‹ La morale rationnelle dans ses relations avec la philosophic générale [microform]Chapitre 9 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La valeur comparée des Types de Morale

fondamentaux.^

^ I. — Possibilité d'une Détermination et d'une Appréciation a priori des Points de vue philosophiques praticables pour un Esprit normal.

Le caractère spécial attribué à certaines choses, à certains événements, à certains actes par nos jugements moraux, ne se laisse point ramener, semble- t-il, à une donnée empirique. Tous les moralistes de Técole positiviste ont souci de rejoindre, dans leurs conclusions, la plupart des opinions de la conscience commune, qui n'est pas positiviste; tous font en dernière analyse plus ou moins explicitement appel à une sorte d'intuition du juste, qui serait comme une intuition à part; pour tous, donc, sans qu'ils s'en rendent compte, pour tous aussi bien que pour un Fichte — rencontre inattendue— la conscience renferme quelque chose de... transcendant. Nous devions donc placer la Morale à côté de la Métaphysique, et après elle ; celle-ci paraît la fonder plus directement que ne fait la Psychologie ellemême. — Mais ne sommes-nous pas conduit, par la méthode même que nous avons adoptée, à tenter a priori d'autres classements, celui des Philosophies et celui des Morales possibles? Nous ne songeons point à démontrer qu'un anti-métaphysicien qui est moral a tort d'être moral; mais ne se dégage-t-il pas de nos réflexions que toute âme vraiment morale pourrait bien être, au fond, métaphysicienne, qu'elle le sùtou non? Toutefois n'anticipons pas sur des certitudes qui seraient encore prématurées à ce moment de notre dialectique. Etant donné le rôle que ne peut manquer de jouer l'individualité du penseur en Morale et en Philosophie générale, rôle dont l'empiriste se scanda-

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lise, et qu'il s'exagère ^ssi tout en méconnaissant Ja part qui revient à sa propre individualité dans sa propre doctrine, l'invention de vues a priori prédomine dans ces deux domaines. C'est pourquoi nous ne craindrons point de demander à la pensée elle-même quelles sont les voies praticables, dans le champ de la pure spéculation, pour un esprit vraiment normal. Nous l'interrogerons, non point comme le ferait un empiriste ou un criticiste, avec l'idée préconçue de dresser seulement la liste des fantaisies fatales de la raison pure, mais pour savoir quels partis sont dignes de la tenter. — Mais si la pensée se prête à cet interrogatoire, n'est-elle pas capable aussi de dire quelle est la voie la plus conforme à ses tendances les plus normales et les plus nécessaires? Pour nous éclairer sur ce point, elle n'a qu'à descendre plus profondément encore en elle-même, car les deux questions sont de même ordre. Il s'agit toujours de connaître ce que veut l'esprit; premièrement, ce qu'il peut en réalité vouloir tenter sHl n*est point anormal; secondement, ce dont il ne peut point ne point vouloir se satisfaire en dernière analyse. A vrai dire, il n'est pas de penseur qui ne doive reconnaître qu'il pose à sa pensée ces deux questions, lorsqu'il philosophe. Nous, nous les poserons consciemment, volontairement. L'esprit s'est assez joué parmi les idées pures ; il a, semble-t-il, assez manifesté ses tendances les plus intimes, pour qu'il soit possible absolument parlant, à qui sait son histoire, de dresser a posteriori la liste complète et méthodique des directions principales où il peut, à ses risques et périls, tenter de s'engager; pour qu'il soit possible aussi de discerner, en suivant la même méthode, la voie qu'il doit préférer s'il veut aboutir aux systématisations d'idées qui correspondent le mieux à sa nature. Mais la méthode a jooseertori présenterait des difficultés pratiques presque insurmontables; par bonheur, l'autre est légitime, et si l'aide de l'histoire lui est indispensable, elle sait permettre de prendre l'histoire d'un biais qui fait de celle-ci, pour elle, un merveilleux auxiliaire.

Ce n'est pas qu'on ait le droit de transporter telles quelles, dans l'Histoire des idées, des listes ainsi obtenues, ni surtout que l'on puisse retrouver, dans la succession des systèmes. Tordre logique des points de vue possibles, car la logique n'est pas le seul guide de l'esprit; elle n'est que le meilleur. Tous les faits psychiques et toutes les conditions physiologiques ou sociales qui influent sur ces faits psychiques spéciaux qui sont

nos idées et nos préférences philosophiques, les peuvent modifier de la façon la plus imprévue. Rien ne serait plus anti-scientifique que de ne pas faire sa part au hasard, dont la notion ne disparaîtrait pas alors même que toutes les séries de causes dont les rencontres sont des interférences seraient connues et expliquées. Cependant, la Législation logique est universelle; jamais elle ne cesse de s'imposer, même aux esprits les plus faux; on ne la viole qu'en lui obéissant, et la nécessité de cette obéissance fait aussi le fond de ce qu'on a nommé la « logique des sentiments ». Il y a donc, dans l'Histoire des idées, une certaine logique, qu'on peut découvrir en se reportant d'abord, d'une part à la Logique absolue, à celle qui n'existe à l'état parfait que comme loi essentielle de notre pensée pure et dans les traités de Philosophie, d'autre part à la Psychologie de la rerecherche individuelle et solitaire, de cette recherche qui toujours se conforme jusqu'à un certain point à la Logique absolue, soit que l'esprit hésite entre plusieurs directions, soit qu'il passe d'une erreur à une autre, soit qu'il se rapproche du vrai, soit même qu'il s'en éloigne après l'avoir trouvé. Cette Logique de la recherche individuelle, dont la Logique absolue permet de comprendre jusqu'aux illogismes les plus caractérisés, donne à son tour la clef de l'Histoire des idées, qui revêt un caractère largement sociologique, et que l'on ne peut pas plus construire a priori de toute pièce que la précédente. Hegel et Cousin nous ont édifiés à ce sujet. La Logique de VHistoire des idées doit être dégagée, comme le montra Zeller, de l'étude des doctrines ; mais Ton peut en pressentir certaines lois quand on a découvert les plus importantes de la Logique de la recherche individuelle. Il y a plus de différences entre ces deux dernières Logiques qu'entre la Logique absolue et celle de la recherche individuelle, car, en devenant sociaux, les processus de toute idéation se différencient à proportion du nombre des conflits qui se peuvent élever entre les théories, des attractions qu'elles exercent les unes sur les autres, et du nombre des esprits, si divers pour mille raisons dont certaines n'ont rien de philosophique, chez lesquels ont lieu ces processus. En résumé, il est possible d'établir a priori une liste et un classement des Philosophies générales soutenables et des Morales soutenables, et d'en instituer une étude comparative telle que l'on puisse apercevoir où un esprit individuel normal, partant d'erreurs grossières, peut-être, mais tout à fait fatales au début, doit arriver, après avoir passé

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par des erreurs de moins en moins graves et de plus en plus subtiles, — entre lesquelles d'ailleurs il pourra exécuter de nombreux mouvements de va-et-vient. — pour goûter enfin un repos légitime et jouir en paix de certitudes définitives. Il est possible aussi d'utiliser les résultats de cette sorte déconsidérations pour rendre plus intelligible, au moins en quelque mesure, l'Histoire de la philosophie. On peut s'en inspirer pour concevoir, même, certaines espérances; mais comme, si les contingences du passé se constatent, celles de l'avenir ne peuvent être prévues, ces espérances restent toujours mêlées de craintes, si celui qui les forme a vraiment l'esprit historique.

Combien la connaissance des limites entre lesquelles l'esprit peut osciller en restant normal, combien la connaissance du nombre des systèmes qu'on peut avouer, de leurs rapports et des voies de passage entre les directions praticables, peuvent être utiles à l'historien des idées et au théoricien! Grâce à elles, le premier possède une pierre de touche pour distinguer les raisons logiques et les raisons extra-logiques des opinions philosophiques; il peut se rendre compte de l'illusion dont est dupe qui s'exagère la diversité des systèmes; et ce qu'il y a d'irréductible en leurs oppositions ne le porte pas à désespérer de l'intelligence humaine. Le second, comme le premier, évite le péril du scepticisme; il est en état de circonscrire le domaine des méprises faciles et des mirages; il sait qu'en dehors de telles hypothèses dont le nombre est forcément fini, il n'y a pas lieu de chercher à imaginer quelque conception encore inconnue, à moins qu'on ne veuille donner au mot de Philosophie un sens dont nul jusqu'ici ne s'est avisé. Il y a plus: réduisant la portée de l'étude des textes obscurs à l'élucidation même de ces textes ^ et renvoyant hardiment à la Psychologie pathologique de Vhomo philosophans l'étude des fantaisies dialectiques dont se moquent à bon droit tous ceux qui ne sont point augures; préservé, par la notation du petit nombre des points de vue originaux, des tâtonnements infinis et des subtilités spécieuses d'une tactique hésitante ou téméraire, il connaît vite le terme vers lequel il

» Restreindre la Philosophie à son histoire, une histoire toujours plus ou moins gâtée par quelque parti pris, une histoire qui ne nous apprend que des opinions et rien des objets que les philosophes ont tenté de comprendre, une histoire, enfin, où l'abondance des références donne un faux air scientifique à des dissertations tout ù fait artificieUes, voilà quel semble être, de nos jours «ncore, le toutde la Philosophie de beaucoup. (Voir Ghap. V, commencement.)

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doit s orienter. La vérité ne dût-elle jamais luire à ses veux sans aucune ombre, il se sent en droit d'affirmer, s'il a trouvé I erreur dans toutes les voies moins une, que Je vrai se trouve sur la voie qui reste s'il lui a été donné d'y rencontrer de fortes vraisemblances; qu'est-ce donc, s'il y a rencontré quelques certitudes impossibles à entamer? L'argument des raisons de douter encore insoupçonnées ne le peut pas troubler, car il a exploré toutes les raisons décisives de douter de ce que son esprit a des raisons sérieuses d'admettre. - En Science, on sait toujours que 1 on saura quelque chose ; en Philosophie, on ne sait d'abord rien de tel. Il est donc prudent, ici, de commencer par se demander si toutes les tentatives que l'on peut juger dignes d'être faites sont pourtant condamnées à échouer, ou si l'une au moins d'entre elles présente des chances plus ou moins notables de succès, ou si, toutes étant par aventure également possibles aussi loin qu on les pousse, le Scepticisme n'est pas au bout de la spéculation philosophique bien conduite. La méthode que nous préconisons est la seule susceptible d'engendrer un Dogmatisme de bon aloi ; celui-là seul qui a son siège fait peut refuser de la pratiquer; et si les adversaires de la Philosophie sont les vrais sages, seule cette méthode permet de le bien montrer.

Dans la Science déjà, il arrive que l'esprit arrête la liste des directions où il se peut raisonnablement engager avec des chances de réussir en tel ou tel genre de recherche. Est-il par exemple, en Physique générale, d'autres partis que le mécanisme et le dynamisme, ces mots étant pris dans le sens le plus étroit? En Mathématique même, l'esprit sait qu'une seule direction est praticable, la bonne, celle qu'il a prise. Car on peut dès a présent dédaigner les objections élevées contre la Géométrie non-euchdienne, la seule nouveauté mathématique, depuis longtemps, qui ait suscité des dissentiments considérables. Peutêtre discutera-t-on toujours sur la possibilité d'une vision de 1 espace autre que la nôtre; mais qui donc conteste formellement avec quelque force la valeur des spéculations non-euclidiennes pour l'édification d'une Géométrie générale ? Qu'imporlerait aux novateurs si l'on démontrait que notre espace est I unique espèce du genre espace ? Ne regarde-t-on pas l'Algèbre fomme une Arithmétique plus générale sans cependant croire à la possibilité de plusieurs Arithmétiques? - Il faut avouer

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toutefois, que la possibilité de divergences de plus en plus profondes et nombreuses grandit à mesure que Ton considère des objets scientifiques d'une généralité moindre et d'un caractère concret plus accusé. Trop souvent, les solutions ou les commencements de solutions existants ne forment point un ensemble systématique embrassant toutes les hypothèses vraisemblables possibles à propos des problèmes étudiés. On doit attendre, alors, que Texpérience suggère Tidée de démarches nouvelles à tenter, et dirige le choix entre des partis d'autant plus douteux que la matière du choix n'est pas toute entière présente aux regards de l'esprit. La Science a, depuis peu, trouvé tant de procédés nouveaux et constaté tant de phénomènes jadis inconnus, qu'elle semble simplement à ses débuts, malgré la grandeur de son passé. Il est donc certain, malgré les réserves faites plus haut, que dans une large mesure la Science ne peut guère attendre que de l'expérience future, disons le mot, de l'imprévu, non seulement la solution de toutes les questions qu'il est tant soit peu hardi de poser, mais encore l'indication du nombre total des points de vue entre lesquels il y aurait lieu, pour chacune de ces questions : premièrement, de choisir ceux qui méritent vraiment l'attention de l'esprit ; secondement, de choisir, parmi ces derniers, celui qui doit, en fin de compte, être élaboré de préférence jusqu'au bout.

Il n'en est pas ainsi en Philosophie générale et en Morale. La première règle, en ces deux disciplines, est de ne point contredire la Science ; la seconde est de l'utiliser si possible. S'il n'est pas absurde de reconnaître une certaine autonomie à des recherches si spéciales, il le serait d'y dédaigner le secours de Savoirs dont le succès est un fait éclatant, et dont elles relèvent en partie, génétiquement, par leurs bases. Au reste, est-il des Philosophies tout à fait a priori 9 Quel métaphysicien n'a pas puisé dans le relatif de quoi imaginer l'Absolu? Une déduction, une intuition sans préparation iaductive sont des impossibilités psychologiques. Mais que demandent à la Science la Philosophie générale et la Morale? Est-ce des vérités particulières'* Elle leur en fournirait en foule de certaines, mais cela ne leur ^ est pas utile, sinon à la seconde en sa partie pratique. Est-ce de ces affirmations générales très risquées que l'on admet un jour pour les rejeter plus ou moins complètement le lendemain'^ Non ; ce sont des enseignements très généraux mais très positifs, à la teneur desquels l'expérience n'apporte presque jamais

de grands changements et qui sont à peu près les mêmes depuis des siècles ; ce sont encore des hypothèses, mais il en est de si certaines, celle de l'évolution par exemple, mieux établie en ses traits essentiels, que bien des vérités de détail qui sont pourtant fondées sur des observatioas et des expérimentations minutieuses. Qu'importe donc, au philosophe, l'issue des débats sur le neurone? Supposons-le convaincu, pour des raisons à la fois scientifiques et logiques, de la dépendance et de l'indépendance partielles du psychique et du physique ; l'obligation de concevoir d'une manière ou d'une autre l'activité nerveuse ne modifiera pas son [opinion sur les rapports de l'âme et du corps Considérons le même philosophe en face de la thèse évolutionmste. L'admet-il en principe? Gela suffit ; il est secondaire pour lui de décider si Lamarck a vu plus juste, ou si c'est Darwin bien que son spiritualisme se puisse mieux accomoder du Lainarckisme que du Darwinisme ; il saura interpréter en psycho métaphysicien les faits de mécanisme que Darwin voit partout dans l'être vivant, aussi bien que les faits de dynamisme distingués par Lamarck. Matérialiste, il utiliserait Lamarck aussi bien que Darwin avec toute l'habileté désirable, pour peu qu'il eût compris M. Le Dantec. Autres en effet sont les questions proprement philosophiques, et celles qui font l'objet de la Philosophie des Sciences. La Philosophie proprement dite éàt peut-être en droit de promettre des connaissances plus hautes et plus certaines, à partir du moment où elle a formulé les principales hypothèses entre lesquelles l'esprit devra choisir ; mais il est manifeste que sa sphère est différente de celle où se meut la Phi losophiedes Sciences, et bien plus petite. Concluons donc que la Philosophie n'est point obligée d'attendre que la Science soit achevée pour savoir quelles voies s'offrent à elle et laquelle il lui faut préférer parmi les voies praticables. D'une part elle n'a précisément besoin de s'appuyer que sur des vérités scientifiques qui se trouvent être très fixes et très assurées, et elle est très indépendante de ce qui n'est pas fixe et assuré dans la i5Cience, c'est-à-dire de la Science à faire ; d'autre pari inférieure en un sens à la Philosophie des Sciences, qui est susceptible d'une croissance indéfinie, mais dont le sort est lié à celui des parties de la Science qui sont le plus sujettes à changer la Philosophie proprement dite lui est supérieure en tant qu'elle ne relève, pour l'essentiel, que de décisions tout à fait a priori cie l'esprit, et qu'elle est enfermée dans des limites très étroites

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Ces raisons suffisent pour que l*on n*élève au nom de la Science aucune objection contre la méthode que nous préconisons ici, et que nous présentons comme féconde autant que légitime en

Philosophie.

Il est heureux que Tindépendance de celle-ci à Tégard de la Science ne soit pas illimitée; s'il est indispensable que le philosophe jouisse d'une certaine liberté, il est très utile aussi que la Science borne le champ où cette liberté pourra se déployer avec son autorisation préalable. Que de fantaisies, d'hésitations, de déceptions seront ainsi prévenues ! Quelle économie d'hypothèses et de réfutations devient réalisable ! — Mais combien les exigences de la Logique pure et de la Raison pure restreignent plus encore le champ de la spéculation philosophique légitime, pour le plus grand avantage de celle-ci 1 Plus les frontières entre lesquelles il lui faudra se mouvoir seront resserrées et précises, plus il sera aisé d'imaginer la totalité des orientations possibles et de bien choisir entre elles.

Nous ne l'ignorons pas ; il y a quelque audace à louer la Philosophie de se passer beaucoup de l'expérience et d'être, par essence, plutôt une pure dialectique. Et l'on semble défier le bon sens en soutenant qu'ici les opinions divergentes ne sauraient être très nombreuses. Pourtant, si l'on écarte du débat toutes les pseudo-philosophies qui restent en marge de la grande tradition classique, notre thèse n'a rien d'un paradoxe. Eprouverait-on un grand embarras à démontrer, une fois les exclusions requises opérées, que le nombre des systèmes nettement originaux est fort petit, et à ranger tout le reste de ceux qu'on peut encore qualifier de philosophiques en groupes dont les unités ne différeraient que par l'habileté de la construction, l'agrément ou l'insipidité du détail, la singularité du vocabulaire, le degré de la fantaisie, la franchise du parti pris et l'intelligibilité de l'exposition? Non, sans doute. Les voies entre lesquelles le vrai philosophe peut avoir à hésiter ne sont donc pas infiniment nombreuses, loin de là.

Et l'on a mieux encore que cet argument, dont les Sceptiques font usage à leur manière. Il est étrange que les Dogmatiques s'en servent peu, car, sans être décisif, il a sa valeur, si surtout l'on accepte de suivre notre méthode. Mais voici de.-» considérations dont la portée ne prête guère à discussion. — Qu'est-ce donc qui construit la Science, qui, certes, ne se fait point toute seule en nous? C'est l'esprit, le même qui philoso-

phe ; c'est l'esprit, qui est quelque chose, et de déterminé, et d'actif, puisque l'indéterminé n'est point, et qu'il n'y a d'être qu'où il y a action. En conséquence, bien que la plasticité de lesprit soit grande, on peut penser que la totalité des virtualités principales qu'il porte en lui est assignable par un nombre fmi, et que fini est aussi le nombre des usages normaux qu'il peut faire de son activité ; d'autant plus que le nombre de ces usages, si l'on s'en tient aux principaux, se doit pouvoir rigoureusement réduire à celui des éléments essentiels de l'intelligence, chacun à son tour pouvant être pris à l'essai comme principe de synthèse sans qu'on soit autorisé à objecter d'abord, à l'intelligence, qu'elle ne fait peut-être pas un emploi normal de ses éléments fondamentaux. Autrement dit, on peut avec confiance interroger l'esprit sur ses volontés intimes, quand il s'agit de questions sur lesquelles il est indiqué de s'adresser directement à lui-même ; et il est plusieurs réponses qu'il peut essayer sans risquer de dépasser les bornes où se doit renfermer la pensée digne de ce nom, bien que, cependant, une seule de ces réponses doive être la vraie sur chaque point. Pourquoi ses réponses ne vaudraient-elles point, en Philosophie générale et en Morale, au moins autant que valent celles que l'on demande, sur d'autres sujets, à cette expérience où l'esprit joue toujours, en somme, le rôle le plus actif, le rôle décisif? La source de la Science doit être aussi source de Science, comme elle est matière à Science. Le nie-t-on ? On méconnaît que le plus rigoureux subjectiviste entend constituer tout au moins une Science des phénomènes identique à celle que construirait d'eux une intelligence parfaite ; ainsi font les Empiristes et les Sceptiques qui s'appliquent à être plus logiques que les Dogmatiques et croient y réussir. Et l'observation, est-elle jamais assez parfaite pour que le savant ose prétendre qu'il n'a nullement ajouté ou retranché au donné ? En tous cas, il y a ajouté en l'interprétant, et une observation ne serait pas une observation sans une interprétation. Claude Bernard l'a montré, après Leibnitz. — D'un autre côté, Kant a-t-il nié que la raison contint en elle-même de quoi bien traiter du supra-phénoménal lui-même? Il n'interdit la Métaphysique que pour un motif de tait, à savoir que nous n'avons pas l'intuition d'un objet nouméaal. Cela seul l'arrêtait; à tort selon lui-même, en somme, puisqu'il se permettait de passer outre à cette difficulté quand il s'agissait de ce noumène qui s'appelle la Loi morale. Et puis.

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n'est-ce point aussi un appel à Texpérience, que cet appel que nous faisons ici aux lois fondamentales de la pensée ? Qui s'élève contre cette extension du sens du mot a expérience », oublie que l'a priori peut être présenté et se présente comme le fond le plus constant de toute expérience, de tout a posteriori. Mais, dira-t-on, si la Philosophie générale, par là-même qu'elle est contrainte ie se mouvoir dans l'abstrait, dans l'impalpable, avait pour fonction de réduire à leur squelette logique les questions qu'-elle touche? Crainte vaine, car son domaine est celui des principes, qui sont simples ; mais rien n'oblige à borner l'essence de la raison au contenu de la Logique formelle. Quelle fatalité forcerait, enfin, la Philosophie générale à n'être point courte ?

Bref, en dépit de la première apparence, tout porte à croire que ni le rôle de l'individualité du penseur en Philosophie générale et en Morale, ni le fait qu'il ne peut, en ces matières, interroger l'expérience autant et de la même manière que le savant, ni la nécessité où il est de se confier à la Logique pure et à la Raison pure, ne lui interdisent de poursuivre les recherches préliminaires que nous préconisons dans ce chapitre, et d'y réussir. Pour n'en point douter,lie suffit-il pas de songer que tous les problèmes proprement philosophiques se réduisent à ceux-ci : l*» Quelle est l'opinion de l'esprit, libre de tout préjugé, sur l'idée de l'Etre qui n'est point une notion scientifique, mais une notion qui lui appartient en propre, à lui qui seul a pu l'inventer, qu'elle soit vraie ou illusoire, à lui qui seul a qualité pour l'exploiter? 2» Quelle est l'opinion de l'esprit, libre de tout préjugé, sur la nature du Bien, qui n'est pas davantage une notion scientifique, mais une notion qui paraît venir de lui en ce qu'elle a de plus spécial, tout comme la première, et cela de l'aveu même des Empiristes, puisque, suivant eux, le caractère artificiel de ces idées est indéniable ?

Les rapports historiques des Morales et des Philosophies générales sont assez connus ; mais leurs ressemblances intrinsèques et leur solidarité réelle ne sont jamais assez mises en lumière. Il faut, dans un traité de Morale, classer les unes et les autres et chercher, ici et là, quelle est la direction la plus normale à la nature de l'esprit parmi celles qui lui sont également conformes au regard d'un penseur qui n'a point encore de quoi prendre pdrti. Il faut faire ce double travail pour savoir expressément si l'esprit peut s'accorder avec lui-même en des questions vitales à la fois dans

les deux moitiés de son domaine propre, où elles s'enchevêtrent jusqu'à se confondre. La constatation soit de l'harmonie des deux classements et des deux préférences nécessaires, soit de leur incompati blité, est un des moments les plus importants de la Théorie de la Connaissance. En effet, de la présence, de l'absence ou du degré de l'accord qu'il est permis d'affirmer sur ces deux points, dépend la réponse à cette redoutable interrogation: l'esprit doit-il croire en lui-même ou douter de lui-même en ce qui l'intéresse le plus, ou se résoudre à sacrifier l'une quelconque des deux moitiés du royaume dont il se juge spontanément le seul explorateur légitime et le seul maître, ou enfin se refuser toute valeur, si toutefois cette dépréciation globale de son activité lui est possible ? Il est clair que l'on peut se livrer aux recherches qui vont suivre sans s'engager dans aucune des directions préférées par les différentes écoles. La suprême justification de ces recherches et de leurs résultats résidera dans la possibilité de les opérer sans heurter quelque vérité d'expérience ou quelque principe nécessaire de cette intelligence d'où part l'ordre de l'interroger elle-même sur ses volontés essentielles. Ici comme ailleurs, la démonstration a pour seules garanties la nécessité mentale de l'instituer, et la possibilité de la poursuivre jusqu'au bout sans rencontrer d'obstacles insurmontables. La peut-on achever? Alors on n'entend plus la pensée se posera elle-même la question du a droit d'affirmer ».

Mi. — Les Types fondamentaux de Philosophie générale.

A. — La Logique de THésitation initiale. — Des faits donnés ; de Vêtre imaginé pour en définir ou en expliquer la présentation ; la pensée, enfin, à qui les faits sont donnés et qui imagine l'être : tels sont les objets des trois idées les plus générales que nous ayons. Au-dessus, il n'y a que l'idée du genre généralissime, de l'être absolument indéterminé. A certains égards, chacune de ces trois idées peut paraître envelopper, et, en un certain sens, enveloppe réellement les deux autres. Car de quoi l'être, qui ne peut être qu'action, se compose-t-il, sinon de faits? Et la pensée de l'être n'est-elle pas elle-même un fait? D'un autre côté, tout fait, si éphémère soit-il, est être à sa manière, comme l'est toute pensée. Enfin, sans la pensée, que

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serait un fait quelconque, que serait Têtre? Il y a donc, pour l'esprit, trois points de départ initiaux, aussi principiels à la première apparence, et même, jusqu'à un certain point, en réalité. Ils sont assez divers en même temps que principiels pour donner lieu à trois sortes de Philosophies, bien distinctes et également naturelles, dont les noms respectifs sont : Empirisme, Dogmatisme et Griticisme. — Ces désignations traditionnelles conviennent de tout point aux genres de systèmes qui se rattachent à chacune des idées fondamentales désignées, systèmes qui consistent, les premiers à bâtir sur le pur donné, les seconds à tout déduire de Vètre en soi, les derniers à tout rattacher à la pensée elle-même. Mais, d'un autre côté, les trois points de départ ont assez de ressemblances pour qu'il soit possible aussi, et tout à fait indiqué, d'essayer de construire une Philosophie qui procède de tous à la fois.

Puisqu'il faut commencer à philosopher sans aucun préjugé, il est non seulement légitime, mais encore obligatoire d'entreprendre de développer tous les points de vue vraiment praticables, tous ceux, en d'autres termes, qui semblent fondés au cœur même de notre nature pensante ; tels sont ceux que nous avons énumérés par le moyen d'une déduction systématique établie sur l'observation même, sur la description des éléments les plus intimes, les plus primitifs de la pensée humaine normale. La recherche raisonnée du nombre de ces points de vue et de leur définition est de droit la première à tenter. La preuve parfaite de la vérité de l'un d'eux consisterait, le cas échéant, à pouvoir en pousser jusqu'au bout le développement. Il se pourrait, spécialement, que le vrai fût dans la Synthèse de deux ou même de trois points de vue (on parlera plus loin d'un quatrième). Mais, entre la prerhière recherche et cette preuve, il y a place pour une recherche intermédiaire, dont l'issue favorable peut suffire à la rigueur : c'est la recherche du choix que l'esprit pourrait faire, a priori, entre les voies qui se présentent d'abord à lui comme également praticables. Pour être fixé à ce sujet, il doit sans doute ébaucher plus ou moins le développement de tous les points de vue énumérés ; leur valeur ne peut être éprouvée qu'ainsi. Mais, encore une fois, il est légitime de changer de voie à la première impossibilité absolue que l'on rencontre dans les voies d'abord suivies. Il serait étrange que l'impossibilité des systèmes faux ne se fît point connaître à l'analyse abstraite et logique de leur formule, puisque la Philosophie est avant tout la chose de l'esprit.

Cependant, on n'aurait point tort d'entreprendre d'édifier le plus complètement possible tous les systèmes praticables ainsi que leur synthèse, de le faire tout au moins dans la mesure où il ne serait pas absolument artificiel de l'essayer ; car rien dans la pensée ne détermine, dès le premier énoncé de la formule de systèmes aussi généraux, lesquels sont faux et lequel est vrai ; on ignore même, au début, si l'unité, qui est la loi suprême de la pensée, doit être cherchée dans un seul des systèmes praticables ou dans leur conciliation. Chacun d'eux, en effet, si l'on se reporte à son idée mère, présente avec les autres assez d'analogies fondamentales pour qu'on puisse espérer ne pas se condamner, en le choisissant, à donner des choses une explication trop étroite et artificielle.

Quoi qu'il en soit, il faut d'abord errer; qui le contesterait? Mais du moins le philosophe doit-il ne vouloir errer qu'en philosophe digne de ce nom. Notre méthode en fournit le moyen ; elle permet aussi de se décider avec sérénité pour un choix (la conciliation peut-être) qui ne laissera plus de place à aucune arrière-pensée. Et si, par impossible, il n'était point de Philosophie capable de se tenir debout, eh bien, on le saurait du moins avec autant de certitude qu'en pourrait avoir l'esprit réduit à se passer de Philosophie. Il resterait alors à faire une Psychologie de la Philosophie comme activité mentale pathologique. Pour l'édifier, il faudrait décrire, et donc tout d'abord construire les diverses Philosophies qu'il est naturel à l'esprit d'engendrer. Ainsi, même s'il n'est point de Philosophie, il faut encore classer les Philosophies, et dire à laquelle l'esprit humain peut être le plus attaché.

Trois hypothèses, sans parler de leur conciliation éventuelle, ont été présentées plus haut comme conformes à la nature de la pensée. Mais il en est une autre, que la simple énumération des idées principielles ne permet pas de découvrir, et qui, pourtant, malgré son infériorité vite perceptible, peut revendiquer tout d'abord un droit égal à ceux des trois autres et de leur synthèse. C'est l'hypothèse mystique, dont nous devrons tenir compte en exposant les raisons psychologiques et les sources rationnelles des types fondamentaux de Philosophie générale. Le Mysticisme philosophique, ou prétendu tel, est l'un de ces types.

Suivant que l'on est plus frappé par les faits, ou par l'importance de l'idée de l'être, ou par le rôle joué, en toute pensée, par la pensée même, on ira spontanément, ou bien vers le Sensualisme et le Phénoménisme purs, bref, vers une forme quel-

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