même il se hâte de le fuir, s'il le trouve sur son chemin. Il redoute de même d'être le témoin de l'humiliation de son prochain, il se garde des inquisitions malveillantes qui rendent si insupportable le séjour des petites villes, des couvents et de tous les lieux où l'indépendance morale est déprimée. Pour que l'homme reste digne et maître de lui, il faut que seul il désigne la portion de son existence qu'il veut rendre publique, et celle qui appartient à son for intérieur. Sa dette sociale une fois payée, nul n'a le droit de fouiller dans l'intimité de sa vie, nul ne doit prétendre mesurer ses intentions, lui prêter des sentiments ou l'accuser de méfaits dont ses actes ne donnent pas la démonstration positive. Il est bien difficile d'étudier les mœurs sans reconnaître que la curiosité malsaine est la grande ennemie de la dignité humaine , sans reconnaître également que cette curiosité est, le plus souvent, la fille du désœuvrement. On ne la rencontre guère chez les êtres qui sont livrés à un labeur incessant et surtout chez les liommes qui dirigent vers la science leur besoin d'apprendre et de savoir. Quand on est absorbé par

MORALE POSlTiYË. M»

Tétade de$ carps célestes et des Ipi^ qui régissent rijEQmensitéy on Q*est guère disposé à prêter son atteatioa et son intérêt à clés commérages. Plus l'étude s'élève et mieux elle préserve Tâme de TindiscEétioa et des puérilités qui en sont la coaiséquenoe. La cur riosité se trouve déplacée et, au lieu d'incliner vers l'âme afifective, comme elle fait chez les animaux et les portions inférieures de Thumaaité, se porté* vers l'âme intellectuelle et la raison. Alors surgit une autre forme de la moralité qui, s'applique, non plus aux sentiments, mais aux idées.

Ce n'est pas que la connaissance instinctive soit nettement distincte de la connaissance raisonnée,. Tout se tient dans Torgaaisme, tout est subordonné à la loi de solidarité au point que le bien de laçons* cience réagit constamment sur le bien de l'intelligence et réciproquement. L'antiquité nommait sages ceux qui fondaient sur le savoir une conduite édi-* fiante, car nul ne s'imaginait alors que la pauvreté d'esprit fût un élément de moralité. Une longue expérience a montré combien était juste la manière devoir de l'antiquité et combien l'ignorance est contraire à la vertu. Le moraliste qui prétend s'appuyer sur les faits et sur l'hisloire, doit donc considérer l'agrandissement intellectuel comme une condition du développement de la conscience, chercher dans la raison un moyen de diriger les divers mouvements du cœur, prescrire l'instruction comme un élément de bien et tenir l'ignorance pour un élément de mal. Il y a toujours immoralité 4 gêner le savant

dans ses expériences, à troubler le philosophe dans ses méditcitions, à faire descendre le professeur de sa chaire et à chasser l'auditeur de Técole, tandis qu'il est toujours méritoire d'augmenter la somme du savoir, chez les hommes. C'est en vain que, pour justifier la guerre à la science, on déclare celle-ci pernicieuse; la vérité scientifique ne saurait être contraire auhien, tandis que le mensonge, pieux ou non, est une des plaies les plus envenimées de l'espèce humaine. Aussi le sage doit-il se tenir prêt à militer partout et toujours au profit du vrai, tout en faisant à l'erreur et au mensonge une guerre sans trêve ni merci. Il fait œuvre méritoire en consacrant son temps et sa fortune à l'instruction publique, en fondant des bibliothèques et des écoles, en assumant les frais d'un voyage d'exploration, en livrant au public des collections d'histoire naturelle. Toute connaissance qu'il ajoute aux connaissances de ses semblables contribue à élever le niveau moral de l'humanité et le rend promoteur du bien. Un service analogue est rendu par celui qui combat de sa parole ou de sa plume un mensonge, une erreur, un préjugé ou une superstition. Les mérites d'un Voltaire consistent surtout à avoir lutté contre les agents du mal : sa raillerie a fait, sous ce rapport, plus de bien à l'humanité que la prédication enthousiaste de plusieurs saints.

Mais nul ne lutte contre les préjugés et les superstitions sans soulever des inimitiés violentes et sans s'exposer à de graves persécutions. L'erreur est sur-

tout impitoyable lorsqu'elle sert des intérêts religieux ou politiques. Forte de la position acquise,, encouragée par les doctrines qu'elle appuie et par la prétention de représenter le bien, elle ne recule ni devant la persécution, ni devant Temprisonnement, ni devant la torture, ni devant le meurtre. Ceux qui luttent contre elle, avec la seule vérité pour arme, doivent donc raÉFermir leur cœur et se promettre, à l'avance, une fermeté inébranlable contre les persécutions. Ils doivent rechercher le vrai courage, non pas celui du tigre ou du duelliste, mais celui qui souffre toutes les tortures sans faiblir, qui poursuit son but à travers les lassitudes et les douleurs, qui s'arme de ténacité et qui lasse les persécutions. Rien n'est grand et beau comme le caractère qui marche impassible dans la voie qu'il s'est tracée et ne peut même être obligé à la haine par ses persécuteurs. Si le nombre est grand de ceux qui bravent les dangers du champ de bataille, le nombre est petit de ceux qui gardent leur sérénité devant les diffamations, les insultes, les calomnies et toute la série des tortures physiques ou morales. La constance est, en effet, la forme du courage la plus rare et la plus difficile. A la bravoure elle joint la fermeté et donne au caractère la puissance de dompter ses propres passions. Sans constance il n'y a pas de vertu parce qu'il n'y a pas de force véritable dans la pratique du bien. 11 y a des êtres versatiles qui, sous l'impulsion d'un enthousiasme momentané, se lancent dans des entreprises qu'ils abandonnent

an lioaALE positive.

à la première déception ou au premier ol)stacle. Il y a les téméraires qui méprisent le danger vu de loin, et ne savent pas lui tenir tête quand il se rapproche» enfin il y a les làcbes qui fuient également devant ce qui menace leur vie, leur fortune et leur liberté. Tel hasarde sa vie pour une simple question de vanité, qui ne sait pas soutenir sa conviction p^r un mois de prison ; tel autre donnera son sang pour sa patrie, sans savoir donner son argent; tel autr,e enfin, après avoir montré le courage militaire, tremblera devant le diable ou devant l'impopularité. Les formes de la lâcheté sont nombreuses et variées; elles contribuent plus que toute chose à avilir les caractères et à produire la décadence des nations. Il faut en conclure que nul n'est vraiment honnête s'il n'est *brave et que nul ne peut atteindre la vertu s'il n'est constant.

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