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conque de l'Empirisme, ou bien vers une Métaphysique nettement caractérisée comme telle, c'est-à-dire vers un Dogmatisme, ou bien enfin vers un Criticisme plus ou moins analogue à celui de Kant. — Mais une autre voie s'offre aussi sans tarder à l'esprit du penseur. A supposer que, chez un métaphysicien, la sensibilité soit très vive, cette faculté, que satisfont peu les idées pures, tendra à imposer à l'intelligence de ce métaphysicien un certain réalisme de nature plus ou moins mystique. Il n'ambitionnera pas une connaissance rigoureusement rationnelle de l'être, et le genre de spéculation qu'il préférera pourra différer à tel point de celui que pratiquent les autres philosophes, qu'on sera tenté de se demander s'il est encore l'un d'eux (voir Ghap. II). Cependant, le métaphysicien mystique peut à la rigueur ne pas dépasser la limite au delà de laquelle il n'y aurait plus Philosophie, mais plutôt Religion ; car le métaphysicien le moins mystique n'est point sans faire ce qu'un pur positiviste taxerait avec quelque raison de mystique. Il y a, en effet, une grande analogie entre l'Intuitionnisme qui est au fond de tout Rationalisme, — n'y parlât-on que d'intuition de principes et non d'intuition de l'être, — et l'Intuitionnisme du mystique ; on a remarqué et même exagéré, mais c'était tentant, la ressemblance qui existe entre l'aperception de l'évident et la connaissance de certaines vérités que révélerait le cœur, supposé par quelques-uns plus clairvoyant que l'esprit. A la réflexion, l'esprit s'émerveille d'abord de la dose de foi que requiert la croyance aux principes ; tout métaphysicien, par là-même qu'il se satisfait d'idées dépassant l'expérience ou reposant sur des expériences très différentes de celles qui fondent la Science, semble donc quelque peu mystique, bien qu'après tout le genre de lumière qui luit aux points de départ d'une Philosophie proprement rationnelle et celle qui luit aux points de départ d'un Mysticisme quelconque soient assez différents. D'autre part, il y a aussi quelque chose de commun entre la constatation d'un pur fait et l'illumination de l'esprit par un principe : faits élémentaires et principes sont en somme aussi inanalyçables, et, quoi qu'on puisse dire aussi premiers. Si donc le rationaliste peut dire à l'empiriste : « Je suis peut-être meilleur philosophe de l'expérience que vous, car vous ne tenez compte que de la moitié de l'expérience,» le mystique peut, non sans fondement, tenir un langage analogue et définir son point de vue un Empirisme transcendant ; de même il peut dire au rationaliste, et
non sans une apparence de vérité : « Je ne fais qu'aller plus loin que vous dans votre voie même ; je suis simplement plus confiant que vous dans les forces de l'esprit ; comme vous, au reste, je suis psychologue, et je bâtis une technique des intuitions que je déclare possibles. » Le Mysticisme philosophique peut donc exister, ou du moins commencer d'exister, si toutefois il ne devient pas aussitôt tout à fait une Religion, ce qui arrive s'il renverse le rapport de la subordination de l'individuel à l'universel dans la conception du monde qu'il élabore (voir Ghap. II) ; et il semble flotter, nous l'avons vu, entre le Dogmatisme métaphysique et l'Empirisme, autant qu'entre la Philosophie et la Religion. Par suite, on ne doit pas l'exclure a priori de la sphère des Philosophies, au moins tout d'abord. Il mérite une mention et une critique ; son invention est chose normale à la pensée philosophique. — Rien que plus proche du genre métaphysique que des autres, il diffère assez des trois points de vue nommés plus haut pour être considéré comme formant un genre à part. Il se juxtapose aux premiers ; et jusqu'à ses efforts pour se réclamer de l'expérience militent en faveur de son maintien sur la liste des Philosophies avouables, bien que, sans aucun doute, il doive succomber très vite sous les attaques de la Critique et être repoussé au nom de l'expérience même. — On le voit, il n'y a pas seulement des raisons psychologiques, pour expliquer la tendance à ce mode de spéculation ; il y a aussi des raisons théoriques qui le recommandent jusqu'à un certain point. Il arrive souvent que le métaphysicien mystique conclut comme ceux qui ne le sont pas ; mais il ne doit point pour cela être rangé avec ces derniers. N'arrive-t-il point à des Métaphyciens de conclure à peu près comme des Empiristes? On ne les dit point Empiristes pourtant. C'est là le cas de certains Phénoménistes récents. Inversement, quoi de plus opposé que le Matérialisme et le Spiritualisme? On n'hésite pas, malgré cela, à les regarder également comme des Métaphysiques. D'ailleurs, une Philosophie se définit plutôt encore par sa méthode que par son contenu. Il faut se féliciter, soit dit en passant, que des routes très diverses puissent mener au même terme, ou à peu près. Il y a, somme toute, moins encore de conclusions possibles que de méthodes possibles. Et comme l'esprit sait assez bien déterminer la liste des dernières, à plus forte raison doitil pouvoir arrêter la liste des premières.
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Le travail auquel nous nous livrons présentement, n'est autre chose que l'esquisse de ce qu'on peut nommer une Logique de rHésitation initiale et obligatoire de l'esprit entre les différents partis dont l'ensemble constitue la totalité de ceux qu'il y a lieu, pour le philosophe, de critiquer a priori. — Il n'est point opportun de pousser ici très loin le développement de cette Logique ; mais il vaut la peine de montrer par un exemple comment peut s'opérer la division en espèces d'un des genres de systèmes, afin que soient mieux établies encore la possibilité et la fécondité de notre méthode. — Considérons donc un métaphysicien né que les faits externes frappent davantage que les faits internes. Ne sera-t-il pas porté vers le Matérialisme? Dans le cas contraire, il ira vers le Spiritualisme. Est-il également frappé par les deux sortes de faits? Il professera le Dualisme, sous une forme ou sous une autre. Il n'existe pas de quatrième parti ; l'expérience ne fournit à l'analyse et à la réflexion que deux concepts : celui de l'externe et celui de l'interne. Le métaphysicien ne peut donc demander à la pensée de s'interroger sur ses préférences que par rapport à ces deux notions, dont elle pourra seulement, ou sacrifier l'une ou vouloir la synthèse. Il constituera son idée du réel, ou sur une base physique, ou sur une base psychique, ou sur une base à la fois physique et psychique, matérialiste dans le premier cas, spiritualiste dans le second, dualiste dans le troisième. Et non seulement il y a une nécessité psychique égale de concevoir tout d'abord comme possible chacune de ces trois espèces de systèmes ; non seulement il y a une nécessité psychique et rationnelle de regarder d'abord ces trois espèces comme les seules possibles dans le genre qui les contient ; mais la première de ces nécessités est elle-même si profonde, qu'on la peut dire essentielle à la pensée, autrement dit rationnelle. On peut faire valoir, en faveur de l'un ou l'autre des deux premiers points de vue, le principe de l'unification des concepts, qui est l'une des nécessités primordiales de la penséç; mais comment choisir entre eux sans délai, puisque le sujet et l'objet sont aussi immédiatement présents, au moins dans leur idée, à la pensée adulte, puisqu'ils sont tellement liés, dans notre pensée,' qu'ils nous semblent inconcevables l'un sans l'autre ? Que la pensée à ses débuts les ait conçus confusément tous deux ou les ait ignorés tous deux, il est certain que la pensée développée et consciente d'elle-même ne les peut disjoindre tout à t'ait. Il est donc
logique, pour un esprit bien fait, d'hésiter à affirmer si c'est ridée de l'externe, mère de l'idée de matière, ou bien l'idée de Finterne, mère de l'idée d'esprit, qui est la plus fondamentale, celle à laquelle il serait le plus normal, pour l'esprit, de tout rapporter. Mais, de son côté, le dualiste fera valoir des considérations non moins importantes ; car la Science, c'est le développement, l'élargissement de l'expérience et la grande révélation de l'esprit à lui-même par l'œuvre qu'il engendre en fécondant l'expérience brute ; mais la Science n'exige-t-elle pas, quelque • critiquequ'elle veuille être, la reconnaissance de la dualité du phénoménal ? Le bon psychologue et le bon clinicien ne sont-ils pas contraints d'être dualistes? • Le Dualisme n'a d'autre racine que notre organisation mentale, qui nous trompe ; il faut rectifier l'idée, qu'elle nous fait concevoir, d'un monde qui aurait deux faces également réelles ; » ainsi parle le moniste. « Tout Monisme répugne au vrai savant, » disent le psychologue et le clinicien à l'esprit positif. Qui déciderait ex abrupto? Qui dirait tout de suite s'il y a quelque terrain d'entente pour les adversaires, ou lequel a raison si toute entente est chimérique? En vérité, l'Hésitation est possible, légitime, obligatoire même ; premièrement, parce qu'au stade initial de la spéculation philosophique, l'ignorance est immense ; mais elle doit être impartiale dans la même mesure ; secondement, parce que la recherche des points entre lesquels l'hésitation est de droit, et qui sont en nombre fini, conclut vite à des raisons très sérieuses de prendre en considération ces mêmes points de vue que l'imagination philosophique, éveillée par l'expérience, a spontanément inventés, a inventés en obéissant à des lois qui sont celles mêmes de notre mentalité intellectuelle essentielle. Le champ de la Logique de l'Hésitation initiale est donc borné ; s'il le faut parcourir, on est sûr, du moins, de le pouvoir parcourir tout entier.
L'essai de subdivision que nous venons de faire d'un genre de Philosophie générale en ses espèces suffit à montrer la possibilité et l'utilité de cette sorte de travail, qui est même d'une facilité croissante. Plus l'on subdivise, plus aussi le nombre des points de vue praticables se restreint, et plus leur définition est susceptible de précision. En effet : d'une part, les exigences de la Science positive, dont forcément l'on se rapproche, se font entendre plus nombreuses et plus nettes; d'autre part, les exigences de la pensée pure sont peu à peu d'une nature moins abstraite, et donc plus aisément formulables. Si la Philosophie
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devait utiliser le détail même des Sciences, il n'en serait pas ainsi, car ce détail, en ce qui l'intéresserait le plus, est quelquefois aussi incertain que les directions générales dç la Science sont fermes et fixes.* Corrélativement, c'est de moins en moins la méthode suivie dans la spéculation, et de plus en plus les résultats où elle aboutit, qui caractérisent les systèmes progressivement plus arrêtés que Ton envisage.
Faut-il nous justifier d'avoir omis le Scepticisme parmi les • genres de Philosophie générale? Quand il est véritable, il est plutôt un état d'àme qu'une Philosophie. Est-il une Philosophie? Il est alors une forme mitigée ou négative de Dogmatisme, ou encore d'Empirisme, à moins qu'il ne soit un Griticisme hésitant. Il naît partout où des déceptions, méritées ou non, viennent troubler la sérénité du penseur, qui jamais ne commence par là. En d'autres termes, il est un accident qui arrive au philosophe, plutôt qu'une doctrine philosophique.
B. — La Logique des Variations. — Plus compliquée et plus malaisée à esquisser est la Logique des Variations ou Logique des passages des divers points de vue philosophiques les uns aux autres. Vers quelle idée, en effet, ne peut-on point aller en partant d'une idée quelconque ? Quels changements d'opinion ne sont point possibles, étant donné l'infinité des causes sentimentales et Imaginatives, physiologiques et sociales qui peuvent déterminer l'esprit à user du raisonnement pour passer, d'un système qui cesse de lui plaire, à un autre qui commence à l'attirer? — Cette seconde Logique consiste à étudier l'emploi que fait l'esprit de la Logique absolue, laquelle est en ellemême indifférente à la nature des prémisses et des conclusions de nos raisonnements, non point en vue de justifier des caprices intellectuels par des arguments spécieux, ce qui serait de pure sophistique, mais en vue de compléter, ou de rectifier jusqu'à le modifier peut-être de fond en comble, ou encore de transformer en son contraire, pour des raisons dont on se croit parfois à tort ou à raison convaincu depuis longtemps, un système de pensées d'abord tenu pour vrai.
Que l'on considère le rôle que joue le hasard dans l'invention philosophique, spécialement en ce qui concerne le détail des doctrines, et le rôle que joue l'imitation de soi-même ou d'autrui dans la transformation des opinions. De quelque côté qu'on aborde l'étiologie de l'évolution des idées philosophiques,
soit chez un individu, soit dans l'histoire, on s'aperçoit que cette Logique est d'une souplesse presque infinie.
La Science, qui se prête assez complaisamment, pour des raisons que nous avons indiquées, à des interprétations philosophiques fort diverses, ou dont le mutisme est trop facilement escompté comme un assentiment par l'habile raisonneur qu'est d'ordinaire le philosophe, la Science n'est point propre à rendre moins nombreux les sentiers de traverse qui courent et s'entrecroisent entre chacune des grandes voies désignées plus haut et les trois autres. En ce qui concerne l'Hésitation initiale, la Science nous apparaissait apte à restreindre, voire même à déterminer secondairement le nombre des partis que l'esprit doit prendre au sérieux ; dans les Variations, au contraire, la Science, vraisemblablement parce que le philosophe abusé volontiers de ce qu'elle offre, joue un rôle fort différent : ici la tentation de se servir d'elle est plus fréquente, et l'on n'est pas aussi souvent et fortement sollicité à n'interroger que la raison pure.
La Logique absolue, disions-nous, gouverne l'esprit à l'un et à l'autre moment; mais dans nos Variations, elle est comme asservie en partie à tous les hasards de l'action des causes extralogiques sur l'esprit. C'est pourquoi, plus se développe l'habileté dialectique, soit chez un individu, soit dans une école, soit chez un peuple, soit enfin dans l'humanité prise en bloc, plus en même temps se multiplie la possibilité de progrès, de regrès, de Variations philosophiques de toute sorte. Par là s'explique l'existence, en Histoire de la Philosophie, d'une difficulté bien connue en Biologie : un grand nombre d'analogies qui ne sont ni des homogénies ni des homophylies risquent d'être interprétées à tort comme des indications génétiques permettant d'établir des généalogies précises et sûres. La Biologie réussit cependant à affirmer de véritables généalogies ; mais dans l'Histoire de la Philosophie sous ses différentes formes, il serait presque possible de prendre pour devise le mot de Hume : « N'importe quoi peut produire n'importe quoi, » en ajoutant cependant qu'à la production de quoi que ce soit par quoi que ce soit, il y a des raisons logiques. Faut-il s'en étonner ? L'esprit est si prompt au changement ! Grande est l'utilité de la connaissance de ces raisons ; à les pénétrer, l'on apprend la Psychologie de VHomo philosophans. Mais si la Logique absolue n'est pas partiellement complice de tous les vagabondages intellectuels —
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ceci, contre Hegel et Cousin, — n'en faut-il pas revenir du bel optimisme où nous nous complaisions tout à Theure?
Rassurons-nous. Au sein de la Logique que Ton découvre en nos Variations, on voit s'en esquisser une autre, celle de la Préférence normale, qui, par dessus celle-ci, donne la main à cette Logique de l'Hésitation initiale dont la fonction nous semblait si favorable à l'optimisme des Dogmaticfues. Le plus grand service, peut-être, que la seconde des troisLogiques ici distinguées puisse rendreau philosophe, c'est d'empêcher qu'il ne systématise à outrance les faits philosophiques historiques, tout en lui fournissant, d'ailleurs, le moyen de les comprendre jusque dans les bizarreries les plus étonnantes de leurs mélanges, de leurs juxtapositions et de leurs successions. La troisième de ces Logiques, elle, sert directement les intérêts de la Philosophie théorique. — Mais revenons à la Logique des Variations ; on verra que la malignité du sceptique n'a pas à se réjouir du spectacle des mouvements de va-et-vient qu'elle étudie.
Si les fluctuations des idées philosophiques au cours du temps ne sont intelligibles que revécues quant à l'essentiel par le penseur solitaire en des méditationsjrelativement courtes, l'Histoire des idées ainsi pratiquée peut notablement aider à construire un tableau bien ordonné des passages possibles de chaque grande direction philosophique à d'autres. Il est même indispensable, c'est évident, que le penseur solitaire s'aide de l'Histoire des idées pour tirer, de sa propre raison, l'indication des systèmes praticables et des voies de passage les plus naturelles de l'un à l'autre pour chaque espèce normale de mentalité. Mais ce -n'est pas tout. L'humanité jouit d'une existence dont la durée est très longue ; en elle, les défauts des uns peuvent être compensés par les qualités ou les défauts contraires des autres ; elle fait ses expériences, soit positives, soit dialectiques, avec une suite et une ampleur incomparables ; c'est pourquoi il y a plus de chances pour que la réflexion des philosophes pris en masse ait abouti à un résultat heureux, qu'il n'y en eut jamais pour que l'un d'entre eux réussît pleinement dans ses recherches. Mais ne pas conclure de là qu'il ne faille considérer l'Histoire des idées qu'objectivement. Cette dernière méthode ne convient qu'au pur historien, qui n'a le droit de reculer devant aucun fatras ; mais le philosophe, qui ne cherche, lui, qu'un secours dans l'Histoire des idées, se peut contenter d'y envisager l'essentiel,
qui n'est ni si considérable, ni si divers; le détail lui servirait médiocrement. Pourrait-il, même, en dégager des généralités, s'il ne procédait quelque peu apriori'? Il feindra donc d'être l'humanité même, et refera en raccourci, moitié a priori, moitié à l'aide des informations qu'il puisera dans les textes, les expériences intellectuelles de ses devanciers en ce qu'elles ont de, plus typique, en ce qui correspond, dans ces expériences, aux tendances les plus fondamentales, les plus impersonnelles qu'il découvre dans son intelligence et qui le peuvent porter, soit d'abord simultanément, soit ensuite successivement, vers tels et tels systèmes, jusqu'à ce qu'il sente enfin son intelligence en possession d'un système tout à fait satisfaisant. De la sorte il échappera, mieux que par l'emploi de toute autre méthode, à l'action des causes qui dévoient les dialecticiens. — La Logique des Variations ainsi construite vaudra à la fois comme guide de la recherche intellectuelle du vrai, et comme fil conducteur de cette Histoire des idées que notre penseur solitaire effleurera seulement; elle sera comme l'expérience historique refaite, sous la forme d'une expérience individuelle, par la pensée impersonnelle dégagée, grâce à Teff'ort vigoureux d'un esprit individuel assez droit pour se pouvoir dépersonnaliser, de tout ce qui en arrête incessamment le divin développement chez les philosophes. Parvenue à sa perfection, cette Logique méritera un autre nom, car elle se confondra avec la troisième, avec celle de la Préférence normale.
Considérons donc un esprit individuel très informé, mais sans préjugés, qui serait aussi très délié, et par suite très mobile, sans être cependant incapable de se fixer. Son développement symboliserait assez bien, toutes réserves faites, le développement historique de l'esprit humain. Le premier serait, en quelque sorte, le second rectifié, ramené à un schème dont les parties les plus logiques, les plus rationnelles, seraient identiques aux parties les plus logiques, aux plus rationnelles du développement de l'esprit individuel que nous supposons ; pour le reste, pour l'extra-logique et l'irrationnel, c'est l'indéterminable, et par conséquent, il n'y a lieu, ici, d'instituer aucune comparaison.
Cet esprit débuterait, vraisemblablement, par l'adoption d'un système combinant (nous ne disons pas conciliant) l'Empirisme et la Métaphysique. Car, d'une part, les faits ne peuvent man-
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quer d'exercer une sorte de fascination sur une intelligence encore sans parti pris ; elle ne saurait tout d'abord révoquer en doute leur objectivité. D'autre part, cet esprit étant constitutionnellement travaillé par le besoin d'unifier la diversité du Donné et de remonter à quelque principe absolu, d'une solidité parfaite et d'une nécessité incontestable, il imaginerait une réalité non perceptible sous-tendant les phénomènes. Versé ou non dans la Science, il ne pourrait encore s'aviser de concevoir à la manière positiviste un monde de l'expérience se suffisant à luimême, ou, à la manière néo-phénoméniste, un monde apparent identique, au moins partiellement, à celui qui ne semblait réel, aux vieux Dogmatiques, que grâce à l'idée de substance. — Assurément aussi, l'esprit que nous supposons ne pourra devenir criticiste que très tard ; il le deviendra, nous l'avons prouvé, sauf à cesser de l'être ou de l'être purement par la suite ; mais la fonction constante de la pensée étant d'objectiver, ce repliement sur soi qui esta la base du Griticisme doit lui rester longtemps inconnu. Gomment d'ailleurs s'intéresserait-elle beaucoup à sa nature profonde, avant d'avoir appris, en spéculant largement sur autre chose qu'elle, à s'étonner d'elle-même ? Psychologiquement et logiquement, il est aussi nécessaire d'inventer leldriticisme et de l'inventer tard, qu'il l'est de s'arrêter d'abord autsystème composite décrit ci-dessus.
Mais, entre ce système et le Griticisme, il y a l'Empirisme pur et la Métaphysique pure, qui sont également possibles. Le système composite du début pèche par manque de positivité et par manque de cohérence ; les faits y sont arbitrairement interprêtés, et l'absolu imaginé pour expliquer le relatif n'est que l'ombre du relatif projetée en dehors du Donné. L'esprit est il frappé davantage par le premier de ces défauts? Il pensera le corriger en instituant l'Empirisme. Est-il plus frappé par le second? Il deviendra métaphysicien. En ces deux conversions, il y a de la logique, comme il y a des processus psychiques très intelligibles, et cela rend compte de ceci. La logique est ici boiteuse, incomplète ; mais voudrait-on que l'esprit vît aussitôt le terme où il faut arriver? On ne peut juger pendant la route comme l'on fera au terme ; l'erreur et la demi-erreur sont « des étapes nécessaires sur le chemin du vrai». Surtout, n'oublions pas que tout ce qui est clair pour le psychologue, en pareille matière, a sa logique; que le processus le plus logique, chez l'homme normal, est celui dont la nécessité psychique est la
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plus forte, et que les fatalités psychiques les plus humiliantes pour l'être pensant conservent quelque chose de logique là même où se décèle l'action de causes extra-logiques G'est pour- (Iiioi nous avons juxtaposé, à la Logique absolue, trois sortes de Logiques que nous n'avons pas hésité à nommer ainsi, malgré ce qui s'y mêle d'extra-logique. - Pour toutes ces raisons sans reparler même de l'égale essentialité des idées de fait, d'être et de pensée, il est aussi excusable, aussi légitime, d'adhérer plei- • nement, à un certain moment, à l'Empirisme ou au Dogmatisme métaphysique, qu'il est fatal et légitime de sortir du système composite initial et d'arriver, tardivement, au Griticisme
Mais l'Empirisme ou la Métaphysique peuvent ne point satisfaire l'esprit, quelque forme qu'il prennent, et cela pour de nombreuses causes logico-psychologiques. Déçu à l'extrême 1 empiriste se jettera facilement dans la Métaphysique • si celle-ci répugne trop à ses habitudes d'esprit, il s'efforcera de tirer, d'un Empirisme perfectionné et moins étroit, ce que la Métaphysique fournit à d'autres avec abondance. Le métaphysicien déçu fera de même, mutatis mutandis. G'est ainsi qu'on voit des philosophes qui se prétendent positivistes en traitant des principes comme s'ils étaient des faits, des données de l'expérience ; et d'autres qui s'ingénient à construire une Métaphysique dont le contenu fait suite à la Science sans véritable solution de continuité, etc., etc.. On ne manquera pas de bonnes raisons pour retourner, de l'un ou l'autre de ces points de vue a celui que l'on a quitté pour des motifs fort défendables • il est tles régressions qui s'expliquent à merveille et qui même peu vent constituer de réels progrès. L'ordre des changements que nous décrivons et justifions dans une certaine mesure n'a rien de trop rigide, on le voit ; mais il est bien un ordre ou un système d'ordres ; cela suffit pour montrer que la Logique règne encore où l'on varie d'opinion en cherchant le vrai ; et la iogieite des Variations, que nous tâchons de mettre en lumière loin de tendre à prouver qu'il est fatal d'échouer pour les esprits les mieux faits (thèse sceptique), tend au contraire à nous confirmer dans la croyance au succès final de la spéculation bien conduite.
Des esprits enthousiastes,et celui que nous supposons n'est dépourvu d'aucune des dispositions essentielles à l'âme humaine passeront aisément de la Métaphysique au Mysticisme, qui à certains égards, en est l'excès propre, un excès dont l'attrait
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sera bien intense sur une âme avide de vérité certaine mais qu. voit, non sans raison, quelque trace de mysticité dans la plus prudente des Métaphysiques. Des esprits très pratiques et très moraux inclineront aussi vers ce genre de spéculation : ils souhaitent avoir une sorte d^expérience du devoir en soi, qu ils veulent à la fois certain et transcendant, et donc immédiatement certain dans sa transcendance même. De la sorte, on verra Vusqu'à des Empiristes se rallier à des doctrines métaphysiques mystiques, vers lesquelles vont aussi des esprits d abord unicément religieux, mais qui se tournent ensuite vers la Philosophie. Avec plus de logique encore qu'on n'en peut mettre à passer de l'Empirisme ou de la Métaphysique pure au Mysticisme, on peut aller ou retourner, de ce dernier, le plus instable par nature des points de vue philosophiques, vers l Empirisme ou vers la Métaphysique.
Enfin, les difficultés inhérentes à ces deux genres de systèmes et au Mysticisme, tous modes de spéculation qui forcent l'esprit à se replier sur soi, à s'analyser, à chercher le secret de ses fonctions, peuvent incliner le penseur au Griticisme. Ainsi en fut-il de Kant, qui prit à Newton, à Leibnitz, à Hume et aux Piétistes de quoi inventer sa doctrine. Mais le sujet, dont 1 activité parait d'abord si bien expliquer tout l'essentiel des lois de 1 obiectifn'arienàdiresurlecontenuintimederobjet,surson origine,
sur la possibilité, pour l'esprit, de réussir indéfiniment à soumettre l'objet à ses lois. Et puis, le sujet pur parait une réah e bien mince et bien abstraite pour supporter tout le poids de robiet C'est pourquoi le criticiste qui a gardé le sens positif du réel éprouve tôt ou tard comme un remords ; il constate que, décidément, il en use peut-être trop cavalièrement avec les faits, avec tous les faits ; nous le voyons alors marier son Griticisme à l'Empirisme ; et c'est l'Empirio-Griticisme. Ou bien, hanté par l'idée de l'être, que jamais, au reste, on n'a le pouvoir d'oublier, il revient à demi à la Métaphysique, s'il ne va pas iusqu'à fondre son Griticisme dans une Métaphysique nouvelle où l'absolu absorbe le sujet; à moins que ce ne soit le sujet qm, pour se donner la réalité qui lui paraît manquer, absorbe 1 Absolu ; ou encore que sujet et objet ne soient absorbés dans quelque chose qui les dépasse : toutes aventures qui sont arrivées à l'idée-mère de la Métaphysique et à celle du Griticisme pendant la première moitié du dernier siècle. On comprend qu exprès de telles audaces, presque anormales, le goût revienne ae
l'Empirisme et même du plus naïf : après Fichte, Schelling et Hegel, on s'explique Feuerbach et Haeckel !
Mais l'esprit que nous avons supposé finira par sentir, il sentira certainement, après les tentations de retour en arrière qui l'auront assailli, un invincible besoin d'essayer la Synthèse totale des points de vue qu'il a traversés. Gar il aura acquis peu à peu l'expérience de la force invincible qui attire ou ramène rintelligence normale vers chacun d'eux. Il prendra donc conscience de la nécessité qu'il y a de concilier les diverses dialectiques auxquelles il s'est livré, de façon à garder de chacune ce qu'il faut pour ériger un système où les trois idées fondamentales de la pensée jouent un rôle équivalent. G'est en tenant compte de toutes trois qu'il satisfera l'instinct d'unification qui le travaille, et non en n'utilisant que l'une d'elles. Gomment va-t-il procéder pour éliminer les étroitesses, les contradictions ([u'il a jusqu'ici trouvées inhérentes à toutes les doctrines, et dont la constatation l'a forcé à s'exiler de chaque refuge nouveau ou expérimenté déjà? Il élaborera la Logique de la Préférence normale, c'est-à-dire qu'il s'appliquera à déterminer, à l'aide des éléments les plus résistants — il les connaît à présent — de chacun des grands systèmes possibles, le système un et cohéreut qui répond le plus facilement à la nature de l'intelligence, de l'intelligence qui est une, qui veut l'unité, mais qui ne souffre pas qu'on mutile son essence, laquelle n'est pas simple. La Logique des Variations lui révélera le sens suivant lequel doit être tentée une Logique de la Préférence normale susceptible d'aboutir. La première a pour terme cette proposition, qui marque à la seconde sa voie : la vérité est dans la conciliation de l'Empirisme, du Dogmatisme métaphysique et du Griticisme. Bref, la plus logique des suites de Variations est celle qui est l'acheminement même de la pensée vers ce qu'elle doit en fin de compte préférer, et cela, c'est la Synthèse que nous avons définie. La dernière des Variations, sur le tableau de celles qui sont successivement possibles à un esprit variant de la façon qu'on peut nommer la plus naturelle, est identique à la voie de la préférence qui est la plus normale comme étant la plus conforme à l'intégralité de la mentalité intellectuelle de l'homme. On peut évidemment soupçonner plus tôt l'excellence de cette voie, mais il est légitime d'hésiter à la prendre avant d'y être forcé par l'insuccès d'un certain nombre d'autres tentatives dont aucune n'est condamnable a priori, dont chacune a sa légitimité.
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Chemin faisant, que de choses intéressantes l'on peut ainsi découvrir, ceci par exemple, que l'essence du Griticisme ne se trouve point à l'état pur chez Kant, qu'elle réside moins dans la distinction, peut-être très factice, du phénomène et du noumène, que dans l'effort, insuffisant chez Kant, pour rattacher tout ce qui est en la pensée de l'homme à la Pensée même, a titre de fonction de cette Pensée. Et qui sait ? Ce qui est normal aux yeux d'un esprit parfaitement attentif à ses volontés intimes ne doit-il pas être à peu près universellement tenu pour vrai ?
Nous accusera-t-on de soutenir que a tout est dit » en Philosophie générale ? Non, tout n'est pas dit ; mais il ressort de nos analyses que la série des principales découvertes possibles en philosophie est épuisée, que l'ère de l'invention des genres de systèmes est close. Dans la raison, nous n'avons pas trouvé davantage que ne fournit, en fait de produits intellectuels de cette sorte, l'Histoire des idées. Et d'ailleurs, les adversaires de la Philosophie ne l'accusent-ils pas de ne plus exécuter, depuis longtemps, que des variations d'une nouveauté souvent douteuse sur de vieux thèmes? De leur côté, ses fidèles n'osent pas toujours vanter beaucoup la fraîcheur des théories les plus jeunes, de peur que la Philosophie ne soit dépréciée s'il est bien prouvé qu'elle vient seulement de naître. Que la Métaphysique sous toutes ses formes est peu inventive, comparée, par exemple, à sa jeune rivale, la Philosophie des sciences ! Nous pouvons donc passer outre au reproche d'avoir utilisé l'Histoire des idées pour nous aider à dresser une liste complète des types fondamentaux de Philosophie générale.
G. — La Logique de la Préférence normale. -- Esquissons donc la Logique de la Préférence normale autant qu'il est requis pour comparer ultérieurement la Morale et la Philosophie générale les plus conformes aux exigences de l'esprit. Il faut, nous l'avons dit, qu'elles concordent, ou c'est le sceptique qui est dans le vrai. Nous avons fait prévoir, tout à l'heure, à quel point cette troisième Logique se relie à la précédente ; en un sens, elle ne fait que l'achever.
De l'Empirisme, elle approuvera le souci des vérités de fait de tout ordre ; elle n'en rejettera que deux parti pris inadmissibles: premièrement, celui qui consiste à prendre pour point de départ
les phénomènes dits extérieurs sous la forme où ils sont donnés, car cette forme est toute subjective et ne fait que symboliser une activité objective incontestablement réelle bien que non perceptible ; secondement, ce parti pris que conservent les Empiristes les plus subjectivistes, et qui consiste à ne reconnaître d'autre origine que la sensation aux éléments mentaux jouant le rôle de principes. En d'autres termes, cette Logique maintient à l'expérience la valeur que lui reconnaît l'Empirisme, à titre de 6asc' obligatoire de toute spéculation, mais elle en rend l'idée plus rigoureuse et plus large tout à la fois,- évitant ainsi deux sophismes dont l'un est un méianige de dénombrement imparfait et de contravention à la troisième règle du syllogisme, l'autre l'accouplement d'une pétition de principe et d'un cercle vicieux. Voici le premier de ces sophismes : les faits externes sont les seuls vrais faits ; ils expliquent ce qui pourtant contient plus qu'ils ne contiennent. Et voici le second : la sensation conditionne nécessairement l'idée pure ; donc l'idée pure n'est possible que par elle.
De son côté, la Métaphysique apparaîtra comme aussi indispensable que le souci de l'Expérience. N'est-elle pas présupposée par toute critique de l'Empirisme et plus ou moins impliquée en tout svstème? Elle est au cœur du Phénoménisme lui-même, si bien que le Phénoménisme empirique est la plus formelle des contradictions dans les termes que l'on puisse imaginer ; car aucun système n'égale en réalisme le vrai Phénoménisme. G'est pourquoi le vrai Phénoménisme offre au métaphysicien attaché à l'expérience le meilleur moyen de concilier les tendances qu'on se plaît le plus à opposer. Si l'on rend au phénomène, que la Science et le Sens commun regardent, chacun à leur manière, comme une chose réelle, cette pleine réalité que l'esprit ne lui saurait dénier sans se faire violence à lui-même, vu que le mot de réalité est univoque, et que penser et objectiver ou réaliser sont au fond des expressions synonymes : les deux tendances suiU enfin conciliées. En particulier, la thèse de l'existence de ïapriori s'affirme dès lors avec plus de force et d'éclat que dans les anciens Dogmatismes, car lephénoménisteest contraint d'admettre la spontanéité des phénomènes, des phénomènes qu'il a l'avantage, lui, de ne pouvoir définir autrement qu'ainsi : des choses de nature mentale. Spiritualisme et Dynamisme sont appelés par le Phénoménisme à titre d'indispensables compléments, car apparaître, c'est être sous le mode conscient ; et être doué
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de spontanéité, c'est être essentiellement puissance et force. Dès lors, des principes-fonctions de la mentalité sont possibles à titre d'éléments constitutifs de cette même mentalité partout où elle existe, c'est-à-dire absolument partout, et spécialement où elle se rencontre sous cette forme remarquable qui est le psychisme humain. Rien donc ne s'oppose plus à ce que l'a priori, dont la négation est un scandale, soit reconnu ; il s'explique enfin ; il n'est plus ce mystère insondable qui faisait reculer l'empiriste. La iMétaphysique ainsi conçue apparaît comme le terme idéale la Philosophie; c'est celle des anciens Dogmatiques, mais débarrassée des sophismes où ils tombaient, et qui reposaient principalement sur des confusions de concepts. Vignoratio elenchi était le plus important de ces sophismes ; on confondait être et extra-phénoménal, comme si phénoménal et nonêtre étaient synonymes, ce que l'on n'admettait pourtant pas ; et l'on tournait dans ce cercle qui consiste à concevoir l'absolu sur le type du relatif tout en définissant le relatif par rapport à l'absolu, ce qui n'empêchait pas, au reste, de les opposer formellement. Quant au Criticisme, qui est tout entier dans la préoccupation de rattacher le plus possible l'objectif à la pensée, et qui, à ce titre, est la rectification de l'Objectivisme naïf des Empiristes et de l'Objectivisme subtil des Dogmatiques classiques, il se présente d'abord comme la méthode qui permet de passer, de la manière la plus rigoureuse et la plus claire, des faits de l'Expérience, base de toute Philosophie, à l'ensemble des thèses qui achèvent d'édifier celle-ci. Mais il peut et doit être plus encore qu'une méthode ; la Philosophie a des raisons de l'utiliser pour se parfaire. N'est-ce point de lui, qu'elle s'en rende compte ou non — car il est plus ancien que le mot qui le désigne — qu'elle tire la plus précieuse de ses conceptions, celle de la puissance de l'esprit? Si l'on a fait de l'esprit la source, mieux que cela, l'essence de l'être, c'est parce que l'intelligence a aperçu en ellemême la source de la connaissance, qui est une action, laquelle suppose l'être, un être tout action, sans doute, mais dont l'essence ne saurait être que de connaître. Connaissons-nous l'être, d'ailleurs, sous une autre forme que celle de l'être connaissant? — De plus, le Criticisme serait sa propre condamnation, ce que l'espril ne saurait vouloir, s'il ne se transformait finalement en Métaphysique, en une Métaphysique qui le complète et lui ajoute tout en le continuant, c'est-à-dire qui trouve en lui son achèvement tout autant qu'il cherche en elle le sien propre. En
effet, l'idée de cette pensée dont, aux yeux du Criticisme, dérive tout ce que l'esprit contient, cette idée devrait être rattachée elle-même à une pensée dont elle serait fonction, et l'idée de cette idée devrait à son tour subir le même traitement, et ainsi de suite à l'infini. La Logique, ennemie des thèses qui conduisent à des régressions sans fin, commande elle-même au Criticisme de chercher un terme à sa dialectique, et ce terme, une Métaphysique réaliste, posant la réalité de la pensée, peut seule le fournir. La Logique oblige, on le voit, à la dernière des conciliations dont nous parlions ; elle spécifîe-que cette conciliation doit avoir lieu par le moyen d'une Métaphysique criticiste. — Que sera au juste cette dernière? Nous possédons les principaux éléments de sa construction ; elle ne pourra concevoir l'être autrement que comme une pluralité de sujets inégalement conscients, c'est-à-dire inégalement sujets pour soi, qui traduisent les uns aux autres leur existence et leur activité par des phénomènes inégalement conscients correspondant, en chacun des mois qui entourent un moi déterminé, aux phénomènes dont est tissée la vie de celui-ci.
Un système de ce genre est conforme à l'Expérience, dont il ne dédaigne rien, et qu'il ne regarde comme fondamentale qu'où elle l'est vraiment, c'est-à-dire où elle est immédiate ; et s'il est métaphysique, c'est grâce spécialement à des raisons d'ordre critique qui sont, à ce titre, dignes d'être admises par tout esprit positif; il est le seul capable de répondre aux exigences de l'esprit, que peut seul satisfaire un système où les trois idées de fait, d'être et de pensée jouent un rôle équivalent et concourent ensemble à l'édification d'une Philosophie vraiment une, une d'une unité obtenue sans que soit laissé de côté aucun des éléments nécessaires de la pensée pure normale. En variant, l'esprit a appris, peu à peu, de quelle dernière manière il doit varier pour arriver à se fixer; sans toutes les expériences qui lui découvrent, par l'insuccès partiel de toutes ses démarches, quelles sont précisément ses volontés dialectiques intimes, il ne peut acquérir une idée exacte et définitive de ce qu'il est dans sa nature de préférer normalement.
De la Philosophie parfaite, le Mysticisme se trouve exclu, à cause de l'ambiguïté que l'on découvre si vite en lui ; le Scepticisme l'est aussi, parce qu'il est l'auto-négation de l'activité intellectuelle, qui, dans le Mysticisme, n'est qu'altérée par une addition d'éléments non-intellectuels.
Le système éminemment synthétique et rationnel auquel conclut la Logique de la Préférence normale, est, aux divers moments de la Logique des Variations, à peu près comme la constitution physique de l'adulte est aux moments de son développement embryonnaire, dont chacun laisse sa trace dans la constitution définitive. De part et d'autre, l'état terminal résume les précédents tout en les dépassant. Ces deux Logiques symbolisent aussi et répètent à leur manière, avec plus ou moins de rapidité et d'exactitude, l'évolution de la Philosophie dans l'humanité, comme l'organisme d'un individu humain répète en abrégé l'évolution des espèces antérieures à la nôtre. La Logique de l'Hésitation initiale présente, dans leur nécessité fondamentale, les éléments des corrélations intellectuelles de l'organisme mental qu'étudie, dans son activité complexe et multiforme, la Logique des Variations; et la Logique de la Préférence normale dégage, de la précédente, la théorie de celles des connexions intellectuelles dont rétablissement constitue, dans l'organisme mental, l'état parfait, sous la forme d'une Philosophie capable de satisfaire pleinement l'esprit. Cette Philosophie ne peut être, semble-t-il, que le Spiritualisme absolu, la seule doctrine où la raison puisse se sentir chez elle et se reconnaître. Gomment se satisferait-elle d'un système où tout ne se réduirait pas à l'esprit? Gomment pourrait-elle en souhaiter un autre? — Sans doute, le Spiritualisme absolu n'est définitivement prouvé que si l'on réussit à l'achever sans rencontrer des obstacles analogues à ceux qui, nous l'avons vu, arrêtent assez tôt l'esprit dans l'édification des autres châteaux métaphysiques. Mais nous n'avons point ici à construire jusqu'au faîte la doctrine qui nous a paru la plus rationnelle; il nous suffit d'avoir montré quelle était, logiquement, celle qui fait l'objet de la Préférence normale d'un esprit attentif à la voix de la Pensée pure, qui se fait entendre de quiconque fait taire en lui-même tout préjugé. G'est un grand avantage déjà, que de savoir avec certitude quels chemins l'on ne doit pas prendre et qu'il en est un, un seul, que l'esprit peut a priori tenir pour le véritable, pour le chemin qui mène à la vérité ; avoir l'assurance que, si l'on doit rencontrer des déceptions, l'on pourra du moins se dire qu'elles n'étaient aucunement prévisibles : peut-on souhaiter mieux lorsqu'on entreprend de philosopher?
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I III. — Les types fondamentaux de Morale.
Nous traiterons des types fondamentaux de Morale comme nous avons fait des types fondamentaux de Philosophie générale. •Nous éviterons les répétitions inutiles, mais il nous faudra pousser assez loin la subdivision des genres de Morales possibles. Cette subdivision ne coïncidera pas entièrement avec celle des Philosophies générales, étant donné la différence des deux catégories de spéculations, mais il n'importe : il peut y avoir convergence dans les conclusions de deux sortes de spéculations sans que les classements de leurs modes normalement praticables soient parallèles. Mais déjà l'on peut prévoir l'accord des résultats. Qu'il s'agisse, en effet, de la vérité au sens étroit du mot, ou du bien, c'est toujours de l'absolu que s'enquiert le philosophe : l'absolu moral doit être vrai pour être l'absolu moral, et la Morale cherche un absolu. Bien plus, l'absolu moral doit avoir sa racine dans l'absolu ontologique, ou bien il n'est que fictif. Enfin, il ne se peut que les nécessités fondamentales de la pensée soient doubles ; c'est toujours l'activité du même esprit qui se déploie. Il est donc vraisemblable, ici aussi, que l'on conclura normalement au Rationalisme, à un Dogmatisme pénétré de Criticisme et qui retiendra le meilleur de l'Empirisme ; que l'on comptera dès l'abord un nombre limité de partis entre lesquels l'Hésitation est permise ; que la réflexion résoudra les doutes et mettra fin aux Variations qu'elle aura commencé par favoriser. N'avons-nous point retrouvé, dans la précédente section de ce chapitre, l'analogue du problème auquel, dès le début de cet ouvrage, nous réduisions tous ceux qu'agitent les moralistes contemporains? On se demande tout autant si la Science doit absorber la Morale, et si elle doit supplanter la Métaphysique. Un même esprit anime les partisans des droits de la Morale à une certaine autonomie et ceux des droits de la Métaphysique à l'existence; l'une et l'autre thèse ont, plus ou moins, mêmes défenseurs et mêmes adversaires.
A le bien prendre, il est à certains égards plus facile de construire la Morale théorique que la Morale pratique ; car cette dernière, dans toute son étendue, doit compter avec la Science, dont le progrès multiplie nos moyens d'être bons et d'être mauvais ; et les transformations accomplies dans les conditions de
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la vie sociale rendent spécialement difficile rétablissement des bases sur lesquelles doit être directement déterminée Tapplication, au détail de la conduite, des grands principes que la raison découvre assez aisément en s'interrogeant elle-même. Bref, les principes immédiats de la pratique morale et, plus encore, le détail de cette pratique offrent des difficultés comparables à celles où se perdait Tancienne casuistique. Nons sommes, en cette partie de nos recherches, dans la région où l'on voit le plus clair, et ce n'est pas étonnant, puisque nous sommes dans la région du pur rationnel. On verra plus loin que cette méthode n'est pas stérile en résultats utilisables dans la sphère de l'action.
A. — La Logique de l'Hésitation initiale. — Le moraliste peut être surtout frappé: soit par les faits moraux eux-mêmes; soit par cette idée que, si la Morale n'est pas illusoire, elle a son fondement dans l'Absolu ; soit par cette autre idée, qu'il importe au plus haut point de connaître le rapport de la Morale à l'essence de la Pensée. Dans le premier cas, le moraliste inclinera, au moins tout d'abord, vers une Morale empiriste, car son point de départ ne peut être que celui de l'Hédonisme: en effet, de la plus basse à la plus haute des formes de notre activité volontaire, le ressort le plus apparent de nos déterminations est la joie ou le désir de la joie ; on les trouve à la racine de toutes les volitions morales ; il n'est pas de sacrifice si déchirant qui ne s'accompagne d'une certaine satisfaction; et cet acte mental, si intellectuel pourtant, qui est l'acte d'approuver, contient toujours quelque chose de tel, souffrit-on d'approuver ce qu'on approuve. Bref, la première manière dont on peut être moraliste quand on ne voit, dans la moralité, que les faits en lesquels elle se décompose, c'est celle de l'hédoniste ; l'Hédonisme est le plus naturel des Empirismes en Morale. — Dans le second cas, le moraliste inclinera vers une doctrine métaphysique quelconque; dans le troisième, vers une doctrine criticiste; mais il est inutile d'insister : le lecteur n'a qu'à transposer ce qui a été dit dans la partie correspondante de la section précédente de ce chapitre.
Nous pouvons donc prendre pour accordé: premièrement, qu'il y a, en Morale aussi, trois grands parti pris très généraux, trois genres de systèmes (et même quatre, on le verra bientôtX sans compter un point de vue qui consisterait à synthétiser le meilleur de ceux-ci ; secondement, que ces divers genres de systèmes sont tous fondés au centre même de notre mentalité,.
donc à certains égards tout aussi légitimes initialement ; troisièmement, que leur liste épuise la totalité des virtualités principales de la spéculation morale. En d'autres termes, il y a des raisons psychologiques et logiques d'instituer, en Morale comme en Philosophie générale, une Logique de rHésitation initiale qui doit permettre à un esprit normal attentif à ses volontés intimes, d'arriver en Morale, comme en Philosophie générale, à une certitude légitime. La vérité, ici aussi, est au terme de la voie qui se trouve être praticable jusqu'au bout, parmi les voies où il est naturel à la pensée de s'essayer.
A côté de l'Empirisme, du Dogmatisme et du Griticisme moraux, sans parler de la Synthèse de ces trois points de vue dont il sera parlé ultérieurement, et du Scepticisme que nous omettrons pour les raisons déjà exposées, il y a une autre direction, dont la praticabilité initiale est indéniable; c'est la direction sentimentaliste. Nous devrons en parler plus longuement que nous ne fîmes de la direction mystique en Philosophie générale; cette dernière est même moins inacceptable en Morale, où pourtant elle ne constitue plus un genre, mais une simple espèce, une espèce d'un genre qui est celui des Morales sentimentales. Ceci demande quelques éclaircissements.
L'intelligence a seule qualité pour découvrir le vrai théorique. On en conclut rigoureusement que les théories dont la fin est toute pratique relèvent elles-mêmes de l'intelligence, et qu'il en doit être ainsi de toutes les techniques, y compris celles qui ont pour objet immédiat le bien moral et le bonheur. Mais l'identité du bien moral et du bonheur n'est pas évidente, et la compét«ice de l'intelligence en matière de bonheur est bornée, d'aucuns diraient problématique. Et puis, est-il tout à fait paradoxal de soutenir que l'on doit, en certains cas, aller à la vérité avec toute son âme ? 11 s'en faut ! L'enthousiasme a fait ses preuves en Morale spéculative comme dans l'action. Chacun sait par expérience combien l'action, dont le ressort est le sentiment, influe sur la pensée morale. La croyance au devoir et l'aptitude à le découvrir se fortifient avec la vertu, s'affaiblissent avec le vice. Le bien peut-il, d'autre part, nous devenir aussi intelligible que le reste du vrai ? Le plus logicien, le plus rationaliste des moralistes ne fait-il pas appel à une tendance profonde, toujours mal définie, dont l'aspect intellectuel se double d'un autre qui demeure mystérieux? Donc, il n'est pas. aussi aisé de démontrer
que le sentiment est un intrus en Morale, qu'il peut Têtre de démontrer rillégitimité de ses prétentions en Philosophie générale. Mais l.e Sentimentalisme moral va-t-il jamais sans quelque mysticité? Au fond, le Mysticisme moral n'est que le Sentimentalisme moral porté à son comble; il s'y trouve donc en germe. Ainsi, il n'est pas absurde, il est même juste de reconnaître à ce Mysticisme, au moins initialement, un titre réel à être examiné sérieusement; à plus forte raison en est-il de même du Sentimentalisme moral, où il rentre. Son rapport au Mysticisme métaphysique, enfin, confirme le droit de celui-ci à figurer parmi les systèmes entre lesquels on peut hésiter. — Cependant, bien que le Mysticisme soit moins facile à déprécier tout à fait en Morale, il n'y forme pas un genre, mais une espèce au sein du Sentimentalisme qui est son genre, un genre moins honoraire, si l'on peut ainsi parler, que le genre correspondant en Philosophie générale, lequel doit garder la désignation de mystique. En effet, l'on ne peut faire appel au sentiment, en Philosophie générale, sans se croire au moins un peu en communication directe avec un Absolu qui se révèle à vous en quelque sorte : le Sentimentalisme mystique estdonc, ici, toujours nettement mystique, et, à cause de cela, on peut le caractériser assez vite comme une manière de Religion larvée; au contraire, l'appel au sentiment, en Morale, bien que mystique au fond pour un esprit critique qui l'analyse en logicien et en psychologue, se présente d'abord et entend se présenter comme un moyen de sauver la positivité de la Morale des attaques de l'empiriste et des défenses souvent fantaisistes du métaphysicien. « Voyez, dit-on au premier : la mentalité morale est un fait, réel et irréductible comme ceux dont vous ne mettez en doute ni l'existence ni la spécificité! »; ft Voyez, dit-on au second, combien il est inutile d'aller chercher en dehors du monde de l'expérience le fondement absolu de la moralité; le transcendant est ici immanent! » Il n'est pas sans intérêt de remarquer aussi, et que le sentiment, sous le nom de croyance, joue, comme nous l'avons dit déjà, un rôle dans le jugement le plus intellectuel, et que ce rôle est plus considérable dans le jugement moral qu'en tout autre, le jugement esthétique mis à part. Un empiriste pourra donc être plus frappé par le côté sentimental des faits moraux que par leur côté idéel; ce qui le frappe est bien réel. Si de plus il distingue, ainsi qu'il est légitime de le faire, le ton émotionnel propre à la pensée morale, du ton émotionnel de tous les autres faits psy-
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chiques, il sera sentimentaliste en Morale. Les rationalistes qui redoutent les aventures métaphysiques le rejoindront facilement. Ils verront tous, dans une sorte d'émotion sui generis, comme une révélation intérieure, immanente, du bien moral ; ils seront plus ou moins consciemment sur la voie du Mysticisme, mais en empiristes cependant, bien qu'on ne puisse les ranger avec les Empiristes proprement dits. Leur état d'esprit a sa logique; on l'explique psychologiquement par des raisons honorables! Précaire est la valeur de leur point de vue, mais il a sa racine à une grande profondeur dans la nature de l'homme. Il est normal d'errer ainsi.
B. — La Logique des VariatioDs. -- Nous connaissons les quatre directions entre lesquelles l'Hésitation est permise et même obligatoire initialement en Morale. Mais nous avons profit à subdiviser les quatre genres de systèmes distingués, en exposant la Logique des Variations ; car ce qui porte à imaginer, en chaque genre, une seconde ou même plusieurs autres espèces après avoir précisé l'idée du genre en celle d'une première espèce, c'est, aussi bien que le travail de l'esprit sur la notion du genre, le travail de l'esprit sur la notion de la première espèce, puis s'il y a lieu, de la seconde, de la troisième, etc., en vue de leur substituer quelque conception nouvelle. Cette conception sera d'abord assez peu différente de celle que Ton quitte pour rester du même genre ; mais il se pourra qu'on en formé ensuite d'assez différentes pour que l'on sorte, en les admettant, du genre primitivement préféré. Par l'emploi de la méthode que nous allons suivre, nous éviterons bien des redites, inévitables au cas où l'on ne fondrait pas l'achèvement de la première Logique avec l'exposé de la seconde.
a. — Les Morales hédonistes. — VEmpirisme proprement d\t\ qui explique la moralité par la transformation, sous l'influence de la réflexion, de sentiments premièrement amoraux, ne peut manquer d'avoir un assez grand nombre d'espèces ; car autant il y a, pour la réflexion spontanée, de champs d'application, autant il y a de Sciences pouvant paraître, à l'empiriste, susceptibles de rendre compte de la moralité et de la justifier.
» On a vu pourquoi nous jugeons nécessaire d'étudier à part le Sentiraentalisme, malgré son caractère empiriste.
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Or, il y a quatre disciplines où Ton a été, où Ton peut être encore successivement et même simultanément tenté de chercher le secret de Texistence et la justification de- la moralité. Ce sont la Psychologie, la Biologie, la Sociologie et la Cosmologie ou Science des résultats et des conséquences des résultats de toutes les Sciences. Nous énumérons ces disciplines dans Tordre où Ton peut dire qu'elles apparurent sous une forme relativement scientifique, ordre un peu différent de celui que nous avons adopté dans notre tableau ; mais ici, notre fiction d'un esprit moderne qui s'efforce de trouver le vrai nous oblige à procéder comme nous faisons, en suivant plutôt la marche de l'histoire. Bien qu'à certains égards il soit assez naturel de passer d'un Empirisme strictement psychologique, le premier dont l'idée puisse s'offrir à l'esprit, à un Empirisme physiologique, vitaliste ou matérialiste, une fois connue la dépendance, si frappante, du mental par rapport au corps ; puis de passer à un Empirisme sociologique, une fois remarquée l'importance de l'interpsychique; et enfin à un Empirisme cosmologique, quand on a découvert la similitude et la continuité relative des faits étudiés par toutes les Sciences particulières : cependant, même aujourd'hui, l'on peut encore avoir des raisons très fortes de se tenir à l'un quelconque de ces Empirismes, et d'utiliser pour lui les travaux sur lesquels se fonde chacun des autres. En effet, il reste toujours que le psychique seul est immédiatement donné ; que pourtant son conditionnement parle physiologique, susceptible d'ailleurs d'être interprêté de plusieurs manières fort opposées, est indéniable ; enfin que l'Empirisme exige, aussi bien que le Dogmatisme, que l'on rattache le moral à l'ensemble des phénomènes de l'univers. Sans doute, l'idée de l'évolution triomphe avec plus d'éclat dans une explication cosmologique, mais aujourd'hui encore l'Evolutionnisme se prête à recevoir des formes très diverses ; par exemple, il n'est pas jusqu'à l'Evolutionnisme vitaliste qui ne soit soutenable ; il réussit assez bien à se servir des documents accumulés par le physicien, le psychologue et le sociologue. Il est donc incontestable que si, historiquement, l'Empirisme moral, quelque peu évolutionniste dès ses débuts, a dû être successivement psychologique, puis matérialiste ou vitaliste, puis sociologiste et cosmologiste, ceci n'est vrai que si l'on parle de la première apparition de ces points de vue. En droit, il a toujours été et il est toujours possible d'être séduit simultanément par deux d'entre eux ou
davantage ; et un esprit qui veut fixer ses croyances morales doit les prendre tous également au sérieux. S'il est bien fait il sentira la force et la séduction de tous. Cependant, la plus naturelle et la plus logique des Variations d'opinion, en la matière qui nous occupe, est celle qu'indique notre liste, car celui qui varie dans le sens indiqué témoigne d'une connaissance de plus en plus étendue de l'univers et d'un sentiment profond de l'unité du tout. — Mais l'explication scientifique de la Morale peut encore revêtir deux autres formes, deux autres seulement Etant donné l'originalité de l'aspect du fait moral, aussi digne de frapper l'esprit que le sont ses connexions avec les autres faits mentaux, il est naturel de se demander si la Morale ne serait pas, en supposant qu'elle soit possible, également hétérogène à la Philosophie et à la Science proprement dite. Elle serait alors une technique tout à fait isolée et autonome. Enfin, l'on peut chercher si elle ne doit point affecter la forme d'une Synthèse de toutes les connaissances avec l'expérience spéciale qui révèle le fait moral, expérience que le point de vue précédent consiste a saisir, dans son originalité, au sein même de l'esprit individuel que la vie sociale ne fait que manifester à lui-même.
Voici, en définitive, comment nous décrirons le champ de Empirisme. Il n'y a, tout d'abord, que trois voies ouvertes à I Empirisme moral : celle où la Science nie l'originalité du fait moral et veut elle-même en expliquer l'apparence; celle où la Science admet cette originalité, mais renonce à l'expliquer • celle ou la Science l'admet et la veut expliquer au moins en partie.' Mais la première de ces voies se divise immédiatement, et cinq directions au lieu d'une s'offrent bientôt au penseur; chacune correspond à une des divisions ci-dessus indiquées de la Science positive. Il y a la voie psychologique, la voie matérialiste, la voie vitaliste, la voie sociologique et la voie cosmologique. Donc en out, sept manières différentes et relativement légitimes de protesser l'Empirisme moral ; un esprit bien fait, évoluant sans cesser d être empiriste, doit passer de l'une à l'autre dans un orare plutôt conforme à celui que nous avons marqué ; mais cet ordre n'est pas si nécessaire que des retours en arrière ne soient explicables et justifiables; nonobstant, telle est la nature des étapes qu'il devra parcourir, que la logique même de l'Empirisme doit porter un esprit normal à sortir de l'Empirisme, pour en tondre, il est vrai, le meilleur dans une doctrine autre, plus i'àvge, plus haute et plus sûre.
LR MORALE RATIONNELLE
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i. - L'Empirisme psychologique, — VEmpirisme psychologique, par où il est naturel de débuter en Philosophie morale, n'est autre chose que THédonisme individualiste, dont l'Utilitarisme n'est lui-même que la forme savante. Il explique assez bien par l'égoïsme un grand nombre d'actions altruistes et suffit à en recommander beaucoup, pour la plus grande satisfaction de cet altruiste qu'est inconsciemment, au fond de son -âme, tout égotiste qui n'est point un homme dégradé. L'amour de soi, que rien ne condamne en principe et qui, de plus, est indéracinable, doit sembler d'abord le ressort de toute l'activité humaine ; il en est le trait le plus apparent, et l'étude de l'histoire aussi bien que celle de l'enfant plaident fortement en faveur de l'Hédonisme. Ne trouve-t-on pas plus facilement de l'intérêt en toute vertu qu'un amour caché de l'idéal en tout désir condamnable ? Il paraît malaisé, aussi, d'expliquer que l'on puisse souhaiter autre chose que la joie, et s'attacher à autre chose qu'à soi, comme il est malaisé de comprendre que l'on puisse, par la pensée, sortir de soi. Enfin, si l'avare arrive à aimer son trésor en oubliant à quoi sert l'argent, ne se peut-il que l'homme ait inventé une nouvelle valeur, la valeur morale, en oubliant le motif primitivement égoïste de l'approbation qu'il donnait aux actes utiles? Bref, on peut, on doit même, en un sens, moraliser d'abord avec Epicure, puis avec Bentham, l'Epicure moderne.
Pourtant, le peut-on faire indéfiniment sans scrupules ? En est-il, premièrement, de la valeur morale par rapport à la valeur hédonistique, comme d'une valeur hédonistique par rapport à une autre du même genre? Est-il bien sur, même, qu'il ne se mêle point, à plusieurs de nos idées hédonistiques, quelque chose de notre idée morale de valeur? Les premières peuvent occasionner l'éclosion de la seconde, mais celle-ci ne perd point par là tout droit à être regardée comme une invention originale de l'esprit. Point d'alchimie mentale ! Rien ne s'oppose à ce que nous passions rapidement sur l'objection des subjectivistes qui, à peu près en totalité, ne se laissent pas arrêter par la difficulté logique de s'expliquer l'affirmation, nécessaire en fait, de l'objectif par le sujet pensant. Il y a, certes, des arguments décisifs contre l'Hédonisme. Où va-t-il donc, avec ses prétentions scientifiques, au fond desquelles il n'y a que parti pris anti-métaphysique ? Où va-t-il, à moins qu'il n'évite cette conséquence
par des paralogismes, sinon à la glorification du succès à la justification de tous les hommes que condamne la conscience humame? Son idéal, c'est le tyran qui maintient sa puissance En vam il s'applique à tenir compte du plaisir d'autrui • il ne peut même faire commencer la moralité à la vie systématisée à la vie conforme à l'hygiène, sans poser une valeur transcendante a la pure expérience ; à plus forte raison sorl-il de son droit lorsqu'il parle d'un bonheur non-égoïste, car sa raison d'être est de demeurer l'apologie de l'égoïsme. Que de fois il évite cette talalité, dont il a sourdement honte, en faisant à la dérobée un appel à cette joie de la bonne conscience qui suppose la possibilité et la réalité d'une Morale inconciliable avec lui f Rien n'égale sa pauvreté psychologique, en dépit de la première apparence. Il ne peut développer aucune théorie de l'intention car que vaudrait l'intention de rechercher le bonheur 9 1 II est réduit à ne traiter que de faits, à ne louer la joie, toute joie que comme un fait souhaité en fait ; il est l'Amoralisme affectant la ressemblance d'une Morale, et il ne garde pas cette ressemblance sans rendre méconnaissables les termes dont il se sert ; les équivalents qu'il donne aux vieux concepts moraux en sont la négation même. Il est encore l'exaltation, sans réserve s U est logique, du caprice, c'est-à-dire la suppression de toute 01, de toute science morale ; il autoriserait logiquement toutes les expériences qu'il veut interdire ; et de quel droit autorise-t-il ou interdit-il quoi que ce soit? Nous lui faisions encore trop d honneur en lui donnant le tyran pour idéal ; son idéal, c'est aussi bien le joueur qui veut la vie courte et bonne, par exemple Vu de près, l'Hédonisme est une doctrine amorphe.
Il est très instructif d'analyser les efforts des Utilitaristes pour sauver l'Hédonisme de l'auto-destruction où il court dès qu'il appelle à son aide la dialectique, pour l'arracher à son uiimoralisme foncier, - dire Amoralisme était en somme trop peu, ~ et pour lui enlever cet air de métaphysique qu'il garde encore en magnifiant comme il fait le plaisir à l'égal d'une chose divine. De quelque façon que l'utilitariste hiérarchise les plaisirs, ou bien il pose comme des règles générales, comme des devoirs, ses préférences individuelles, ou bien il ajoute, explicitement ou non, à la notion empirique de jouissance, la notion non empirique de qualité. Dès qu'il entend établir plus qu'un
/L'idée de mérite, dans l'Hédonisme, devient quelque chose de tout à fait rMicule. Gomment y aurait-il mérite à recliercher la joie?
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corps de recettes prudentes, il joue illégitimement au moraliste doc^matique sans s'en apercevoir. L'aperçoit-il et s'en défend-il? Il n'est plus moraliste à aucun degré, car la prudence ne saurait être l'équivalent de la moralité ; elle n'en est pas même la première esquisse ; ces deux choses ne se ressemblent que par accident pour cette raison que la moralité emprunte à la prudence une partie de sa matière, mais ceci en vertu de motifs qu'ignore la prudence. Pour sa forme, elle est sans analogie avec quoi que ce soit d'autre ; elle est, en principe, la négation de tout mobile extra-moral. Sans doute, le mobile moral est malaisé à définir, parce qu'il est inassignable à l'état pur et séparé de toute matière. Mais serait-il vrai que cette matière soit toujours d'ordre eudémonique, il resterait encore que le plaisir est moral pour une autre raison que sa qualité de plaisir. Analysable ou non, le plaisir serait moral en vertu d'un jugement synthétique dont un terme est un poser de l'esprit pur, un poser hétérogène au poser empirique de l'autre terme. Pourquoi donc les Empiristes tiennent-ils tant à conserver le concept de moralité? La logique voudrait qu'ils le supprimassent, ainsi que l'ont essayé quelques-uns ; car la réduire à sa matière, que l'expérience constitue toute entière, c'est s'arrêter à mi-chemin ; tant que l'on conserve l'ombre du concept de la moralité, on est à demi aprioriste, et l'on se contredit soi-même en refusant de le devenir tout à fait. La réfutation la plus saisissante que l'on puisse fairede l'Utilitarisme, c'est le tableau même d'une société dans laquelle il régnerait. En ce faisant, on s'aperçoit aussitôt de l'immoralité d'une telle société, et même de l'impossibilité où elle serait de s'établir effectivement. Qu'une société de purs Hédonistes ne puisse être qu'abominable et soit condamnée à disparaître promptement à la suite d'excès et de luttes de tout genre, cela est évident. Mais une société de vrais Utilitaires ne serait guère moins répugnante et précaire. En effet, elle devrait, semble-t-il, se composer de deux sortes d'hommes : des hypocrites, faisant le bien en simulant le désintéressement pour obtenir cette reconnaissance que l'on n'a point pour les égoïstes ; et des naïfs, qui seraient bons et reconnaissants sans condition, sans arrièrepensée intéressée. Les premiers devraient entretenir soigneusement les illusions des seconds sur leurs propres intentions, et encourager la pratique héroïque, par ceux-ci, d'une Morale opposée à l'Utilitarisme. — Et cela suffirait-il? Non ; les trompeurs, pour n'être jamais des dupes dans leurs rapports entre
eux, devraient êtqe alternativement, ou même simultanément, des trompeurs... et des dupes; voici pourquoi. Quand l'Utilitaire A oblige l'Utilitaire B en pensant qu'il n'aura pas une seconde fois intérêt à l'obliger, il doit, pour obtenir la reconnaissance de B, une reconnaissance qui n'a plus du tout, entre Utilitaires, le caractère de bienveillance spontanée dont l'idée est d'ordinaire éveillée par ce mot, il doit néanmoins faire croire à B qu'il pourra l'obliger encore, qu'il aura intérêt à l'obliger une seconde fois. Pour que l'Utilitarisme réussisse, il faut donc, dans le cas examiné, qu'en face de l'Utilitîiriste trompeur A, il y ait un Utilitariste dupe B. Or, tout homme se trouvant alternativement dans la situation de A et dans celle de B, il faudra que l'Utilitariste soit alternativement, suivant les circonstances, trompeur etdupe. Ajoutons que la dupe devra, à chaque occasion de l'être de nouveau, oublier qu'elle le fut jadis. Mais il y a plus. Si B se doute de ce qui se passe dans l'esprit de A, il fera semblant néanmoins de croire aux paroles de A ; il lui persuadera qu'il aura encore besoin de lui et qu'il pense que A aura encore intérêt à l'obliger, afin que A l'oblige présentement; mais s'il n'en est rien, s'il a trouvé quelque moyen de se passer de A dans l'avenir, il ne sera point reconnaissant ; alors ce sera B qui sera le vrai trompeur et A ne sera qu'un dupeùr dupé. Qu'il y ait des dupeurs dupés, cela est nécessaire dans une société utilitaire pour que le bien se fasse ; il ne peut se faire qu'à condition qu'it y en ait, ou qu'il y ait une classe de dupeurs et une classe de dupés : ceci ou cela, voilà l'alternative, s'il est démontré que l'on doit être utilitaire. De cette alternative, la seconde proposition est franchement odieuse, mais la première ne l'est guère moins, et la mentalité que toutes deux supposent est une impossibilité, car ne faudrait-il pas, pour que cette mentalité régnât, pour que nul n'hésitât jamais à être serviable, que chacun se pût croire, cela fùt-il inexact, destiné à profiter finalement de bienfaits qu'il n'aura pas à rendre, et réussît à persuader aux autres qu'il n'en sera point ainsi? La contradiction inhérente à la notion de cette société est trop évidente pour que nous insistions. ■— La condition la plus nécessaire, à défaut de celles que nous venons de formuler, ou même, parlons mieux, une condition qui devrait s'ajouter aux premières pour qu'une société se put édifier sur les bases de l'Utilitarisme, ce serait, en somme, que cette société contint le plus possible de gens qui se croiraient liés inconditionnellement par leurs promesses et par le
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devoir de la reconnaissance ! Autrement, les premières conditions, aussi défavorables en un sens qu'elles sont essentielles à une agrégation utilitaire durable, auraient vite amené la dissolution de cette agrégation. Car les promesses ne sauraient par elles-mêmes avoir aucune valeur dans TUtilitarisme, puisqu'il peut toujours se présenter des cas où l'on ait intérêt à ne pas les tenir. Qu'importe, par exemple, à l'homme puissant, à qui n'a point de tendresses et se sait habile, d'être mal jugé et haï de certains ? Il y a des êtres pour qui l'intérêt général ne coïncide jamais guère avec leur intérêt parliculier, à moins qu'on ne fasse celui-ci synonyme d'intérêt moral ; car ce ne serait pas assez d'entendre l'a intérêt moral)) comme cet utilitaire vraiment cynique du XVIII« siècle, pour qui la vertu n'était point une sottise au cas où l'on en aurait le goût ! — Sans doute, une grande somme de bonheur serait assurée si chacun vivait pour tous ; mais encore faudrait-il que le mobile, personnel fût dissimulé et qu'on ne s'avouât pas, même tout bas, la Morale que l'on pratique si l'on pratique l'Utilitarisme, ou que chacun crût, tout au moins, être seul ou presque à pratiquer l'égoïsme exclusivement ; une société consciente d'être en totalité composée d'égoïstes se ferait horreur ; chacun n'y pourrait que haïr les autres et se mépriser soi-même. Et que deviendrait le calcul sur lequel tout y repose, ce calcul une fois conscient chez tous et <?onnu de tous ? — Au reste, ce bonheur moyen dont nous concédions avec des réserves la possibilité, qu'il serait précaire si chacun ne le procurait aux autres qu'en vue de son propre intérêt et avec le souci de ne pas donner plus qu'on ne lui rendra ! Qu'il serait médiocre aux yeux de ceux qui sont nés pour être bergers plutôt que pour être du troupeau, et qui se sentiraient capables d'atteindre plus haut que la moyenne ! Si tous se décidaient à la fois à être bons, ne fût-ce que par intérêt, alors, sinon tous, du moins beaucoup seraieux plus heureux ; mais n'y eût-il que celte difficulté, la conversion en masse de l'humanité à l'altruisme, même à l'altruisme intéressé, c'est se forger une chimère que de croire cette difficulté surmontable. Il reste que l'homme décidé à se dévouer isolément pour toucher le prix de son détachement se condamne à être le plus souvent une dupe. Le désintéressement isolé, qui est le cas réel, ne fait pas ses frais d'ordinaire : il n'est récompensé que s'il sait se passer d'espérance et se contenter des joies de la conscience, ou bien s'il trouve, autour de lui, des désintéressements pareils au sien.
II faut donc renverser la thèse utilitaire, et dire qu'il n'y a de bonheur possible en grand, dans le monde, que dans* la mesure où l'égoïsme est combattu sans arrière-pensée. Toute la force des arguments utilitaires est dans la coïncidence partielle du désintéressement et du bonheur, qu'ils rencontrent dans leur dialectique et qui est réelle. Mais ils l'exagèrent et la faussent par des paralogismes où ils oublient leurs propres principes ; et si, tout d'abord, ils la rencontrent, c'est grâce à l'existence de vertus qu'ils s'obtinent à conserver en les motivant mal, vertus qui ne sont réelles et fécondes en joies que par l'action, au plus profond de l'âme humaine, d'un idéal très pur, absolument désintéressé, sans ressemblance aucune avec l'Utilitarisme. Les plus avisés des Utilitaires ont bien senti qu'il est des sacrifices sans compensation que leur doctrine ne pouvait recommander; ils les exigent pourtant, et leurs efforts pour les justifier, pour les rendre obligatoires, témoignent que, pour eux comme pour leurs adversaires, l'altruisme est la vraie fin, non le moyen. Les uns nous parlent de l'intérêt de nos descendants; comme s'il ne fallait pas être désintéressé pour s'intéresser aux enfants de ses petits-enfants ! D'autres, ou les mêmes, attendent anxieusement que l'habitude d'être altruiste par égoïsme soit devenue assez organique pour pouvoir subsister sans l'appui de l'égoïsme; n'est-ce point là, pour l'Utilitaire conséquent, l'équivalent d'une déclaration comme celle-ci, qui pourtant lui répugnerait : le vrai désintéressement serait absurde. On craint fort, dans cette école, la Métaphysique et ses subtilités; mais ses adversaires se consolent d'être parfois trop subtils, en voyant l'Empirisme reprendre ce dont les Dogmatiques n'osent plus vouloir, la vieille thèse, démodée dans le roman lui-même, de la vertu toujours récompensée, et du vice toujours puni. Il est vrai qu'un Utilitaire dirait volontiers : la vertu est ce qui est suivi de récompense, et le vice ce qui est suivi de punition; ce serait plus logique, mais peu clair. Et quelle Métaphysique ne faudrait-il pas pour justifier la thèse optimiste dédaignée de nos jours par la littérature elle-même! — D'autre part, à quels calculs le bon Utilitaire ne devrait-il pas se livrer, en mainte circonstance, pour s'assurer s'il est prudent ou non de se sacrifier? Que de fois il laisserait passer le moment d'agir? De quelle force d'esprit, aussi, ces soi-disant psychologues ne supposent-ils pas doués les plus sots des hommes, lorsqu'ils. déclarent que tous sont des calculateurs? Quelle tension d'esprit serait nécessaire pour être égoïste sans cesse? L'artiste le plus soucieux du gain ou de la
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gloire n'oublie-t-il point tous ses intérêts dès qu'il a pris le pinceau ou rébauchoir, s'il est artiste vraiment à quelque degré? La beauté du bien, sinon sa bonté, n'entraîne-t-elle point le plus égoïste des bienfaiteurs, s'il n'est pas un monstre, dès qu'il aperçu les premiers effets heureux de sa bienfaisance autour de lui?
Enfin, pratiquement, l'Utilitaire philosophe n'est - il pas animé d'un amour désintéressé du vrai? Que l'on songe à Stuart Mill, et à tant d'autres! La dialectique est son plaisir favori, dira-t-il. Et pourquoi donc? N'est-ce pas parce qu'il s'intéresse à l'inutile? Exigerait-il que ses adversaires plaçassent le bien dans une forme dépourvue de toute matière, dans des actes dont le caractère désintéressé ne puisse précisément faire l'intérêt ? Il y a des plaisirs dont la possibilité même témoigne contre l'Utilitarisme. Un esprit sans parti pris ne peut manquer de reconnaître qu'explicitement l'Utilitaire doit faire profession de dénoncer le caractère artificiel des concepts de bien moral, de droit, de devoir, de mérite, de sanction ; que sa raison d'être est de démontrer que ce sont là des idées dont la réalité mentale est plutôt apparente; mais que cependant il est contraint, par cela même qu'il est homme, à penser et à croire autre chose que ce qu'il s'imagine penser et croire. « Votre idéal, dit l'Utilitaire au Dogmatique, ce ne sont que des pensées, dont j'explique l'origine empiriquement. » a Sans doute, répond ce dernier, ce sont des pensées, mais qui se présentent comme des jugements de valeur ; ce ne sont donc point des pensées comme les autres. Ma pensée morale, c'est l'idéal incarné, en quelque sorte, dans ma réalité mentale ; vous avez tort de dire que c'est la mentalité créant ex nihilo de la moralité ; vous conservez vous-même trop de l'apparence transcendante de la morahté pour avoir le droit de prétendre que vous l'avez expliquée en racontant son histoire ! »
De telles réflexions peuvent porter aussitôt l'esprit à sortir de l'Empirisme ; mais l'Empirisme, grâce à son air scientifique, possède une telle force aux yeux de qui tient à demeurer un philosophe de l'expérience, qu'il peut être tenté de corriger les défauts de cette doctrine, plutôt que de la renier en principe. C'est ce que fera, en particulier, celui qui joint à la connaissance de la Psychologie toute introspective dont s'inspire la forme d'Empirisme étudiée en premier lieu, la connaissance de la Physique et de ses conséquences en ce qui concerne l'interprétation des faits moraux. On a dit déjà et l'on va montrer
mieux encore pourquoi l'Empirisme de forme matérialiste est le second de tous ceux dont l'esprit doit être amené à raire l'essai.
2. — U Empirisme matérialiste.-- Il faut une Science et une réflexion philosophique assez avancées déjà pour être vitaliste. L'empiriste déçu par la Psychologie introspective ira d'abord droit au Matérialisme, dans la majorité des cas, et cela d'autant plus facilement que le Matérialisme est, moins que le Vitalisme, éloigné de ce Phénoménisme dont la pure Psychologie engendre presque fatalement la tentation. Au premier abord, et de nos jours même, VEmpirisme matérialiste a de quoi séduire. En effet, plus les Sciences se perfectionnent, plus elles révèlent entre elles d'affinités ; il n'est aucune théorie féconde, en ce domaine, qui jie tende à confirmer l'idée de l'unité du monde ; et il faut bien avouer aussi que les Sciences de la matière ont concouru plus que les autres à renforcer cette idée, et qu'il n'est pas absurde, par conséquent, de supposer que la Physique révélera le secret de l'univers. La Chimie est assez favorable à un Evolutionnisme compatible avec cette supposition. La réalité de la génération spontanée n'est pas démontrée, certes; mais l'impossibilité d'en établir la vraisemblance et même de la réaliser expérimentalement a cessé d'être un axiome ; et la Psychophysiologie fournit en abondance des appuis à l'opinion matérialiste. Il est vrai qu'il paraît très difficile d'expliquer le passage de l'inconscient au conscient. Mais, cela fait, qu'il doit être aisé de passer du conscient amoral au conscient moral! Il peut sembler que le temps approche où des lois de la Mécanique aux principes de la Morale, il sera possible d'aller sans faire de saut. — En dépit de l'apparence, ce n'est pas précisément Spencer (malgré son parallélisme spécial, qui lui permet de ne se donner d'autre tâche, en Psychologie, que d'expliquer l'évolution de la conscience, et de poser d'abord le fait même de la conscience comme inexplicable et impossible à contester tout à la fois), ce n'est pas Spencer qui représente ce point de vue dans la Philosophie contemporaine, mais bien Darwin, dont la Biologie consiste à rendre compte directement ou indirectement de toute l'évolution physiologique et psychique, par les hasards physicochimiques de la vie fœtale/. La Science fournit tant de faits favorables à cette forme d'Empirisme, qu'on se croit en droit de
' La doctrine de Darwin est beaucoup plus complexe, mais n'avons-nous pas le droit de la prendre par son côté le plus original, et dans le sens où elle a le plus agi sur l'opinion ?
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passer sur ce qu'il peut présenter d'illogique. Mais ici encore l'esprit ne peut trouver le repos, non seulement parce que les droits delà Logique sont imprescriptibles, mais aussi parce que cet Empirisme, si l'on y regarde de plus près, fausse la Science dont pourtant il se réclame.
En premier lieu, Empirisme et Matérialisme sont contradictoires, puisque le second est une Métaphysique. La Science, qui ne traite que de phénomènes, n'a pas de Métaphysique ; si elle en avait une, ce serait le Phénoménisme ; mais, encore une fois, elle n'en a pas. Elle volatilise en formules algébriques la matière de M. Homais, et réduit en faits psychiques élémentaires qui répugnent à une interprétation quantitative, les faits mentaux qui se prêtent le mieux, dans leurs complexus et leurs processus, aux calculs du psychophysiologiste. — En second lieu, le principe de continuité, qui y joue un rôle de plus en plus considérable, est mal compris de l'empiriste. D'abord, il ne se vérifie, ou à peu près, que dans le monde physique, et le parallélisme dont on fait si grand bruit n'est pas tel que l'on puisse regarder le monde moral comme un double ou comme un ensemble exclusif d'effets du monde physique. Ensuite, ce principe est intimement lié à celui de la permanence d'une même quantité de force, qui paraît singulièrement élastique, si l'on adopte la récente théorie des «dominantes» et du rôle joué par la «configuration» de ce à quoi elles appliquent leur activité; et rien n'empêche de supposer, dans le fond immuable de l'être, des réserves capables de donner le jour, éventuellement, à des formes d'existence dont le nombre ne peut être assigné. Enfin, rien n'oblige à confondre continuité avec identité ; tout, au con traire, invite à distinguer ces deux concepts. Réduit-on le premier au second? Jusqu'à l'apparence de la diversité devient inexplicable. Mais peut-être est-il possible, à la rigueur, d'admettre une continuité assimilable à l'identité dans la sphère de l'inanimé ; nous inclinerions assez vers cette opinion, qui nous engage peu, au reste, puisque nous attribuons une valeur simplement subjective à la notion de l'inanimé, pure apparence et fondement d'une Science toute symbolique. Quoi qu'il en soit, la conscience, tout au moins, est d'un autre ordre que les mécanismes les plus étonnants qu'il lui est donné de contempler. Se scandalisera-t-on de la discontinuité que nous introduisons dans le monde où nous concédons un instant qu'il y ait du pur
mécanique? On aurait tort. Pourquoi donc exiger une continuité parfaite? Pourquoi ne pas vouloir qu'elle soit simplement à la surface de l'être, en;ce qu'il a de formel? Oui, la diversité physique est toute sensible, toutes les actions dites matérielles se ressemblent, et s'expliqueraient par un seul principe pour qui connaîtrait la nature de l'éther père de toutes les choses matérielles et cause suffisante d'une grande partie des événements dont les corps vivants sont le théâtre ; mais nous ne pouvons accorder que le mental, dont l'apparaître est être, sorte du non-mental, s'il existe vraiment du non-mental, c'est-à-dire quelque chose qui, par hypothèse, diffère du mental.
S'il veut encore se défendre, le matérialiste est acculé à la singulière obligation de se faire idéaliste pour cela ; il doit en effet, c'est son seul recours, déclarer qu'au fond la matière et l'esprit sont une même chose — une chose spirituelle, sans aucun doute, puisque ce qui paraît esprit le paraît immédiatement et donc est bien de l'esprit ! Mais alors, qu'arrive-t-il ? Ce à quoi l'on aurait dû songer beaucoup plus tôt. On constate qu'il faut maintenir fermement la thèse de la subjectivité des sensations, d'où il suit que toute Physique est une « Symbolique », et qu'on ne peut sans illogisme tirer le mental du matériel, qui n'est que du pseudo-matériel. Illusion, quand on l'interprète en réaliste, la continuité de l'évolution des choses matérielles et des organismes considérés sous leur aspect matériel ! L'évolution des choses est réelle, mais la vraie évolution est celle de monades immatérielles. Notre Science évolutionniste est vraie, mais à la manière d'un symbole vrai. Pas pins que les Matérialistes, les Spiritualistes ne songent d'ordinaire à cela, bien que toutes leurs opinions dussent en somme les amener là. — Il faut avouer, toutefois, qu'il est singulièrement ardu de comprendre comment il peut exister une correspondance constante entre l'activité multiforme et susceptible d'accroissements de la réalité vraie d'une part, et, d'autre part, l'apparence empirique de cette activité, apparence qui se laisse réduire à celle d'un monde homogène de quantité constante. Mais passons. Que les Spiritualistes se seraient épargné de réfutations laborieuses des thèses adverses, s'ils s'étaient aperçus qu'eux et les Matérialistes ne peuvent presque rien établir de métaphysique sur la base des documents fournis par les Sciences physiques ! On pourra perfectionner pendant des siècles la théorie de l'ovule, par exemple, sans en tirer quoi que ce soit de définitif en faveur des uns ou
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des autres, car la Science traite des apparences, et la Métaphyque des réalités, trop hétérogènes à ces apparences qui sont le domaine du quantitatif, alors que les réalités sont, éminemment, le domaine du qualitatif.
Voici maintenant des arçuments plus simples, mais non moins probants. Que prouverait, au plus, la génération spontanée? Qu'il y a continuité entre le vivant et le non-vivant? Nullement; car il serait toujours possible de penser que la vie, si elle existe comme principe distinct de la pensée, préexistait, à l'état de germes, aux conditions requises pour son éclosion ; ou de penser que tout être dit matériel est, en tout ou en partie, identique à un être spirituel. On pourrait encore croire, grâce à des raisons logiques pour ou contre lesquelles la Science positive ne saurait rien dire, que ce qu'on nomme vie n'est en partie que pur mécanisme, qu'en face de la matière il n'y a que de la pensée, que la pensée exige des conditions matérielles pour s'exercer, ou même que, formant ou non le tout de toutes choses, elle organise peu à peu, pour s'en servir, une aide inférieure dont l'aspect matériel, au reste, s'explique assez bien par les lois psychologiques connues. — Pour la Psychophysiologie, ses derniers travaux ont autant mis en lumière l'influence du mental sur le physique apparent que l'influence inverse. Et tandis que la Physique, de plus en plus unifiée et mécaniste, oblige à regarder la diversité qui règne dans les apparences sensibles comme de source purement psychique, la Psychologie, à mesure qu'elle devient plus analytique, est amenée à une conscience très certaine de son originalité et de son importance, même quand elle est purement introspective. — Bref, la Science toute entière est favorable à la thèse de la continuité des formes de l'existence matérielle, et à celle de l'identité foncière de toute matière, ainsi que, toutes réserves faites, à celle delà persistance d'une même quantité de matière et de force ; mais elle est tout aussi favorable à une interprétation symbolique de son œuvre entière, comme elle l'est à la thèse de la spécificité du psychique en général, à celle, enfin, de l'hétérogénéité, profonde bien que relative, des diverses classes de faits mentaux ^, des faits mentaux moraux en particulier par rapport aux autres. Rien, dans la Science, ne nécessite, de près ou de loin, une explication matérialiste de la Moralité.
' Les faits mentaux évidemment tels et ceux qui sont voilés par les phénomènes dits physiques.
La source principale, à vrai dire, de l'illusion matérialiste, est l'idée que la Science constaterait de véritables métamorphoses. Or, il n'en est rien. Quand on combine de l'hydrogène et de l'oxygène : ou bien l'eau qui en résulte et manifeste des propriétés nouvelles n'est un corps nouveau qu'en apparence, nouveau subjectivement pour notre sensibilité que l'hydrogène et l'oxygène unis affectent d'une manière autre qu'ils ne feraient séparément, et nouveau objectivement en ce sens seulement que, semblables à l'aveugle et au paralytique, qui ne peuvent se déplacer que l'un portant l'autre, ces deux substances se trouvent effectuer, à l'état de combinaison, des actions dont elles sont déjà virtuellement capables à l'état isolé ; ou bien, comme M. Duhem le pense après Aristote, le composé est réellement nouveau, mais sa nouveauté est encore toute relative, car elle ne consiste que dans le déploiement d'un genre d'activité préexistant, avec tous les autres, à l'état de puissance, dans un univers où toutes les potentialités sont également et simultanément immanentes à une matière unique. Mais cette dernière conception est la moins acceptable ; la première, plus vraisemblable, conduit à remplacer l'idée de métamorphoses objectives par l'idée d'une activité mentale créatrice de la diversité sensible, et par celle d'une évolution objective où jamais l'autre ne sort du même, et où, pour engendrer l'esprit, la matière doit être déjà, comme le pensait Leibnitz, tout autre chose que de la matière, à savoir de l'esprit confus et enveloppé.
Toutes ces raisons, unies aux raisons d'ordre logique déjà exposées, ruinent absolument l'Empirisme matérialiste, et doivent porter l'esprit qui les comprend, soit à chercher une forme nouvelle d'Empirisme, soit à sortir tout à fait de l'Empirisme. Ainsi firent, d'ailleurs, nombre de Darwinistes, et ce ne furent point les moindres.
3. — L'Empirisme vitaliste. — Ce sont, en grande partie, les progrès de la Physique et de la Chimie qui ont amené ceux de la Biologie ; mais, en avançant, la Biologie a découvert tant de ressemblances entre les processus vitaux et des desseins intelligents, tant d'impulsions biologiques, aussi, derrière les processus psychiques les mieux caractérisés, tant de rapports, enfin, entre certains phénomènes physiques élémentaires et des phénomènes vitaux ; d'autre part, il existe encore tant de motifs
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de ne pas rejeter tout à fait la thèse de la spécificité des diverses forces qui se jouent dans les organismes vivants et dont aucune expérience ne saurait prouver apodictiquement la nature exclusivement matérielle, que vraiment le Panzoïsme lui-même, qui est le comble du Vitalisme, peut et doit tenter un esprit bien fait. Dans un tel système, le principe dernier de toute activité serait un vouloir-vivre de nature biologique, antérieur par définition aussi bien à Tégoïsme qu'à l'altruisme, qui tous deux supposent un commencement de réflexion ; et il faut avouer que Taltruisme, qui est un fait, s'explique bien mieux dans ce système que dans l'Empirisme psychologique, par exemple, où toute la moralité repose sur le fondement, bien étroit, de l'égoïsme. Ce système échappe aussi aux objections qui se dressent immédiatement contre l'Empirisme matérialiste. — C'est peut-être Wundt, parmi nos contemporains, qui représente le mieux VEmpirisme que nous appelons vitaliste ou biologique. En effet, grâce à sa loi de r « hétérogonie des fins», et en dépit de ce parallélisme dont il oublie trop souvent qu'il a déclaré n'y voir qu'une méthode auxiliaire, un stade provisoire de sa doctrine ; en dépit, aussi, de cet Idéalisme absolu qu'il lui arrive de présenter comme le terme ultime de toute sa Philosophie, Wundt se montre la plupart du temps préoccupé de rendre compte de toute activité par la volonté, une volonté de nature plutôt biologique. De cette volonté sortiraient, suivant un processus évolutif, toutes les énergies, jusqu'aux énergies psychiques, parmi lesquelles se trouve l'énergie éthique, qui serait comme leur suprême épanouissement sous l'influence croissante d'une activité intellectuelle qui se réduirait, comme toutes les autres, à la volonté fondamentale.
Ici encore, la Science est mal interprêtée, la moralité n'est pas expliquée, la Morale n'est pas justifiée et l'on n'a pas de quoi la formuler. Laissons de côté celles des critiques précédentes qu'il faudrait répéter presque mot pour mot. Où tend donc la constatation des ressemblances du vital et du psychique ? A cette conclusion, incomplète mais déjà susceptible d'un développement clair : tout ce qui, dans le vivant, n'est pas matériel, est psychique. Où tend la constatation de l'arrière-plan biologique de presque tout le psychique? A cette conclusion, très lumimeuse : lorsqu'il subit, pour son avantage ou non, l'influence de son corps apparent, l'être mental vit des habitudes fixées dans
ce qu'on nomme son organisme corporel, habitudes dont il est en partie l'auteur premier, à moins qu'il ne subisse les effets des propriétés et des actions des monades spirituelles composant peut-être son organisme, monades qui lui ressemblent, mais dont il ne perçoit l'existence et l'activité qu'à travers l'obscur symbolisme des sensations qu'elles lui procurent. Où tend, enfin, la constatation des ressemblances du vivant et du non-vivant? A cette conclusion, identique à la précédente: le Monadisme leibnitzien doit être la vérité, ou à peu près ; car, autant l'idée d'esprit, idée de source et de contenu tout expérimentaux, est claire, précise et riche, autant la notion de vie, et de volonté au sens où les Volontaristes prennent ce mot, est obscure, vague et pauvre. Les Métaphysiciens ne sont pas seuls à se payer de mots ; il est un -galimatias pseudo-scientifique dont le danger est grand à notre époque. Quant à l'irréductibilité, à diverses forces matérielles, de la soi-disant force vitale envisagée sous celui de ses aspects qui regarde proprement l'organisme, elle est fortement battue en brèche, bien que non rigoureusement réfutée. D'autre part, il est impossible à l'Evolutionnisme vitaliste de ne pas faire sans cesse appel à l'activité d'une intelligence d'abord inconsciente ou presque, puis consciente, pour expliquer l'autre face du vital. Or, n'ya-t-il pas là une restauration implicite de la thèse de l'innéité, de la doctrine aprioristique? Ets'ilen est ainsi, pourquoi ne point reconnaître que la Morale est innée, d'une manière ou d'une autre, à la mentalité humaine. On le doit, si surtout on constate — ainsi fait Wundt — que la sphère de la mentalité est le théâtre d'incessantes créations, et si l'on admet — on l'admet quand on pose le principe de l' ce hétérogonie des fins » — qu'il y a une véritable hétérogénéité entre les diverses sortes de créations mentales.
L'un des défauts les plus graves de tous les Evolutionnismes que nous combattons se décèle avec une évidence singulière dans la doctrine de Wundt, prise ici pour type. Refusant, dans la crainte sans doute de se trop rapprocher des Métaphysiciens, qui le peuvent à plus d'un titre réclamer pour l'un des leurs, de donner une définition du bien, Wundt situe l'idéal moral au terme inaccessible de l'évolution de la moralité, et le formule pratiquement par la vie conforme au devenir de cet idéal à chaque époque. Que ce devenir est mystérieux ! Il vaut l'être des plus impénétrables ontologistes du passé. Mais ce n'est pas tout. Qu'est-ce donc qui peut ainsi faire reconnaître, à qui consi-
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dère la direction suivie par la « volonté générale » de l'humanité, et que cette volonté est morale, et que le sens de son développement est le bon ! Ce n'est pas la connaissance du terme de son évolution, puisqu'il n'y en aura pas! Qu'est-ce donc, sinon quelque idée actuelle, déjà satisfaisante, de la vérité morale? Si ce n'est cela, ce ne peut être que le spectacle même de l'histoire ; mais puisque la formule adéquate du bien ne sera jamais, comment y a-t-il, dans l'histoire, quelque trace de moralité, et, dans l'esprit, qui doit attendre des faits toute son information morale, quelque trace de l'idée de moralité? Singulière Morale, qui jamais ne sera et dont l'on peut pourtant parler, bien qu'on ne puisse parler que de ce qu'apprennent les faits ! Et puis, quel postulat se cache sous cette affirmation, contraire à l'expérience, que la moralité humaine suit une marche progressive, uniforme! Quel postulat encore sous cette affirmation, que l'activité humaine porte, entre autres caractères empiriquement connaissablés, celui de la moralité !
Tout comme les deux premiers, l'Empirisme que nous venons d'examiner se réduit donc à la confusion de la Morale avec la moralité effective. Tout s'excuserait-il et se justifierait-il ? Pourquoi pas, s'il n'y a, dans la moralité, que des faits? Mais ces faits eux-mêmes, on les pose, on n'en rend pas compte ; on ne rejoint pas ce qu'on veut rejoindre pourtant, la Morale de l'humanité. Il faut chercher une autre doctrine.
4. — UEmpirisme sociologique. — De l'Empirisme psychologique, on peut aller à V Empirisme sociologiquCy car la Sociologie complète la Psychologie ; mais on y va plus directement encore, s'il est possible, en sortant de l'Empirisme biologique, car si l'on a, de la puissance créatrice de la vie, de la vie qui est organisation, une haute idée, n'est-il pas naturel de penser qu'on trouvera, dans l'étude de ces organisations supérieures que sont les sociétés, de quoi expliquer certains faits dont ne rend pas compte la Biologie? Alors on n'abandonnerait le point de vue de la Biologie que pour le retrouver agrandi et éclairci. Peut-être le moral résistait-il à toute tentative de réduction biologiste ou matérialiste à cause de son caractère éminemment psychique ; mais la société, synthèse de psychismes, ne renferme-t-elle pas de quoi créer, entre les vivants qui pensent, des liens psychiques auxquels rien ne saurait ressembler de
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tout ce que la vie produit dans les organismes ? La société a bien créé le langage ! Pourquoi pas la moralité? L'Empirisme sociologique, moins étroit que les précédents, fait sans difficulté une part plus large à la spontanéité mentale ; la constatation même de l'existence des sociétés n'implique-t-elle pas la reconnaissance de l'instinct de sociabilité à titre de fait, de réalité offerte par la nature même à l'observation du moraliste ? Or, un des résultats les plus immédiats de la Sociologie, c'est démettre hors de doute l'importance du hasard et des circonstances dans la production des idées et des sentiments humains, la possibilité, pour les produits mentaux les plus inattendus, de naître du rapprochement des hommes. Et puis, ce qu'on appelle Morale a trait surtout, de l'avis commun, aux rapports sociaux; tout vrai progrès moral est aussi progrès social ; et tout fait social n'a-t-il pas une valeur morale, positive ou négative? Lorsque Comte fonda la Sociologie comme science, n'entendit-il pas donner, en somme, un substitut à l'ancienne Morale? La Morale des sociologues empiristes n'est-elle pas rigoureusement eudémoniste, et la matière des prescriptions de tous les moralistes n'est-elle pas toujours, de même, quelque forme du bonheur? Ajoutons que l'objet de la Morale devient très concret, très saisissable dans TEmpirisme sociologique; il l'est même de la façon qui peut sembler à certains égards la plus scientifique, car il l'est du dehors: il devient affaire de statistique en partie, et le calcul lui est en conséquence applicable. Enfin, il y a peut-être encore plus d'analogies entre moralité et société qu'entre société et organisme: la société a non seulement son unité, ses luttes et ses coopérations, comme les organismes; mais elle reconnaît des droits, proclame des devoirs, institue des sanctions ; loin d'être une création de l'homme moral, la société pourrait donc bien être la source même de la moralité, qui lui serait antérieure comme le besoin l'est à la réflexion ; elle est nécessaire à l'existence même de l'homme, et visiblement sa constitution se répète dans tous les systèmes d'idées de chaque époque ; nos croyances morales sont donc filles des institutions sociales, et comme celles-ci ont toujours un caractère eudémoniste, la Morale n'est bien qa'Eudémonisme, d'où il appert que l'Empirisme suffit à en rendre compte, et qu'il y doit réussir au mieux s'il affecte la forme sociologique.
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Tel est en résumé le plaidoyer que l'on peut faire en faveur de l'Empirisme sociologique. Les critiques suivantes en détruisent directement ou indirectement toutes les thèses. * Comment la Sociologie pourrait- elle, plus que la Biologie, expliquer le passage du même à l'autre? L'élément le plus important, parmi ceux qui concourent à rendre possible le langage, c'est l'idée du rapport du signe à la chose signifiée ; le fait que les hommes vivent en société explique pour une grande part le développement de la faculté de parler, mais le facteur initial du langage n'étonne point le psychologue ; il n'a point à prier le sociologue de chercher à en rendre compte, car l'idée d'employer des signes pour exprimer sa pensée est une idée toute naturelle à un être doué d'intelligence. Pareillement, l'on ne voit point que des hommes qui seraient incapables individuellement d'inventer la Morale, le pourraient faire en totalisant leurs inaptitudes individuelles! Rééditera-t-on la théorie des transformations nécessairement subies par l'idée de contrainte sociale grâce à l'oubli des raisons primitivement tout intéressées de cette sorte de contrainte? Parlera-t-on de l'idée abstraite de l'obligation morale qui se dégagerait fatalement de l'idée concrète des promesses effectives que l'on se fait en tout groupement humain, ou des promesses implicites que renferme toute manifestation d'amitié? Il n'apparaît pas que le fait de subir une diminution par suite d'un oubli partiel, ou que le fait de devenir abstraite, puissent changer la qualité d'une idée, la métamorphoser en une autre, lui donner un contenu nouveau ne fut-ce qu'en apparence ; l'apparence, ici, n'est-elle pas identique à la réalité? D'un autre côté, ceux des Empiristes sociologistes qui accordent la primitivité de l'altruisme, sont bien près de s'entendre avec les purs aprioristes, car d'où viendrait donc la tendance altruiste? Si l'on y voit une forme originale de la tendance eudémoniste tout en s'obstinant à nier qu'il y ait dès l'abord, en l'âme, un commencement d'orientation vers un idéal supérieur, on commet une pétition de principe et, en même temps, on affirme ce que l'on nie. Qu'il est plus conforme à Tobservation, de reconnaître à l'homme une disposition mo-
' Pour l'exposé complet de la thèse de la société-organisme, l'on ne peut mieux faire que de renvoyer à Spencer, qui a aussi donné, de son point de vue, toute une série de raisons qui militent contre cette thèse. Par derrière toutes les théories si riches et si ingénieuses que l'on doit à l'école de M. Durkheim, on sent vivre les paradoxes dont Spencer fit justice.
raie vraiment telle, faible longtemps sans doute, et sujette à des méprises infinies, mais pourtant réelle ! L'apparition de l'idée morale, à le bien prendre, n'est pas moins étonnante (elle l'est même davantage peut-être) au cours du développement d'un être d'abord amoral, que l'existence d'une disposition morale dans l'humanité primitive. Et qu'est-ce donc qu'atteint le sociologue? Ce n'est pas la Morale, mais la moralité qu'il lui est donné d'observer; c'est seulement l'expression des sentiments, dont les plus délicats ne doivent d'abord se manifester que d'une façon presque insensible. Il ne constate que des faits, mais de quel droit poserait-il que seraient impossibles des faits consistant en des instincts d'une nature supérieure ? Et surtout, pourquoi interdirait-il qu'on en cherchât une explication qui dépasse l'expérience, au cas où la Logique l'exigerait ? Meilleur psychologue qu'il ne l'est parfois, il se dirait que ce qui est le plus intime, en l'homme, ne peut pas s'être aussitôt manifesté très purement; il verrait aussi que son âme propre et les âmes de ses contemporains sont entraînées à l'action tout autant par des idées pures que par des intérêts, qu'elles sont heureuses ou malheureuses pour des raisons d'ordre souvent tout idéal ; il comprendrait que s'il existe une ressemblance entre les fluctuations des valeurs économiques, par exemple, et celles des valeurs morales, il n'y a là qu'un résultat : d'une part, de la coïncidence toute naturelle, bien que limitée, de deux disciplines dont l'une commande de travailler au bonheur de l'homme et dont l'autre fait la théorie du bonheur; d'autre part, de l'inévitable analogie de deux sortes de raisonnements portant sur des valeurs, quelles que soient les différences des deux genres de valeurs considérées.
La société a ses droits, ses devoirs, ses sanctions d'ordre positif. Nombreux sont aujourd'hui ceux qui voudraient éliminer, de ces idées, tout ce qu'elles enferment de métaphysique. Nous sommes personnellement trop opposé à l'assimilation de la Politique à la Morale pour ne pas croire cette élimination possible. D'ailleurs, puisqu'on la conçoit nettement, c'est qu'elle est possible, et si elle l'est, c'est que ces idées sont susceptibles de deux sens, l'un amoral, l'autre moral. Mais comment, si le premier avait été le seul pensé d'abord, aurait-on inventé le second ? Le premier peut-il même s'entendre sans le second? Voudrait-on que les hommes des premières sociétés eussent exactement pensé, sur ces trois points, comme le peuvent faire
LA MOHALE RATIONNELLE
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des philosophes modernes? Il est plus naturel de croire que, dès le début, les droits, les devoirs et les sanctions ont été pensés à la manière de choses morales, qu'il en fut ainsi dès qu'un minimum d'organisation vint corriger la violence des sociétés amorphes, dès qu'il y eut, entre les individus de ces sociétés, des rapports autres que ceux qui résultent des réflexes. Que toute la moralité primitive, ou à peu près, ait polarisé dans Fégoisme et qu'elle ait surtout servi les intérêts de l'égoïsme. Ton n'en peut guère douter; mais quelle intensité devait être celle de la pensée morale aux époques primitives, puisque celle-ci était même religieuse; on sait du reste combien une croyance morale se renforce quand elle peut devenir l'auxiliaire d'un intérêt personnel. L'enfant, dira-t-on, se montre d'abord tout à fait amoral. Soit ! mais les hommes primitifs ne sont pas plus assimilables sans réserve à des enfants qu'une société commençant à. se former ne l'est à un ovule qui vient d'être fécondé; c'est d'adultes que nous parlons. Et l'on pourrait faire remarquer aussi que bien souvent l'enfant possède, et cela de fort bonne heure, une idée plus nette et plus exigeante de la justice que la majorité des hommes faits; mais il la manie maladroitement et la subsume volontiers à un sentiment égoïste ; ainsi dut faire l'homme primitif. Oii certains disent : amoralisme, nous disons plutôt, nous : moralisme extravagant. Avec quelle peine réussit-on à démoraliser les idées de droit, de devoir et de sanction?
On ne comprend pas comment la volonté collective aurait une majesté qui lui assurerait la dignité requise pour que ses ordres fussent, aux yeux des individus, autant d'impératifs catégoriques; l'individu qui s'expliquerait de cette manière l'origine de ces impératifs, en perdrait le respect, car il ne verrait en eux qu'une force d'intimidation, sans plus; et celui qui voudrait y voir davantage, qui jugerait, en pragmatiste, que l'intérêt social fait la vérité morale des préceptes qui se déduisent de cet intérêt, serait bien embarrassé pour justifier la sainteté de cet intérêt : pour peu qu'il eût Tesprit critique, il constaterait qu'il a jugé de la valeur d'une idée à l'aide de la valeur de ses conséquences pratiques, et qu'en plus de cette confusion, il s'est encore laissé imposer le postulat suivant : le bien, c'est l'intérêt général. Ce n'est pas tout : quelle garantie de vérité morale possède donc l'idéal de bonheur décrit par le sociologue? La Sociologie constate des faits, mais n'en juge pas. Et puis, que
vaut la société? Ce que vaut l'individu, qui fait toute sa réalité. Le comble de l'illusion sociologiste est d'emprunter à la Biologie de quoi assimiler l'individu à une cellule du soi-disant organisme social. Entre autres conséquences inacceptables de ce point de vue, il y a celle-ci: que seule la société aurait des devoirs et des droits, et qu'elle n'en aurait qu'à l'égard de la société. Singulière Morale, d'où non seulement l'idée de devoirs et de droits individuels, mais encore l'idée de devoirs à l'égard d'individus et de droits sur les individus seraient complètement bannies si Ton voulait être logique. Il est impossible de bouleverser et d'obscurcir davantage la notion de Morale. On ne se tire de telles difficultés, dans cette école, qu'en empruntant sans vergogne à la Morale commune de quoi voiler les défauts les plus apparents de celle qu'on défend.
Aussi nombre d'adeptes de la Morale sociologique ont-ils taché de l'amender, et ils l'ont fait à tel point qu'ils ne la professent plus guère .qu'en apparence. Il en est, en particulier, qui ont élargi la notion du moi jusqu'à fondre en un seul tous les mois humains; ils rejoignent ainsi les Métaphysiciens, et les plus idéalistes, à cela près qu'ils remplacent, — et encore tous ne le font-ils pas, — la croyance de ceux-ci à quelque sentiment ou concept moral inné, par une sorte de perception de l'unité de l'espèce humaine. N'est-ce point là renier leur propre doctrine?
5. — LEmpirisme cosmologique, — Quel parti reste-t-il à prendre, pour qui n'est pas déçu par l'Empirisme sociologique au point de renoncer radicalement à l'Empirisme? S'il veut encore relier la Morale aux Sciences positives, à présent qu'il les a toutes parcourues, il ne lui reste, provisoirement, qu'à instituer, à la suite de Spencer, trop accusé de Matérialisme, une comparaison de tous les Savoirs positifs, afin de voir si la Morale ne se ramène pas à un type de connaissance qui s'harmonise avec ces Savoirs pris dans leur ensemble et se déduit avec eux d'un principe suprême de tout le Savoir positif. Sans nul doute, pour ce faire, il devra se décider à chercher des équivalents tout empiriques aux anciens concepts moraux, qui étaient tout pénétrés de Métaphysique, et réduire l'idéal moral à un fait, à un fait futur, le terme probable de l'évolution telle qu'elle parait devoir se continuer. Mais qu'est-ce donc qui s'opposait à ce qu'on admit l'Empirisme matérialiste? C'est qu'il impliquait la
LA MORALE RATIONNELLK
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thèse d'une sorte de transmutation des choses. L'idée de choses en soi étant définitivement écartée et remplacée par les idées de fait et de loi, il semble que l'on n'ait plus besoin de parler de transmutations; le passage de l'homogène à l'hétérogène et du moins hétérogène au plus hétérogène devient la donnée antérieure à tous les problèmes, et par suite il n'y a pas plus lieu de s'étonner que le moral sorte de l'amoral qu'il n'y a lieu de s'étonner que le vivant sorte du non-vivant, le chimique du mécanique ; l'innovation est partout, mais plus apparente que réelle; elle s'explique d'elle-même, à tous ses degrés, dans l'infinie évolution, si surtout l'on pose dès l'abord la dualité relative du mécanique et du psychique, dont le conscient n'est qu'un mode. On sait enfin, sinon comment l'autre sort du même, du moins que l'autre est encore le même, et que le passage du même à l'autre, dans la mesure où l'on peut parler d'altérité, est le fait le plus constant. Bien audacieux serait donc celui qui viendrait dire, au nom de la Logique, que toute explication de l'autre par le même est irrecevable. —Tel est V Empirisme cosmologique, de tous le plus scientifique d'intention et le plus parfaitement évolutionniste, le plus économique aussi, et le plus grandiose. C'est vers lui que tendaient, inconsciemment, tous les Empirismes précédemment étudiées, qui s'efforçaient sans y réussir d'atteindre à la positivité, à la largeur, à la cohérence qui sont l'apanage de celui-ci. L'adaptation est le dernier mot de la Philosophie spencérienne; grâce à ce concept, il y a, entre l'homogénéité parfaite de l'univers à son début, et l'homogénéité, l'équilibre relatifs de l'univers arrivé à son plus haut point de développement, toute la continuité que la Science peut légitimement exiger; la conscience de cette loi, dernière adaptation et la plus merveilleuse, — car c'est celle de l'esprit à la norme de l'univers entier, — la conscience de cette loi est la moralité même; l'adaptation suprême, c'est le devenir-devoir, la source de tout ce qu'on nomme droit; c'est le bien même, d'autant plus réel que la sanction se réalise automatiquement où l'adaptation existe vraiment.
Imposante est la façade de l'Empirisme cosmologique, mais l'édifice est peu solide. Nous avons avantage à le critiquer tel qu'il fut constitué par Spencer avec une force et une logique sans égales dans l'école dont il est la gloire. Qui soutiendrait, tout d'abord, qu'il n'y a point là d'alchimie? Dans cette doctrine
aussi, l'oubli joue un rôle, car les origines du sentiment moral doivent être perdues de vue, nous dit-on, pour que la Morale soit vraiment. Mais surtout, à force de vouloir être complet. Spencer risque souvent des explications qui ne raccordent qu'en apparence, verbalement, les diverses parties de son système ; et finalement, il tombe dans des contradictions. En effet, l'altruisme, chez lui, tantôt résulte de l'égoïsme bien entendu, tantôt se recommande de la Science, qui, selon lui, fait voir dans l'altruisme une sorte d'adaptation que les lois de cet univers réaliseront aussi nécessairement que les autres, que nous y consentions ou non. En dernière analyse, le bien est défini par Spencer comme le vrai cosmologique appliqué à l'humanité, de même qu'il est défini, par d'autres, comme le vrai sociologique même, ou comme la suprême vérité biologique, ou comme la vérité pychologique la plus fondamentale. Le bien à peu près assimilé à une vérité abstraite, à une idée pure, combien cela est peu spencérien chez Spencer, combien semblable aux conceptions qui lui répugnent le plus! ^ Il est remarquable, quand on passe outre à la première apparence, à quel point ce philosophe en use librement avec la Science et procède à la manière des Métaphysiciens; sa logique est au service d'une imagination comparable à celle des Dogmatiques les plus téméraires. Qui donc lui a garanti que l'homogène était au début des choses ? Et d'où vint le premier mouvement? Et pourquoi la dualité primitive du mécanique et du psychique? Qui lui permet d'affirmer que l'hétérogénéité croissante est un acheminement nécessaire vers une adaptation universelle et parfaite, synonyme d'équilibre souhaitable? Le calcul des probabilités autoriserait-il cette opinion? Enfin, il croit au retour éternel comme aux principes des mathématiques ! Quelle foi il faut avoir dans l'idéal pour poser si imperturbablement que ce monde le doit réaliser! Spencer a beau, pour se donner l'illusion qu'il reste positiviste, assimiler l'idéal à du réel qui n'est point encore, ce qui d'ailleurs est un étrange abus de langage, il n'est rien d'arbitraire comme sa notion spéciale de l'évolution. Devant la Science, en effet, l'évolution du
* Le lecteur s'apercevra souvent à quel point notre réfutation de l'Empirisme s'inspire de Guyau. Bien que fort éloigné d'admettre intégralement la Philosophie de ce merveilleux moraliste, nous sommes de ceux sur lesquels sa profonde dialectique et ses sublimes élans ont fait une ineffaçable impression. On n'est pas digne de le contredire si l'on n'a pas senti, admiré, aimé son œuvre.
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Tout ne saurait être que la résultante de changements élémentaires d'origine mécanique ou psychique sans rapport avec la fin finale de l'univers s'il en est une. Mais Spencer, en dépit de ses propres déclarations, le Spencer qui parle de l'Inconnaissable avec un respect religieux, préfère imiter à sa manière les anciens philosophes de l'histoire; sa conception de l'évolution est, sinon identique, du moins fort analogue à une Théologie. Il a beau déclarer son Absolu inconnaissable et ne le point faire intervenir dans le détail de son système, bref son Absolu a beau être un Absolu presque honoraire, il manquerait à son système s'il ne s'y trouvait pas. Alors, pourquoi donc avoir développé le système ? Au reste, que gagne-t-il à poser l'adaptation comme universellement nécessaire ? Il ne veut point, explicitement du moins, de celle qui consisterait à adapter sa vie à un idéal, bien qu'il reconnaisse, et ceci est grave, le sacrifice comme provisoirement nécessaire. Mais au nom de quel principe, car l'expérience ne peut lui servir ici, proclame-t-il donc que l'adaptation souhaitable est celle de l'individu aux fins sociales, plutôt que l'adaptation, de tous les individus moins un d'une société, à la volonté d'un seul qui serait 'capable d'asservir tous les autres à ses propres caprices ? Et qu'y a-t-il de moral dans une sanction automatique, dans un devoir qui n'est qu'un devoir-être, dans un droit qui n'est qu'autant que reconnu, ou qui se confond avec les conséquences naturelles de nos actes? Il est vrai que Spencer parlé, par exemple, de la convenance qu'il y a à supporter les conséquences de ses propres actions, et d'autres choses semblables; mais alors il moralise en moraliste logicien, comme ailleurs en adepte d'une Morale du désintéressement; il sort de cet amoralisme où il se devrait confiner, pour traduire more empirico tout ce qu'il garde de l'ancienne Morale. S'il se contentait de faire une telle traduction, ne perdrait-il pas jusqu'à l'apparence du moraliste? Aussi fait-il autre chose; mais dès qu'il s'aperçoit trop voisin de ses adversaires les Métaphysiciens, il se hâte d'ajouter l'épithète « relatif» au devoir qu'il proclame. Par là, en effet, il s'écarte aussitôt notablement de ceux-ci ; mais le moyen de conserver la moralité quand on la fait relative? Relalative, à quoi l'est-elle alors? A l'état de l'humanité à. chaque moment? Mais que nous parle-t-il de faits quand nous lui demandons de les juger ! A l'état de la Science à chaque moment? Mais la Morale ne peut attendre que la Science soit faite pour se formuler avec certitude; elle ne peut, surtout, attendre que
la Cosmologie de Spencer soit définitivement sûre, car il est moins paradoxal de croire possible une Métaphysique achevable — achevable parce que nécessairement courte — que de croire achevable la preuve de la vérité absolue de la construction scientifique si hypothétique de Spencer. Que dire, enfin, de la moralité finale qu'il décrit et qui lui sert de critère pour juger la nôtre? Elle ne laisse plus aucun rôle à l'intention, à la p'ersonnalité, au sacrifice, à l'effort, elle est même contemporaine d'une supression totale de la conscience psychologique aussi bien que de la conscience morale. Etranges conséquences; mais pourquoi donc avoir voulu faire du moral avec de l'amoral? Ni le psychologue, ni le physicien, ni le biologiste ne le peuvent; est-il étonnant que le cosmologiste y échoue! Pourtant, si quelqu'un pouvait y réussir, c'était Spencer. ^
Aussi, comme les plus fins et les plus nobles des partisans des autres Empirismes, les meilleurs disciples de Spencer inclinèrent-ils vers une sorte de Dogmatisme intellectualiste dont il y a déjà des traces chez leur maître : ils parlèrent du rôle que l'on peut faire jouer à des idées abstraites comme celle de l'égalité dans la détermination des devoirs ; ou bien ils tendirent vers un Dogmatisme scientifico-mystique où l'on s'exalte à la pensée que tous les mois ne font qu'un ; d'autres, fatigués par le Scientisme moral qui mène si péniblement Spencer de la iMécanique à l'Ethique, se confient simplement, en dernière analyse, à notre croyance naturelle dans le devoir de l'altruisme ou de la vie pour l'idéal. — L'esprit que nous avons supposé cherchant sans parti pris la vérité morale, ne peut manquer de les imiter. Mais si nous le feignons aussi désireux de demeurer positif que soucieux de logique, nous devrons admettre qu'il cherchera encore de deux manières à garder l'attitude empinste. Il est assez convaincu que l'originalité de la tendance morale ne peut être purement apparente ; mais n'y a-t-il pas deux moyens de reconnaître cela en restant empiriste? On pourrait, peut-être, se résoudre à admettre cette originalité en
y)n ne remarque pas assez combien sa méthode est cependant artificielle • Il ui arrive toujours, à partir d'un certain moment, d'oublier qu'il doit tout réduire au principe de la Permanence de la Force, et de présenter des arguments purement psychologiques ou logiques. Il lui serait difficile de se jusmier de ce reproche en invoquant son parallélisme. Qu'il se met donc à l'aise en sa dialectique î
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la déclarant cependant inexplicable. Et si Tesprit se refuse à cette sorte de foi du charbonnier dans la Morale, peutêtre la Science, interrogée dans son ensemble, permet-elle, à qui ose poser en face d'elle le fait moral sans lui demander si elle l'autorise à exister, de définir la Morale une Science à part, mais qui pourtant serait l'une des Sciences? Après tout, les Sciences tenues sans conteste pour telles ne forment pas un ensemble si complètement continu ; et la Morale ne serait pas la seule discipline où il y aurait de Tirréductible. Et puis, elle repose sur un fait intérieur dont Texpérience même défend de nier la réalité, l'importance, la spécificité. Enfin, qui sait s'il n'y a pas, au fond de toutes les Sciences comme une ébauche de la Morale ?
6. — L Empirisme pragmatique K — La première des deux dernières formes d'Empirisme est assez bien représentée par la doctrine de M. Rauh, qui ne se rattache aux Sociologistes qu'en ce qu'il regarde l'expérience morale comme devant être à peu près uniquement de nature sociale, et qui s'oblige par là-même à déprécier le devoir de la perfection individuelle. A vrai dire, sa thèse, fortement soutenue, mais hésitante et difficilement formulable, se réduit à ceci, par où elle est neuve : la moralité, fondée au cœur même de la mentalité humaine, est de sa nature inanalysable ; quand on en discourt, on parle toujours des conséquences qu'entraînent les actions. Elle est donc à la fois impossible à ramener à autre chose, et inattaquable en droit ; rien n'a prise contre ce fait qui ne se laisse point entamer, même à l'analyse ; mais par lui-même il est obscur et il ne peut que l'être : il est aussi vide, en somme, que le pur devoir du kantien orthodoxe; il ne s'éclaire qu'à la lumière de l'expérience, de Texpérience sociale interprétée parla réflexion. La réflexion aide ici l'expérience, la prépare, la dirige et la résume, mais sans rien lui ajouter d'essentiel. Au fond, le critère de toute expérience morale, c'est cette expérience tout intérieure que nous avons d'une indéfinissable moralité, laquelle n'a de contenu que grâce
' F^'expression de « pragmatique » se justifie très bien ici. 5Iais nous n'avons aucunement l'intention de regarder la doctrine de M. Rauh comme représentative de ce que l'on appelle le « Pragmatisme », qui est chose si complexe. Nous traiterons plus loin du « Pragmatisme», dont nous n'avons pas jugé bon de faire l'une des étapes nécessaires de l'esprit dans sa marche vers le point de vue moral le plus normal.
à une autre expérience, celle des suites de nos actions entreprises pour satisfaire à la noble impulsion intérieure. Quelque Intellectualisme, quelque tendance à revenir à la pure Morale du sentiment, quelques concessions à l'Eudémonisme rajeuni que nous présente M. Lévy-Bruhl, empêchent la doctrine de M. Rauh de se présenter avec une parfaite netteté ; mais aussi bien n'avons-nous à lui demander ici qu'un type d'Empirisme moral. Nous pensons avoir dégagé de son récent livre ce qu'il contient de plus original. Son point de vue est la meilleure systématisation des idées qui peuvent naître dans l'esprit que nous avons supposé, lorsqu'il arrive au sixième stade de son évolution empiriste.
Mais combien est instable cet Empirisme qae l'on peut nommer pragmatique, en donnant à ce qualificatif le sens le plus conforme à son étymologie. Nous oublions volontairement, pour l'instant, toutes les autres doctrines qui revendiquent cette appellation, et nous laissons provisoirement de côté l'examen d'une opinion qui consiste à juger en gain les sociétés dont les membres perdent le souci de leur perfectionnement individuel. Cette forme d'Empirisme n'est-elle pas comme une affirmation désespérée, comme une affirmation quand même, d'une Morale qu'on n'estime solide que si l'expérience la vérifie, mais pour laquelle on ne trouve, cependant, d'autre appui solide que la force même de la foi qu'elle inspire. Et cette foi ne se rattache pas à la raison, elle reste suspendue dans le vide, plus isolée que la foi du kantien, qui arrivait, du moins, à s'accrocher à la raison en imposant à celle-ci de se déclarer son auteur et sa source î De là cette instabilité que nous signalions : dès qu'il veut étayer sa Morale, M. Rauh fait appel à des bases qui sont celles d'autres systèmes. Que l'on cherche à fonder la Morale sans la réduire à des axiomes logiques, qu'on la rattache à une impulsion intérieure distincte de tout sentiment connu, rien de mieux; mais M. Rauh s'arrête à un simple point de vue de transition. On pourrait même l'accuser de professer, au fond, la foi du charbonnier en Morale. Quelque habileté qu'il déploie à édifier la technique d'une vie conforme à la foi morale, il rejoint les Sentimentalistes par le principe qu'il admet, et les Empiristes par la manière dont il le développe ; ces Empiristes sont et devaient être les Sociologistes, cela va de soi. Mais quelle figure son Ethique peut-elle faire parmi les autres disciplines?
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Les Sciences les plus autonomes tablent sur des principes dont révidence s'aperçoit; la Morale ne les peut valoir et ne leur peut ressembler que si elle les imite en ceci. Repose-t-elle seulement sur la croyance dont elle est l'objet? Elle s'enlève tout titre à être prise au sérieux, car il s'agit avant tout de savoir si ridée morale est légitime. Son caractère distinctif (comme celui de la Métaphysique) quant au rapport de l'esprit qui la construit et de l'objet à pénétrer, est d'avoir précisément pour objet... un objet dont l'existence fait question. Et voilà le problème que l'on élude ! Et l'on attend de l'expérience externe la lumière sur cet objet dont on sait, dont on avoue qu'il la dépasse s'il existe, dont on déclare l'hétérogénéité avec cette expérience ! A suivre cette méthode, on serait amené à proscrire la Morale de la liste des disciplines légitimes, comme trop dilTérente des Sciences.
7. — LEmpirisme scientifique intégral. — Voici, enfin, le dernier parti que peut prendre l'empiriste. Nous le supposons à la fois convaincu de l'originalité du fait moral et de la nécessité d'accorder le scientifique et le moral. Or, les accorder e^t impossible si, en chacune des Sciences, il n'y a pas comme une ébauche, plus ou moins précise, de la Morale. Sans doute cette dernière ne saurait, sans se détruire elle-même, se ramener à d'autres disciplines ; mais s'il y avait, à la fois, assez de ressemblance entre elle et les autres Sciences pour que celles-ci ne pussent lui dire « non », et assez de différence pour que la Morale pût s'affirmer sur le seul témoignage de la conscience? — Guyau prit ainsi la question, Guyau qui appartient moins au groupe des Sociologistes et des Biologistes, malgré l'importance, en sa riche doctrine, des considérations sociologiques et biologiques, qu'au groupe de ceux qu'on peut nommer les partisans de V Empirisme scientifique intégraL Car est-il attitude plus scientifique que celle de qui admet simultanément ces trois laits : le fait moral, le fait scientifique, et le fait de la nécessité, pour l'esprit qui est un, d'accorder les deux premiers qui sont en lui aussi forts, aussi éclatants? Jamais plus merveilleuse tentative ne fut faite pour tirer de la Science un témoignage favorable à la Morale, tout au moins pour unir Savoir positif et fidéisme moral. Il semble à Guyau, plus perspicace que Spencer, que les faits eux-mêmes révèlent l'existence, au sein des êtres les plus infimes, d'une tendance vers une vie toujours
plus intense et plus expansive, qui ne peut devenir plus intense sans devenir plus expansive, ni plus expansive sans devenir plus intense. Il conclut que dans la nature même, et donc devant la Science, l'altruisme se concilie avec l'égoïsme quand celui-ci sait s'entendre lui-même. La Nature et la Science résoudraient donc, dans un sens favorable à l'Empirisme, le problème à la solution duquel la légitimité de l'Empirisme le plus radical est suspendue; car elles pourraient, en s'unissant, présenter comme l'expression d'un fait cette proposition : l'altruisme trouve automatiquement sa sanction, cette sanction sans laquelle il serait inadmissible, l'homme ne pouvant aimer, au fond, que lui-môme. Et la Morale ainsi conçue ne cesserait pas d'être elle-même, puisque l'oubli de soi le plus complet serait voulu encore; voulu par l'égoïsme, mais qu'importe, puisqu'il serait voulu sans réserve! Cette doctrine établie, voici la moralité identifiée à l'être, voici la Morale perceptible, à qui sait voir, au cœur même des disciplines qu'on lui oppose et dont il lui faut pourtant obtenir son droit de cité; le secours lui est venu d'où Ton était habitué à craindre l'hostilité ; on sait, désormais, que le bien est contemporain du réel, que le devoir devient, que le droit se réalise; on sait, en particulier, que les âmes tendent à une unité si parfaite qu'un jour viendra où la mort n'empêchera plus de vivre effectivement, dans ceux qui semblent les avoir perdus, ceux qui furent dignes de survivre! La Métaphysique est impossible, mais ceci est sans importance; la Science, de la Physique à la Psychologie et à la Sociologie, nous rend toutes les certitudes vers lesquelles la Métaphysique s'efforçait en vain ; et s'il manque quelque chose à ces certitudes telles que la Science les fournit, si l'esprit trouve trop difficile l'acte de foi en ces vérités que la Science propose pourtant, s'il croit qu'il ne les sait pas assez, eh bien, il reste toujours un moyen de croire quand même à la Morale, c'est de se jeter éperdument daus l'action morale, d'introduire ainsi violemment dans le réel la moralité : la volonté humaine peut faire que la loi morale soit vraie, en faisant de la moralité un fait, un fait devant la Science in.'me. Ceci accompli, la Morale a, dans la Science, l'équivalent de la base qu'elle cherchait jadis dans la Métaphysique et qu'elle était justement soucieuse de trouver là quand elle ignorait encore que, devant la Science la plus prudente et la plus impartiale, les faits peuvent apparaître pénétrés de moralité.
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Si l'Empirisme moral pouvait être fondé, Guyau, mieux encore que Spencer ou que tout autre, l'aurait fondé. Mais à la réflexion, des objections nombreuses, trois surtout, détruisent son magnifique système. Premièrement, l'arbitraire règne en maître dans son interprétation de la Science, dont aucun savant ne se saurait satisfaire. Secondement, combien bizarre est cette Métaphysique, car c'en est une, dont son esprit se leurre! Comme elle se venge, la Métaphysique, de ceux qui n'en veulent point faire ! Ils en font néanmoins, mais de bien étrange, et souvent sous la forme d'une dialectique pseudo-scientifique pire que les plus téméraires des Philosophies pures. Enfin, est-ce assez avouer l'impuissance de l'Empirisme, que de donner finalement ce conseil : En désespoir de cause, jetez-vous dans l'action, accomplissez le sacrifice peut-être inutile, et, si vous y tenez, croyez quand même à ces idées transcendantes que VOUS estimez, justement peut-être, indispensables pour rendre logique votre désintéressement ; croyez à ces idées, où l'on n'est pas très sûr pourtant d'apercevoir le résultat d'une spéculation vraiment scientifique !
Il est impossible à l'Empirisme de se suicider d'une manière plus complète et plus manifeste. Qui est allé dans cette voie jusqu'à Guyau, n'a plus qu'à se tourner, s'il veut encore philosopher, soit vers la Morale du sentiment, soit vers le Dogmatisme des moralistes métaphysiciens, soit vers Kant. Il y a une grande ressemblance entre le parti pris de croire à la Morale, qui est le véritable point de départ de Guyau, et le même parti pris chez Kant. L'analogie des deux systèmes va plus loin encore : l'un et l'autre philosophe étaye sa Morale de postulats métaphysiques, mais ceux du premier sont poésie pure, tandis que ceux du second sont de nature à retenir l'attention de qui pense davantage avec sa raison qu'avec son imagination. Il se pourrait aussi que la déception produite, chez l'empiriste d'esprit critique, par le système examiné, le conduise à la négation totale de la Morale, vers le Nietzschéisme, dont il est facile au reste de sortir si l'on a gardé assez de sang-froid pour constater que Nietzsche ne détruit pas du tout l'idée morale, mais transvalue seulement toutes les valeurs morales, et cela sans plus de raison, avec moins de rigueur, même, que le célèbre Gorgias. Un vrai inventeur, celui-là! Qu'il eût ri de ceux de nos contemporains qui s'appliquent à détruire toutes les bases de la Morale
et la veulent cependant conserver, voire même perfectionner! Gomme il poursuivrait de sarcasmes ceux qui faussent la Science et font de la Métaphysique sans s'en douter, ceux qui s'arrogent le droit de n'être point logiques et de n'aller point jusqu'au bout de leurs négations, sous prétexte qu'ils auraient découvert l'infinie complexité des choses ! Savoir s'arrêter sur le chemin de la négation quand pourtant elle s'impose toujours plus impérieusement, tirer vanité de contradictions dont on devrait rougir, est-ce là force ou faiblesse d'esprit? Ce n'est pas à tort que les savants décèlent, en nos Philosophies, «tant de rhétorique. Mais une chose est rassurante, c'est qu'avec le pire, le meilleur est conservé grâce à l'éclectisme de ceux,— et ils sont légion,— q ui n'osent point faire un tri sévère entre leurs multiples préférences intellectuelles. Félicitons-nous, par exemple, que tant de gens admirent à la fois Nietzsche et Tolstoï, qui sont aux deux pôles de la sphère de la Philosophie morale. Mais n'est-il pas pénible devoir jusqu'à la théorie du retour éternel proposée comme consolante et comme propre à fonder la Morale, ou ce par quoi on la remplace ? Spencer et Nietzsche y voient l'éternelle victoire de deux idéaux dont chacun, d'ailleurs, est la négation de l'autre ; ne faudrait-il pas parler plutôt d'une éternelle défaite? Si le Scepticisme moral a une excuse, il la faut chercher dans la facilité avec laquelle des théories étranges séduisent aussi bien les moralistes soi-disant positifs et leurs adversaires. Mais le Scepticisme moral a décidément tort, car, nous l'avons déjà montré et nous y insisterons, toute Morale insuffisante témoigne d'un effort pour séparer de quelque lambeau de la vraie Morale, de la Morale rationnelle, éternellement vivante en l'àme même de ceux qui la combattent. C'est cette Morale qui se faisait entendre, en l'àme tragique de Guyau ; la plus grande partie de sa souffrance vint de ce qu'il ne put se décider pour elle tout en apercevant, mieux que tous les autres Empiristes, la force et la beauté de cette Morale; elle lui en imposait quand même, et pourtant il ne pouvait lui dire : oui. De là la douloureuse poésie qui remplit son œuvre !
b. — Les Morales sentimentalistes. — De deux choses l'une : ou celui qui sort de l'Empirisme proprement dit tient encore trop au Positivisme pour cesser tout à fait d'être empil'iste ; ou bien, soit pour s'éloigner le plus possible des systèmes qui Tout déçu, soit pour avoir été comme ébloui par
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Taspect idéel du fait moral, il passe brusquement au Dogmatisme métaphysique. Dans la première hypothèse, il n'hésitera pas à adhérer à la Morale sentimentaliste, s'il est particulièrement frappé par la note émotive spéciale du phénomène de Fapprobation ; il sera, en effet, par là même, porté à voir dans cet élément du dit phénomène, qui est plutôt assimilable à un plaisir, comme une sorte de révélation intérieure de la vérité morale ; ou bien, frappé davantage encore par la réalité même du fait moral en ce qu'il contient d'intellectuel, il voudra surtout s'expliquer comment ce fait se peut produire en la pensée: bref, il considérera le fait moral en criticiste. Ce dernier parti n'a rien d'anti-positif, mais il exige des aptitudes intellectuelles d'un ordre très élevé: aussi le Griticisme ne peut-il apparaître que tardivement. On voit ici, de nouveau, quelle influence exerce le tempérament du philosophe dans l'évolution, toujours logique pourtant en une certaine mesure, de son esprit. Nous avons dit plus haut comment le Sentimentalisme formait un genre de Philosophie morale fort distinct de l'Empirisme en fin de compte, bien que ce nom lui convienne en un sens. Peut-être la Morale de l'humanité débuta-t-elle par là, par une polarisation à peu près totale de l'idéation morale dans le sentiment, tandis que la Morale des philosophes débuta, vraisemblablement, par l'Empirisme proprement dit, qui est plus dialectique? Vivre, en efl*et, c'est avant tout sentir; et penser est le résultat d'un progrès, d'une transformation tout au moins de la mentalité primitive.
Nous serons assez concis sur le Sentimentalisme, car son rôle philosophique fut et devait être moindre que celui de l'Empirisme proprement dit. Il est à la fois plus monotone et plus capricieux, bien que ces deux caractères paraissent s'exclure. Et puis, notre dessein n'est pas de traiter de l'Histoire de la Morale pour elle-même. Certes, si l'on y regarde de près, il y a du Sentimentalisme déguisé chez la plupart des Idéalistes et des Positivistes contemporains, mais il est souvent fort vague ; souvent aussi il se ramène à quelque conception comme celle d'un culte obligatoire de l'Humanité ou d'un certain devoir de favoriser la prépondérance des fins spirituelles de la vie, toutes idées ressassées sous des formes mystiques sans grande variété et d'une originalité douteuse. On en peut parler très courtement.
1. - I^ Sentimentalisme simple. - Le Sentimentalisme !e p us sobre, le plus tentant pour qui sort de l'Empirisme c est celui auquel est attaché le nom de Hume, avec cette réserve, qu une fois accepté le principe d'une sorte de révélation intérieure du bien par le plaisir spécial attaché à la pensée de €e que nous qualifions ainsi, l'on peut moins hésiter qu'il ne fait à rattacher 1 origine de la justice au sentiment. Mais remarquons en passant combien le moraliste le moins dogmatique de tempérament est encore enclin à invoquer le secours de l'entendement, sinon de la raison ; l'insuffisance du sentiment est toujours au moins soupçonnée. Le Sens commun appuie fortement 1 opinion de Hume, bien qu'il arrive au premier de déclarer insensé et inconscient l'homme qui agit mal. II est étonnant combien cette sorte de doctrine ressemble par avance à celle de M.Rauh, qui peut paraître ne différer de Hume qu'en tant au'il juge nécessaire un usage plus large et plus précis tout à la fois de 1 entendement pour éclairer le sentiment intérieur. Quoi
llLTTà T 'T' f 'f *'"^' de Théologie laïcisée, deLplisme a a Jacobi, de Kantisme, de Schopenhauerisme et même d'IUuminisme qui distingue le Sentimentalisme mom allemand auquel nous faisions allusion un peu plus haut et qm est le plus complet épanouissement de ce que l'on peut aoneler leSenUmentalisme simple, il est certain que l'essencTdeTa dt' trine présentement considérée n'est pas très complexe. Elle ne
éTr^oT ^''''l^'''^ ^^^^ ^' Smith, le plus grand dialecticien de école, que chez Hume, ou Hutcheson, ou Ferguson, car il n es très important de remplacer, dans le sujet A, le sentimen qui l'avertit de la bonté d'une action dont lui-même ou un autr^^ es 1 auteur, par le plaisir de la sympathie qu'il éprouve à sympathiser avec B, avec la sympathie de B pour A ou de B pour G
l^ri^ Tr'" Tr'""'' ^'"^ ^ '''''' P^^^ l'A réel.%éan:
Mais la force de cette doctrine ne résiderait-elle pas autant dans la difficulté d'opérer l'analyse qui pourrait réussir à la détruire quedans la réalité du fait qu'elle invoque? L'observa tion intérieure, qui décide de tant d'opinions psychologiques
chez ceux mêmes qui affectent de la déprécier, est inhabile à distinguer nettement la face émotive et la face intellectuelle du fait moral. Or, la première est la plus apparente et Ton risque de ne voir qu'elle, car rien ne ressemble tant à un sentiment que la pensée confuse et complexe, et telle est, le plus souvent, la pensée morale. D'autre part, aucun raisonnement ne peut faire que la Morale du sentiment ne tende à se dissoudre et ne se prête à sanctionner les conceptions les plus fantaisistes du droit et du devoir ou de leurs équivalents, à servir, même, de complice aux conceptions de la vie les moins morales. C'est pourquoi nombre de Sentimentalistes ont introduit subrepticement, et parfois d'une façon explicite, des considérations logiques ou kantiennes dans leur doctrine qui pourtant les repousse: telles l'idée de l'égalilé des personnes et celle de leur dignité. La doctrine est donc instable de sa nature ; pour principe, elle prend un pur fait, celui de la croyance au principe; et elle ne se développe symétriquement à la Morale de la conscience humaine que grâce à des emprunts, emprunts à la Morale rationnelle, au Kantisme, ou encore à un Eudémonisme qui flotte entre l'Utilitarisme égoïste élargi et le Dogmatisme timide de ces aprioristes qui n'osent aller jusqu'à opposer bien moral à bien naturel. Il est clair que le transcendantalisme immanent — si l'on peut s'exprimer ainsi — de cette doctrine, est des plus précaires; il ne peut satisfaire le positiviste, car il lui apparaît comme une survivance des Théologies, comme un Pj^jugé. A qui ne craint pas de remonter franchement plus haut que les faits, il semble insuffisamment transcendant. Et des deux côtés l'on se rend compte que s'en remettre au sentiment pur, ce que n'ose guère en général le sentimentaliste, c'est le soustraire à toute règle. Si encore les restrictions apportées à la doctrine par ses meil leurs défenseurs étaient tirées de son principe même ! Mais il n'en peut être ainsi, car ces restrictions ont justement pour caractère d'être d'ordre intellectuel ; d'ailleurs, si la ca?actéristique d'un sentiment moral est le desintéressement, ne suit-il pas de là que seule la raison pouvant être désintéressée, seule aussi la raison peut être la source de la pensée morale.
Pourtant, malgré ses insuffisances, le Sentimentalisme moral a de l'avenir encore, car il met à la fois, au fondement de la moralité, quelque positivité et quelque transcendance, deux choses qui paraissent en l'espèce également nécessaires. Mais il n'est, pris en soi, qu'une doctrine de transition ; il y a, en lui, trop et
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trop peu de ces deux éléments, trop et trop peu de raison aussi car comment déclarer intellectuel le Sentiment mora sans S plus loin, jusqu'au Rationalisme? Et comment oublier 1 aspect mtellectuel de ce sentiment sans tendre vers le Mysticisme ?
2 -- Le Sentimentalisme esthétique. - Où pourront aller d abord ceux qui seront seulement tentés de corricerTe ooint de vue ci-dessus étudié? Vers ce que l'on peut appetr le Stimmtahsme esthétique, plus cohérent, plus pur très VroDre à renforcer ce que le premier contient de^ieilleu . S^^^^^^^ housiasme est à la base de ce dernier; avec un pef plus d'en thousiasme et de logique aussi, car seule la beauté du bien neït être objet d'un sentiment différent des autres sans l'Xe aa point de ne plus mériter de s'appeler sentiment, et voilà a Mo
comme le bien s onnn<?p à i'nf;i^ «., • '^'-«u
i^icn a uppube a 1 Utile, au simple aorpphlp • rnn
co^me l'autre est l'objet d'un culte presque intelleftS C^n me
le b.en le beau semble jusqu'à un certain point fonnulaWeTn
def,nUK)ns arrêtées; et pour ce qui, en lui, Lhappe à la déSm-
tion on le juge aisément transcendant, quasi divin. Et puis
une tois distingué du vrai, du rationnel, le bien a-t-i un auS
caractère que la splendeur dont il rayonne? Pour ces ra.sons et
d autres analogues, la Morale esthétiq'ue se présente comme dï
gageant comme explicitant ce qu'il y aau fond de laMoTe sen-
SitiaZ " ''"r'''"" "'"^ ^° ^"-^ '« perfectionnement psychologique aussi bien que le perfectionnement tliéorétique car rien ne ressemble tant à l'admiration que cette aDoroSion morale dont parle l'école de Hume, et celi de "veu'ïïme de
le bmith, qu table moins, en réalité, sur le fait brut de la con-
S"ATra t Ïnri"*" ''''""'' ^' '^ ^'^^^''^''^ ''« l'unisson d" •imes. Aurait-on tait un pas vers Plotin?
Il serait injuste de nier la grandeur de cette Morale- elle in, l.ra des âmes très nobles, et suffit à susciter de sublimes ac- .ons. Mais est-elle précise, bien fondée, stable, d'une Ssion .lecessairement heureuse? Il s'en faut. Un premier grief àZ-ë
PuÏ"et' oou7 f:' '''"' ^"'^"^ "'^^'^'^ g-re'officielleSt a ' pur et pour cause; on ne peut réussir à la systématiser avf>p quelque ampleur. Ce sont, pêle-mêle, Gœthe, Ravais^^ RusS et une foule d'autres qui di.Tèrent entre eu.x^utanl quë'îes pS
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raiers dont les noms viennent aux lèvres quand on cherche des patrons pour cette Morale. Y viendrait-on de n'importe où? Peut-être; c'est si vague, la beauté ! Elle va aussi n'importe ou, pour la même raison, à part où est la laideur, la souffrance, la sottise ou la malice, car elle est aristocratique et dédaigneuse, bien que complaisante à ce qui flatte l'imagination et les sens. Sœur de la poésie, elle est volontiers complice, comme elle, des éc^oïsmes raffinés et sensuels ; elle ne pousse point à l'action, sfnon à celle qui ne se soumet pas au frein de l'obligation et qui ne s'arrête pas brusquement quand le désir se heurte au droit. Qui voit de la beauté où n'en voit plus l'esthète n'est qu'en apparence un moraliste de la beauté. Et serait-il donc immoral, celui qui lutte contre ce qu'on nomme le mal sans consolation intérieure, celui que rien ne rebute dans son effort pour bien faire? Soutiendra-t-on que les idées morales les plus incontestablement telles ne sont que le pâle écho de sentiments, et que toute dialectique morale travestit la Morale? Qu'est-ce donc qui ferait la sainteté de la beauté? Si c'est le sentiment qui porte vers elle, nous voici au rouet, et à l'antipode de ce transcendantalisme qu'on nous disait vouloir conserver épuré! Qu'on n'essaye point d'enseigner une telle Morale intégralement, car elle ne ferait pas de justes. Néron la pratiquait. Vincent de Paul aussi, peut-être, mais parce qu'il était séduit par la beauté d'actes sans beauté. Pour saisir la beauté du bien, il faut aimer le bien au point de mépriser le beau !
Donc, avec la Morale esthétique, on s'éloigne aisément de toute Morale. Un esprit bien fait hésitera sans doute à s'y résoudre ; mais si sa nature ne le porte pas à se réfugier dans le Mysticisme, ainsi qu'il serait assez logique pour lui de s'y décider, comme nous le montrerons bientôt, qu'adviendra-t-il de lui? L'opinion qu'il veut quitter est déjà très vague et ne se soutient qu'au prix d'emprunts à des doctrines diverses : aussi, suivant son tempérament, sera-t-il tenté par bien des partis, par un Théologisme modéré, peut-être, ou par une Morale plus ou moins « indépendante », à moins qu'il ne retourne, pour plus de sûreté, vers quelque Positivisme dont la prudence excessive lui paraîtra préférable aux illusions dont il s'est bercé.
3. — Le Sentimentalisme mystique. — Mais si nous le supposons assez audacieux pour chercher encore à persévérer dans la
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voie sentimentaliste, n'est-il pas inévitable qu'il rejoigne, par delà les limites de la Philosophie^ les esprits les plus disposés à se croire en communication directe avec l'Absolu. D'où viendrait donc au sentiment moral sa valeur, sa certitude, sa qualité de révélateur du bien en soi, sinon de ce qu'il est l'Absolu qui se manifeste à l'homme et qui lui parle? Qui dit révélation suppose que la voix qui se fait entendre vient du dehors. Mais elle vient du dedans ! Eh bien, c'est qu'un agent supérieur se fait entendre au dedans, « âme de notre âme^», essence divine qui nous contient, nous a produits et nous rappelle ! — C'est à cette doctrine que va, finalement, la méthode de l'enthousiasme en Morale, c'est au Sentimentalisme mystique, celui de Secrétan ou d'autres, celui de Plotin déjà, qui crut trois ou quatre fois dans sa vie avoir contemplé l'Un face à face.
Nous passerons vite ici, car, excellent peut-être en Religion, ce Sentimentalisme, que les Religions les plus élevées, d'ailleurs, cherchent à contenir en de justes limites, est des plus inacceptables et des plus dangereux en Philosophie. Si l'idée d'obligation y gagne de prendre un sens très précis, si l'idée du droit elle-même y peut trouver place (car le dieu révélateur peut révéler une Morale tout à fait rationnelle), il est clair, d'autre part, que cette doctrine peut consacrer toutes les fantaisies, qu'elle n'est susceptible d'aucune apologie développable en arguments rigoureux, de même qu'elle échappe à toute critique précise, ce qui n'est point en sa faveur. Qu'on la traverse, nous avons montré que c'est légitime et logique; mais sans quelque lolie on n'y saurait persévérer.
c. — Les Morales métaphysiques. — Considérons, maintenant, un moraliste métaphysisicien de tempérament ou qui l'est devenu par la réflexion. Les diverses espèces du genre de système qui lui convient seront toutes pareilles sur deux points. Premièrement, il sera innéiste d'une manière ou d'une autre, soit qu'il regarde l'élément moral fondamental comme tout à fait spécial sans cependant scinder la raison en deux parties comme fait Kant, soit qu'il croie voir cet élément se dégager en quelque sorte spontanément des principes spéculatifs de cette faculté. Secondement, il admettra l'existence de quelque Absolu objectif qui non seulement couronne mais surtout achève de fonder la Morale.
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Comment ne pas l'approuver, sauf à rectifier et à compléter son point de vue? Il est logique de préluder à l'affirmation de l'Absolu par celle d'un pouvoir rationnel réel : l'Innéisme est la préface obligée de tout Dogmatisme qui se veut cohérent. D'autre part, en premier lieu, il est impossible que la pensée, qui certes est quelque chose en nous, y soit comme si elle n'y était point, impossible, en d'autres termes, qu'elle y soit inactive. Mill et Spencer lui-même lui ont attribué un pouvoir, un droit de veto, qui est, sous une forme négative, le pouvoir même que lui reconnaissait Descartes; il n'est point de philosophe qui ne croie, au fond, à la royauté et à l'indépendance absolue de la pensée pure, que beaucoup il est vrai conçoivent mal. En second lieu, sans fondement objectif, que devient l'obligation, sans laquelle la Morale n'est plus que l'ombre d'elle-même et se réduit à une pétition de principe? D ailleurs, de même que tout esprit croit à soi, tout esprit croit à quelque réalité, et comme nulle réalité n'est à proprement parler donnée dans la pensée qui la pense, il s'ensuit que tout esprit est métaphysicien, au moins un peu. Le Dogmatisme, en Morale, consiste encore à juger qu'une Métaphysique qui viendrait seulement couronner la Morale ou serait seulement postulée par elle, ne serait pas en état de remplir la fonction que l'on consent à lui reconnaître; il exige, pour que la Morale soit, que la Métaphysique par elle requise se démontre indépendamment d'elle; autrement il n'y aurait, des affirmations extra-morales supposées par la Morale, que des « preuves morales » au sens le plus désavantageux de cette expression. Au reste, n'est-il point nécessaire que, symétriquement à la Science, qui ne vaut qu'à titre de spéculation rationnelle sur les faits, la Morale soit rationnelle à sa manière sur la question de savoir ce qu'il faut penser de ces faits spéciaux : les décisions des volontés humaines? La Science ne pourrait que mépriser toute autre sorte de Morale. Enfin que se dégage-t-il de l'histoire et de la géographie des croyances morales? C'est que, en contact ou non avec une civilisation incontestablement supérieure, la nôtre, les Morales des peuples inférieurs tendent vers celle que nous professons ; c'egt que les cadres généraux des divers systèmes éthiques sont pareils, et souvent aussi, en partie, le détail des prescriptions ; c'est que les divergences, à peu près partout, tiennent à des causes extramorales, physiques ou sociales, qui n'ont rien de commun avec le travail propre de l'esprit. L'observation des faits confirme
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donc la thèse de l'existence d'une seule Morale, d'une Morale normale à l'esprit humain, qui l'engendrerait toujours et toujours identique si sa voix seule était écoutée. D'où vient cette unanimité, imparfaite mais pourtant discernable, sinon de ce que la Morale est la fille d'une faculté mentale identique en tous la Raison ? De l'aveu de tous, il est obligatoire que l'union des hommes se réalise, mais est-il un autre terrain d'entente que le rationnel ? Il y a bien le terrain scientifique ; mais où donc est en Morale, le fait assimilable aux faits des autres Sciences lé fait donné auquel l'entendement n'aurait qu'à s'appliquer pour en faire jaillir tout le code de la conduite? Il s'agit ici pour l'esprit, de poser lui-même le fait primordial, qui n'est donné que s'il se pose et s'il s'impose, en nous, à la manière d'un principe. Et puis, une Morale n'existe qu'à condition de renfermer de l'éternel, de l'immuable : seule la raison peut fournir quelque chose de tel, comme seule elle peut être la source directe d'une règle qui s'exprime impérativement.
Pourtant, d'une manière générale, est-il aisé de construire une Métaphysique ? On le peut, mais hélas c'est trop facile pour que 1 on soit, à peu de frais, légitimement certain d'avoir édifié la vraie ! Même, les deux thèses de l'innéité et de l'existence d'un Absolu ne vont pas sans laisser des doutes au dogmatique consciencieux qui ne les a justifiées qu'en dogmatique. II semble donc que la Morale métaphysique ne suffise pas à se fonder ellemême ; nous dirons plus loin comment on peut achever de l'établir. Auparavant, étudions S2s espèces principales.
1. - Le Dogmatisme intellectualiste. - Il est trois sortes d esprits métaphysiques ; les uns ressemblent aux mathématiciens : l'intelligibilité des rapports les plus abstraits entre les concepts leur donne l'impression de la réalité contemplée et pénétrée. D'autres ne se satisfont que de l'idée de choses réelles mais Ils nomment volontiers ainsi des objets sans aucune ressemblance avec ce que les sens présentent. D'autres enfin sont des métaphysiciens honteux, passionnés pour l'objet métaphysique, mais effrayés par le dialectique qui l'atteint.
Les premiers professeront le Dogmatisme intellectualiste ; ils tenteront, par exemple, d'assimiler la moralité à l'identité des actions avec la nature vraie de l'agent ; ou encore, ils se croiront en droit d'assimiler l'observation des devoirs de justice au respect d'égalités comme celles dont la Science mathématique se
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compose, etc.. Certes, leur ambition s'excuse. Rendre la Morale évidente comme la Géométrie, supprimer ainsi tout motif d'hésiter en matière de Morale, quel rêve digne d'être conçu ! — Mais n'est-il pas clair qu'il n'y a là que fantaisie logique et métaphores? Quoi de commun entre l'idée de valeur morale, positive ou négative, et les identités, contrariétés et contradictions logiques, entre cette même idée et celle de valeurs quantitatives ? Chose étrange : ce sont surtout des Positivistes aux abois qui en sont venus à cette fantasmagorie ; tant est fort le besoin de rationaliser l'Ethique ! Mais ils sont sobres de détail, les Littré, les Taine et ceux qui les ont imités sur ce point ; la singulière mathématique que devrait élaborer le moraliste de cette opinion ! On ne peut guère ne point se montrer réservé quand on l'expose.
2. — Le Spiritualisme classique, — Le Spiritualisme classique, lui, se donne franchement pour ce qu'il est, pour métaphysique. Il revêt ce caractère de plusieurs façons assez différentes ; mais, à le prendre d'ensemble, il est à peu près conforme au tableau que nous tracions tout à l'heure d'une Morale métaphysique type. Il va d'ordinaire jusqu'au Théisme, et souvent jusqu'au Spiritualisme concret. Sous cette forme, il appelle certaines approbations et certaines réserves dont nous n'avons pas encore fait mention.
On ne peut nier, malgré l'audace incontestable dont il fait preuve, que le Spiritualisme classique ne se réfugie dans la plus hypothétique de toutes les solutions, qu'il ne réalise et ne personnifie, en posant Dieu, une idée qui n'est autre chose que celle des conditions grâce auxquelles seraient levées, si ces conditions pouvaient être démontrées existantes, toutes les difficultés du problème moral. Mais en vérité, il est une chose plus étonnante que Dieu, c'est que, d'une manière générale, il y ait de l'être. Pourtant il y en a, nul n'en doute. Mais puisque l'être existe, ne serait-il pas plus invraisemblable, ainsi qu'on l'a souvent remarqué, que celui que nous sommes et celui avec lequel nous avons commerce existassent par soi, cela ne serait-il pas plus invraisemblable que la production, par un être supérieur à ceux-là, de ceux-là mêmes ? II paraît absurde de doter ces derniers, dont nous savons toutes les infériorités, d'un pouvoir que, raisonnablement, nous devons attribuer à quelque réalité, et qu'il est insensé d'attribuer à l'une de celles qui composent
l'univers. Sans doute, on nous objectera la relativité de l'idée de cause. Il faut s'entendre et distinguer, de la cause apparente, de celle qui se peut ramener à l'introduction, par notre esprit, d'un ordre tout subjectif au fond entre les phénomènes, la cause réelle. De cette dernière, qui donc doute sérieusement? Son idée est l'âme de toute tentative d'explication exhaustive ; l'empiriste, le sceptique même ne supposent-ils pas, implicitement, de la causalité? Car leur Philosophie leur semble avoir, dans une vue impartiale du monde, sa raison suffisante. Et puis, l'aséité ou causation de soi par soi, qui esl surtout en question ici, n'est absurde que si l'on conserve le préjugé d'un temps exactement semblable à celui qui est une forme de notre sensisibilité. Si l'idée de Dieu reste néanmoins assez hypothétique encore pour que la croyance à son existence demeure toujours à quelque degré une foi, avouons avec Ampère, en dépit des difficultés insolubles qui sont attachées à cette notion et que M. Fouillée résume si bien*, avouons que c'est là du moins la plus vraisemblable des hypothèses. Pour fonder et parfaire la Morale, rien ne fut jamais trouvé de mieux que cette idée, qu'on ne supprime guère sans lui chercher des équivalents, bien abstraits d'ordinaire, et donc incapables d'expliquer ce pourquoi on les imagine. Seul le Parfait, regardé comme Loi et comme Personne, peut donner de la consistance à l'Idéal et motiver l'obligation. Les plus courageux des adversaires de la Morale traditionnelle en conviennent volontiers. Quant à forger l'idée d'une autre sorte de divinité que la traditionnelle, on n'y songe pas. — D'un autre côté, le Spiritualisme concret, qui est comme la perfection du Dogmatisme présentement étudié, est la seule Métaphysique qui s'accorde avec l'évolution bien comprise ; seul aussi, il explique un peu l'imperfection et le mal \ en rendant compte de
* Cf. Critique des Systèmes de Morale contemporains (Alcan, Paris, i« édit., 1889). Nous regrettons que le cadre de notre ouvrage ne nous permette point de discuter en détail telles pages du livre de M. Fouillée. On pourra d'ailleurs s'apercevoir, dans le 2" Livre de notre 2« Partie, de ce que nous devons à ce profond moraliste.
* Ce n'est pas que nous croyions à la possibilité de pousser loin, philosophiquement, la solution de la question du mal, A part ce qui revient, dans cette question, à la Psychologie et à la Psychophysiologie —lesquelles sont, au reste, en dehors de la Philosophie proprement dite, — tout ce qu'on en peut dire n'a rien de vraiment philosophique, et relève plutôt du domaine religieux. Ce que les Religions enseignent, au sujet du mal, paraîtra toujours fantaisiste à quelque degré au pur philosophe. Nous restons d'accord avec notre
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ce qui froisse notre esprit et notre conscience, dans cet univers, par l'infirmité même de ses éléments constitutifs : si Ton n'assimile pas ces éléments à des esprits et à des volontés, si Ton ne leur attribue pas quelque responsabilité, ces éléments sont purement passifs, et tout ce qu'ils renferment ou opèrent qui mérite notre réprobation retombe sur l'Auteur de leur existence, prouve qu'il est une vaine invention de notre esprit ; il faut, s'il existe, que Dieu n'ait donné aux choses que l'existence et leur ait laissé l'honneur, avec tous ses risques, de marcher d'ellesmêmes vers le mieux. Si Dieu a dû procéder autrement, c'est qu'il n'est pas, mais alors toutes choses, ainsi que nous le montrions plus haut, deviennent totalement inexplicables. —Le Rationalisme moral, enfin, complète le Théisme et le Spiritualisme concret qui en semblent inséparables, par une conception de la vie individuelle, de la vie sociale et de toutes les valeurs morales, qui repose sur l'idée de la dignité des personnes en tant qu'êtres doués de raison et formant à leur manière un tout naturel par la possession du privilège le plus éminent de tous ceux que l'on peut avoir à évaluer. Rien n'achève mieux de fonder le droit, la dignité des personnes et le devoir, que l'idée de l'identité de la Loi morale et d'un Dieu personnel, source de cette Loi, agent suprême de la réalisation de toute justice.
Ainsi donc, le Monothéisme et le Spiritualisme concret constituent comme l'aboutissement naturel de la Métaphysique, car il n'est pas de Métaphysique plus hardiment rationaliste, plus réaliste en son Rationalisme, plus affirmative en fait de transcendance, que la Métaphysique monothéiste et spiritualiste ; et la Morale semble ne pouvoir souhaiter un plus ferme appui. Mais nous avons annoncé des réserves ; les voici. En premier lieu, ridée de Dieu est très envahissante : on n'est guère ivre de Dieu - et n'est-il point logique de l'être, quand on croit en Lui? — sans tendre, par delà le Panenthéisme, au Panthéisme, au Panthéisme qui pourtant, en un sens, est très inférieur à l'Athéisme, car il confond précisément, avec ce que le divin doit expliquer, le divin même : c'est le Théisme qui s'annule ! jEt quand le Théisme ne se perd pas dans le Panthéisme, il porte du moins
Ghap. II (!'• Partie) en rattachant le problème du mal surtout à la spéculation religieuse, car 11 n'y a un tel problème que pour qui considère Vunivers dans son rapport à Vindividu, en finaliste donc ; et l'on sait si les questions de finalité — de finalité externe, s'entend — sont extra-philosophiques î
à ce Mysticisme dont nous avons prouvé l'illégitimité : ici, c'estla Philosophie même qui s'annule ! Enfin, le Théisme arrive-t-il à éviter tout à fait le Panthéisme? Il est alors en danger, tout au moins, de ramener la Loi morale au bon plaisir de la Personne divine, car il est plus malaisé encore d'imposer une règle et comme des limites à la volonté de Dieu, qu'il ne l'est de borner son être et de restreindre son activité. Gomme on risque donc ici, à chaque pas, de violer cette Logique dont au contraire abuse l'Intellectualisme ! — De plus, le point de vue considéré permet-il de répondre immédiatement à la plus importante des questions pratiques : Qu'est-ce que le bien? Est-ce le bonheur d'autrui? Le bonheur général? La combinaison de l'égoïsme et de l'altruisme qui paraît si séduisante à plusieurs? On ne le sait pas. Est-ce la rationalité même de l'action morale qui en fait la valeur? Si oui, pourquoi la rationalité équivaut-elle à la moralité? Si non, comment la forme du rationnel engendre-t-elle la moralité des actes qu'on nomme moraux? Autant de questions sans réponses, parce que le Dogmatisme, réduit à lui-même, ne peut pas aller au fond des concepts ; en particulier, le Dieu vers qui il s'élance et la Raison qu'il voudrait identifier avec ce Dieu, il ne sait pas bien les fondre en une seule idée, et cela, parce qu'il n'a point la méthode qui vide en quelque sorte, sous le regard de l'esprit, tout le contenu de l'esprit. Il ne peut savoir à fond le bien-fondé de ce qu'il a raison d'affirmer!
La méthode qu'on doit employer pour remédier aux insuffifîsances du Dogmatisme est tout indiquée, c'est la méthode criticiste, dont l'essentiel consiste à chercher, dans le sujet, la preuve de la nécessité, organique en lui, d'engendrer les concepts d'où procède toute la Métaphysique esquissée plus haut : ainsi seulement l'on peut rencontrer le supplément de certitude et d'informations qui fait défaut au pur dogmatique. Celui qui ne s'arrête pas, lassé et fermant les yeux aux difficultés, à une doctrine comme le Déisme anglais, ou qui, plus timide encore, ne se réfugie pas dans la Morale indépendante, ou qui ne se laisse point aller au Mysticisme, va forcément au Griticisme, dans l'intérêt même du Dogmatisme dont il a compris les titres à une adhésion plus entière et plus savante; il va demander au sujet même de quoi l'assurer dans la certitude du droit d'être certain de toute cette théorie de l'Absolu qu'il s'effraie d'avoir engendré et qui ne contient pas de quoi s'achever sans aide. Si
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loin de l'expérience, que du moins le monument élevé par l'esprit soit complet, et qu'il s'impose par son adéquation rigoureuse à tous les desiderata de l'esprit !
3. — La Morale indépendante. — La Morale indépendante, celle d'un Vacherot ou d'un Jouffroy, est bien tentante pour un esprit qui n'aperçoit point quels secours le Dogmatisme pourrait recevoir du Griticisme. Puisque la Morale exige de l'absolu et qu'il est si difficile de se satisfaire d'une Métaphysique, eh bien, se dira-t-il, acceptons l'Absolu qu'exige la Morale, mais du moins ne nous élevons pas au-dessus de nous-mêmes ! Un transcendant immanent: l'on fera une fois encore ce rêve. L'on posera la valeur inconditionnée de la nature humaine, d'où suit la sainteté de sa fin, qui sera, pas plus, mais pas moins, de se rendre égale à elle-même : chacun, en conséquence, devra prendre pour idéal de porter sa nature au plus haut point de perfection dont elle est susceptible et tâcher de susciter, autour de lui, l'éveil de personalités humaines aussi hautes, aussi dignes, aussi conformes que possible à la définition de l'homme. Il y a là encore de la Métaphysique, mais un minimum ; à peine sort-on de ce qu'offre l'expérience, car ne sentons-nous pas que nous possédons une valeur^
Dignité, perfection, fin, valeur, tout ce qui, dans le vocabulaire des Métaphysiciens, peut bénéficier d'un semblant d'Empirisme, se retrouve dans cette doctrine. Combien ses adhérents souhaitent obtenir l'adhésion des Empiristes! Mais ceux-ci sourient, à bon droit, et signalent une pétition de principe, une incohérence. Aussi les esprits les plus perspicaces, parmi ceux que séduisit d'abord l'apparente positivité de cette doctrine, se sont vite retournés vers les Métaphysiciens, ou sont allés vers l'Empirisme ; ou bien encore, s'apercevant de leurs postulats sans les pouvoir abandonner et sans oser cependant se convertir franchement à la Métaphysique, ils se sont rapprochés de Kant; de Métaphysiciens honteux, ces derniers sont devenus les partisans de celui qui fit aussi la Morale, sinon à son terme du moins à sa source, indépendante de la Métaphysique.
d. — Lks Morales crit[(ustes. — L'essence du Criticisme^ dégagée de tout ce qui la voila, d'abord chez Kant même, puis chez ses successeurs, c'est l'affirmation d'un rapport génétique
de tous les principes, soit théoriques soit pratiques, avec la Pensée. Celle-ci aurait en eux les conditions de sa réalisation ; ils en seraient les fonctions, et l'on pourrait les rattacher par déduction à l'idée même de Pensée. Manifestement, l'objectivité de la connaissance ne peut être assurée que si le sujet aperçoit en lui-même la racine de toute sa connaissance de l'objet, qui, en tant qu'il est objet, ne saurait se révéler à lui du dehors. Cette condition n'est pas suffisante, mais elle est nécessaire : non seulement je ne puis connaître qu'en moi, mais, pour la même raison, je ne puis trouver qu'en moi la garantie, s'il en est une, de la valeur de ma connaissance^ et puisque c'est moi qui connais, et non la chose qui se fait connaissance en moi, il faut bien que j'aie lieu de m'estimer comme activité, comme être connaissant, pour être fondé à avoir confiance dans ma connaissance. Rien n'est si conforme à l'esprit positif que de relier ainsi les pensées à la Pensée, qui est un fait, et qui est donnée comme active. Ce point de vue est le plus élevé de tous ceux où la réflexion se puisse hausser ; elle l'invente nécessairement à un stade avancé de son développement; l'approfondissement de l'expérience et la recherche de ses conditions l'exigent comme un moment indispensable de la dialectique du connaître, autant que l'exige, d'autre part, la recherche de la valeur des Métaphysiques que nous pouvons construire.
Il y a trop d'éléments hétérogènes et des conceptions trop spéciales à Kant, dans son Criticisme, pour que nous en fassions ici l'objet d'une étude détaillée. Nous laisserons donc là cette raison scindée en deux parties qu'il veut pourtant réunir; ce double monde dont une moitié semble tantôt une simple apparence et tantôt un effet très inférieur en dignité et en consistance, mais réel cependant, de l'autre moitié ; cette notion d'une Morale qui s'adresse aux êtres phénoménaux et ne produit toutefois d'actes libres et méritoires ou déméritoires que dans la sphère des noumènes; ce devoir qui engendre lui-même sa matière et appellerait une foi d'autant plus ferme que rien, dans la raison pure, ne le démontre proprement; cette distinction d'un domaine du savoir où rien du réel n'est connu, et d'un domaine de la croyance où du réel est connu à quelque degré mais sans qu'on sache rien de sa nature ; cette théorie étrange, enfin, qui consiste à tirer la liberté du devoir, que cependant la liberté devrait fonder, nous dit-on, — théorie qui d'ailleurs n'empêche pas Kant de prétendre avoir fourni du devoir la
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preuve la meilleure, une preuve plus satisfaisante que celle dont veulent les Dogmatiques. — Il semble, en dernière analyse, n^avoir fait autre chose, pour sauver la Morale, que d'avoir constitué à part un Dogmatisme moral, séparé de Tautre, qu'il rejette.
1. — Le Criticisme pur. — Il y a trois formes principales de Criticisme. Le Criticisme pur, défini plus haut, constitue la première. Aux éloges que nous en faisions, il faut en joindre un autre, qui est d'un grand prix, c'est que l'Eudémonisme qui règne, dépouillé il est vrai de cet égoisme qui le rend odieux ailleurs, dans tant de variétés du spiritualisme classique, est très simplement et très fortement réfuté, sous la forme où il est inacceptable, par la méthode criticiste. Il apparaît avec clarté amoral au criticiste. En effet, si le simple spiritualiste et ce dernier aperçoivent également que le bien, c'est le rationnel, celui-là, nous l'avons remarqué, ne sait pas achever la définition du bien; le criticiste, au contraire, et cela parce qu'il a d'autres clartés, parce qu'il est le seul ayant le droit d'affirmer que toutes les notions premières sont filles de l'esprit, peut poser que le bien et l'objet propre de la pensée se doivent ressembler au point d'être identiques. L'intelligibilité n'est encore que la forme de l'objet; cet objet, c'est l'être, ainsi que bien des philosophes antécritiques l'ont proclamé ; mais seul le criticiste, en dépit de Kant, est en mesure de le soutenir légitimement; analysant la pensée jusqu'à la racine même de sa possibilité, il constate que la pensée, qui est le sujet pur, suppose l'objet, qu'elle est identiquement position de l'objet, certitude qu'il existe. Il voit que la pensée ne saurait approuver que l'être, que l'approuver c'est en quelque sorte pour elle s'approuver d'exister, consentir à être. En posant que le bien c'est l'être et tout ce qui le conserve et l'accroît, la pensée tout à la fois répond à la question : « Qu'est-ce que le bien? », et le situe dans ce qui plaît à la pensée en tant qu'impersonnelle ; elle le distingue de tout ce qui satisfait l'individu comme tel, elle l'oppose en principe au plaisir; bien plus, elle tend à le mettre à son maximum où est l'être au degré le plus éminent, elle tend à l'assimiler au divin.-
Mais que le criticiste qui veut faire du Criticisme plus qu'une méthode et un soutien pour le Dogmatisme, éprouve de difficultés à présenter son point de vue comme une doctrine se suffi-
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sant à elle-même ! Que sert de reconnaître à l'esprit tous ses titres et de fonder la plus pure Morale, si ce doute subsiste : La doctrine criticiste n'est peut-être que le développement d'une idée nécessaire qu'il faut rattacher, comme on l'a fait pour toutes les autres, à une conscience qui n'est encore qu'une idée et n'a rien de nouménal ! On résout ce doute en cédant au Dogmatisme naturel à la pensée, et l'on a ce droit quand l'examen critique de la constitution de la pensée l'a fait assez connaître à ellemême dans les conditions de sa vie intime qui est croyance à soi autant que développement de soi, dans ses éléments, dans leur nécessité et dans leurs connexions, pour que le Dogmatisme ose enfin regarder la Critique face à face et lui dise : Tu es mon meilleur garant, je suis ton produit légitime. Et quel dialecticien oserait contester que cela fût légitime, puisqu'après tout le Criticisme merveilleux, mais si étroit de Kant, ce Criticisme qui se condamne par la distinction radicale du phénomène et du noumène à d'invraisemblables subtilités, a réussi à rallier plus d'esprits, durant le siècle dernier, que les Métaphysiques ? Est-il beaucoup moins hardi qu'elles et moins confiant dans le jeu des idées pures ? Que serait-ce, si nous parlions de Hegel ! Sa doctrine n'est guère plus capable, aujourd'hui, de susciter un disciple prêt à jurer sur les paroles du maître, que celle de Piotin ou de Jacob Bœhme. C'est, au fond, notre vie toute occupée d'intérêts matériels, qui nous rend défiants de la Métaphysique, et de la Critique exhaustive elle-même, qui y mène ; travaillons à vivre davantage par l'esprit, et nous croirons.à l'esprit, parce qu'il parlera en nous : sa voix ne peut être méconnue, mais pour l'entendre, il faut n'être point sourd.
2. — Le Criticisme métaphysique, — Il est des Criticistes intrépides qui, séduits par la valeur incontestable du principe criticiste, veulent éviter de ressembler aux Dogmatiques tout en reconquérant la réalité qu'ils sentent le besoin de retrouver, mais qui semble défier les efforts qu'ils tentent pour la rejoindre. On peut appeler le point de vue où ils recourent le Criticisme métapkysiqtie. Il les faut louer d'avoir, de la Logique, un tel souci, et même de combiner Kant avec Spinoza ; leur erreur a son excuse. — Mais où peuvent-ils aboutir, sinon à accentuer encore davantage le caractère abstrait des principes de toute explication, afin d'être effectivement plus loin du Dogmatisme que les Kantiens? En même temps, ils tombent dans ce qu'ils font pro-
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fession de redouter par dessus tout ; ils rendent compte du concret et du donné par des notions d'une fantaisie subtile jusqu'à l'extravagance. C'est ainsi qu'un Fichte voudra conférer aux phénomènes toute la réalité et la moralité que Kant réservait dès l'abord au nouménal, et transformera le noumène kantien en l'on ne sait quel « ordre moral d abstrait, pur devenir qui finalement s'évanouit en vaine fiction plutôt qu'il ne se réalise dans le monde donné où Fichte croit le voir se déployer. Un Schelling essaiera plus hardiment encore de dépasser le sujet empirique ; il le confondra, avec l'objet, dans une Identité à vrai dire impensable. Et Hegel fera de son Idée, à force d'en raffiner le concept, une sorte de néant plus incapable encore d'expliquer le réel que ne l'est la puissance nue d'Aristote. Il €st vrai que, comme compensation, il tentera aussi de retrouver l'Idée sous le réel, mais son réel est si loin de son Idée — aussi loin que son réel est loin du véritable réel — qu'un grand nombre de ses disciples n'y verront rien qui ressemble à l'Idée ; c'est pourquoi le plus plat Matérialisme fut favorisé par l'Idéalisme le plus idéaliste qui fut jamais. La voie qui mène à une Métaphysique à base criticiste est donc mauvaise ; on ne doit point extraire une Métaphysique de la Critique, mais se servir de la seconde comme d'une simple auxiliaire, ainsi que nous l'avons établi.
3. — Le Criticisme symbolique, — Un dernier parti reste à prendre, si par malheur on répugne autant au meilleur du Criticisme pur qu'au Criticisme métaphysique, tout en maintenant que l'esprit doit être pour quelque chose dans l'activité intellectuelle et dans les destinées de '^l'univers, et qu'il y a, dans cet univers, en dehors même de ce qu'y opère la volonté de l'homme, des traces d'intelligence, une sorte de principe d'intelligibilité. On croira alors éviter le péril métaphysique et garder assez de Criticisme en admettant que tout se passe, ici-bas, comme s'il y avait un Absolu immanent, dont on parlera comme Cl. Bernard fait souvent de son a idée directrices, et Kant de son « principe de finalité interne ». — Mais est-ce là un point de vue stable ? Ce n'est qu'un pis aller, car c'est se moquer que d'appeler « pouvoir métaphysique b, un pouvoir qu'on croit nul ; et la fonction de « catégorie de l'idéal », inventée par Renan, est une sinécure dont la définition invite à laisser de eôté l'idée d'une telle chimère. Renan fut un Hegel timide, comme Hegel était un Kant plus intrépide. Bref, le Criticisme
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symbolique où conduit le précédent quand on le veut corriger sans le renier tout à fait, s'évanouit en pure littérature. Malheur à une Philosophie qui n'est que poésie !
- De toutes ces considérations, l'on peut brièvement conclure que le plus stable des points de vue est une Synthèse ou le Criticisme fournit exclusivement la méthode, et dont la Métaphysique spiritualiste est l'élément principal ; en cette bynthese, 1 Expérience apportera ce qu'il lui appartient de donner, la connaissance des faits moraux de toute sorte. La raison ne se peut satisfaire que d'un tel point de vue, qui est le point de vue rationnel même, celui qu'admet la pensée normale consultée sur ce qu'elle est organiquement disposée à tenir pour la vcx 1 le •
C. - La Logique de la Préférence normale. - Cette dernière partie du présent chapitre se trouve toute faite au terme de la Logique des Variations, car nous avons assez marqué quelles sont les Variations les plus nécessaires, psychologiquement et logiquement, pour passer d'un état d'esprit exempt de tout préjugé à la vision définitive de la vérité en matière de Morale La Préférence normale de l'esprit est pour le point de vue svnthéique formulé plus haut; et il y a un parfait accord entre la Logique qui vient d'être exposée et la Logique de la Préférence normale en matière de Philosophie générale.
Il nous faut maintenant compléter cette étude abstraite et systématique des systèmes de Morale par l'étude concrète de leur succession historique. La conclusion sera la même. Quant a 11 examen détaillé de toutes les doctrines, il ne peut entrer dans le cadre de cet ouvrage ; mais les occasions ne nous manqueront pas de faire allusion à de nombreuses opinions que la marche de notre dialectique ne nous a pas fait rencontrer L'esjntie^ en cette Première Partie tout entière, est de préparer la