MORALE DE LA COMMUNE
Si, des diverses formes de la famille, une seule s'adapte aux lois de la morale et se met en mesure de produire la moralité, le même fait se reproduit dans le deuxième groupe social dont les formes principales sont, outre la bande de brigands, la tribu, le clan, le municipe et la commune. Dans l'association de malfaiteurs, où tout est sacrifié aux nécessités de la guerre, la violence prévaut et donne aux faibles les vices de Tesclave, tandis qu'elle donne aux forts les vices du tyran. La femme, l'enfant et le prisonnier sont soumis au caprice du guerrier qui peut les rouer de coups ou les tuer sans que personne se mette en peine de les défendre. Ces malheureux n'adoucissent leur sort que par la servilité la plus absolue, et cependant ils n'imaginent pas qu'ils ont droit à un autre traitement. Us trouvent tout naturel que le dépositaire de la force en use à sa convenance, et que l'enfant, devenu fort,
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à son tour inflige à autrui les maux dont il a tant souffert. Dans une société de brigands il n'y a pas m£me équivalence entre les guerriers, car les pins vigoureux font la loi aux autres et se servent du commandement pour les opprimer. De là des mécontentements suivis de perfidies, de vengeances et de trahisons qui sont autant d'agents de dissolution. Ajoutons qu'une telle société se condamne à l'isolement par ses combats incessants contre ses voi* sins, s'interdit le commerce et l'industrie, s'enlève les moyens d'accroître sa population, détruit dans son sein les éléments d'ordre que représente la mo« raie et devient impuissante à former une nation. L'exemple des sauvages associés pour vivre de rapines montre combien la forme de la société adoptée par eux est incompatible avec la morale» le progrès et la véritable organisation sociale.
Dans la tribu, qui calque sur la famille le second groupe social, il y a progrès sur la bande de brigands, en ce que l'autorité appartient, non pas au plus fort, mais au patriarche, à celui qui représente la paternité. Lorsque l'âge rend ses muscles débiles, il ne trouve pas moins des bras prêts à venger son injure; il ne reste pas moins maître de courber la tête des forts et d'en réfréner la violence native. Il peut, de la sorte, étendre sa protection sur les faibles, faire sentir les égards qui leur sont dus, et amener ainsi la notion élémentaire d'un droit opposé à la force. L'autorité qui découle de la paternité devient ainsi un agent de progrès en même
temps que de morale. Mais les limites de la parenté marquent les limites de cette autorité et la rendent impuissante à dominer de vastes agglomérationsd'hommes. Plus elle est énergique, plus elle domine la tribu, et plus celle-ci lutte contre l'autorité qui forme les nations. Ainsi s'explique comment l'action patriarcale arrête à la fois l'évolution morale et l'évolution de la société. Un organisme supérieur ne peut faire surgir des facultés nouvelles en se fondant sur les principes d'ordre de l'organisme inférieur. En vain on agrandira indéfiniment la famille en lui conservant sa structure normale, on n'arrivera jamais à produire la vie de la commune. Mais on arrive à perfectionner singulièrement les mœurs familiales, à faire comprendre les rapports naturels de l'homme, de la femme et de l'enfant, ce qui est beaucoup, attendu que tout progrès social est impossible tant que ces rapports n'obtiennent pas un certain degré de moralité.
Le clan a beaucoup d'analogie avec la tribu : comme elle il se fonde sous l'action de l'autorité paternelle ; mais plus qu'elle il tend à maintenir cette autorité dans la même maison, à mesure quo se multiplient les rejetons d'une même souche. Un commandement plus énergique et une plus grande facilité pour réunir des hommes sur une même point en sont la conséquence. Aussi le clan peut-il être indifféremment pastoral, agricole et même industriel. Il se prêterait vite à la venue du progrès si sa constitution féodale ne le rendait réfractaire à^
Taction républicaine qui préside à la formation de la véritable commune. Des maisons qui détiennent le pouvoir depuis plusieurs générations se résignent difficilement à l'obéissance, ainsi que le démontre rhistoire de la féodalité européenne; ces mêmes maisons travaillent constamment à augmenter leurs privilèges et agrandissent ainsi la distance qui les sépare de leurs subordonnés ; les avanies imposées et subies engendrent la baine, qu'il faut considérer comme le principe désorganisateur de la loi morale et sociale.
Mieux que le clan le municipe fait sentir aux hommes la nécessité de conformer leurs actes à une règle commune ou une loi. Il augmente sous ce rapport la solidarité sociale, mais les éléments aris-' tocratiques dont il est entacbé limitent son action moralisante. Dans toute l'antiquité on le vit s'accommoder de l'esclavage et de la subordination d'une partie des citoyens. Il put ainsi renfermer des tyrannies, fomenter des baines ardentes, provoquer l'hostilité des intérêts, faire naître des factions et devenir un foyer de guerre civile. Trop d'inégalité se produit entre les citoyens qui vivent sous la loi municipale pour qu'une large part d'hostilité et de méchanceté ne règne pas entre eux. Cependant Taction collective s'améliore au point de produire la notion de droit et de devoir, et de favoriser l'organisation sociale des Grecs et des Romains.
Si on établit un parallèle entre les organisations flociales du premier et du second degré, on voit que
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la somme de bien qui règne dans la famille déiermiue la formation de la tribu, du élan ou du municipe, la suprématie des forts étant toujours un signe de barbarie et de mal, l'équivalence de tous étant toujours un signe de civilisation et de bien. La porogression dans les formations sociales du deuxième degré aboutit à la commune, qui fait vivre les familles dans des rapports tels que cbacun est à l'abri de l'oppression, et que nul ne peut s'emparer de la tyrannie. A l'origine d'une pareille organisation se rencontre toujours le mariage social, qui assure la protection de la collectivité à la femme et lui permet de maintenir son droit devant l'homme qu'elle épouse. Les franchises données à la mère tournent toujours au bénéfice de l'enfant qui, dès sa naissance, est inscrit sur les registres de la commune, en devient partie intégrante, et ne peut être lésé, même par son père, sans trouver protection et défense.
£ntre familles formées sous l'action du vrai mariage, le rapprochement est facile. Il se fait par des alliances qui promettent les mêmes petits-fils aux chefs de deux maisons. Quand l'espoir de l'avenir se concentre sur les mêmes têtes, il est difficile que les hostilités ne fassent pas place à l'accord. Le rapprochement de plusieurs fEunilles, l'appui qu'elles ae prêtent, les avantages qu'elles en retirent, démontrent combien la paix est plus avantageuse que la guerre. Dès que le concours succède à la lutte, la mutualité et la solidarité surgissent; un nouvel
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état sociisil commence et avec lui d*autres facultés. La langue accroît singulièrement l'intellig^ce, le c<Bur s'enrichit de plusieurs sentiments, l'être intellectuel et affectif s'agrandit de toutes parts. Son altruisme s étend à des personnes gui ne lui tiennent par aucun lien de parenté; il se façonne, peu à peu^ à l'organisation dont il reçoit lêi bienfaits; il s'attache d'autant mieux à sa nouvelle vie qu'il sent davantage grai^ir ses facultés.
Pour que la famille et les bienfaits qu'elle comporte se maintiennent au sein de l'organisation communale, pour que la part de chaque maison se distingue de la part des maisons voisines^ il faut quo lavoir sorte de 1 état indivis où il se trouve dans la famille isolée, et prenne les ^caractères de la propriété. Gdle-ci commence par désigner d'une façon un peu vague l'avoir d'une mâme maison : puis, lorsque s'organisent la production et l'échange, elle désigne l'avoir de la personne; eafin^ elle désigne l'avoir de la ooUeotivité. C'est ea disposant librement de certaiaes dtoses et en se voyaat refuser la faculté de disposer d'autres choses que la personne coBiprexul ce que peut être la propriété. L'homme n'en a ni la notion ni J<e respect chez les sauvages, dams les tribus de Bédouins et dans les dans barhajcesL C'est au point qu'il sb glorifie de ses vols et s'en ùil un titre à roslime de ses ^ociti^ens. La force étant sa loi jsuprà&io, il tient pour bien acquis toat ce que la forœ peut lui donoor. C'est ainsi q[ue les chevaliers chrétiens du moyen Age fie se faisaient
aucun scrupule de détrousser les voyageurs ; que les highlanders enlevaient les richesses des gens de la plaine ; que les chefs turcomans voient leurs hauts faits célébrés par la poésie dès qu'ils obtiennent la réputation de voleurs habiles et hardis. Chez eux n'existe pas l'organisation sociale qui seule donne la notion et le respect de la propriété. On voit môme, pendant les guerres que se livrent les nations civilisées, les soldats et leurs chefs se montrer d'autant plus voleurs que les institutions de leur patrie s'entachent davantage de militarisme.
i Dans une commune qui encourage le commerce, l'industrie, l'agriculture et les diverses formes de la production, il arrive nécessairement que le produit •du travail devient partie intégrante du travailleur et ne peut lui être enlevé sans qu'il y ait attaque à sa personne. lia honte d'un pareil acte est d'autant plus grande que le travail offre plus de moyens de se procurer le nécessaire sans léser qui que ce soit, >et de même cette honte diminue à mesure que la faim devenue plus pressante contraint l'affamé à voler pour vivre. Dans tous les lieux où la propriété •est appréciée convenablement elle reçoit une protection sociale dont la conséquence est tôt ou tard une production abondante. Celle-ci, à son tour, montre les avantages de la division du travail. La spécialité des produits encourage l'échange qui permet d*obtenir tout ce qui est nécessaire à la consommation avec une seule marchandise. De l'échange naît la détermination de la valeur qui appelle un signe re-
présentatif et provoque rétablissement de la monnaie. Ces opérations sociales accusent les caractères de la propriété, en font une nécessité de premier ordre, rapprochent les hommes et leur montrent combien sont solidaires les prospérités des uns et des autres.
La difBculté capitale consiste à établir nettement la distinction entre l'avoir de la personne et l'avoir de la collectivité. Pour ce faire, il faut déterminer, avant tout, par quels moyens les membres de la commune peuvent acquérir et devenir propriétaires, sans blesser l'équivalence sociale et produire le mal du prochain, en le dépouillant. Or, la production, par l'effort des bras et de l'intelligence, a seule le privilège d'enrichir le travailleur sans léser qui que ce soit : elle forme donc la propriété individuelle par excellence et le renversement moral qui a dominé, pendant tant de siècles, a pu seul admettre que les propriétés acquises par le sabre ou l'usure primaient les propriétés acquises au prix d'un labeur opiniâtre. La commune est encore trop incomplète et les populations sont trop voisines du temps où le travail était réputé œuvre servile, pour que les notions qui concernent la propriété individuelle ne soient pas entachées de barbarie. Mais, avec les progrès de la morale positive, la production et le droit d'en disposer s'af&rmeront de plus en plus, comme les agents de la richesse personnelle, et déclareront immoraux les moyens de s'enrichir sans produire, moyens admis par les économistes qui tiennent compte uni-
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quemeatdu fait, et ne se demandent pas si Tabsenoe de la morale dans leurs doctrines ne les condamne pas à propager le mal.
Si la propriété suppose la faculté de disposer, à la condition de ne pas nuire à autrui, elle peut être transmise du père au fils et de Tami à Tami. Notons, cependant, qu'en recevant ainsi à dtre gratuit et en vivant de la production d' autrui, la personne laisse ses propres facultés improductives et amoindrit d'autant la richesse générale. Ceux qui agissent ainsi ont une situation morale inférieure à la situation des hommes qui travaillent* La sottise et TinsuflSsance des notions morales peuvent attirer l'admiration sur les hommes qui vivent dans l'oisiveté et consomment ce qu'ils n'ont pas produit : mais l'opinion mieux renseignée les considérera comme des parasites sociaux et leur infligera la honte qui s'attache à qui vit d'aumônes. On ne se dispense de payer par le travail les richesses que Ton conscmime qu'à la condition de déverser un excès de travail sur autrui et de lui enlever une part de ce qu'il produit. On ment ainsi à la loi sociale de la mutualité, on propage, les vices qui naissent de l'oisiveté, on fait que le mal du luxe entraine le mal de la xnisère,*ou devient un perturbateur social. Il est vrai que la richesse illégitime prétend s'absoudre par l'aumône, mais celle-ci est mauvaise, car on ne peut la concilier avec la dignité de celui qui reçoit, ni l'empêcha de devenir une supériorité pour celui qui donne. Quant à la mendicité, c'est une prime à
la fourberie qui simule des infirmités, pour provoquer la pitié, c'est une prime à l'oisiveté qui cherche ses distractions dans le vice, c'est une prime à la dépravation. Si la charité veut être effective et moralisante, elle doit fournir les moyens de travailler, mais se garder de verser dans la main qui se tend vers elle un encouragement à la paresse et au méfait.
Après avoir admis que la production, 'permettant à chacun de s'enrichir sans dépouiller qui que ce soit, est acquise à son auteur et devient l'origine de la propriété personnelle, on ne saurait admettre que la personne puisse s'approprier ce qu'elle ne produit pas et en disposer souverainement. Elle ne peut, sans fausser la loi morale ou sociale , déclarer siens les éléments qu'il lui est impossible de créer, ou les biens qui naissent de Faction collective; d'une autre part, elle peut admettre que la société porte atteinte à la propriété personnelle, au moyen de l'impôt. Dans cette spoliation réciproque de la personne et de la société il y a un double mal qui cessera seulement le jour où la sociologie établira nettement les caractères originels de la proprité individuelle et de la propriété communale.
La commune n'est pas seulement une agglomération d'individus, elle est encore une certaine portion d'espace, d'atmosphère, de terre et d'eau : ces objets sont nécessaires à l'existence de chacun des communiers et ne sauraient devenir la propriété de l'un d'eux, sans qu'il dispose de l'existence de
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ses concitoyens et puisse mettre fin à Tezislence de de la commune. Si la barbarie n'a pas fait de Tatmosphère une propriété individuelle, c'est qu'elle n'en a pas trouvé le moyen , mais elle a été plus heureuse à l'égard de la terre et de l'eau. L'accaparement du sol par certaines personnes a été un agent effroyable de tyrannie pendant le moyen âge : il y a quelques années qu'un pair d'Angleterre a usé de sa qualité de propriétaire de la terre pour supprimer plusieurs paroisses et mettre les familles dans l'impossibilité de vivre où leurs ancêtres avaient vécu pendant plusieurs siècles ; enfin l'on voit partout des personnes vivre de la rente de la terre, autrement dit, s'approprier la lumière, la chaleur et la pluie qui fertilisent, et sont évidemment le bien de tous. De telles iniquités seraient impossibles si les législateurs se fondaient sur la morale et sur les véritables principes sociaux. Hier encore aux États-Unis d'Amérique, la loi admettait que la personne pouvait être ,1a propriété d'une autre personne et témoignait ainsi du mal que peut contenir le code des peuples qui se disent civilisés.
Dans la véritable commune où le bien de l'un ne peut nuire à l'autre, la propriété personnelle ne pourra jamais être que la production de la personne, tandis que les éléments nécessaires à la vie de tous seront la propriété collective et devront suffire, par la rente, aux dépenses de la commune ; sans que l'impôt spoliateur et contraire à la liberté individuelle devienne nécessaire. L'homme ne
pourra, de même, devenir une propriété, ni être attaché à la glèbe, ni subir une servitude capable de détruire en lui l'équivalence sociale. A ce prix, mais à ce prix seulement, la richesse de l'un n'est pas une menace de servitude pour l'autre, le respect de toute espèce de propriété devient l'intérêt de chacun, Téconomie sociale se conforme à la morale et cesse de prendre des iniquités pour des lois. Où il y a organisation l'iniquité ne peut être qu'une maladie.
Aucune révélation n'a formulé les principes de la véritable propriété. Jésus-Christ a découragé la production en montrant que les lis ne filent ni ne tissent, bien qu'ils soient vêtus avec splendeur ; il a découragé l'épargne chez Judas, il a dit qu'un câble passera par le trou d'une aiguille plutôt que le riche n'entrera dans le royaume des cieux, il a préconisé le communisme, la pauvreté et la vie contemplative. La production et l'épargne sont cependant choses excellentes en ce qu'elles permettent à l'homme d'obtenir tout ce qui est nécessaire au développement et à l'entretien de son être, sans imposer une servitude à qui que ce soit. De même, la richesse est un élément de grandeur, tant qu'elle reste l'aisance et s'abstient de favoriser le luxe et la corruption ; enfin la pauvreté est une cause d'amoindrisse^ ment, tant qu'elle reste la misère et se montre impuissante à fournir ce qui est nécessaire au développement du corps et de l'âme. Le communisme qui est la négation de la propriété individuelle, et qui s'affirme dans la vie monacale, est
entièrement contraire à la loi du bien. Il attente, en premier lieu, à riqdépendance de l'homme qui ne peut disposer de sa production au profit d'un voyage, d'une acquisition, d'une recherche, d'un loisir et d'un plaisir; il décourage le travail qui n'a aucune raison de se montrer ardent et tenace , puisque la part de l'indolent et du maladroit est égale à la part des autres; il décourage de même l'habileté, il décourage l'émulation, il ipro^ duit dans la vie une uniformité qui ne s'accommode en aucune façon aux variétés que présentent les intelligences, les caractères, les aptitudes et les tem« péraments. Les révélations, telles que le bouddhisme, le christianisme et le mahométisme, ont cherché la sainteté dans la communauté des biens, mais, sauf de rares exceptions, ce communisme n'a pu se maintenir que chez des célibataires dont la vie a été frappée d'une incurable langueur.
L'histoire tout entière témoigne des bienfaits de la véritable propriété. Sous la forme personnelle elle rend l'homme maître de sa destinée et de son propre agrandissement; sous la forme collective, elle donne à la commune les moyens de favoriser le travail et de suffire aux dépenses publiques, sans spolier qui que ce soit. Dès que la personne ne dispose plus que de sa production le luxe n'a plus de raison d'être, tandis que la misère disparait devant les facilités données au travail ; l'aisance et ses bienfaits se généralisent, les conditions du bien augmentent de toutes parts, tandis que le mal perd.
la prime offerte par l'espèce de propriété qui permet aux uns de vivre dans une profusion et une oisiveté corruptrices, tandis que d'autres ne peuvent échap-per par le travail le plus acharné aux mauvais conseils de la faim. Entre les oisiEs gorgés de richesses et les producteurs harcelés par la misère, la paix sociale est impossible et l'état économique, au lieu de représenter l'accord des intérêts, représente entre ces derniers une guerre continuelle et sans pitié. Ce qui profite à l'un tue l'autre, ce qui enricMt celui*ci ruine celui-là, c'est une désorganisatiou générale. Dans le commerce et l'industrie chacun s'évertue, non pas à livrer l'équivalent de ce qu'il reçoit, mais h obtenir plus qu'il ne donne, L'ouvher surfait son travail, l'industriel surfait son produit, le négociant surfait sa marchandise, le banquier surfait le loyer de son argent; chacun cherche à faire de l'usure et à profiter impitoyablement des embarras et des malheurs d'autrui. Tout cela ment à l'honnêteté et prend les caractères de Tescroquerie, sans qu'il soit possible d'accuser autre chose que les institutions : on ne peut exiger de l'homme une probité scrupuleuse, quand elle devient un cause de ruine.
Par delà l'escroquerie, qui est un mal économique du premier degré, vient le vol -s'emparant directement de la propriété d'autrui et produisant un mal d'autant plus grand que, après avoir amoindri la vie du spolié , il offre une prime aux vices du spoliateur. Où règne le vol apparaît la défiance, le
soupçon et une sourde hostilité. Chacun met la main sur ses poches et regarde son voisin comme un ennemi. C'est pis encore si le vol devient brigandage et s'effectue à main armée. Le cultivateur n'ensemence plus le champ que d'autres viendront moissonner, l'industriel se garde de fabriquer lorsque ses produits doivent être la proie des ravisseurs, le négociant cesse d'acheter, vend à perte et fuit les routes infestées par les brigands. Quand il n'y a de sûreté que pour les hommes déponrvus de tout, chacun devient misérable, ou s'arrange pour le paraître : le spectacle de l'aisance ne se produit plus, la grossièreté et l'incurie envahissent les mœurs, il n'y a bientôt plus de science, d'art et de civilisation. Tout autres sont les résultats de la probité. En assurant à chacun le prix de son labeur elle encourage singulièrement la production, elle encourage l'échange par l'équivalence de la chose échangée, elle favorise la vente et l'achat en livrant la marchandise sans la surfaire,* elle encourage le prêt et le crédit en certifiant le remboursement, elle est constamment suivie de l'ordre, du bien-être et de tous les apports de la richesse. Par la probité chacun est tenu de vivre des fruits de sou travail et de ne rien prendre au travail d' autrui ; ce qui revient à dire que le membre de la commune est obligé de produire s'il ne veut être un parasite social. Il trouve, dans l'obligation de dépenser ses forces au profit de son entretien, non pas un élément de douleur, comme l'imaginent les paresseux, mais
un agent de bonheur. Dans Thomme tout conspire pour le mouvement. L'action est un plaisir qui sq double, si la force dépensée, au* lieu d*être improductive, aboutit à la création d'une richesse. Ici le bien est facile à reconnaître : il consiste à user les forces qui pourraient devenir'perturbatrices au profit de l'agrandissement de la personne, soit qu'il faille pourvoir aux besoins du corps, soit qu'il faille pourvoir aux besoins de l'âme. L'action est d'autant plus facile qu'elle satisfait davantage les diverses aptitudes. Chez le sauvage elle tend, de préférence, à satisfaire les appétits et trouve son mobile dans l'égoïsme, tandis que l'état social la dirige vers l'altruisme et vers la satisfaction des besoins de l'esprit.
Plus la société aidée de la probité offre la variété, l'attrait et le profit dans les occupations diverses, et plus les populations deviennent laborieuses. Tandis que le sauvage est dominé par l'indolence et trouve sa satisfaction suprême à ne rien faire, l'Européen et l'Américain du Nord semblent possédés du besoin d'agir. L'aisance acquise par, le travail est, pour eux, une raison, non de se reposer, mais d'agir davantage. Ils se hâtent de voyager, d'étudier, d'observer et de chercher des fatigues nouvelles. Beaucoup spéculent et compromettent leur fortune pour fuir un repos qui leur est odieux. Chacun de leurs amusement est une lutte où ils trouvent à la|fois la dépense et l'exaltation de leur énergie.
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Le travail n'est pas seulement conforme au bien« parce qu'il produit l'aisance, rinstniction et tout ce qui agrandit la vie humaine, il n'est pas seulement un moyen d'aocr(rftre et d'assouplir les forces qu'il utilise, il empêche les mêmes, forces de tourner au profit du mal. A ce titre le labeur a une action moralisante qu'il est impossible de méconnaître quand on compare la conduite des Qiaib riches ou pauvres, ignorants ou instruits, et la conduite des hommes régulièrement laborieux. Ces derniers échappent à une foule d'entraînements vers le mal en même temps qu'ils agrandissent leur être par la force et Thabileté acquises dans Taciion mentale, ou dans l'action musculaire. Toute puissance s'acquiert par le labeur, toute faiblesse naît de l'oisiveté, aussi bien dans la vie morale que dans la vie organique, et de même que le membre privé d'exercice s'atrophie et se paralyse, de même la faculté privée d'emploi ne tarde pas à disparaître. D fftut beaucoup exercer sa mémoire si l'on veut la rendre sûre et étendue ; il faut provoquer sa volonté à la lutte et à la ténacité si on veut la rendre énergique ; il faut tenir bon contre la douleur si on veut éviter la pusillanimité.
, Cependant la dépense des forces humaines a une limite qu'il est dangereux de dépasser. Il est mial que certains membres de la société soient condamnés à un labeur épuisant ou capable, par son uniformité, de mener à l'abrutissement. L'x)uvrier qui dépense plus qu'il ne peut réparer par l'alimenta-
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tion et le sommeil est eondanané à une mort prématurée, en même temps qu'à des appétits famélique». Ceux qm le maihtieuneat dans de telles coodiiioiis sociales sont fauteurs de mal, car ils spolient le prochain en le força»* de produire plus qu'il ne consomme. U est manifeste, cependant, que si on ajoute au travail de Thomme le travail d<mné par les cours d'eau, le vent, la vapeur et les Wtes de somme , que si l'on y joint les richesses données gratuitement par les éléments, la consommation de chaque membre de la société peut résulter d'un labeur restreint. Il faut, pour expliquer le mal représenté par la production excessive des uns, le mal en sens contraire représenté par l'oisiveté des autres. Entre ces deux termes se trouve une moyenne qui aboutit au bien. Il faut que tout homme sache travailler et s'astreigne à produire : il faut, sa tâche accomplie, qull gai*de assez de force et de loisir pour exercer ses diverses facultés et pour se donner les jouissances que comportent les sciences, les arts, la contemplation des choses de la nature et les relations sociales. Le loisir est sain à l'homme. Il donne le plaisir et la gaieté; il procure une part d'indépen<}ance, il permet le développement des aptitudes natives, il fait que chacun peut prendre de la vie ce qui, lui en plait davantage. Mais de mâme qu'il perd ses qualités morales s'il n'est compensé et assaini par le travail, de même le travail n'est utile à l'agrandissement de la personne que s'il n'absorbe pas toutes les forces et ne
subordonne pas révolution des diverses facultés à une seule production. N'oublions pas que toute exaltation se traduit par une insuflSisance dans l'organisation, et aboutit nécessairement à la forme d,u mal que représente le désordre.
Après la morale qui concerne l'avoir individuel vient la morale de l'avoir collectif. 11 consiste dans les éléments, voies, rues, places, chemins, routes, rivières, ports, écoles, maisons communes, hospices, tribunaux, prisons, etc. La personne qui porte atteinte à ces diverses propriétés subordonne l'intérêt général à son bon plaisir ou à son propre intérêt, et produit un mal qui se répercute sur la commune entière. Il est immoral d'altérer Tèau d'une source, d'empoisonner par des émanations et des miasmes l'atmosphère où se puise l'air respirable, de dégrader un monument public, d'intercepter les rues ou les chemins, de blesser l'arbre qui les protège de son ombrage, enfin de diminuer les services que les propriétés publiques peuvent rendre à la collectivité. La probité n'est complète que si elle respecte, à la fois, ce qui est à l'individu et ce qui est au corps social . Des siècles d'expérience montrent qu'un tel respect se produit lentement et difficilement chez les races diverses, car une foule de personnes, incapables de porter atteinte à la propriété privée, ne se font aucun scrupule de voler la généralité sous forme de braconnage, de contrebande et de délit forestier.
Il devient évident que, entre la propriété et la
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probité, il existe un rapport donnant à la première d'autant plus de sécurité qu*elle est plus légitime. Or, cette légitimité ne peut se fonder que sur les agrandissements procurés à la vie individuelle ou collective. Toute propriété favorisant «les uns et nuisant aux autres est, de sa nature, antisociale et immorale. Elle forme un privilège, autrement dit un agent de tyrannie pour ceux qui la détiennent, et de servitude pour le reste des hommes ; elle devient l'origine d'un double mal. C'est aux abus et privilèges de la propriété qu'il faut rattacher les attaques dont elle est Tobjet. Ceux qu'elle spolie s'en font les ennemis : ils méconnaissent en quoi elle est excellente, faute de bien discerner comment, étant, à certains égards, un agent de mal, elle peut être un puissant agent de bien.
Après la morale de la propriété qui assure, au au sein de la commune, la vie de la famille et la vie de la personne, vient la morale des rapports produits entre les hommes, par les instincts d'imitation et de manifestation. Dès sa naissance, l'enfant montre ce qu'il éprouve. Il pleure, il se tord, il gesticule, il fait comprendre ses besoins. Plus tard, il imite la voix, les gestes, l'accent, les travers et les manies de ceux qui l'entourent. Il fait ce qu'il voit faire et redit ce qu'il entend dire, comme s'il y était contraint par une force intérieure. L'observateur qui voit une troupe d'enfants s'armer de sabres de bois et chevaucher sur des roseaux, saisit un des secrets de la so« ciabilité. Il comprend pourquoi le langage, qui est
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le produit simultané des instincts d'imitation et de manifestation, naît dans les groupes humains, grandit avec eux et établit entre leuis membres les rapports que le système nerveux établit entre les organes de l'individu. De même que Torgane entend au moyen du nerf centripète et parle au moyen du nerf centrifuge, de même la personne recueille avec ses yeux et ses oreilles les impressions de ses ooncitoyeoe auxquels elle dit, avec des gestes et des paroles, ses propres imxKressions. L'unité mentale se produit ainsi dans la commune comme elle se produit dans î»us les organismes qui omt les moyens de participer aux impressions des organes ou de faire refluer ^ers ceux-ci les impressions collectives. Plus le langage se développe et mieux il contribue à rwganisation des groupes sociaux ; c'est au point que le savant peut dire, sur la simple analyse d'une lan- ^e, le degré de civilisation du peuple qui la parle. Dans la famille isolée, la langue reste élémentaire et ne représente qu'un nombre très-restreint d'iAées oeacrètes : elle s'agrandit dans la tribu au point de représenter des idées abstraites, mais ne prend un développement considérable que dans la oommuiiA relevant d une grande nationalité. Aloa!S le langage suffît à la logique, alors la logique suffit à la sDienoe^ alors la science permet de donner à la personne les acquisitions intellectuelles de icent génératiiHis. Ii'agrandissement qu'en tire la vie bu*maine montre assez que l'enseignement est coniornae aubiefietque leoianque d'étude est x^onfoDoauQ au
mal. Celui qui peut donner le savoir à ses semblables et les laisse dans Tignorance, fausse la morale autant que l'ignorant négligeant l'occasion de s'instruire et se maintenant volontairement dans l'état mental de la brute ; au contraire, il faut louer le communier qui s'empresse de faire part à ses concitoyens de toutes les vérités qui peuvent leur âtre profitables. En vain on prétend que la personne est libre de rester dans l'ignorance et de garder les renseignements profitables à autrui ; celui qui fait partie d'une organisation ne peut avoir le privilège d'y apporter volontairement le mal par son abrutissement ou par son mutisme. Chacun, en recevant les bienfaits de la connaissance, prend l'obligation de l'agrandir dans la mesure de ses forces et de la transmettre aux générations nouvelles. De même chacun, en recevant !a vérité, prend l'obligation de transmettre la vérité. S'il l'altère sciemment, s'il affirme ce qui est faux, s'il ment, en un mot, il devient un désorganisateur social. On mesure difficilement la somme de mal que représentent le témoignage pollué et le fait qui n'existe pas converti en réalité. Le mensonge a rendu, pendant des siècles, la science impossible ; il a créé une foule d'erreurs populaires telles que la sorcellerie, la magie et les superstitions, il a multiplié les prodiges, il a exploité l'amour <iu memeilleux pour fausser les intelhgences, il s'est montré l'ennemi le plus acharné et le plus dangereux de ia civilisation. C'est donc avec la notion précise du bien que la science exige de ses
âdt^ptes la vérification scrupuleuse et dix fois répétée des Eaits affirmés par eux. Grâce à cette obligation, ce qui est contraire à Tordre naturel des choses est expulsé des annales scientifiques. Le miracle, les superstitions et les prodiges perdent leur influence déplorables, l'enseignement positif prend une puissance qui grandit chaque jour. Mais plus il s'étend et plus il dépasse les limites de la famille. Les pères et mères, voués au travail journalier, ne sauraient être, pour leurs enfants, des professeurs assidus, si bien que l'école est une conséquence de la vie communale. L*enfant et l'adolescent trouvent dès lors le complément de leur instruction et la somme de vérités nécessaire à la formation de l'être moral : ils deviennent débiteurs, envers la société, de l'accroissement de leur être et contractent, en raison de leur dette, une série d'obligations parmi lesquelles il faui compter l'instruction à donner aux générations nouvelles. Si chaque élève a le bénéfice des découvertes de ceux qui l'ont précédé, il est tenu de livrer à ceux qui doivent le suivre les découvertes qu'il est capable de faire. S'il fait de son savoir son pro&t exclusif et personnel, il ment à la loi de mutualité, en même temps qu'il garde le méfait de tout le bien, qu'il s'il s'abstient de produire.
Dans la science apprise en commun, les jeunes générations trouvent mille raisons d'entrer en communion de pensée, de sentiment et de plaisir -, aussi l'école est-elle un agent précieux de sociabilité. Dans tout municipe où elle reste fermée se montrent
avec l'ignorance, les superstitions, les préjugés, la misère, l'incurie ; pour ce qui concerne les soins physiques et moraux, la brutalité dans les mœurs , le débordement des appétits, enfin les inimitiés résultant de l'exaltation de l'égoïsme. Où l'école s'ouvre et se remplit, la tolérance, la paix, la bienveillance et la prospérité générale témoignent des vertusde l'enseignement qu'il est impossible de combattre ou de négliger sans devenir fauteur de mal. Quant à l'ignorant assez ennemi de lui-même et d'autrui pour ne pas profiter de tout moyen d'apprendre, il faut le plaindre autant que le blâmer.
Après l'école vient, comme agent d'agrandissement, pour la personne, le cours public où le premier venu expose ce qu'il tient de l'étude et de l'expérience, puis la réunion où se discute toute espèce de doctrine et de question touchant le savoir humain. Plus le cours est apte à propager les diverses formes de la connaissance, plus la discussion est apte à épurer les croyances et à les faire passer à la filière de la contradiction, plus également il est selon le mal d'interdire le cours ou les réunions. Tout au plus est-il permis d'y mettre fin après que le vice et le mensonge y ont été préconisés.
Viennent enfin le livre, les publications périodiques et tout ce qui concerne l'écriture en général. Ce mode de propagation et de transmission, pour les idées, est tellement précieux qu'il est criminel d'y porter atteinte, tant qu'il ne devient pas directement fauteur de mal.
ffiS* MORALE FOSITIVE-
De même qa'il est une moyenne de moralité indispensable au membre de la famille q.ui veut éviter rabmfcissement, de* même une moyenne de savoir est nécessaire am membre d'un véritable munîeipe. L'ignorant est dévolu; au dâ9(»dre. Il est forcé de déverser sur autrui la portion des actes sociaux qu'il est incapable d'accomplir ; il reste- un mineur, ua enfant adulte qui ne peut, sans, faillir, garder la direction de son être. Lui donner voix délibérative sur les causes qui concernent le mnfnicipe, c'est accorder une prime à Terreur ou à la mauvaiseté. Ceci a été démontré trop âréquemment par les faiitSy pour qu'il soit utile d'y insister et d'affirmer à nouveau la nécessité où se trouve le nœnskbre ajctif de la commune d'apprendre tout ce qui s'enseigne dan» l'école communale. Il ne faut pas oublier que chaque citoyen peut être appelé à remplir les fonctioas d'arbitre et de juge, que ces fonctions exigent à ta fois la sagacité intellectuelle, ks connaissances acquises et l'intégrité morale ; il ne faut pas oublier qu« le même citoyen peut être appelé à délibérer sur les intérêts de la coa»mune entière, à devenir le directeur de la policev à être le détenteur de la puissance publique. S'il abdique^ par le fait de son ignorance^ sa part de vie sociale, *il su^bit une déchéance nécessaire et afiEaiblit la dlé d'autanst, tandis que sa force mentale devient en même temps un accroiss^oaeat de sa propre dignité et de la puissance publique.
La &H*ce qxt& la personne tire de la culture inteU lectuelle peut tourner au profit du mal autant qu'au
profit dd bien ; et la paarole qui moralisa peut être eiftployé à démoraliser. ScKivent cm la voit propager le faux audétriinent du vrai, et paralyser les intelligeoees qu'elle a nnssûm de vivifier. C*est aiasi qu'une saciété célèbre s'est donné la mission, sous coulear de religioa, de com^battre la science et d'altérer toute CQfonaissance positive qui ne serait pas conforme aux dogmes révélés.. Mais rien ne montre mieux la puish aance supérieure de la vérité que la décadence produite par les jésuites. Les peuples soumis à leur domination ont perdu à la fois la puissance intellectuelle et la puissance sociale ; ils ont été envabis par la corruption des mœurs, tandis que le culte de la Irrité a partout agrandi les intelligenees, la îoxoQ sociale et les mœurs. Le contraste démontre que l'âcticffiL scientifique est autrement bienfaisante que l'action religieuse.
Ce qu'il y a de plus venimeux dans le mensonge est l'affirmation d'un mêlait dont le ptocbain n'est pas coupable, autrement dit la calcmmie. En pareil cas toutes les obligations de l'altruisme et de la vie sociale sont méconnues, en même temps que sont méconnus les intérêts de la vérité. Pour quie les manifestations^ restent conformes au bien, il ne suffît pas qu'elles restent conformes au vrai» il faut encore qu'elles ne portent pas préjudice à autrui. On les voit, sous forme de médisance, dévoiler une foule de défauts et apporter la déconsidération à celui qu'elles attaquent. Le mot excelle à user de perfidie, il mord sous le masque d'une caresse, il sert l'bosti-
m MORALE POSITIVE.
lité et la haine avec une puissance dont est dépourvu le fer, ildevient l'auxiliaire de l'envie etde la lâcheté, il s'adapte à toutes les formes de la méchanceté. La morale réprouve tontes les déclarations qui peuvent nuire au prochain, sauf celles qui doivent démasquer le méchant. Mais elle exige alors une parole loyale et scrupuleusement exacte. Quant aux commentaires et aux bavardages, si chers aiu désœuvrés qui occupent leur loisirs à épier la conduite de leurs voisins, elle les réprouve d*une façon absolue.
La morale réprouve de même toutes les manifestations impudiques et obscènes qui dépendent du geste, de la parole, de la peinture ou de la sculpture, parceque le bien de la famille et des relations sexuelles bénéficie partout de la chasteté ; enfin la même morale réprouve les injures, les outrages, les insultes et toutes les manifestations qui ont pour objet d'attirer la déconsidération sur autrui. Il est toujours mauvais d'abaisser son concitoyen, celui dont on partage la vie communale, celui avec lequel on fait chaque jour échange de service. En agissant ainsi on se déprécie soi-même et on imite la bête qui souille son nid. L'égoïsme ei; la grossièreté des races qui se prétendent civilisées expliquent seules pourquoi il s'y rencontre tant d'insulteurs, et pourquoi ces hommes ne sont pas chargés de la réprobation publique.
Ce qui rend surtout malfaisant le mensonge, la calomnie, la médisance, les obscénités et les injures c'est qu'ils sont propagés par l'instinct d'imitation
qui fait ce qu'il voit faire et dit ce qu'il entend dire. Ajoutons que la mauvaise parole est rarement transmise sans qu'elle s'aggrave avec le nombre des auditeurs, comme les maladies deviennent virulentes à mesure qu'augmente le nombre des malades' enfermés dans un hôpital. Ce qui se dit en public assume une grande responsabilité. Malheur à qui fausse la science, à qui préconise l'immoralité, à qui accuse faussement, à qui répand la boue et le fielj à qui produit le scandale. Nul ne doit oublier qu'il est tenu à une reconnaissance infinie envers la fiociété qui a fait de lui un être moral, et qu'il doit payer par Tédification d'autrui les leçons de bien qui lui ont été données, nul ne doit ignorer que se^ mauvais exemples peuvent devenir contagieux et infecter des populations entières.
A mesure que la propriété s'affirme et augmente le bien-être de la personne, à mesure que l'éducation en accroît l'intelligence, à mesure que se multiplient les échanges de services, d'idées et de sentiments, on voit l'urbanité et la bienveillance suivre la même progression au sein du municipe, tandis que la grossièreté, mère des conflits, est partout conforme au manque de culture intellectuelle et de respect, pour la propriété d'autrui. Rien autant que Taisance et l'instruction ne rend l'homme serviable et ne le dresse à éviter ce qui peut être • désagréable à ses voisins. En s'abstenant de ce qui peut leur être une gêne il s'abstient, à plus forte raison de les blesser dans leur amour-propre et leur réputation.
iM MoiALE rosiTtva.
Des êtres qui évitait toute occasiou de se nAûreet gui entretienneat des relations sociales ne peuvent sianquer de se servbr et d'arriver à la Heaveillance réciproque. Les dangers eomuiuaiâ tels que rincendie, rinondation, Témeute et l'attaque de l'enneiBi leur enseignent à se donner mutuellement secours et protection ; ils ont mille occasions d'apprendre le respect dû à la personne. Lorsque ce respect est passé dans l'opinion de tous, il fait comprendre quel série de maux dérivent des atteintes plus* ou moins- gust* ves portées à la vie du prochain. La suppressioa volontaire de cette vie, le meurtre est le plus odieux des crimes* Il ébranle les fondements de la loi seeiale et fait retour à la^ Ihatte pour TexiateiBbce telle qu^ peiU. l'adm^tre l'individualité, il est la négation du. concours, de la mutualité et de la solidarité, il introduit k guerre dans le temple de la* paix^ il attente à la collectivité enëère-, en supprimant l'un de ses membres. Lors même qpue la blessure faite par l'assassinr n'est pas mortelle on la voit devenir ua gage d'inimitié permanente entre deux hommes et même entre deux familles. Le blessé aspire à la veagence dont Fagresseur redoute* les elfet»: um £ec^ ment de* haine est déposé au sein du nuonidipe, ua mal capital est produit. Toute maini qui frapp» devient criminelle, lors m^e qu'elle n'imprima qu'une flétrissure. Ces violences exercées contie le concitoyen, contre la personne dont on. parta^ FexÊstence à tant d'égards dérivent du terrible égc^me de la béte de proie et sont autaat d'aete» die
MORALE POSITIVE. m
sauTagerie. Elles metteat eeliai qui em use en ééimvs de la loi sociale ; elles te placeii^t; aa*dessou& des aimnaux qui vivent en soeiété. Il faut toute la bai>* barifi^ qui eutaclise eacore à cette heure les ihqbujts des- peuples civilisés pour qu« i'oa eoiaarpreiiae si mal que les coups flétrissent surtout celui qui frappe et que Vinjure faite à un membre de la eité s'adrese à. la cité, eniièfie. Lo§rs(|ue les vrais» principes da la mcttale seront coaQu& et apprécia, la violence exercée contre une personne sera considérée comme une atteinte à cette paits; générale qui est Thonneur et M sécurité de tous. Nul ne pourra frapper, m^ême pour se &ire justifie^ sans provoquer la réprobation et le dud^ qui à eette heure, est la conséquence du peu d'appui que trouve Toifensé, n'aura plus sa raison d'être. L'auteuir de Tinjure, au lieu de garder la conaidératioc» générale, comme cela se voit trop sou- Tenty à cette heure,, ne recueillera que le blâme et ne pourra se réhabiliter que par la réparation d'hottneui faite à Voutragé et à lacommune entière. Celles ci ne peut permettre, e^ effet, le conflit entre ses curgane&T ou l'amoindrissement de l'un d'eux, sans mentiF aux lois de f organisatioa d'où elle tire son
«sistence.
^Les divers actes d'h0fttilité contre la personne, acito» compris entre le meurtre et l'injure légère ont une origine commune qui est Tégoîsme. Lors même que cet agent de baebarie ne produit pas rhostilité directe, il abcmtit au mépris des convenances du prochain. Partent la brutalité des mœurs suit la
formule du chacun pour soi que certains peuples semblent' adopter dans les relations sociales. Ces peuples, par suite de leur génie individualiste, considèrent volontiers la société comme une arène ou doivent triompher les plus forts et les plus habiles. Ils continuent la lutte pour l'existence, au sein môme de la collectivité. Leur force native en est accrue au point que leur contact est malfaisant pour les autres races. Dans les contrées où pénètrent le Germain et TÂnglo-saxon, le Slave, le Celte et le Latin dépérissent ainsi que le témoignent la Bohème, 'la Croatie, la Transylvanie, certaines provinces polonaises, l'Irlande et la Vénétie. L'égoïsme allemand et anglais entretient une guerre qui aboutit au triomphe des plus rapaces. Mais ce triomphe est compensé par l'impuissance à obtenir les fleurs de la civilisation. L'égoïste ne peut s'élever jusqu'à l'idéal, il n'obtient jamais ce que produit l'accord des âmes, il reste particulariste, en dépit de tout, et garde une barbarie qui le rend répulsif. Il lui faut la guerre et la bataille pour obtenir la prospérité, mais le jour où se produit la paix générale la suprématie revient aux races altruistes. Elles possèdent des aptitudes artistiques et des instincts de mutualité d'où dérivent le goût de l'élégance et des plaisirs élevés, l'aptitude à goûter Taccord social, et une puissance d'expansion pacifique dont ne sau* raient être louées les races conquérantes. L'urbanité Assura aux Grecs subjugués par les armes romaines k conquête morale de Rome qui, sous l'influence du
génie d'Athènes, abdiqua sa rudesse native et garda la direçtioQ morale des nations longtemps après la chute de sa puissance militaire.
Plus on médite sur l'altruisme et mieux on en reconnaît les mérites. Il se plaît à chercher les convenances d 'autrui, à prêter son aide à ceux qui sont empêchés, à lutter contre la grossièreté et à faire disparaître les diverses formes de la barbarie . Alors se produisent dans l'existence des peuples ces périodes d'expansion et de politesse qui charment la vie, tandis que les périodes d'hostilité multiplient les chagrins et les ennuis. La guerre rend misérable, plus encore par les haines engendrées et maintenues pendant de longues années entre le vainqueur et le vaincu que par les richesses détruites: et de même, la paix ajoute au bonheur plus par Tamour né sous son patronage que par sa fécondité.
C'est à l'altruisme et à Turbanité consécutive que se rattache Fattraction exercée par certaines villes sur l'étranger tandis qu'il fuit les contrées où régne Tégoïsme brutal; c'est, de même, à la grossièreté hostile que se rattache la tendance à l'émigration de certaines races tandis que l'amour du sol natal est le partage des races vouées à l'urbanité et à l'idéal. L'exil d'Athènes ou de Rome était considéré comme 'une peine rigoureuse, tandis qu'il est considéré comme un événement heureux par l'habitant de Brandebourg, de la Souabe, du Wurtemberg ou de l'Angleterre. Le génie germanique, en s'imposant aux Etats-Unis d'Amérique a rendu ce pays.
irORALfi POSITIVE.
sipsofipère à certains égards, désagféaUe à ceux de aoB babitaais qui redierekeat autre chose que des satisfactions égoïstes, anssi les voit-on émigrer, è leur tour, vers les cootrées où ràgnenk l'art et Turbankév Ils savent que-, dans Florence., Rome et Paris ils- échapperont aux vexations qui résudtenlr de fai brutalité générale,, que la doueeur des mceuss et la politesse: leur assureront les plaisirs de la vie sociale. Moins que dans leur patrie ils doivent trootver dans Tancien monde* les libertés nées de la lutte de chaque câÉoyen pour son droit ; mais ils troruvereut la liberté sociale née de la bienveillance mutuelle et du respect de la liberté d'autrui.
Du reste lan civilité n'est pas la même partout et on la voit changer de caractère avec les contrées di-^ verses. En Chine où elle se complique du goût de la cérémonie, elle multi|plde les sahitalâons. et ne craistt pas de se dire la très-humble servante de ceux qu'elle ]i*a nullement Fiiitention> de servir. Le même fait se reproduit chea les peuples à demi barbares dont les membres veulent paralixe généreux et bien, élevéSj tout en restant dépourvus de T urbanité véritable :. celle-ci se garde desdèmeiistiatijons indiscutés et des airs die supériorité, ixn geste cordial lui suffît, mais, quand elle fait des offres de service, on peut les tenir pour sincères..
Tbute population! pourvue d'urbanité est servia* bte v mois elle vient plus volontiers en aide à ses pro*ehes et aux membres de son municipe : qt^adsid elle rend sermer aux étrangles elle est hospitalière ek
MORALE. POStïlVEL tm
acquiert ainsi Faptiifevide à la morale d'ordre supérieur qui comprend l'humanité entière. Pour urne pefsonne humaiiie l'acte du bon Samaritain reste dans les conditions les plus strictes de la vie: sociale^ Passer près d'un blessé, sans le^seeaurir, ne pasre^ tirer de l'eau, même au péril de sar vie, celui qm se noie, ne pas défendre ceiui qui est attaqué c'esft s'amoindrir, à la fois, p£»r la lâcheeté et par un acte aati-social. Seuls l'égoïste et le barbare sont capable d'agir ainsi ; seuls ils croient s'éleverpar l'abaissement d'autrui, seuls ils peuvent sa vouorer' un repas copieux, à cété de l'aSamé, seuls ils se plaisesit daais le raffinement d'un luxe qui a pour compensation la naâsère. La morale veut que l'bomme soit serviabLe en proportion de ses moyens d*obliger : du moment oùseBrichessesluisont acquises et conservées pac* Faction sociale, la loi de mutualité veut qu'il ea cède une part à la société^. Mais s'il es^ mal de laisser sans aide le concitoyen et l' étranger qui p4tissen«t, si; Im loi d^u municipeet l'hospitalité- veulent qu'ils soient secourus, il y a mal non misns grand à soUi* citer le secours dont en peut se dispenser ^ à pren* dre chez autrui eequeToia possède; on manque, de la sorte, à la dignité en mémo temps qu'on fait acte deparasiteet que l'on épuise des ressou'irces destitues à des icifortuaies réelles. Tant que l'on* pei»t. se suffire paor son travail et sa production pvopce il y a hoiiteà solliciter la bioifaîsBnce: on s'aanoindrit mo^ rabemeuty en même temps que l'on perA ses forces dans l'oisiveté,, ont s'expose: eni outre à convaincre
de duperie ceux qui se font une loi de venir en aide à Tinfortune.
Le membre de la commune, s'il veut être fidèle à la morale, n'est pas seulement tenu de respecter et de servir les personnes, il doit encore respecter et servir les collectivités. S'il en altère les fonctions, il produit un mal qui peut devenir considérable en ce qu'il porte sur une population tout entière. Supposons un obstacle mis à la police, à Tindustrie, à l'agriculture; supposons une manœuvre capable de fausser, au profit d'un intérêt particulier, ces fonctions diverses, un méfait est produit, bien que le grand nombre des consciences ne le sentent pas. Elles ne sont pas encorie imprégnées suffisamment d'altruisme et de sociabilité pour comprendre la nécessité de livrer à la justice tous les faits qui peuvent l'éclairer ; de militer pour la science ; de maintenir partout la paix et l'ordre général. Ici la raison doit précéder le sentiment et montrer à l'homme quelle doit être la règle de sa conduite s'il ne veut se classer parmi les malfaiteurs. Quant à la morale pure, il lui est loisible de calculer la somme de mal produite par un obstacle mis à la circulation des personnes ou des marchandises, par une diatribe contre l'instruction publique, par un impôt inégalement réparti, par une fausse alarme donnée au municipe, par un mensonge propagé sur la place publique, par les innombrables méfaits qui, sans porter directement sur une personne, s'attaquent à tout une classe de citoyens. Ces méfaits