IV
Étant admis que rhomme, s'il vit dans Tisolement, ne peut s'élever au-dessus de la brute, tandis que l'action sociale, grandissant avec la famille, le municipe et la nation, lui donne les qualités de la personne , étant admis que le bien et le mal, au point de vue de l'humanité, sont tout ce qui agrandit ou amoindrit la vie humaine ; étant admis que le bien et le mal, purement individuels, relèvent de la médecine, et en particulier de l'hygiène, il doit être admis que le bien et le mal de la personne relèvent de la morale, comme le bien et le mal de la société relèvent de la politique.
Mais, à côté de la morale théorique et abstraite dont les lois peuvent s'induire des apports des personnes au sein de la société, se place la morale pratique et concrète, traitant de la somme de force ou de volonté que la personne est tenue de dépenser pour soutenir le bien ou combattre le mal. Ceci
■fl MORALE POSITIVE.
i-ancerne plus pariiculièrement la moralité qui joint à la coonaissauce du bien l'intention de militer pour lui. Quant à l'origine de celte intention, elle ne peut être appréciée et comprise qu'ayec l'aide de la psychologie.
On voit que la distinction entre la morale et la moralité ressort de la nature même des choses, car la connaissance de ce qui agrandit ou amoindrit la personne est parfaitement indépendante de l'intention lie nuire au prochain ou de le servir. La morale est un produit de l'intelligence et peut, à ce titre, rentrer dans la connaissance abstraite, tandis que la moralité fait de larges emprunta au sentiment et relève, sous ce rapport, de la connaissance concrète. De là l'obligation d'une double étude si on veut éviter des confusions regrettables.
Ainsi comprises, la morale et la moralité commencent où finit la médecine, dernier terme de la biologie . Ce que celle-ci enseigne sert de point de départ à la règle des mœurs qui, prenant l'homme tel qu'il est étndié par la physiologie, surtout au point de vue psychique, prenant la personne telle que la montre l'obserTation directe et l'histoire, cherche les rapports capables d'assurer la grandeur de la personne en même temps que les moyens de produire ces rapports et de les rendre effectifs. La fin de la morale est marquée par le commencement de la politique, dont la mission consiste à produire la grandeur de la société, en la fondant sur la grandeur de la personne et de l'inâÏTidu.
On voit que nous ne saurions nous proposer, à rezemple de la théologie ou de la métaphysique, de diriger Thumanité vers im idéal auquel seraient sacrifiées la santé^ la beauté, la force et le savoir de Thomme. Mais,, loin d'ôter à Thomme la santé, la force, la beauté, et le savoir, bien loin d'encourager l'isolement égoïste en vue d'une dignité ou d'une liberté illusoires, nous voulons rapprocher les hommes, superposer les groupes sociaux et développer indéfiniment les facultés humaines. Le moyen de maintenir entre les personnes des rapports conformes àValtruisme, à l'état social, ou au sentiment moral, c'est tout un, consiste à mesurer ces rapports sur la loi qui préside à l'organisation. On est certain, de la sorte, d'assigner à toutes les forces ou fonctions qui naissent de la vie collective le rang et la proportion qu'elles dcâvenli garder^ pour ne pas devenir perturbatrices.
Ces considérations marquent le rang de |la mo-* raie dans la sociologie. L'organe social est délimité, circonscrit, étudié ; ses fonctions sont dirigées en vue d'en tirer tout ce qu'elles peuvent donner et d'en prévenir les réactions vicieuses. Dans un pareil travail ou peut utiliser l'observation et l'expérience portant sur l'individu et sur la société ; on peut se prévaloir, en outre, des lois de la biologie. Si la prospérité des êtres vivants est partout et toujours en ndsoa du concours de la mutualité et de la solidarité qui régnent entre leurs organes, si les actes ao* ciaux ont les caractères des fonctions et si l'existence
sociale a les caractères de la vie, la prospérité générale gui est la fin de la morale doit être ea raison de la somme de concours, de mutualité et de solidarité régnant enti*e les membres de la société. L*é* quilibre organique, signe de santé individuelle, détient aussi le signe de la santé générale et apparaît comme le critère de la moralité.
Ainsi se trouvent réalisées les conditions d'une science positive. Nous continuons la série scientifique finissant actuellement à la biologie dont nous utilisons les enseignements; nous restons fidèle à la méthode en fondant nos calculs sur l'observation des faits présentés par les personnes et par les sociétés, enfin nous avons pour critère et pour preuve les lois capitales de Torganisation. Il reste à adopter une classification. Au lieu de l'établir sur des divisions abstraites ce qui est toujours illogique dans une science concrète, au moins en partie, nous comptons calquer les divisions de la morale sur les états divers des objets soumis à notre observation. Au delà de la personne ou de l'être moral dont les caractères ont été fournis antérieurement, le premier terme qui se présente, l'embryon social résultant des premières réactions <ie l'altruisme, c'est le ménage. Il faut établir les rapports des époux et les combiner de telle sorte qu'ils ajoutent à la vie de l'homme et de la femme sans rien enlever à leur individualité, car tout sacrifice de Tun d'eux serait un amoindrissement. Pour accomplir un tel travail, la véritable méthode consiste, non pas à chercher un idéal me-
taphysique ou religieux, mais à chercher la signification des faits présents ou passés que fournit Thistoire des peuples. La prospérité du ménage s'apprécie sur sa fécondité et sur l'accroissement de la vie organique, affective et intellectuelle dont il estTori-i gine. Les relations des époux étant déterminées selon cette méthode, 11 faut déterminer les relations des enfants avec les parents, puis les relations des enfants entre eux, en signalant partout ce qui est cause de grandeur et d'amoindrissement pour la personne. Il va de soi que, si le père, la mère ou l'enfant se trouve amoindri par. suite des rapports de parenté, le groupe social représenté par la famille en pâtit d'autant» tandis qu'il est en pleine prospérité si ses membres, obtiennent la part de vie qui leur revient, tout en bénéficiant des facultés sociales que fait naître leur concours.
Après la morale familiale se concentrant sur les actes sociaux qui résultent des rapports de parenté, vient la moi^ale du groupe supérieur dont on a un double type dans la municipe et là tribu. Ici l'altruisme s'adresse, non- seulement aux personnes que rapprochent les liens du sang, mais encore à tous les êtres qui représentent les organes d'un même municipe. Des facultés nouvelles font naître des intérêts nouveaux. Les débuts de Tagriculture, de l'industrie et du commerce donnent lieu à la propriété personnelle qui crée une condition de vie pour la personne, qui donne l'indépendance vis-à-vis des besoins organiques, qui favorise la production en
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assurant à chaque producteur le fruit de son travail, qui assure à tous les grands avantages de l'échange. Le respect de la propriété ajoute au respect de la personne et devient une nécessité sociale. Bientôt la serviabilité naît de l'échange des services, la polilasse et l'urbanité viennent ensuite ajouteraux avan- Uiges de la vie en commun. L'enseignement grossit le capital intellectuel de chaque génération et fait que le citoyen devient une sorte de résumé des puissances mentales de la cité. Il accepte volontiers une tutelle qui lui donne la sécurité pour son avoir et pour sa personne. Un moraliste ne saurait trop étudier, à leur origine, les facultés sociales, parce qu'il trouve en elles le principe de la moralité. Il y voit comment Thomme est attiré, séduit et discipliné par les avantages de la vie collective, comment son égoïsme abdique en faveur de l'altruisme, comment il se plie à la grande loi de la mutualité, comment il acquiert le sentiment de la dignité, comment il se pique de ne recevoir un bienfait qu'à la condition de rendre Téquivalent A côté des agrandissements que les bonnes mœurs donnent à la vie humaine, se trouvent les amoindrissements résultant des mauvaises mœurs, soit qu'elles viennent de l'cHrganisa— tion vicieuse du groupe, soit qu'elles dérivent des vices de la personne. L*étude du désordre et de la manière dont il se produit n'est pas moins fructueuse que l'étude du bien, car les faits négatifs ajoutés aux faits positifs en complètent la signifia cation.
Vient, en dernier lieu, la morale de la nation. La personne prend alors de telles proportions que, déjà façonnée à l'amour du prochain, elle devient capable d'aimer avec passion des abstractions telles que la liberté, la vérité, la religion, l'honneur, la vertu, la science et l'art. Ce fait, affirmé par les martyrs de toutes les causes, montre à quelle hauteur la nationalité peut élever les hommes. Elle les élève en ajoutant à la connaissance intellectuelle du bien et du mal les puissances de Taffection et de la volonté. Mais ici on entre dans le domaine de la moralité qui a mission de rallier au bien, comme à un intérêt capital, les forces actives de la personne. Sans la moralité, la morale reste une vue purement théorique et passe à l'état de lettre morte; mais si le bien conquiert l'amour de l'homme, s'il en domine la volonté, s'il est doublé de Diorreur du mal, on voit se produire la vertu qui, autant que la science, est principe de grandeur pour Tl umanité.
Les moyens de conduire les personnes à la vertu sont multiples et complexes. Ils consistent à utiliser, au profit de l'amour du bien e du beau, les puissances du sentiment, les instincts d'imitation et de manifestation, l'altruisme, l'action sociale et les actes de la volonté. Mais on ne mène à bien une telle entreprise qu'avec la connaissance des ressorts contenus dans la tête et dans le cœur de l'homme.
iOO MORALE POSITIVE.
TRANSITION DE l'hYOIÉNE A LA MORALE,
Rarement l'homme se rencontre hors de l'état social : cependant des faits bien observés montrent qu'il peut vivre dans l'isolement, comme certains animaux, sans présenter trace de langage ou de moralité. Alors sa prospérité ou son dépérissement dépendent uniquement de ses rapports avec le monde extérieur, car il. ne peut se soustraire à des exigences liées à la structure de ses organes et aux lois de la biologie. Ces exigences sont entières, chez l'homme qui se donne à la vie collective, et qui joint aux caractères propres à l'individu les caractères de l'être moral. La personne, en effet, ne peut prospérer que si elle pourvoit simultanément aux conditions de la vie individuelle et aux conditions de la vie sociale, que si elle met l'accord entre les deux ordres de fonctions en donnant ce qui est nécessaire aux unes et aux autres.
Les avantages qu'une âme saine retire d'un corps
MORALE POSITIVE. iOI
sain sont trop généralement admis et trop évidents pour qu'il soit utile d'y insister, mieux vaut étudier les moyens de produire entre l'âme et le corps une pondération d'autant plus difficile que l'intérêt moral n'est pas apprécié de la même manière que l'intérêt organique. L'expérience et la raison ont part à l'appréciation du bien de ' la personne, tandisque le bien de l'individu est surtout apprécié par les instincts et appétits dont les entraînements dérivent, en partie, de la nécessité impérieuse de pourvoir aux divers besoins organiques. Un homme peut vivre sans moralité, tandisque le philosophe le plus éminent ne peut vivre sans assimilation. Ainsi s'explique la suprématie de l'appétit sur l'idée. Cette suprématie s'explique mieux encore lorsque l'on considère comment naît l'appétit et comment il comporte des indications qiiQ la raison ne saurait obtenir.
Entre l'appareil digestif et les aliments existe une sorte d'affinité mentale résultant de la réaction des nerfs intestinaux sur le cerveau : ainsi se produit la faim qui utilise les mains, le nez, et la bouche, pour saisir, triturer et avaler les matières assimilables. L'instinct digestif indique à l'animal les aliments qui lui conviennent, comme l'instinct respiratoire indique le meilleur air respirable, comme l'instinct cutané indique la meilleure température, comme l'instinct musculaire indique le meilleur exercice. Cette corrélation entre l'organe et l'instinct fait comprendre pourquoi certains carnassiers, quand leurs entrailles
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s«it initées par les vers intestinaux, sont friands dts feuilles de chiendent dont les aspérités tuent les vers, pourquoi le cheval boit certaines eaux sulfureuses pour lesquelles il marque du dégoût, à Tétat de aanté ; pourquoi le chien atteint de rhumatisme expose volontiers au rayonnement d'un feu ardent les régions endolories. La sagacité de l'instinct est connu de tout le monde et Ton ignore plus généralement quelles en sont les insufhsances et les erreurs. Les bétes s'empoisonnent plus souvent que l'on ue croit; elles ont des indigestions fréquentes, elles se montrent avides de ce qui doit leur être nuisible et repoussent ce qui doit leur profiter. Ces erreurs de l'instinct font que certaines espèces animales ne peuvent se propager dans des contrées où se trouvent des poisoDs contre lesquels l'appétit héréditaire n'est pas prémuni. Les bêtes que Tinstinct ne guide pas suffisamment sont condamnées à disparaître, tandis qu'il y a des chances de prospérité et de propagation chez celles dont l'instinct devient de plus en plus sagace par voie d'hérédité et de sélection. Chez l'homme comme chez la bête, les besoins instinctifs sont^ à la fois, sagaces et sujets à l'erreur, mais la recti* fication s'en fait bien plus par l'influence de l'expérience que par voie de sélection naturelle. Admetr tons une application générale des lois de l'hygiène, admettons que les instincts et appétits soient tenus en bride au point que l'oi^anisme recevra tout ce qui est nécessaire à son entretien et se verra refuser tout ce qui deviendrait abus^ excès et agent de
perturibation, rapplication des préceptes de la biologie rendra l'individu aussi sain d'esprit que de corps, tandis que, le triomphe des appétits; en provoquant des excès de toutes sortes, fait osciller constamment l'organisme entre Texaltation et la prostration qui, l'une et l'autre, sont incompatibles avec la moralité! A ce titre les divers appétits méritent Texamen Le plus sérieux.
Fenetiom digestives et respiratoires. — Une hygiène capable d'indiquer à chaque personne la quantité et la qualité des aliments nécessaires pour que tous lès organes soient suffisanmient nourris, sans que dans aucun d'eux Tabondance du sang porte une disposition inflammatoire, une telle hygiène, disons-nous, reste encore à faire. Ce qui la rend impossible c'est qu'elle devrait varier avec lea tempéraments, les âges, les sexes, les climats et les travaux Jl ne faut donc pas s'étonner si la grande majorité des hommes imite les bêtes et mesure son. aUmentatiûn sur sa faim. Mais le guide est peu sûr, attendu que l'appétit demande constamment au delà du nécessaire et veut y joindre le superflu. Ajoutons que chez un être polyphage, comme est l'homme, le besoin d'alimentation s'adresse de préférence à ce qu'il y a de plus substantiel parmi les alimenta. Il en résulte une plus grande puissance dans les mus-» deSj mais il en résulte égalem^il bien des maladies et la série de souffrances dont on peut demander au graveleux, au goutteux, au dartceux, au diabétique et à tant d'autres la longue énuméiation. Geux<|iâ
abusent des plaisirs de la table se préparent une triste vieillesse si jamais ils y arrivent. En attendant leur corps surchargé de graisse se déforme, devient ridicule, perd l'activité et l'agilité, lors même qu'il ne devient pas infirme. Un grand travail musculaire einpêche une partie de ces inconvénients et développe, qpiand il est aidé par une alimentation copieuse, une vigueur d'athlète, mais le détenteur de cette puissance est, le plus souvent d'une grande faiblesse nerveuse. Une nuit d'insomnie Tépuise, le jeûne et les privations l'abattent en quelques heures, il succombe sous des maladies auxquelles résisterait un être chétif.
Pour juger des résultats de l'alimentation il faut examiner ce que la prépondérence de la nourriture végétale ou de la nourriture animale produit sur des races entières. La révélation, la métaphysique, la plus belle des langues, l'art, la science et la civilisation entière ont été le partage du frugal Hindou, tandisque les compagnons d'Attila, de Gengiskan et de Tamerlan ne se nourrissaient que de matières animales. Ce n'est pas impunément que les hommes se repaissent de chair et de sang ; car ils prennent^ à la longue le caractère des rapaces et des carnassiers. Parmi les races européennes celles qui représentent l'égoïsme, l'hostilité et la conquête, celles qui mettent en pratique le chacun pour soi, celles qui manquent d'idéal, de grâce et d'instinct social/ celles qui sont grossières dans leurs goûts et dans leurs mœurs sont surtout carnassières. Une sensua-
litê épaisse leur fait rechercher le côté matériel de la civilisation, ce gui profite, ce qui reste, ce qui est positif, ce qui satisfait l'avidité. Chez les nations frugales, au contraire, il y a moins d'égoïsme et plus de sympathie, moins d'esprit pratique et plus d'idéal, moins de plaisirs de consommation et plus de plaisirs d'imagination; les arts grandissent, sous leurs formes diverses, et donnent à Thomme des jouissances Lien faites pour lui inspirer le mépris d'une tablé chargée de viandes et d'eau-de-vie.
Pour rester dans les conditions de l'hygiène, qui sont aussi celles de la morale, l'homme doit se montrer frugal et, sans proscrire de sa table la nourriture animale, se garder de s'alimenter comme une bête de proie. Il doit s'abstenir de la gloutonnerie, qui l'induirait à ingérer une somme d'aliments bien supérieure à ses besoins; il doit^^ombattre la gourmandise, qui recherche, avec ardeur, les morceaux friands et prolonge la faim au delà de la satiété. Une grande science culinaire est l'indice de la décadence chez les peuples civilisés ; et l'on peut affirmer qu'une armée dont les chefs se préoccupent d'avoir une table bien servie, même en campagne, est une armée battue à l'avance.
Aux appétits digestifs se rattache le besoin de boire ; la soif, dont le caractère impérieux ne peut être méconnu. L'agent naturel qui doit apaiser la soif est l'eau ; mais l'industrie a varié les boissons à l'infini, rendant les unes surtout rafraîchissantes au moyen des acides et de l'abaissement de tempéra-
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tore, rendant lee autres toniques et nouniasantes avec le sncre, les arômes et l'alcool. Tant que l'honinid 0^ modérément des boissons variées qu'il doit h la nature et à son travail, il reste dans les Umiti'» 'le i'hygiène et du bien, et nul ne peut Ini reprocher de chercher dans un verre de bière ou de vin l'iipaisemeat de sa soif, la réparation de ses forces, le courage au travail et même la gaieté que communique te jus de ta treille; mais l'actioQ de boire sans soif, loin d'élever l'homme au-dessus de la brute, comme le prétendent les bonnes gens, le Tait tomber au-dessous. La bmte n'a ni des tendresses, ni des colères, ni des inimitiés, ni des in> tentioiiâ sans motifs : elle sait marcher et se conduire ; elle ne va pas, hideuse et régurgitante, se vautrer dans ses ordures; elle ne se donne pas la folie alcoolique, le deliriutn tremens, qui combine l'impuissance de l'action musculaire h l'impuissance de la raison; elle ne se donne pas la soif artificielle, qui grandit avec la quantité des liquides ingérés, faisant à la fois le tourment et les délices de l'ivrogne. Qui pourrait mesurer la somme d'intelligence, de force, de droiture et d'honnêteté détruite par l'alcool ! Qui pourrait dire les misères qu'il entasse sur la pauvre humanité I II est l'auxiliaire de toutes les pestes du corps et de l'Âme.
D'autres ivresses produites par le tabac, le chan^ vre et l'opium font également les délices de certaines gens qui trouvent une étrange volupté à substitua: dans leurinlelligeoce le mensonge à la réaUté. Leur
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goût finit par se complaire dans des impressions qui, d'abord, excitaient la nausée, tandis qu'il se déplait dans des impressions agréables naturellement. Ce n'est jamais impunément que Ton &u8se les appétits, et la preuve c'est que la langue du fumeur et du màcheur de tabac est, à la fois, irritée et engourdie : elle devient incapable d'apprécier les sayeurs délicates; elle se complaît dans les saveurs fortes et poivrées ; tandis que le gosier devient le siège d'une soif artificielle. Voilà comment la bière et l'eau-de-vie deviennent le complément ordinaire de la pipe.
Un tel régime ne tarde pas à rendre les gencives âwigueuses, à carier les dents, à produire des inflammations annoncées par la fétidité de l'haleine. La bouche devient un objet de répulsion chez le fumeur, dont les mains, la barbe et les vêtements s'imprègnent d'une matière sordide, dont les crachats, répandus partout, deviennent un principe de nausée pour ses voisins. Viennent enfin les accidents déterminés sur le système nerveux par l'action d'un poison redoutable comme est la nicotine. La ménKÛre devient infidèle, la pensée perd sa vigueur ; une hébétude qui ne parait pas dépourvue de volupté substitue la mollesse du rêve aux énergies de la méditation; la vue se trouble ; l'ouïe perd sa finesse ; l'odorat devient obtus ; puis arrive la série des accidents qui tiennent à une altération grave du cerveau ou de la moelle épinière. L'action délétère et dégradante du tabac est encore dépassée par Tac-
lioQ dù chanvre ou du pavot. En somme, toutes les ivresses sont malfaisantes, car elles rendent fou celui dont la valeur principale tient à l'intégrité de sa raison.
Des voies respiratoires naît le besoin de respirer, qui réclame l'aliment gazeux contenu dans l'atmosphère au même titre que la faim veut l'aliment solide, ou que la soif veut l'aliment liquide ; et de même que les appétits digestifs s'éclairent par le goût, de même le besoin de respirer s'éclaire par l'odorat. Ce sens a pour fonction capitale d'explorer l'air atmosphérique et d'en signaler les altérations. Chez certains animaux, l'odorat est un moyen de connaître aussi subtil que la vue ou l'audition ; mais, chez Thomme, il ne sert guère l'intelligence, et, si on en excepte l'appui qu'il prête aux actes repiratoires et alimentaires, ses fonctions ne profitent guère qu'à la sensualité. Les hommes, en constatant le plaisir produit par l'inspiration d'un air aromatique, ont songé à utiliser les parfums au profit de la volupté. Ils ont éprouvé que le musc, l'ambre et une foule d'odeurs diverses ont une action spéciale sur le système nerveux, qui s'en trouve prédisposé à la rêverie et à l'ivresse. Ce sont les effets du tabac et de l'opium fort mitigés et dépourvus de ce qu'ils ont de brutal, mais pernicieux au même titre. L'homme fait bien d'aimer les senteurs toniques et saines de la montagne et de la forêt : il ajoute de la sorte à la pureté de son sang; mais quand il joint au méphitisme de l'appartement où il se confine le mépM-
tisme d'une série de parfums, quand il en use comme d'un agent de mollesse ; quand il en fait un moyen de charmer $a paresse et de stimuler ses désirs, il se met dans la voie du mal. Agrandir les appétits au moyen des sens est toujours mauvais, car c'est provoquer l'excès ou Tabus de certaines fonctions ; car c'est donner la prépondérance à la vie organique sur la vie de relation, à la bête su^ rhomme.
D'autres instincts, tels que ceux de la toux, du bâillement et de l'éternument, relèvent encore des fonctions digestives et respiratoires, mais ils appartiennent à la vie organique et n'intéressent pas la morale.
Fonctions cutanées. . — Chez l'homme, le tégument est le point de départ d'impressions concernant tantôt la température, tantôt l'aspérité, le poli, le piquant et le tranchant des objets. Il en résulte lô.tact, qui est à ces impressions ce que le goût est aux instincts digestifs, et l'odorat aux instincts respiratoires.
La nudité de l'homme le rend très-sensible à la froidure et à la chaleur. Elle lui fait rechercher une température moyenne, et lui donne, avec les intempéries, le besoin d'abri, qui trouve satisfaction dans le vêtement et la maison. Rien n'est plus conforme à l'hygiène que l'habitation où se trouvent le foyer, la table et le lit, où l'homme naît et soigne ses maladies; rien également n'est plus conforme à la morale que ce lieu où il abrite et réconforte tous
UO UORALK POSITfVE.
Iw iwns, OÙ il donne asile ou Toyagear, où i] cache fW grandes douleurs, où il se sent maître et souvecain. C'est avec l'aide de la maison qne l'homme braro lee iroiâa polaires et lee chaleurs torrides. Mai« il est vu point où s'arrâte le bien produit par rftaliitalion, c'est lorsque le corps, trop protégé coiiU'i? lo3 intempéries, s'amollit, dégénère et perd ses qualités viriles. — L'homme qui garnit son apparlprnoQt de tentures et de tapis, qui met d'épais rideaux aux fenêtres et des portières aux issues, qui lait lembtturrer ses siégw, qui dort sur des matelas moelleux, ne tarde pas à se détremper dans la mollesse. Uuceurantd'air suffît pour le rendre malade, un sii'ge de pierre ou de bois suffit pour lui donner une courbatore. 1« moindre choc le couvre d'ecchymoses, un lit un peu dur lui cause une insomnie; il devient l' esclave de sa chair qui lui impose une série de servitudes et de pusillanimités. Dans les mêmes cooditioas, sa femme devient molle, nerveuse, irritable et infirme; souvent elle est frappée de sLérilité, ou bien elle donne la vie à des étreschétifs qu'elle est incapable d'allaiter. Le méni^e est exposé anx causes de dissolution que la paesioa maladive ou. la tyrannie lin caprice impose à la i'aiUesse.
En faite d« ce tableau dont chacun- peut véri&er l'esactitude, qui ne sent combien les demeures fastueuses où les recherches du luxa vont jusqu'à' la dépravation sont peu cooformes à l'hygiène et à la morale. Ces deux sciences exigent que l'être humain
MORALE POSITIVE- iU
soit habitué à braver le chaud et le froid, le sec et rhumide ; elles veulent que le corps, endurci, contre le& intempéries, n'impose pas à l'âme une foule de petites lâchetés»
Tout ce qui vient d'être dit sur l'habitation s'applique au vêtement, dont l'objet est de défendre lecorps contre les agents nuisibles de l'extérieur. Mais, des habits qui prétendraient préserver entièrement la peau des contacts rudes, des changements de température et de l'action de l'air seraient détesta-» blés. L'homme ne peut prospérer dans des conditions pareilles; il lui faut l'âpre souffle de la brise et la hâle de l'été, il faut que sa peau sache tolérer Taction des rayons solaires et d'une pluie diluvienne, il faut que sa chair admette sans meurtrissure le contact du rocher.
Au vêtement sa rattacheni encore certaines conditions intérei^ant la décence, la parure et l'amourpropre, mais les prescriptions qui en dérivent trouveront leur place un peu plus tard; nous devons, quant à présent, traiter des instincts qui concernent la propreté. Ils consistent dans un besoin inné de repousser et d'éliminer tout ce qui pourrait être une souillure, à la surface du corps. Les bêtes ne somt pas étrangère» à ces besoins, aussi les aberra^ tions du mysticisme ont pu seules rendre méritoire Fusage de vêtements sordides et pourris par les sueurs qu<' excrète le corps humain. Lei» mêmes sottises peuvent seules s'opposer aux bains, aux ablutions fréquentes, et aux blacohissages répétés^
un MORALE POSITIVE.
seules elles peuvent proscrire l'usage du linge et imposer pour vêtement unique une robe de bure aussi offensante pour le tact que pour l'odorat. Ce n*est pas d'hier que date la prétention de purifier Tàme en souillant le corps. Déjà dans Tantiquité les pratiques des ascètes de l'Inde avaient passé aux cyniques avant de passer aux chrétiens et le résultat fut, non pas la répression, mais l'exaltation des besoins de la chair. Le jeûne rend l'estomac dominateur et tyrannique, une peau sordide se couvre de dartres et obsède l'âme par les ardeurs du prurit.
A tous les partisans de la saleté on peut opposer l'exemple des oiseaux qui, au coucher du soleil, cherchent une source limpide, pour s'y baigner et s'y purifier. Ils lissent ensuite chacune de leurs plumes, ils en retirent les parcelles épidermiques et les grains de poussière; ils les vernissent et les recouvrent d'un enduit qui doit les préserver de l'humidité. Cette propreté dont ils sont si friands leur est cependant moins nécessaire qu'à l'homme dont la peau nue absorbe facilement mille impuretés.
Entre la propreté du corps et celle de l'âme existent les relations-multiples qui se trouvent entre le physique et le moral. Quand une personne porte des vêtements tachés et souillés, quand ses cheveur sont hérissés et remplis de poussière, quand sou être entier respire l'incurie, méfiez-vous de son état moral. Il y a bien des raisons pour que son esprit soit malsain, imprévoyant, diffus et désordonné,.
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pour qu*elle tienne peu de compte de sa propre dignité, et pour que sa conscience porte des souillures analogues à celles de son habit. Mais il est aux soins corporels une limite au delà de laquelle se trouve la corruption. Les soins incessants et minutieux que deniande la peau d'une vieille coquette, les lotions onctueuses, les pommades veloutées, les bains parfumés et les préparations savantes qui doivent entretenir la fraîcheur d'un derme sénile ne sont que de tristes sottises. On en peut dire autant du blanc et du rouge destinés à relever l'éclat des yeux et du teint, des tissus de lin et de soie dont la ûnesse est telle qu'ils paraissent sortir de la main des fées. Toutes ces recherches sont contraires à la véritable hygiène et aboutissent à la corruption.
Luxe et misère. — Une analyse rapide des appétits était indispensable pour reconnaître les éléments de prospérité ou de dépérissement qu'il renferment : ajoutons que la synthèse n'en est pas moins nécessaire si l'on veut apprécier les réactions qu'ils exercent les uns sur les autres et les conditions de bien ou de mal qui leur sont communes. Trois termes marquent le degré de satisfaction donnée aux appétits. L'un est la privation représentant le mal par insuffisance, l'autre est l'abus représentant le mal par excès, le troisième, le seul conforme au bien, €St l'usage modéré qui suppose le nécessaire sans admettre rien au delà. Or ce troisième terme n'est que la ligne de démarcation de deux autres : l'espace qu'il occupe est fort étroit, et, de plus, il se déplace
avec chaque organisation, le superflu de Tun n'ékant que le nécessaire de l'autre. Et cependant la . mo» dération dans les appétits et dans. la* satisfaction qui leur est donnée peut seule maintenir entre les foaotiens dont Tensemble esjb la vie, l'équilibre saii& lequel il n'y ^ ^ puissance, ni grandeiu: dans l'or-ganisation. Le luxe qui recherche la volupté dans la satisfaction des appétits incline à les rendre toujours plurimpérieux, afin de multiplier les moyens de les satisfaire : il lui faudrait une faim et une soif inextinguibles, un, odorat insatiable de parfums, une peau sensible aux contacts les plus subtils et les plus variés, les désirs d'un satyre ou d'une Messafine. Faute de pouvoir en arriver là il varie à Finfini ce qui provoque la sensualité. Mais des sens -surm^Qés ne tardent pas à tomber dans la langaeur ou dans une excitabilité douloureuse : parfois Timagination en est troublée et prend une ardeur qui contraste avec le refroidissement organique. Il en résulte des désirs dépravés, monstrueux et aussi incapables de s'assouvir que Test rimagination d'où ils sortent. On sait jusqu'où le luxe de l'Asie et de Rome poussa la dépravation; on connaît les orgies de vice, d'amour et de sang qui ne pouvaient dissiper les langueurs d'un Tibère ou d'un Néron ; .mais ce que l'on ne connaît pas assez c'est le carac^ ière contagieux de ces souillures qui passent du imaitie à l'esclave, du père à repafanl^, de la mère à la £Ue, d'une cour à la nation entière, empoisonnant im mœurs, la littérature, la religion, les arts et jus-
q.u'à la science. Ne cherchez ni vigueux physique, ni vigueur morale chez des êtres dépravés par le luxe, mais vous pouvez en attendre toutes les turpitudeS) toutes les faiblesses, toutes les lâchetés. Toujours disposés à se vendre parce que l'argent est le iierf de leurs vices, ils prodiguent leur avoir à 1^ recherche de la volupté* Ils sont à la fois cupides et dissipateurs et marquent^ l'égoisme profond de la béte de proie.
Les lois impassibles de la logique veulent que dans tout ce qui est organisé, un ma] par excès en«traîne un mal correspondant par insujfisance, exactement comme réquilihre rompu entre les plateaux d'une balance suppose que l'un s'abaisse pendant que lautre s'élève; la conséquence est que le luxe a pour compagne inséparable la misère. Avec celle-ci, les appétits au lieud'étre gorgés jusqu'au dégoût se voient refuser les satisfactions qu'exige la santé. Sous l'empire de la faim, de la soif, de l'humidité, du méphitisme et de Tordure, Torganisme reste chétif et incomplet : les appétits transformés en ardeurs faméliques font taire les intérêts sociaux et privent l'homme de toute moralité : ils font que la femme vend, pour un morceau de pain, ce que le fils du luxe ne craint pas d'acheter. Inutile de' parler de vertu à qui ne sait où trouver un repas, ni où abriter sa tête. Vienne la nourriture, il s'en gorge jusqu'à l'indigestion : vienne le vin, il cherche dans l'ivresse l'oubli de ses maux et une gaieté frelatée. Il n'a même plus le sentiment de sa dignité.
11 faut avoir grande pitié de l'enfant de la misère : quand on le voit ignorant, brutal, dégradé, sordide... il faut se demander où il aurait pris Tinstruction» la politesse, la dignité et l'élégance ? 11 faut le plaindre plus que le blâmer; il faut peser chacune des causes de sa dégradation, afin de la faire cesser; il faut lui donner les moyens de corn-prendre et de pratiquer cef que prescrivent le bien et le juste. Or, parmi ces moyens, doit se placer, en première ligne, Taisance modeste et laborieuse qui ne saurait devenir générale tant que le superflu des uns absorbera le nécessaire des autres, mais qui doit se produire forcément le jour où s'établira une compensation, le jour où deux principes opposés de mal se transformeront par leur neutralisation réciproque, en un seul principe de bien. A ceux qui prétendent la chose impossible nous dirons que désespérer du bien est aussi absurde que de désespérer du juste et du vrai.