la Morale indépenianU. Paris, IS
«c de la Personne humaine, elle constitue le droit « individuel, droit que la nature ignore, elle qui <c va à ses fins par le sacrifice permanent des indice vidualités à l'ensemble. »
On reconnaît ici les doctrines du xviii* siècle. Elles aussi sont parties de TÊtre raisonnable, libre, responsable et inviolable; elles aussi ont considéré l'humanité comme une personne, au lieu d'y voir des individus soumis aux lois de l'organisation sociale \ elles aussi n'ont pas semblé s'apercevoir que l'obligation, sous ses formes multiples, est inconciliable avec des êtres libres qui, dans leur inviolabilité ou souveraineté, deviennent seuls juges du bien ou du mal qu'ils peuvent faire. Pourquoi se proposeraient-ils pour but le respect de leurs semblables, s'ils se trouvent en mesure de le détruire ou de le spolier? Pourquoi mettraient-ils des bornes à leur liberté au lieu de l'exercer dans sa plénitude ?
Si la vie humaine n'est pas régie par une loi naturelle etsupérieure à l'individualité, le respect mutuel entre individus ne peutrésulter qued'uneconvention : mais des êtres libres peuvent convenir de cent morales différentes et les rendre ainsi légitimes, au même titre. Et ceux qui ne voudraient pas signer au contrat, pour rester libres I à quel titre les contraindre ? Gomment attenter à leur inviolabilité? où prendre le droit de sacrifier leur individualité à l ensemble? Mais admettons, en dépit des millions de faits présentés par une histoire toute remplie du viol des âmes, que le respect mutuel puisse résulter d'une
facujté spéciale de l'humanité, on n'aura encore que la portion négative de la morale, celle qui se réaliserait de la façon la plus complète si tous les hommes vivaient à cent lieues les uns des autres. A pareille distance, ils ne se feraient aucun mal et leur dignité serait intacte ; mais, quand on veut vivre en société, il ne suffit pas de se respecter les uns les autres, il faut s'aider réciproquement, se servir et faire échange de vie. C'est ce qui a été parfaitement senti, il y a deux mille ans, quand à Tancienne prescription de ne pas faire à autrui le mal que Ton redoute pour soi, on substitua le précepte autrement fécond de faire à autrui le bien que Ton désire.
Pour montrer à quel point les principes de la morale indépendante reposent sur une conception arbitraire et sont peu conformes aux faits, il nous suffira de rappeler que l'individu , livré à ses propres forces, n*a aucun sentiment de respect, de dignité et de moralité. Il reste une brute dominée par ce qu'il y a de plus élémentaire et de plus égoïste dans les instincts de conservation. Il est a peine supérieur à un loup ou à un chacal. Seul, Tétat social peut modifier son être en lui donnant l'amour de ses semblables, le doter des instincts moraux, joindre à la bonté le sentiment de la dignité, enfin, amener la notion de la justice à la suite du respect de soi-même et d' autrui. Ceux qui étudient les faits savent que la conscience, représentée comme une et identique chez tous les hommes, est une sorte de table rase sur laquelle les diverses sociétés gravent
les choses les plus dissemblables ; ils savent enfin que le même homme, selon qu'il appartient à tel groupe social, peut devenir un monstre ou un type de vertu. Attribuer à cet homme si variable, si divers, si peu riche de son propre fonds, ce qu'il n'obtient jamais que de la générosité d'une organisation supérieure, c'est méconnaître les faits des mieux établis. En réalité, l'homme ne vaut qu'en devenant l'organe de la société, qu'en subissant la loi naturelle de la société, qu'en recevant l'énorme capital d'intelligence, de conscience et de liberté que lui donne la société. Celle-ci, au lieu de dériver d'une personne antérieurement libre, responsable et inviolable, devient l'auteur de la Personne et de ses attributs .Xa morale a son origine et sa fin dans les rapports sociaux ; elle n'a pas mission de faire prospérer l'Individu et d'empiéter sur l'hygiène j mais de donner les éléments de la prospérité sociale. Jusqu'ici elle n'a pu, entre les mains des révélateurs et des philosophes, parvenir à l'unité et conquérir l'assentiment général, parce que nulle religion et nulle doctrine posée à priori n'a pu réaliser un œuvre pareille. La seule puissance qui, jusqu'ici, ait obtenu le privilège de commander, à la fois, la croyance et l'obéissance, c'est la loi scientifique. Nul ne la repousse s'il n'est idiot. Il suffit qu'elle apparaisse, soutenue par la démonstration et l'évidence, pour que chacun lui rende hommage et devienne volontairement son sectateur. On peut donc assurer que, le jour où apparaîtra la loi scientifique et posi-
Bh MORALE POSITIVE.
tive de la morale, le bien obtiendra une puissance irrésistible, au sein de Thumanité.
Concluons de cette courte analyse que la morale empirique des sauvages et les morales dogmatiques des religions et de la métaphysique sont incapables désormais, de diriger l'humanité. Faute de reposer sur des bases positives et de pouvoir se démontrer, elles restent stationnaires, depuis deux mille ans, sans que Tune paraisse devoir l'emporter sur les autres et obtenir l'assentiment général. On put croire, à la fin du xviii* siècle, que Téthique des encyclopédistes aboutissant à la déclaration des droits de l'homme, allait obtenir une supériorité définitive, mais la réaction religieuse dissipa cette illusion. Il ne suffisait pas de déclarer les droits humains, il fallait les démontrer, les définir, les étayer par des faits et les soustraire ainsi à la domination du droit divin. Ce dernier possède encore une influence considérable, il paralyse encore l'émancipation des peuples, il maintient entre la notion du bien et celle du mal
la plus déplorable confusion. Ce chaos, qui dure depuis tant de siècles, durera longtemps encore si l'on ne parvient à découvrir une morale capable de s'apprendre et de se démontrer, capable enfin d'obtenir l'assentiment général, par la force de Tévidence. Toute morale dogmatique a l'impuissance du dogme, toute morale fondée sur la liberté ne saurait être obligatoire et reste comme non avenue en face du dissident qui nie ou prétend s'obliger autrement •,. enfin la morale ne peut devenir la base de la loi so-
claie acceptée par tous, si, aux yeux de tous, elle ne dérive de la nature môme des choses, et, comme les autres lois scientifiques, ne prend les caractères de la nécessité. Prétendre la faire sortir de la'conscience et du sentiment, qui sont variables et divers, c'est continuer la tentative vaine à laquelle s'acharne rhumanité depuis quatre mille ans.
FORMATION DE l'ÉTRE MORAL.
Les variations infinies que présentent les consciences selon les races, les temps, les lieux et les circonstances, outre qu'elles montrent combien est vaine cette théorie du sens moral sur laquelle certains penseurs ont voulu fonder une éthique, montrent également la nécessité de connaître à quelles conditions la brute humaine, que recèlent plusieurs îles de la Polynésie et même les prisons des peuples civilisés, peut s'élever jusqu'à la moralité des hommes qui dominent les sociétés actuelles. Un premier fait indéniable c'est que la séquestration, l'isolement et le manque de participation à un état social quel qu'il soit empêche la formation de la conscience, chez l'homme, aussi bien que chez les animaux. Tant que l'Jjidividu sous l'influence de l'égoisme préfère ses propres convenances aux besoins de tous les membres de sa race ; tant que son intelligence reste déprimée par l'isolement, la seule biologie peut
l'admettre parmi les membres de Thumanité. Mais, au point de vue social, il reste une brute, jusqu'au moment où il a obtenu la somme d'altruisme et de pensée indispensable à la personne. Même au sein d'une famille qui ne fait pas partie d'un groupe supérieur, Thomme reste dans une moralité élémentaire. Son langage se compose de quelques înterjecr lions analogues à celles dont usent lés animaux pour exprimer leurs besoins, leurs plaisirs ou leurs peines -, ses appétits gardent une violence extrême, ses caprices sont t^ranniques ; sa réflexion ne se produit pas et son altruisme naissant ne peut lutter contre un égoïsme qui déborde de toutes paris. Il faut peser ces diverses circonstances pour se rendre compte de J'état mental de certains sauvages, et pour comrprendre comment des membres de Tespèce humaine sont, sous le rapport moral, plus voisins d*un gorille que d'un Européen.
Avec le groupe social qui domine la famille et se produit dans la horde, la tribu, le municipe, etc., surgit un altruisme, un langage et un état moral d'un ordre plus élevé. Des facultés apparaissent qui exigent l'action collective, rapprochent les individus par un intérêt commun, font qu'ils participent aux mêmes actes et vivent de la même vie. L'homme s'attache à son semblable et en ménage les besoins sous une influence autre que l'instinct paternel ou sexuel ; l'amitié fait sentir sa pression sur les âmes, le Substantif et le Verbe se dessinent dans le langage et apportent une force représentative d'une grande
puissance. Le père peut dès lors, transmettre à son fils le fruit de son expérience; l'ami peut dire à l'ami ce qu'il a observé dans ses courses lointaines; l'homme a le moyen de commencer, par voie de tradition, le capital intellectuel qui doit s'agrandir toujours et prendre les proportions de la civilisation, au moment ou récriture étend les limites du savoir au delà de la mémoire humaine. Dans la tribu se développent les diverses formes de l'instinct d'imitation et de l'instinct de manifestation ; le chant, la danse et la cérémonie naissent successivement, traînant à leur suite le mythe et les sentiments religieux. Le récit stimule la curiosité et provoque l'observation, la discussion rectifie les jugements, donne un caractère au mensonge et à la vérité, tout en préparant les voies à la logique. Bientôt le savoir attire le respect à qui en est doué et protège la faiblesse physique du vieillard; le règles qui s'établissent par la force des choses et prennent les caractères de la coutume, rendent plus facile et plus sûre l'action en commun, si bien que des travaux impossibles à l'individu isolé, peuvent désormais s'accomplir. La pêche, la chasse et la cueillette en deviennent plus fructueuses et diminuent d'autant la tyrannie de la faim. Sitôt que l'état mental comporte la prévoyance, l'épargne compense les temps de punérie par un prélèvement sur les temps d'abondance, la richesse est entrevue et devient une prime pour l'activité humaine.
Il sufiSt de lire avec attention les récits des voya-
geurs dépeignant les mœurs, les coutumes et les actes des peuplades sauvages ou simplement barbares, pour voir dans les faits comment les fonctions sociales se provoquent, se suivent, s'enchaînent, se multiplient et agrandissent la vie de l'individu à mesure que Tégoïsme devient impuissant à lutter contre l'action collective. Cette action finit par envelopper le cœur humain, par le pénétrer, par le modifier et par en bannir l'odieuse tyrannie du moi. L'individu sent de mille manières que le concours des menibrôs de sa tribu lui est précieux et qu'il en retire des avantages bien supérieurs à ce que lui promet l'isolement. Il se sent attiré invinciblement vers des êtres qui lui parlent, qui l'instruisent, qui lé protègent, qui le civilisent, qui agrandissent ses plaisirs et qui calment ses douleurs. Mais plus il aime sa tribu et plus il en déteste les ennemis, plus il s'acharne à la bataille pour l'existence qu'elle livre aux tribus voisines. L'égoïsme "collectif profite, de la sorte, de tout ce que perd l'égoïsme individuel et vient limiter l'action moralisante de l'état social.
Il arrive, cependant, un moment où les tribus s'aperçoivent que l'union leur serait plus profitable que l'hostilité. La paix s'établit entre elles, puis l'alliance, puis l'union qui leur permet de s'élever jusqu'à la peuplade. Ici apparaissent des conditions d'existence qui semblent condamner certains hommes à l'immobilité, tandis que d'autres sont voués aux progrès.
Chez les sauvages soumis actuellement à notre
observation, nous voyons que la pêche et la chasse sont les principaux moyens d'alimentation. Il en résulte que les approvisionnements sont nuls, que les alternatives d'abondance et de famine se produisent constamment, amenant une mortalité considérable. A cette cause de dépopulation il faut ajouter l'impossibilité où se trouvent les peuplades de se rapprocher et de restreindre leurs terrains de chasse, à peine de s'affamer mutuellement, un intérêt capital les porte à faire la solitude autour d'elles, et à éloigner, par la force, ceux qui prétendraient les avoisiner. Les exigences de l'alimentation entretiennent, ainsi, une cause permanente de guerre, alors que l'habitude de verser le sang des animaux entretient l'instinct de la bataille. Que l'on ajoute à tout cela une paresse traditionnelle, une volonté esclave du caprice, et Ton comprendra comment la belle race des Colombiens de l'Amérique du nord est res^tée dans la sauvagerie, alors que la laide race chinoise est arrivée à un degré éminent de civilisation . On dirait que les hommes habitués à vivre* de sang et de meurtre sont maudits.
Par opposition, on voit toute peuplade qui se livre à l'agriculture s'élever progressivement jusqu'à la nation. Si les Colombiens du Mexique et du Pérou ont créé des nations puissantes et civilisées, la cause en est, selon toute apparence, dans leurs belles moissons. La culture avait créé dans l'île d'Otahiti une petite nation et' une civilisation élémentaire, alors que les Européens y abordèrent pour la première fois.
MORALE POSITIVE. 6r
Entre la chasse et la culture se place comme moyen intermédiaire, pour ralimentation, Tétat pastoral. Ici encore les populations ne peuvent devenir denses, contraintes qu'elles sont de livrer de grands espaces à leurs troupeaux. De plus, elles sont obligées à des émigrations continuelles, l'herbe ne croissant pas sur le même sol, pendant toutes lessaisons. Les habitudes d'isolement et de migration sont contraires à la formation des nations, ainsi que le montre l'exemple des Arabes qui, depuis six mille ans, sont arrivés à la peuplade sans pouvoir aller au delà. Le commerce a fondé quelques cités florissantes sur leur territoire, une belle langue s'y est produite, un idéal religieux a surgi, mais le piasteur arabe est resté réfractaire à tout cela. Les éléments civilisateurs qui lui ont été apportés du dehors et qui n'ont pas surgi de son propre sein sont demeurés comme non avenus. Il a utilisé la religion, les arts et les fruits d'un état social supérieur au profit de sa barbarie, il n*a pas su étendre jusqu'à la peuplade voisine l'altruisme du coreligionnaire, il pille sans scrupule juifs, chrétiens et musulmans; il n'est arrêté dans ses dépradations que par une force supérieure à la sienne. Sa morale est limitée par un altruisme qui ne dépasse pas sa tribu ; et sa raison se maintient en harmonie avec sa morale.
Des faits analogues se produisent dans tous les lieux occupés par les races pastorales, aussi bien dans les pampas de l'Amérique méridionale , ou
et MORALE POSITIVE.
les Gauchos ont pris les mœurs analogues à celles des Arabes, que sur les plateaux de l'Asie centrale. Làf des hommes appartenant à la race mongolique restent dans Téternelle barbarie de la peuplade, taudis que des hommes de la même race ont fondé «u Chine la nation la plus vaste, la plus dense et la plus populeuse du monde entier, surtout par le bénéfice d'une admirable culture. On comprend combien est justifiée cette fête que Tempereur de la Chine célèbre annuellement en conduisant de ses propres mains une charrue dorée. Il ne fait que rendre hommage au principe formateur de la grande nation à laquelle il commande.
Siy du fait pris dans son ensemble, nous passons aux détails, il nous devient facile de comprendre^ pourquoi l'homme qui plante^ sème et fertiUse la terre, s*y attache comme à sa nourrice et fixe sa de~ meure à côté de son champ. Sa récolte, exposée à la déprédation pendant des mois entiers, lui rend les maraudeurs odieux. Pour leur échapper il est contraint de s'associer à ceux qui ont les mêmes intérêts que lui. Des cultures qui se touchent et qui se pressent sont bien plus faciles à défendre que les cultures isolées : elles permettent, en outre, à un grand nombre d'hommes de s'alimenter sur un espace relativement restreint. Ce qu'ils font pour leurs cultures, ils le font pour leur habitations : ils les pressent, ils les rapprochent dans un lieu facile à défendre, ils les entourent de fortifications, mettant ainsi à l'abri des brigands leurs femmes, leurs enfants et
leurs Mens. Dans un mileu pareil, la propriété s*affirme et se précise. Chacun connaît son avoir et le distingue de celui d'autrui : tous sont amenés, pour garder ce qu'ils ont, à défendre contre le vol ce que possèdent les autres. A côté de la propriété individuelle, fruit delà culture et du labeur, se place la propriété collective, représentée par la source qui sert à la commune entière, par les fortifications qui enserrent toute la cité, par les routes, les rues et les voies de communication, par les immeubles que nécessitent les services publics. L'altruisme, inséparable du sentiment de la propriété collective, se développe encore à mesure que se fait sentir la nécessité de la police, de la justice, de la garde, de l'impôt et des travaux d'utilité publique. Les hommes ont; mille raisons de sentir en commun, de penser en commun, d'aimer et de haïr en commun, de se battre en commun. Aussi leur conscience est-elle contrainte à se former, à s'agrandir, à s'enrichir des éléments de la morale, à acquérir les notions de droit et de devoir, à s'imprégner d'une justice rudimentaire.
Ce tableau, fort abrégé, suJBBt cependant pour montrer comment les peuplades formées par des chasseurs peuvent se maintenir pendant bien des siècles sans sortir de la sauvagerie ; l'égoïsme s'avivant incessamment par Fisolement, par la bataille, par l'abus de la force, par le déplacement continuel, par les rapines et par la misère, tandis que Taltruis- • me ne rencontre aucune des conditions favorables à.
son développement. Le même tableau montre comment la tribu du pasteur, en raison de ses habitudes nomades et rapaces, en raison des grands espaces nécessaires à ses troupeaux, s'immobilise également dans un état social qu'elle ne peut dépasser, état qui caractérise les Arabes, les Tartares, les Gauchos et tout ce qui s'est montré réfractaire à la civilisation dans le vaste continent asiatique. Les races qui ont atteint l'altruisme d'ordre supérieur y sont arrivées, non par la horde, non par la tribu, mais par le municipe agricole, devenant nécessairement industrieL Pour s'en convaincre, il faut étudier, non pas les lambeaux d'histoire que nous offre l'origine des sociétés grecques ou italiennes, mais ce qui s'est passé dans l'Europe du moyen âge. Elle s'est trouvée un moment, à la suite de l'invasion des barbares, par— tagée en une multitude de clans peu disposés à se rattacher à des groupes sociaux plus élevés. La barbarie germanique ou Scandinave apportait ses mœurs en Gaule, en Italie et en Espagne ; elle semblait anéantir la civilisation. Mais sur, le sol des pays conquis la vie de chasse et de pacage que favorisaient les forêts et les landes humides de la Germanie ou de la Scandinavie n'était plus possible. Les vain- -cus avaient des vignes, des oliviers, des vergers et des moissons. Il fallait conserver ces choses pré- ^îieuses et, pour le faire, se fixer sur le sol. Alors le municipe se substitua peu à peu au clan, en dépit des instincts de la race. L'esprit rapace, spoliateur >et féodal du barbare lutta bien longtemps contre
l'esprit municipal ; Tégoïsme fut longtemps triomphant; mais il perdait, de siècle en siècle, quelque lambeau de sa puissance, pour céder, en dernier lieu, la suprématie à Taltruisme.
Dans le midi de TEspagne, l'invasion des Arabes, par suite de causes analogues, produisit des résultats pareils. La tribu étant contrainte de faire place au municipe, en raison de la disposition du sol et •des nécessités de la culture ; une belle civilisation surgit avec rapidité, tandis que la barbarie persista dans les contrées africaines, où les compagnons de Mahomet trouvèrent un sol analogue à la mèrepatrie. Avec la tente et le troupeau s'implanta Timmobilité sociale. Des moralités si diverses, malgré la conformité de la religion et de la r^ce, témoi- ^gnent assez combien la révélation est impuissante à •civiliser. Cette impuissance se montre dans le christianisme du moyen âge qui n'enlève rien à la brutalité du barbare, qui ne sauve les populations ni •des turpitudes du sabbat, ni des superstitions les plus grossières, ni des vices immondes, qui fournit ^
des armes aux forts, pour opprimer les faibles, qui |
admet la sorcellerie et les jugements par l'épreuve \
du combat ou du feu. \
Tout au contraire, on voit la morale, la science ^
•et la civilis^on tout entière suivre partout et tou- f
jours le développement du municipe, quelle que, }
-soit, du reste, la révélation adoptée. Dans toute Tan- j
tiquité asiatique, africaine ou européenne. Ton est f
*<5ertain de rencontrer Torganisation municipale pCi *
l'homme se moralise ; le même fait se reproduit au moyen âge, dans lequel les municipes de Tltalie, de TEspa'^ne, de la France méridionale, des Flandres, de la Hollande, etc., sont des foyers de moralité, de science, d'industrie, de commerce et d'émancipation. Partout la commune est la grande institutrice de l'humanité et la mère du bien social. Où elle ne peut se former, le barbare semaintientinébranlable; où elle s'établit, l'être moral va grandissant avec chaque génération.
Faute d'avoir entrevu cette vérité, des hommes d'Etat dont l'intelligence ne saurait être suspectée s'épuisent en efforts stériles pour fonder des colonies, soit qu'ils veuillent civiliser des populations barbares, soit qu'ils prétendent implanter des hommes civilisés sur un sol conquis. La France colonise mal, non pas que les Français ne puissent prospérer loin de la mère-patrie, ainsi qu'on se plaît à le répéter, en dépit des faits, mais parce qu'elle ne sait pas fonder dans ses possessions nouvelles les municipes qui ont si bien réussi à tous les peuples colonisateurs, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.. Tant que la tribu arabe restera pastorale, tant quelle ne deviendra pas un municipe agricole, tant que les municipalités algériennes n'auront pas les libertés et l'autonomie qui, seules, peuvent en faire des. êtres vivants, il n'y aura pas colonisation réelle de l'Algérie. Cette organisation si désirée ne peut elle-même être obtenue de gouverneurs militaires dont l'éducation tout entière a été dirigée vers les
moyens de donner la mort, et non de donner la vie.
Le militaire comme le prêtre aime et veut reproduire partout l'organisme dont il fait partie, ne se doutant pas que Tarmée comme l'Église est un parasite vivant de la sève d'autrui et agissant sur les nations comme le gui agit sur les arbres. Voilà pourquoi moines et généraux sont impuissants à fonder des colonies., tandis qu'ils ont un talent inné pour en expulser la sève. On peut bien, avec l'armée et l'Église, absorber ce qu'il y a de vie dans des populations soumises par la force; mais il faut d'autres agents quand on veut, non amoindrir, mais augmenter l'existence sociale par la formation des êtres sociaux.
De même que la fécondité de la commune suppose une organisation suffisante pour produire l'autonomie, de même la puissance communale a des limites qu'elle ne saurait dépasser sans amoindrir l'individu et sans violer la loi de mutualité entre le citoyen et la cité.
Les villes de la Grèce antique, malgré les similitudes de langue, de religion et de mœurs ont été impuissantes à s'organiser dans une grande nation, parce qu'elles portaient à l'extrême l'égoïsme municipal. Ajoutons que, chez elles, le citoyen placé eu présence de l'État, sans être protégé par les franchises municipales ou provinciales, comptait pour bien peu de chose. Son manque d'importance était si bien accepté que Lycurgue, Solon et même Platon le Bacrifièrent, sans scrupule, à la prospérité
générale. Nul n'imaginait alors la solidarité établie par l'organisation entre la prospérité individuelle et la prospérité sociale ; nul ne savait qu'il existe entre les groupes sociaux une hiérarchie sans laquelle l'individu périclite aussi bien que la cité.
Les lois des villes de la Grèce encouragèrent le dévouement de l'individu à la chose publique et produisirent des vertus éminentes sous ce rapport, mais elles firent, à d'autres égards, des mœurs détestables et ce manque d'honnêteté tant reproché à 4a race grecque.
Si la moralité romaine fut supérieure, c'est que de citoyen était bien mieux protégé à Rome qu'à Sparte ou à Athènes. Un municipe moins écrasant -pour l'individu et moins égoïste que dans la Grèce permit, en Italie, la formation d'une nationalité dont on reconnaît la puissance quand on voit Annibal, après la bataille de Cannes, faire de vains -eflforts pour détacher de Rome une quantité de villes alliées. L'organisation sociale fut la véritable force -des ennemis de Carthage et leur permit , après d'énormes désastres militaires, d'envahir simultanément l'Espagne et l'Afrique. Mais cette force ^iiminua lorsque les conquêtes s'étendirent hors de 4'Italie et lorsque des proconsuls firent sentir aux provinces soumises la dureté et l'avidité romaines. Les mœurs se ressentirent de la tyrannie des uns et -de la servitude des autres ; la plaie de l'esclavage «'étendit comme une lèpre et il devint impossible de trouver dans l'empire la pondération et l'équi-
libre qui sont partout des principes de vie et de durée.
Une preuve que Rome, à mesure qu'elle grandissait, s'écartait de la véritable organisation sociale, -c'est que les mœurs de ses citoyens s'altéraient et se corrompaient chaque jour davantage. Un moment -vint où le mal fut sans remède et où l'invasion des barbares fut seule en état de rendre au citoyen la part qui lui avait été enlevée, de refaire le municipe selon les lois véritables de l'organisation, de tirer, les consciences de la fausse voie où les engageait un état corrupteur. Des penseurs tels que Platon ou Zenon, des révélateurs tels que Jésus-Christ avaient bien pu, sous l'action de l'idéal, édicter une morale qui poussait l'altruisme à ses dernières conséquences, mais les mœurs qui dominent l'action sociale n'en étaient guère modifiées. Jamais les égoïsmes et les tyrannies qui en sont la conséquence inévitable n'engendrèrent autant de corruption qu'à Tépoque où philosophaient les stoïciens et où Jésus prêchait sa doctrine. Celui-ci et ceux-là représentaient une réaction altruiste égale à ce qui Tavait provoquée. Devant ces Romains qui sacrifiaient des populations entières à leurs plaisirs, des hommes étaient pris d'une sorte de besoin de se macérer, de se torturer et de se faire martyrs. Mais leur abnégation n'était pas plus dans la véritable voie sociale que Fégoïsme impitoyable des patriciens de Rome.
II n'est pas moins vrai que la cité antique malgré son organisation vicieuse produisit des langues et
des arts admirables. Elle développa la logique et lessciences abstraites, elle établit un droit rudimentaire, mais elle fut impuissante à organiser la science expérimentale, la véritable morale et le véritable droit. Ceci était réservé à la nation et aux forces nouvelles qui résultent de sa formation.
En examinant à quelles conditions les individus forment la famille et les familles forment le municipe, on sait à quelle condition les municipes forment la nation. L'individu, la famille et la commune sont des êtres définis qui ne peuvent arriver à une existence supérieure s'il ne se rapprochent de leur constitution normale, attendu que le monstre ne transmet ni ne propage la vie. La famille monstrueuse du sauvage empêche la formation du municipe comme le municipe monstrueux de la Grèce empêcha la formation de la nation. Il sufiBt donc qu'une race donne à ses organismes la structure qui doit en faire des êtres définis selon la loi de concours, de solidarité et de mutualité, pour qu'elle obtienne une supériorité nécessaire sur toutes les autres races. La cause de la suprématie de l'Europe n'est pas dans une plus grande énergie de ses populations, dans des aptitudes intellectuelles qui font exception', ou dans ses forces militaires; car on. trouve en Asie des populations qui ne le cèdent à nulle autre en beauté, en force, en énergie et ea intelligence. Les Européens ont pris la direction de la civilisation, parce que, les premiers, ils ont organisé la famille, le municipe et la nation selon les»
MORALE POSITIVE. 7i
lois de la vie. Ea accordant une grande considération à la femme, les Celles et les Germains se gardaient du fléau de la polygamie ; en accordant la liberté et la dignité à la mère, ils protégeaient les enfants contre la brutalité ou la rapacité paternelle, ils établissaient entre les divers membres de la famille une pondération faisant pressentir la justice. Des enfants nés et grandis dans la liberté et la justice portaient Tune et l'autre au sein de la peuplade formée par l'union des familles : où régnent la liberté et la justice naît la pondération qui est la mère de Torganisation communale comme de toutes les autres, en ce qu'elle maintient entre les organes l'équilibre indispensable à la vie. Dans^ tous les lieux où domina l'esprit d'égalité on vit prospérer la famille et la commune, tandis qu'elles furent altérées profondément dans les contrées où dominèrent l'autorité, la caste et le privilège qui représentent le génie égoïste de l'Asie. Des communes se formèrent au sein de la féodalité, l'union de» communes aboutit à la première sorte d'organisme conduisant à la nation. Dans ces groupes définis et résultant de la nature même des choses, la vie sociale a des fonctions déterminées et analogues aux fonctions individuelles. De même que l'organisation humaine a des limites au delà desquelles l'homme cesse d'exister, de même l'organisation communale ne peut varier indéfiniment. Vainement des familles «e réuniront, se feront une charte et deviendront une société en vertu d'un contrat, si la loi positive
7f MORALE POSITIVE.
qu'elles prétendent se donner n'est pas conforme à la loi naturelle de la commune, celle-ci ne se produira pas. Pour qu'elle vive et prospère, le privilège doit en être banni, ses actes doivent être conformes à Tintërôt collectif, l'autonomie lui est indispensable, il faut qu'elle ne blesse ni la loi de la famille, ni la loi de Tindividu.
De même que bien peu d'hommes sont exempts d'infirmités héréditaires ou acquises, de même il existe peu de municipes sains; mais, infirmes ou noii, ils sont poussés, dès qu'ils existent, à s'organiser en province, puis en nation. Ici encore apparaissent des groupes définis dont les conditions capitales d'existence échappent à la volonté individuelle aussi impuissante à créer une commune qu'une plante ou un animal. 11 existe cependant des théologiens et des métaphysiciens qui ont la prétention de faire sortir la loi sociale d'un ordre, d'un contrat ou d'un convention variable avec la volonté des contractants; autant vaudrait dire que l'on va instituer par voie de décret ou de contrat des lois chimiques ou physiologiques. Les penseurs doivent se persuader, une fois pour toutes, que la seule manière d'arriver à la loi sociale consiste à observer ce qui se passe au sein de l'humanité. Ils verront que les sociétés existent par des rapports plus étendus, mais aussi nécessaires que les rapports présidant à Texistence d'un homme ou d'un rocher. Etudiez la vie sociale et vous trouverez quelque jour la loi.de la commune et de la nation, mais Jusque-là
VOS lois positives seront indignes du nom qu'elles portent.
Déjà Ton peut entrevoir les lois capitales des sociétés en tenant compte des enseignements de la biologie et en se rappelant que le concours, la mutualité et la solidarité se retrouvent au sein de toute organisation. La loi du concours exige que chaque individu contribue pour une part à l'existence collective; la loi de mutualité veut que chacun donne autant qu'il reçoit et reçoive autant qu'il donne : la loi de solidarité fait que le plaisir et la peine, la prospérité et la misère rejaillissent de l'un sur Tautre. Tout ce qui fausse ces conditions fondamentales de l'organisation devient anti-social et s'entache d'immoralité. C'esi pour cela que l'égoîsme qui domine toute la vie individuelle, se réduit dans la vie collective à maintenir les fonctions indispen*sables à l'individu et fait place à l'altruisme sans lequel le concours , la mutualité et la solidarité n'ont pas de raison d'être. De même la connaissance particulière et concrète qui suffît partout à la bête et à l'homme isolé, fait place, chez l'homme social à la connaissance générale et abstraite qui naît du langage et de la raison. Avec l'altruisme et la raison^ l'organe sociale possède la force qui doit le pousser à la vie collective et le faire concourir volontairement à la prosp^ité générale. Plus il est altruiste et savant, plus également il est digne de commander à ses impulsions propres. Devenu l'arhitte de ses actes, il est pourvu de la liberté; devenu
74 MOBALfi fOSITIYE.
Ubre» il 6Bt lespaasabla; devenu responsable» il doit réparation de tout le mal qu'il fait et il acquiert lebteéfioe de tout k Men qu'il produit.
On voit eomment TindiTidu, au lieu d'avoir, par le privilège de nalasance que lui accordent si gra* tuitement les révélateurs et les métaphysiciens, la eonsoienoe, le libre arbitre, la moralité, l'inviolabilité, etc., etc., n'obtient jamais ces choses que de la vie sociale. Quoi qu'on veuille dire, il ne tire de son organisation propre que Tégoisme, la guerre, le mutisme, ral»rutissement et la lùéchanoeté, tandis qu'il tire de Torganisation sociale raltruiamè, la concorde, le langage, l'instruction et la bonté.
Si maintenant on veut mettre de rbarmonie entre les conditions de la prospérité individuelle et les conditions de la prospérité sociale, il faut étudier et non pas inventer. Or, il existe dans la famille, dans la commune et dans la nation, aussi bien que daas Tindividu, des fonctions déterminées et présentant plus d'une analogie» Dans la vie collective les fonctions de relation supposent le langage qui ramène à l'unité de perception les impressions des membres de la famille ou de la commune. La langue est la condition indispensable du moi col* lectif ; aussi la vait*on surgir au sein de tous les groupes sociaux. Quand elle est suffisante pour donner naissance à Tabstraction, pour fournir la noticm de rapport et de loi, on voit apparaître la science qui devient l'intelligence sociale. De même les rapports entre Tégoiffime qui résume les instincts
consenrateurs de l'individu, et l'altruisme qui résume les instincts conservateurs de la société donnent naissance à la morale, ou, si l'on préfère, à la conscience collective^ Enfin l'action sociale qui donne l'appui et la sanction de la force aux prescriptions de la morale représente la volonté des nations. L'observation et l'histoire s'accordent à montrer que les facultés morales grandissent avec les sociétés, s'amoindrissent avec elles et en subissent les conditions diverses, au point que les rapports de cause à effet sont indéniables. On peut en dire autant des facultés intellectuelles : aussi certains auteurs ont déclaré la science et la morale solidaires, parce qu'ils en voyaient le développement simultané. Les mêmes hommes ont affirmé que le savoir entraîne la moralité comme l'ignorance entraine le vice ; mais on peut s'assurer combien est peu exacte cette interprétation des faits en constatant que le mépris du bien s'allie souvent à la force de la pensée, tandis que l'honnêteté peut être le fait de l'ignorance. Il faut en conclure que dans la formation de l'être moral la conscience et l'intelligence, tout en tirant de la société les agents de leur agrandissement, n'en restent pas moins distinctes. L'appui qu'elles se prêtent vient de ce qu'elles appartiennent l'une et l'autre aux facultés mentales.
Ces questions ne seront complètement élucidées qu'au moment où la physiologie psychique mettra les forces cérébrales en présence des actes sociaux et montrera que la cervelle, sous l'influence du lan-
gage, de la logique et de la démonstration scientifique, peut centupler sa connaissance, de même que le cœur sous l'inQuence de la famille, du municipe et de la nation peut centupler ses afifections. La part sera faite, de la sorte, à ce que Thomme tire de sor propre fonds et à ce qu'il tire du dehors : on s'étonnera de son inintelligence native, et l'on ne s'avisera plus de chercher dans l'âme d'un rustre la règle des mœurs d'une grande nation.
On nous pardonnera ces développements en considérant qu'ils étaient nécessaires pour montrer comment la moralité s'impose au cœur de l'homme, comment, en dépit de ce que tant de philosophes ont pu dire, la conscience est une sorte de réceptacle, contenant le seul instinct sexuel à l'origine, et se remplissant des apports successifs de chaque progrès de la société. Ceci une fois admis, chacun s'expliquera que l'Australien , apportant à sa femme et à ses enfants le cadavre d'un voyageur traîtreusement assassiné, et leur en composant un repas, n'outrage, en rien, la morale familiale et peut s'applaudir de sa vertu de père et d'époux. Le Colombien, qui, avec l'aide des guerriers de sa tribu, surprend la horde voisine, tue les femmes, les enfants et les vieillards dont il enlève la chevelure, et réserve aux guerriers les tortures les plus atroces, ne pêche en rien contre la morale de la peuplade. Thémi«tocle, lors de l'édification des murailles d'Athènes, trompant les Lacédémoniens par le mensonge le plus impudent, croyait se conformer à la morale de la
cité; enfin, de nos jours, un empereur qui se donne pour pieux, bon et glorieux fait, en toute conscience, tuer des milliers d'hommes, incendier des villes, piller des provinces et fusiller des malheureux coupables de s'être défendus, puis il lève vers le ciel ses mains en prenant Dieu à témoin de son honnê* teté. Devant ces démonstrations, une nation trèssavante et très-disposée à accuser ses voisines d'immoralité ne s'étonne, ne raille, ni ne s'indigne, Elle est prise d'attendrissement et célèbre ses vertus, elle érige la conquête en théorie, elle trouve parfaitement juste la suprématie obtenue par la force des armes. Pas plus que son empereur, cette nation n'outrage la morale nationale, elle n'outrage que l'humanité.
Devant de tels exemples il est impossible de méconnaître que l'être moral et sa conscience varient constamment avec le groupe social dont ils font partie ; que la moralité va toujours grandissant à mesure que l'altruisme s'étend de la famille à la peuplade, et de la peuplade à la nation; enfin, que toutes les difl&cultés qui surgissent dans l'évolution sociale réagissent sur l'individu. Mais la moralité de ce dernier comprend deux termes : l'intelligence et la conscience, qui ne contribuent pas dans les mêmes proportions à régler les rapports des hommes. La conscience,* formée des sentiments, instincts et appétits, se développe la première : elle relie les membres d'une famille ou d'une peuplade indépendemment de toute prévision et de tout calcul ;
elle fait de la société le résultat d'un besoin congénial par voie de sélection naturelle; elle fait du bien la conséquence d'une impulsion intérieure. Tout ce qui fausse l'organisation sociale fausse en même temps les consciences, et fait que la morale instinctive, que représentent les mœurs, varie avec les temps, les lieux et les circonstances.
L'initiative du sentiment dans la moralité des hommes et la progression naturelle du savoir hu* main disent pourquoi la morale est restée un art jusqu'à Tépoque actuelle. De même la variété que comporte un art quelconque indique pourquoi chaque race, chaque religion et chaque forme sociale a sa morale. L'unité de celle-ci ne peut pas plus se produire sous Taction du sentiment que l'unité dans les écoles de peinture, d'architecture, de littérature ou de musique. Tout ce qui nait de l'inspiration est variable et divers. Il en est autrement de ce qui vient de Tintelligence. Tandis que la conscience des sauvages, des barbares et des civilises ont dix manières de sentir le bien et le mal, leur raison n'a qu'une manière de comprendre le vrai; et, chez tous, la logique conserve les mêmes caractères d'inflexibilité. Mais le vrai, si facile à voir dans les mathématiques, où les rapports sont simples et absolus, devient toujours plus obscur dans la série scientifique à mesure que les rapports deviennent plus complexes et plus relatifs. Si les vérités biologiques sont difficiles à obtenir, en raison de l'extrâme complication des faits qui se ratta-
•chent à la vie, la difficulté est bien plus grande 'encore pour la connaissance des faits moraux, car elle suppose la science préalable de l'homme et de la société, dont elle doit établir les rapports. Ces conditions défendent-elles à notre époque de tenter la formation de la morale une et scientifique? C'est ce qui sera examiné dans le chapitre suivant.
fiO MORàLË POSITIVE
b'une science de là morale.
Faut-il croire que Thuinaaité doit manquer éter* nellement de certitude touchant la règle de ses mœurs et de sa législation, ou bien est-il un moyen de donner à cette règle Tunité et la puissance irrésistible de la science? Cette question veut être examinée. La méthode positive, quand elle étudie une réalité, procède toujours de même. Elle observe les faits, les recueille, les classe et les soumet à l'expérience s'il y a lieu, puis cherche à produire la synthèse des faits secondaires dans un fait unique et supérieur. Chez Thomme, l'observation et l'expérience n'ont pu montrer qu'un organisme capable de prospérer ou de péricliter selon des circonstances étudiées avec soin. Cette prospérité, qu'il faut nommer le bien, se montre partout et toujours comme un accroissement de la vie humaine, tandis que le mal en marque l'amoindrissement. Déjà la biologiedonne des notions positives sur l'individu, sur son
MORALE POSITIVE. 8î
état de santé et de maladie, sur les dissemblances produites par les âges, les sexes et les tempéraments. La médecine a même dépeint le bien et le mal purement individuels, indiquant dans la pathologie -ce qui amoindrit les forces humaines, indiquant dans la thérapeutique ce qui les restaure, indiquant dans rhygiène ce qui les conserve. Il en résulte que le bien individuel, dont la science est en mesure de tracer le tableau, se résume dans l'accord et l'intégrité des fonctijons de l'individu ; tandis que le niai est l'altération ou la discordance de ces mêmes fonctions. Or les actes biologiques s'altèrent par excès, par insuffisance ou par perversion, attendu que la vie est également troublée lorsqu'une fonction s'exalte, lorsqu'elle s'engourdit ou qu'elle se dévie. Santé et équilibre sont deux termes corrélatifs; voilà pourquoi la puissance, qui est l'accord des forces, et la beauté, qui est l'harmonie des organes,, manifestent le bien de l'individu, tandis que la faiblesse et la laideur en marquent le mal.
La connaissance du bien et du mal individuels, avant de prendre dans la biologie un caractère Scientifique, existait à l'état d'instinct dans l'homme, comme elle existe dans les animaux. On peut constater journellement, chez ces derniers, une sagacité particulière pour discerner ce qui leur est profitable ou nuisible. C'est au point que leur sagacité, sous ce rapport, dépasse souvent celle de l'homme et de sa raison. Mais, chez l'homme comme chez la bête, la notion instinctive du bien et du mal individuels
se résume dans l'instinct de conservation qui pousse l'être animé à faire prévaloir son intérêt par tous les moyens dont il dispose. L'égoïsme dérive directement de Tinstinct conservateur et domine la vie individuelle. Il ne connaît qu'un intérêt, et se donne la mission de le faire triompher par un combat continuel. Sans Tégoïsme, l'être doué de volonté ne saurait se maintenir et disparaîtrait vite ; de même que, sans l'instinct d'hygiène, la bête ne saurait éviter les maladies qui la menacent constamment* Loin de blâmer l'égoïsme, il faut donc le tenir excellent, tant qu'il reste conforme aux nécessités delà vie individuelle. Mais cette vie est loin de résumer l'existence de l'homme et des bêtes. Quantité de faits biologiques ne se produisent pas chez l'individu isolé, et ne se produisent que dans l'organisation sociale. Cette organisation demande, pour se former, une force capable de compenser Tégoîsme et les conflits incessants qu'il entraîne. La force antiégoïste, le sentiment qui favorise la vie collective avec autant d'intensité que son adversaire favorise la vie individuelle, a été nommé sympathie par Adam Smith, et altruisme par Auguste Comte. Au combat pour l'existence, l'altruisme substitue le concours, la mutualité et la solidarité. Il se manifeste chez tous les êtres qui vivent en société, et prend un développement toujours conforme à l'état social.
Une première difficulté consiste à décider si la société produit l'altruisme ou en est la conséquence.
Ciomme Tindividu est Torgane, il faut bien qu'un instinct autre que l'égoïsme l'amène dans la colleotivité. Cet instinct existe, en effet ; il a mission de «conserver l'espèce, de rapprocher les sexes, de pourvoir à l'éducation des jeunes et de former la famille. On le retrouve à l'origine de toute société. Mais il ne représente qu'une faible portion de l'altruisme, dont les autres parties ne se voient jamais chez l'individu isolé, et apparaissent comme une conséquence de l'état sociaL Chaque jour l'expérience niiontre que Taltruisme s'enseigne, s'apprend et peut, avec l'éducation, prendre une place considérable dans le cœur humain. L'enfant d'un cannibaL, Vil est élevé dans une cité, en prend les mœurs et ne montre guère le terrible égoïsme de sa race. Il sert ses semblables au lieu de les dévorer; une preuve que l'altruisme, abstraction faite de ce qui ccmcerne Tinstinct reproducteur, s'apprend et ne résulte pas d'un instinct individuel, c'est qu'il provoque la bienveillance, non pas pour tous ceux avec lesquels on pourrait faire société, mais seulement pour ceux avec lesquels on a fait société. Les hommes et les abeilles livrent également des combats acharnés à ceux de leurs semblables qui font partie de «ociétés étrangères, tout en montrant le plus grand dévouement à des concitoyens. Si ce dévouement était congénital et spontané, il s'étendrait à tous les membres de la même espèce, et ne laisserait pas surgir l'hostilité contre l'étranger; tandis que, devenant un fait d'éducation, il fait très-bien compren-
dre pourquoi Thomme et Tabeille, après avoir témoigné une bienveillance extrême aux membres de leurs cités respectives^ reprennent la lutte pour l'existence contre les membres des cités étrangères. Un autre fait d'une grande importance, c'est que l'altruisme varie, dans une même race, avec les divers degrés de l'état social. L'histoire montre l'homme primitif de tous les temps et de tous les lieux, soit qu'il appartienne à la sauvagerie passée, soit qu'il appartienne à la sauvagerie présente, livré à un égoïsme dominateur^ tandis que l'altruisme grandit nécessairement avec le progrès social. Mieux on connaît les mœurs des Européens de l'âge de pierre, et plus on les trouve conformes aux mœurs de certains Polynésiens ou Australiens actuels. Partout dans l'humanité il paraît avoir existé une période d'anthropophagie, suivie d'une période d'esclavage, suivie elle-même d'une période de servage. L'altruisme, après s'être montré impuissant à préserver la vie de l'étranger, la sauve, au détriment de la liberté; enfin protège la liberté elle-même. De Tétat d'une société on peut toujours induire le degré d'altruisme de ceux qui la composent, et l'amoindrissement de l'égoïsme primitif. Un moment vient où l'action sociale est si puissante, que l'intérêt de la cité l'emporte sur l'intérêt individuel. Cette action produit les mœurs, qui, en leur qualité d'habitudes contractées par les générations, sont capables de lutter contre le dogme religieux, si puissant à d'autres égards. Le mahométisme n'a pu s'imposer à
la tribu arabe qu'à la condition d'en respecter les mœurs ; le christianisme, en pénétrant chez les barbares du moyen âge, en a pris les mœurs guerrières. Ses missions actuelles échouent d'une façon générale, parce qu'il est trop rigide pour se plier aux mœurs de ceux qu'il veut convertir. Il semble ignorer que les idées, les sentiments et les croyances nécessaires à la civilisation ne peuvent s'acquérir brusquement et doivent parcourir différents degrés pour atteindre les sommités des sociétés européennes. La morale théorique reste comme non avenue, tant que l'altruisme, qui doit la faire sentir et pratiquer, n'a pas obtenu de l'état social une évolution suflBsante, Vouloir donner à une société les mœurs d'une autre, c'est poursuivre une chimère attestée aussi bien par les insuccès de certaines cololysations que par les insuccès de certaines prédications.
Pour compendre l'action de la vie collective sur les instincts^ besoins et sentiments de l'humanité, on est contraint d'admettre que cette vie fait surgir des intérêts altruistes assez forts pour dominer les intérêts égoïstes, ce qui ne peut se produire que si la société ajoute à la vie individuelle des fonctions d'un attrait considérable. C'est en effet ce qui a lieu. Chaque groupe social, si on tient compte des enseignements de la biologie, est une organisation comprenant des fonctions auxquelles participe l'individu, mais dont il est absolument incapable quand il reste dans l'isolement. Ces fonctions qui le font bénéficier
de la vie de ses semblables agrandissent considérablement son existence ; en vivant dans autrui, il étend sa bienveillance à tous ceux qui vivent en lui, il veut du bien à qui lui fait du bien ; son altruisme n'est que de Tégoïsme réfléchi ; et la preuve c'est que, s'il ne tient pas à un groupe social plus grand que la famille, il est en lutte contre les membres des autres familles, c'est que s'il n'appartient pas à un groupe social plus grand que le municipe, il est en guerre contre les autres municipes; enfin c'est que, tout en appartenant à une fédération qui est le groupe social le plus élevé, il se met en hostilité contre les autres nations.
Le naturaliste qui connaît la puissance des lois de l'organisation et qui sait combien elles pèsent sur ce qu'elles dirigent comprend très-bien comment elles imposent l'instinct social à ceux qu'elles font vivre en société. Darwin ne s'y trompe pas quand il fait dériver le sentiment moral de l'instinct social et quand il attribue une certaine moralité à tous les animaux qui vivent en société. Appliquez les lois de l'organisation aux divers groupes sociaux : famille, commune, nation; faites que les membres de ces groupes aient entre eux les rapports que présentent les organes d'une plante, d'un insecte, d'un poisson ou d'un homme, et vous verrez que ces rapports sont ceux de la plus saine morale. Où il y a organisation, en eflfet, chacun doit agir pour tous et tous doivent agir pour chacun, et ce résultat ne s'obtient que par le concours, la solidarité et la mutualité qui
MOftALE POSITIVE. 87
peuvent dans leur ensemble représenter aussi bien la vie d'une plante que la formule de la vie d'une nation. Il est un minimum dans l'application de cette formulé sans laquelle Torganisation collective ne peut pas exister plus que la morale ; il est un maximum qui exprime à la fois le plus baut point de l'organisation sociale et de la moralité. C'est la corrélation de ces deux derniers termes qui fait comprendre pourquoi la famille informe du sauvage est un réceptacle de crimes et d'abjection, si on la compare à la famille des bommes qui appartiennent à une nation ; pourquoi la tribu arabe, tartare, mon« gole, colombienne, etc., s'obstine à honorer lara* pine et le vol, tandis que le véritable municipe honore la probité et l'honnêteté, pourquoi les natia nalités informes des Malais, des nègres et des Tonraniens ne peuvent atteindre la moralité des nations caucasiques. La morale étant l'expression de l'organisalion collective, et cette expression étant le signe de la force, il s'ensuit que les races les mieux organisées sont aussi les plus morales et les plus fortes ; il suit encore que l'expansion de leur puissance de-* vient la caisse, du progrès.
Si le sentiment moral dérive^ pour la plus grande part, de l'organisation et s'il en est l'expression, on comprend d'où viennent les similitudes qu'il pré-* sente dans l'homme» dans les animaux, dans les temps, dans les lieux et dans les circonstances ; on comprend encore qu'il varie avec les différents de«* grés de sociabilité des races ; ce qui paraissait con*
tradictoire et incompréhensible devient accessible à la science et au raisonnement.
Il n'est pas moins vrai que le sentiment altruiste, venu à la suite de Torganisation sociale et en subissant les imperfections, ne peut servir de base à une morale positive, attendu qu'il est exposé comme tout ce qui est affectif à pécher par excès, par insufKsance et par perversion. S'il court à Tidéal, il devient avide de sacrifice, de dévouement et de martyre. Il repousse la portion d'égoïsme qui doit veiller à la conservation individuelle. Il amoindrit le corps sous prétexte d'agrandir l'âme, il se condamne aux macérations et au célibat, ou bien il recherche la contemplation dans l'isolement, faussant ainsi ses obligations sociales et revenant à l'égoïsme par un détour. S'il est insuffisant et s'occupe de faire tourner l'action sociale au profit de l'intérêt individuel, il multiplie les vices qui ont le moi pour base et qui se résument dans l'orgueil, l'envie, la cupidité, l'improbité, l'avarice, la paresse, et la plus grande partie des péchés capitaux. Au sein des sociétés se trouvent un grand nombre d'individus dont le cœur ne s'est pas imprégné d'altruisme dans l'état conjugal, familial et communal. Ce sont les égoïstes, puis viennent les pervers. Chercher dans leur conscience la règle des mœurs serait aussi vain que la chercher dans le cœur d'un solitaire de la Thébaïde.
Une science ne saurait se fonder sur l'analyse des sentiments, et chacun doit admettre que raltruisme ne peut aboutir à une morale scientifique. Mais ua
premier degré de connaissance, à cet égard, peut s'obtenir d'une manière purement empirique en constatant les rapports de Tégoïsme et de Taltruisme avec l'état social. S'il était démontré par l'expérience que la moralité des hommes tient à l'organisation de la cité bénéficiant, à son tour, de la vertu des citoyens, on obtiendrait des connaissances d'une grande utilité pratique et un double moyen de propager le bien au sein de l'humanité. L'individu permettrait d'apprécier le groupe social qui fournirait, à son tour, le moyen d'apprécier l'individu, et l'on aurait un art de la morale bien supérieur à ce que produisent les déductions religieuses ou métaphysiques. Avec l'expérience on serait certain d'arriver à la famille, à la conimune et à la nation organisée^ pour produire d'honnêtes gens.
Mais cet empirisme, si avantageux que l'on veuille le supposer, ne saurait avoir les caractères de la science. Pour en arriver là, il faut une série de conditions dont nous venons d'exposer le tableau.
En premier lieu, une science doit circonscrire nettement les faits qui lui appartiennent spécialement et ne peuvent rentrer dans le domaine d'une autre science. Les faits moraux ont-ils ce caractère, et peuvent-ils se distinguer de ce qui appartient à la biologie? Nous répondons affirmativement, attendu qu'il s'agit d'étudier, non pas la vie humaine en général, mais le bien et le mal résultant des rapports des hommes au sein de la société. Une autre science, l'hygiène, étudie le bien et le mal de l'individu dans.
dispensable, à cette heure, pour établir entre les hommes une règle efficace des mœurs et les sortir d'une confusion morale gui laisse la législation sans base et sans guide.
Étant admis que rhomme, s'il vit dans l'isolement, ne peut s'élever au-dessus de la brute, tandis que l'action sociale, grandissant avec Ja famille, le municipe et la nation, lui donne les qualités de la personne , étant admis que le bien et le mal, au point de vue de l'humanité, sont tout ce qui agrandit ou amoindrit la vie humaine ; étant admis que le bien et le mal, purement individuels, relèvent de la médecine, et en particulier de l'hygiène, il doit être admis que le bien et le mal de la personne relèvent de la morale, comme le bien et le mal de la société relèvent de la politique.
Mais, à côté de la morale théorique et abstraite dont les lois peuvent s'induire des apports des personnes au sein de la société, se place la morale pratique et concrète, traitant de la somme de force ou de volonté que la personne est tenue de dépenser pour soutenir le bien ou combattre le mal. Ceci
tfl MORALE POSITITE.
Jispensable, à cette heure, pour établir entre les hommee une r^l^ efficace des mœurs et les sortir d'uQe confusioa morale qui laisse la légiBlatioa sans base et saos guide.