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CHAPITRE V

La Morale rationnelle et l'Histoire

de la Morale.

1 1. — La Morale et l'Histoire de la Morale,

C'est en lui-même, au plus profond de son essence, que l'homme découvre la vérité morale comme la vérité métaphysique ; c'est là qu'il puise la certitude qui accompagne la contemplation de ces deux sortes de vérités ; aussi n'est-il pas de parti plus indigne du philosophe que de réduire toute la Philosophie à son Histoire, à un certain art d'agencer des citations et de reconstruire des systèmes entre lesquels on se refuse à choisir. Si du moins l'on déclarait qu'il faut substituer à la Philosophie la simple étude psycho-pathologique de sa genèse et de ses diverses manifestations ! De la sorte, l'Anti-philosophie de nombreux philosophes apparaîtrait enfin franchement. Mais l'Histoire de la Philosophie mérite un autre sort. Si Ton veut distinguer exactement, en soi-même, l'universel de l'individuel, il est indispensable de s'y livrer. Pour ne parler que des systèmes de Morale, ce sont là, sinon les faits les plus importants, du moins les plus clairement significatifs de la vie morale de l'homme, de l'homme à qui la vérité morale est normale, et qui par suite ne peut manquer de la découvrir dans la mesure où il se donne la peiné d'y réfléchir.

L'Histoire des idées morales rentrerait-elle donc tout entière dans l'Ethologie, c'est-à-dire dans la Morale théorique, qu'ouvre l'Ethologie? Il le semble d'abord, car idées d'une part, et de l'autre sentiments, mœurs, institutions, sont en réaction réciproque. Mais il faut distinguer les idées morales qui se développent spontanément et s'expriment dans les proverbes de la sagesse populaire, les mœurs et les institutions, des idées morales

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réfléchies qui sont consignées dans les systèmes philosophiques L'étude des premières fait, sous une certaine forme que nous* préciserons, partie de la Morale ; l'étude des secondes n'est qu'une partie des préliminaires de cette Science, sous une certaine forme que nous préciserons aussi'. En eff^et, il y a sans doute dans les systèmes, œuvres de la réflexion persévérante et ordonnée, des trésors qu'il serait insensé de dédaigner, quelque génie que l'on puisse posséder ; mais, pour un philosophe quelconque la pensée d'autrui doit être, tout d'abord, essentiellement matière à examen critique ; la Philosophie a son objet, qui n'est point les idées que s'en sont faites les philosophes. De plus ne sait-on point que la réflexion est aussi ouvrière d'artifices et que l'homme est porté à fausser ses idées dès qu'il essaie iJ^en devenir très conscient ? Qui cherche à s'expliquer, à justifier ses opinions, risque de ne s'en rendre compte clairement qu'en les simplifiant, en les altérant, en leur attribuant de faux motifs les vrais étant souvent très cachés et très subtils. C'est pourquoi, par exemple, on voit les esprits les plus désintéressés fopmuler quelquefois des Ethiques analogues à celles des Utilitaires Pressentant un tel péril, bien des moralistes avisés se sont appli^ qués à ajuster leurs théories à la pratique des meilleurs des hommes. L'Histoire des idées morales appartient donc plutôt aux préliminaires de la Morale; mais encore n'y appartient-elle que sous une forwie concise et résumée, l'Histoire détaillée de ces idées étant l'affaire de l'historien professionnel de la Philosophie. Le moraliste, lui, peut se satisfaire à moins de frais car les grands partis pris, en Morale comme en Métaphysique ne sont pas très nombreux, et ceux-là seuls — on les distingue vite — intéressent qui a pour dessein principal de se faire luimême une opinion.

Ne serait-on pas tenté, en conséquence, de penser qu'une ^^îl"".® ^'f""^^^ de la Morale n'est possible qu'une fois la Morale ediliee? Il en est ainsi en un sens, car on ne saurait qualifier de moraux tels ou tels faits humains sans avoir, a priori une idée de la Morale ; et comment juger ces faits avec assurance si l'on n a déjà par devers soi tout un système ? En admettant même que 1 étude des écoles soit possible à qui n'a pas encore de système comment, sans un système préalablement admis, étudier oii même classer les problèmes? II faut accorder, répondrons-nous que l'Histoire parfaite des idées morales, comme aussi la parfaite « Physique des mœurs » ne sont possibles qu'au moraliste en

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possession de certitudes théoriques ; mais il en est de ces études comme des autres : la pratique intellectuelle vient souvent à bout des difficultés où s'embarrasse le logicien ; ici comme ailleurs, on emploie, et à bon droit, la méthode de la a navette » ; une recherche en permet une autre qui permet de mieux refaire la première ; il n'y a de cercle et de conclusion hâtive que si Ton affirme trop et trop tôt. Quand une première lumière en a fait luire au loin une seconde qui parfois, d'ailleurs, grandit tout à coup sans qu'on l'ait pu prévoir, rien ne force l'esprit à établir entre les deux pensées qui l'illuminent successivement un lien de principe à conséquence, pas plus qu'entre la seconde et la première améliorée; et si la seconde lui apparaît tout à coup d'une évidence immédiate et très féconde, non seulement le logicien est réduit au silence, mais il doit approuver. Si l'objection, d'ailleurs, portait contre l'Histoire sommaire des idées qui est la préface de la Morale, elle porterait aussi contre l'Ethologie et contre la Physique des mœurs abordée avant l'achèvement de la Morale théorique; mais elle ne porte pas plus contre la première que contre l'Histoire plus vaste dont nous ne recueillerons, ici, que les enseignements les plus généraux.

Nous avons assez prouvé la légitimité de la place que nous assignons en Morale à l'Ethologie ; on sera convaincu qu'il est permis de n'en traiter, au début de cette Science, que d'une façon brève, si l'on songe que les faits dont l'anthropologiste note l'infini détail se laissent facilement ramener, eux aussi, à un certain nombre de généralités qui n'ont rien à craindre des progrès futurs de la Science. Au reste, ce qui a été dit des fondements immédiats de la Morale démontre assez que, sans être versé dans l'Histoire et dans l'Anthropologie, l'homme sincère et de bonne volonté peut atteindre, et avec certitude, au plus essentiel de cette discipline. Les Sciences que cultivent l'historien des systèmes et l'anthropologiste, qui fait la Physique des mœurs, appartiennent, considérées dans la totalité de leur étendue, à la Psychologie et à la Sociologie, au sein desquelles elles sont sœurs. Mais sous les formes que nous avons dites, elles sont bien : l'une, une partie des préliminaires ; l'autre, la première partie de la Morale théorique.

D'après ce qui a été démontré dans le chapitre intitulé « Morale et Religion ï, il est clair que nous n'avons à considérer dans cet ouvrage que la Philosophie européenne, la seule où cette Science ne soit pas, ou bien réduite à une Sagesse vulgaire sans

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rien de philosophique, ou bien absorbée par une Religion polythéiste, théiste ou même athée. Cependant, la Science des Religions, en tant que partie intégrante de l'Ethologie et de l'Histoire des idées morales, pourrait paraître réclamer de nous une étude spéciale et détaillée, car il en est, dit-on, de la Religion comme de la Musique, qui exprime l'indicible; elle se déploie en des régions où l'âme saisit ce que le langage froidement logique, analytique et abstrait de la Philosophie ne saurait dire ; de là la persistance fréquente, à côté de Philosophies fort avancées, de Religions très inférieures. Mai^ l'on peut constater qu'une grande partie du meilleur des Religions a passé dans les Philosophies, et que celles-ci ont hérité des plus intelligibles parmi les idées de celles-là. Et nous n'avons, au reste, à examiner ici que ce qui a sa racine dans l'usage pur de la raison. On aurait tort d'interpréter notre silence sur les travaux historiques ou anthropologiques, ainsi que sur la question religieuse, CQmme un signe que nous en méconnaîtrions l'intérêt.

Certains préjugés très répandus dans le monde philosophique nous obligent à traiter avec quelque détail de l'usage que doit faire le moraliste de l'Histoire des idées ; nous achèverons par là de préciser l'idée de la Morale, et cela pour le plus grand avantage de l'étude historique qui va suivre. On apercevra, dans la Seconde Partie de cet ouvrage, combien l'édification de la Morale dogmatique normale est facilitée par les études préliminaires qui composent toute cette Première Partie.

La moraliste qui négligerait l'Histoire de la Morale, manquerait de justice et de sincérité, car la matière et jusqu'à la forme de toute théorie sont toujours en partie empruntées à des doctrines antérieures ; et l'on se doute toujours un peu de ce qu'on doit à d'autres. Qui donc n'hésiterait pas à vouloir apprendre de lui-même, exclusivement, ce qui concerne l'homme en général? l\ est puéril, aussi, de n'oser point se rendre compte de la relativité de son point de vue personnel ; les attaches historiques d'une idée la font-elle fatalement moins juste qu'elle ne le peut paraître à qui la considère en elle-même ? Non certes, et l'Histoire la plus objective ne va jamais sans quelque spéculation déjà, jamais donc sans quelque subjectivité. De plus, le philosophe a dû acquérir une éducation intellectuelle spéciale ; or, qui donc l'a formé, sinon d'autres philosophes ? En Science, le

commerce, r^ême des. faitsi qui sont les matériaux du savoir, donne à resprit.pette éducation particulière qui fait le vrai savant ; à notre époquç du moins, l'étude des faits apprend assez vite ce qu'est un fait scientifique, grâce aux progrès accomplis en ce domaine. Mai§ en Philosophie pure, où Tesprit doit faire principalement appel à des dispositions tout intérieures et très prolondes, où par suite la perspicacité acquise dans la recherche des faits spéciaux à ce genre de spéculation — faits qui sont ces dispositions mentales elles-mêmes — reste dans une large mesure incommunicable, en Philosophie pure, l'éducation de l'esprit, qui doit toujours être le fruit d'un commerce persévérant avec des faits, n'est possible que par l'étude des doctrines philosophiques déjà existantes. Ce sont là aussi des faits ;. ce sont ceux par l'examen desquels on peut se rendre apte â discerner ensuite et à pénétrer les faits philosophiques proprement dits, qui ne sont autre chose que Jes nécessités essentielles, que les normes organiqueSi de la pensée. Etudier les premiers est le seul moyen d'acquérir cet esprit critique particulier sans lequel on n'est ni métaphysicien, ni moraliste.

Mais faut-il interroger toute l'Histoire de la pensée, sinon dans son détail intégral, du moins à toutes les époques? Nombreux sont, aujourd'hui ceux qui volontiers prendraient pour devise ces ;y,ers de Herwegb :

Respecte l'époque où tu vis ; Tu ne péiix rien représieiiter de jJlus haut qu'elle.*

Mais le Modernisme est-il acceptable en principe? D'abord, ce n'est point une doctrine, comme le Cartésianisme ou le Kantisme sont des doctrines. Et sic'estunedoctrine, elle est fausse, quelque précieuses que soient les vérités dont ell« est l'exagération. — Ce n'çst point, sans doute, qu'il faille être- anti-moderne. Le Toulût-on, on n'y saurait réussir tout à fait. On est toujours de son temps, comme de son monde, même dans la manière dont on réagit contre son ambiance *, on en a au moins les préoccupations, et plus ou moins les méthodes ; sans cela, serait-on écouté quand on lui parle ? On ne pense même point l'éternellemént vrai sans le colorer de xjuelque teintç propre à l'époque où l'on pense. Il n'est personne^ d'ailleurs, qui ne veuille être actuel, plus actuel que ses adversaires, et qui ne

t''* Oité par Lévldans son livre sur Feuerbach (Alcçn, Paris, 1904).

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s'efforce de soutenir ses opinions au moyen des idées les plus récemment victorieuses. Ce n'est pas tout. L'habileté dialectique de l'homme, ajoute-t-on, a dû croître ; le choc des systèmes a dû éliminer bien des erreurs ; l'expérience grandissante des .penseurs a dû les rendre toujours plus aptes à concevoir des théories susceptibles de s'harmoniser avec les choses ; la Science a dû, peu à peu, interdire bien des chimères au philosophe; l'intérêt même a dû déconseiller bien des conceptions aussi maladroites qu'immorales ; la conscience humaine a dû s'approfondir. Enfin, l'évolution n'apparaît-elle pas comme synonyme de progrès? Elle a dû être cela en ce qui concerne la marche de la Science de l'homme, comme elle le fut dans les autres Sciences, comme elle. l'est dans l'univers en général. — Mais c'est assez entendre la défense du Modernisme ; montrons ce qu'il contient d'illusions, de pure littérature.

Ceux qui louent le présent au nom de l'avenir merveilleux qu'il préparerait, semblent échapper à l'objection qui se formulerait ainsi : « Pourquoi votre présentéisme — qui vous oblige, au reste, à louer d'avoir été de leur temps vos prédécesseurs dont vous dédaignez cependant les opinions — vaudrait-il mieux que le présentéisme de jadis, s'il exista? Vous aussi, vous serez le passé ! » L'apologie de l'avenir, en général, c'est celle d'un état de choses trop indéterminé pour que le louer ne soit pas louer en bloc un ensemble manifestement disparate d'éléments, pareil à celui qu'offre la spéculation philosophique de notre temps par exemple. Il n'est pas absurde, à la rigueur, de supposer unifiée et parfaite la Philosophie de l'avenir. Mais peut-on montrer dans celle de nos jours des signes tout à fait certains de l'avènement d'une telle Philosophie ? Il le faudrait, pour que le Modernism^e soit autre chose que l'amour de la nouveauté et une sorte de mépris 'déguisé de la vérité. Un positiviste conséquent hésiterait devant cette entreprise, qui tente hélas bien des Positivistes. Nous résumons le passé, soit ! Mais de combien de manières différentes ! Rien ne s'oppose à ce que l'<c imitation-mode » et l't imitation-coutume j> ne propagent, longtemps encore, des préjugés dont la force fait peut-être une partie de notre confiance en la Philosophie de notre temps, Philosophie que chacun, d'ailleurs, définit suivant sa fantaisie.

Le prophétisme des Modernistes se flatte surtout de pouvoir s'appuyer sur la doctrine de l'évolution. Mais rien n'est si semblable à cette infaillibilité universelle dans l'espace et dans le temps

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tout à la fois dont certains philosophes français dotaient naguère le Sens commun, que ce progrès constant vers une infaillibilité future que rêvent les Hégéliens actuels. Logiquement, la théorie du progrès nécessaire vaut celle du consentement universel ; ce n'est que de mauvaise Théologie laïcisée, restaurée sous les apparences d'une Philosophie grâce aux ignorances de la Biologie actuelle, dont les incertitudes sur le détail de l'évolution permettent encore des hypothèses dont un avenir prochain pourra bien faire justice. Le hasard, la contingence sont des notions scientifiques ; l'historien ne doit pas plus les perdre de vue que le naturaliste, qui de plus en plus en tient compte. La fantaisie individuelle se cache sous l'apologie à tout prix du présent, comme elle le peut faire sous une apologie à tout prix du passé ; à moins qu'on ne dise de Tune de ces apologies qu'elle a pour cause la pression de V t imitation-mode i>, et, de l'autre, qu'elle a pour cause la pression de 1' « imitation-coutume». Toutes deux ont aussi leur racine dans une certaine tendance à faire de l' t opposition > pour en faire : là, on aime à médire du passé, ici du présent. L'une des apologies, enfin, suppose en général un Evolutionnisme aventureux, comme l'autre suppose un Anti-évolutionnisme arbitraire.

La marche de la Science elle-même ne fut pas toujours ce que pensent quelques-uns. Son Histoire raconte des périodes d'arrêt, des reculs, des engouements regrettables et des retours pénibles vers des voies délaissées. Comment voudrait-on qu'il en fut autrement pour la Philosophie, qui est assez indépendante de la Science pour ne pas progresser nécessairement aux époques mêmes où celle-ci avance le plus heureusement? En Philosophie générale et en Morale, l'individualité du penseur, le degré de son génie, de son aptitude à descendre dans les profondeurs de l'esprit, et enfin sa moralité ont une grande importance. Y eûtil, de plus, en Philosophie, autant d'acquis qu'il en existe dans la Science, il reste encore que la question critique, dont la Science fait abstraction, se pose à chaque philosophe ; et que chacun d'eux, étant affecté pathologiquement, si l'on peut ainsi parler, autrement que les autres, doit reconquérir l'acquis par un effort individuel puissant qui sépare, en lui, de toutes les idiosyncrasies et diathèses personnelles, l'homme essentiel qu'il est au fond, cet homme essentiel qu'on ne distingue pas de l'autre sans quelque peine. On pourrait s'exprimer de même au sujet de toute école, de toute époque, qui ont chacune leurs étroitesses

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et leurs engouements. Par là s'explique que quand même on aurait le droit de présenter comme un fait l'existence d'un progrès philosophique ayant sans cesse accumulé vérités sur vérités ou tendu vers le vrai par des approximations de moins en moins inexactes, rien n'autoriserait encore à proclamer ce progrès nécessairement continu, à juger d'une doctrine d'après sa date, à préférer, finalement, le présent à tout le passé. Et ce ne sont pas seulement des Positivistes qui tombent dans de telles erreurs.

Nous ne contesterons pas le fond d'une partie des arguments que nous mettions tout à l'heure dans la bouche des Modernistes ; mais le plus spécieux de tous, on le voit, est illusoire ; il prête, même, à l'établissement de la thèse contraire, de celle qui oppose, à la supériorité fatale du terme présent de l'évolution, la supériorité possible de telles époques passées quant à la connaissance de certaines vérités philosophiques. En effet, l'indépendance relative de la Philosophie par rapport à la Science, ce fait, aussi, que l'individualité intellectuelle et morale du penseur sont, en Philosophie, de première importance, rendent probable une connaissance très çincienne de vérités peut-être méconnues ou oubliées aujourd'hui. D'autre part, cet autre fait, que l'acquis en Philosophie est plus oubliable que l'acquis en Science, confirme 1» même opinion.

Poursuivons. Cette habileté dialectique dont nous nous faisons gloire ne peut-elle nous conduire aussi bien à nous déguiser des paralogismes qu'à faire des inventions de bon aloi ? La discussion apporte-t-elle toujours la lumière? L'expérience et l'intérêt, qui peuvent diriger l'activité scientifique et app endre à l'homme de bien des moyens toujours nouveaux d'être utile, accroissent-ils forcément la connaissance des vérités métaphysiques et des principes moraux fondamentaux ? Y aurait-il apparence que le développement grandissant de l'activité économique et politique ait rendu beaucoup plus facile à l'homme de descendre jusqu'au centre de sa mentalité, et que l'on soit très près de cette unanimité des esprits qui est possible en droit jusque dans le domaine de la Métaphysique et de la Morale ?

Au reste, ,1a Psychologie explique l'illusion moderniste, qui est vieille, mais qui n'eut jamais avant le XIX™® siècle, le premier qui se fit gloire de son numéro d'ordre, un rôle comparable à celui qu'on lui voit jouer dans le choix des idées. Ce que je pense aujourd'hui et que je ne pensais point hier, je le pense

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à la fois comme vrai et comme pensé aujourd'hui ; et je pense mon opinion d'hier à la fois comme fausse et comme opinion d'hier. J'assimile donc, très naturellement, passé et erreur, présent et vérité. Et puis, au fond de l'idée de vérité, n'y a-t-il point celle de l'absolu, de l'éternel, même chez le sceptique, puisque la certitude, un heureux accident auquel nous sommes tous sujets, est l'objeetivation sereine, sinon toujours durable, d'une idée forte, et que nul n'est sans avoir des idées fortes, à moins d'appartenir à une catégorie d'aliénés dûment caractérisée. Ce que je crois maintenant me paraît donc vrai pour un avenir indéfini. De là l'illusion de la valeur définitive de toute certitude présente, qui semble emprisonner l'éternel dans l'actuel. De là, suivant les tempéraments, le dédain impertinent du passé, ou l'effort chimérique pour retrouver en lui, à chaque instant, le pressentiment du présent. Quand aux réactionnaires décidés, ils le sont surtout pour avoir été séduits par ce qui séduisait le passé ; mais combien d'entre eux le sont-ils, en partie, parce que le contenu de leur pensée leur en impose par sa présentéité même !

Oui, les enseignements du passé le plus lointain peuvent être très précieux. Il ne faut pas seulement le scruter pour les raisons que nous avons dites ; on peut retourner contre les adversaires systématiques du passé plus d'un de leurs arguments. Laissons là toute Métaphysique. L'ingénuité des premiers essais de la réflexion morale ne fut-elle pas une condition favorable à l'éclosion de certaines conceptions éthiques plus pures que ne le peuvent être celles de nombre de nos contemporains ? Ainsi l'enfant, comme le remarque Renouvier, a parfois du devoir un sentiment plus juste et plus vif que l'homme fait, souvent taré. La tendance de tant d'esprits à diminuer notablement l'acuité de certains angles de leurs systèmes pour y amener plus aisément leurs contradicteurs, a bien pu avoir pour effet d'émousser certains principes au cours du temps. Les. principes, voilà ce dont se préoccupaient surtout les anciens sages ; nous, qui regardons plutôt les faits, n'aurionsruous pas perdu quelque peu l'habileté dialectique spéciale qu'il faut pour raisonner sur les principes? Les horizons des anciens étaient plus étroits; les nôtres sont trop vastes pour que notre esprit ne s'embarrasse jamais parmi la multiplicité de ses informations. Ils discutaient sur peu d'opinions ; nous, nous en avons trop à examiner. Sûrement, nous pouvons affirmer qu'il y a dans nos productions

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philosophiço-morales un déchet considérable. Ne soyons point trop fiers de nos nouveautés : les plus révolutionnaires d'entre nous n'auront peut-être pas, dans l'avenir, les conservateurs qu'ils souhaitent pour les défendre.

I A vrai dire, tandis que le savant peut, en général, ne s'intéresser qu'au présent de la Science qu'il cultive, le philosophe doit consulter l'Histoire de toute la sienne. Rien ne le montre mieux, ^n ce qui concerne la Morale, que la possibilité de faire servir à deux fins un raisonnement institué par M. Egger ^ pour défendre le Sens commun moral. Partaut ailleurs, dit-il, que dans les Sciences pratiques, les progrès furent d'abord très lents ; en celles-ci, un minirnum de civilisation a suffi pour permettre des progrès très rapides. L'intérêt d'un savoir n'est-il que spéculatif? On peut se résoudre à attendre patiemment la vérité absolue ; d'abord et longtemps, des solutions commodes à. imaginer, à penser, à enseigner suffiront. Mais s'il s'agit d'un intérêt pratique quelconque, il n'en est pas de même ; on sent qu'il faut très vite tomber juste, ou près du juste; de fâcheuses expériences d'ordre extérieur ou d'ordre intérieur obligent l'esprit à s'ingénier pour trouver mieux, tant qu'il n'a pas élaboré, des idées pour le moins très rapprochées du vrai. Ce raisonnement s'applique à la Morale comme à l'Arpentage, à l'Elevage, à certaines parties de l'Astronomie, celles qui intéressent l'agriculteur, etàla Médecine. Ajoutons qu'un minimum.de Métaphysique étant indispensable à la Morale, il a dû se trouver très tôtj dans la Philosophie des civilisés, quelque trace de vérité métaphysique, ceci soit dit avec d'expresses réserves. — Mais on peut soutenir, au nom du même principe, que le philosophe doit interroger jusqu'aux doctrines les plus récentes avec le mêm« optimisme. En effet, la même nécessité morale n'a cessé d'aiguillonner, l'esprit humain ; donc, jusqu'aux innovations les plus étranges des moralistes contemporains méritent d'attirer notre attention. Nous ne sommes pas sûrs de posséder encore tpute la vérité morale ; il est des devoirs délicats à préciser ; il. est des questions sociales, par exemple, dont on aperçoit aujourd'hui l'importance et que l'on soupçonnait à peine jadis : un instinct profond du vrai moral doit inspirer les inquiétudes éthiques dont nous pourrions être tentés de nous étonner le

' l Cours inédit de Morale. La partie du présent livre où nous avons le plus Utilisé TénsiBignement de notre vénéré maître, M. V. Egger, est là division A de notre Etholo^ie inductive (2« Partie, Livre I, | 1, A).

plus. Il faut donc lire avec un égal sérieux Platon et Aristote, St. Thomas et St. Bonaventure, Malebranche et Kant, Marx et Wundt, et même Kropotkine !

On serait mal fondé à dédaigner une grande Philosophie, quelle qu'elle soit; le moderniste obstiné est un esprit étroit, qui ne sait pas comprendre l'histoire. Jamais un système considérable ne réussirait à s'édifier et à obtenir quelque vogue s'il ne renfermait rien de précieux ; et quand on voit un Spinoza déduire de ses principes, (assez artificiellement, il faut bien l'avouer) une Psychologie dont certaines parties n'ont pas vieilli, quand on voit quelles vérités de toute sorte furent devinées par les penseurs les plus téméraires, on n'ose plus refuser quelque clairvoyance, même en matière de transcendance, à ceux qui ont aperçu tant de lois réelles de cet univers depuis les sommets d'où ils l'ont regardé. D'autre part, s'il existe de nos jours tant de divergences même entre partisans d'un même point de vue, comme par exemple entre les Positivistes, dont le camp renferme aussi bien les disciples de Laas, d'Avenarius et de Mach que ceux de Comte, les solutions les plus anciennes revivent cependant, non sous une forme identique, mais tout à fait reconnaissables encore. Tel le Réalisme perceptionniste des Scolastiques, qui paraissait aboli par Kant, et qui redevient tentant sous la plume magique de M. Bergson. Il est sans doute des régressions invraisemblables, mais la régression vers l'Hégélianisme pur, qui est si récent, est-elle beaucoup plus possible que la régression vers le pur Platonisme? En revanche, il y a quelque trace d'Hégélianisme anticipé jusque dans des spéculations asiatiques très anciennes, et nul ne niera qu'il n'y ait du Platonisme dans tout l'Idéalisme contemporain. La ressemblance est même parfois si grande aux diverses époques entre les problèmes, assez limités en nombre d'ailleurs, et entre les solutions, que vraiment, si l'on fait abstraction des différences de langage, on est amené à considérer les penseurs des temps les plus reculés comme des contemporains morts depuis peu, ou vivant encore mais qui pourraient seulement nous parler et qui n'entendraient point nos réponses. Quelques exemples suffiront ici. Pour certains philosophes actuels, la détermination des € valeurs b est l'objet même de la Morale, et volontiers ils considèrent l'idée de Loi morale comme la simple transposition de l'idée d'ordre divin, fournie par les Religions : « C'est la voix du Sinai i, disait Schopenhauer. Pour d'autres, l'idée judéo-chré-

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tienne et kantienne de devoir est l'idée maîtresse ; le doute ne saurait l'ébranler. Parmi les premiers, il en est qui veulent dériver, du fait du désir, toute idée de valeur : ce sont ceux qui vont vers Nietzsche, qui ne fut pas si neuf qu'il le pensait ; d'autres développent l'Eudémonisme d'Aristote en sociologues instruits par Spencer et modernisent la g)iXia péripatéticienne, dont ils font la solidarité; d'autres encore renouvellent la doctrine de VoixêTov €Qyov et du tt'koç péripatéticiens, en intellectualistes qui se souviennent aussi de Platon, dont ils se plaisent à combiner l'esthétisme éthique avec le précepte évangélique de la perfection. L'école opposée est stoïcienne, ou même paulinienne dans son Kantisme : le vofiôç de l'Apôtre et le xaiàqBwiia du Portique les hante par delà l'impératif catégorique. Et c'est toujours la. lutte de l'Apriorisme et de l'Empirisme. Enfin, aujourd'hui comme jadis, il y a des essais de conciliation. On se demande si les idées de valeur et de devoir ne sont pas également importantes et primitives, ou si l'une ne se tirerait point de l'autre, peut-être sans se réduire proprement à celle dont elle sortirait. Les penseurs qui sont dans cette voie se rattachent à toute la tradition philosophique et parlent, avec ceux-ci de perfection, avec ceux-là de loi et de devoir pur, ou même, avec d'autres encore, de désirs et de tendances. Le vocabulaire est assez différent, les théories deviennent plus savantes avec le temps et tendent à engendrer des applications pratiques nouvelles ; mais faut-il distinguer radicalement notre Philosophie morale et l'ancienne, sous prétexte que notre Empirisme et notre Idéalisme sont plus subtils, ou que nous parlons de féminisme et de réglementation du travail? Pour toutes ces raisons, l'étude des doctrines morales les plus importantes de toutes les époques doit prendre place dans les préliminaires d'une Morale théorique. Bien qu'aucune conclusion ferme ne puisse être tirée de l'Histoire des idées sur leur valeur, puisque l'Histoire n'est rien d'autre que la somme des faits qui la composent, il vaut la peine de chercher, dans les doctrines et dans leur succession, la trace des efforts de l'esprit humain pour atteindre le vrai en dépit des hasards et des contingences de la spéculation. Sous ses tâtonnements, l'on doit pouvoir discerner vers quel terme il tend, à quelle pacifiante doctrine il aspire sans toujours s'en douter. Il a, de la solution vraie du problème moral, un tel besoin, qu'il n'a jamais dû s'écarter de cette solution, même quand il posait mal le problème, sans faire une sorte de violence à sa nature.

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LA MORALE RATIONNELLE ET L HISTOIRE DE LA MORALE

§ II. — La Morale rationnelle dans l'Histoire de la Morale.

A. — Les trois points de Tue fondamentaux dans FHistoire critique de la Morale. — L'étude historico-critique des systèmes de Morale consiste à se poser trois questions sur chacun d'eux : la première est celle de son caractère formel; la seconde porte sur la fin qu'il préconise et qui contient la raison de la norme préférée en même temps qu'elle présente le motif fondamental des actions jugées dignes d'approbation ; la troisième concerne le sujet même dont l'existence se doit conformer aux exigences pratiques de la théorie morale. — Des réflexions qui précèdent, il résulte que les deux premières questions doivent se formuler ainsi : «La Morale considérée est-elle rationnelle ou non? » ; « La Morale considérée est-elle idéaliste et désintéressée ou non?^ Ouant à la troisième, qui porte sur le sujet auquel s'adresse la théorie, il suffit d'avoir compris l'importance des problèmes agités actuellement et de savoir lire l'Histoire des spéculations du passé pour la poser comme il suit : « La Morale considérée est-elle, au sens ie plus général que l'on puisse donner à ces mots, individualiste ou socialiste? 3

Un regard rapide sur l'ensemble des systèmes de Morale suffit pour se convaincre que plus une Morale est rationnelle, plus elle réalise le type d'une Morale; qu'elle s'éloigne de ce type dans la mesure où elle veut être scientifique au sens où les Empiristes prennent cette expression, et qu'il en est de même dans la mesure où une Morale tend vers le Sentimentalisme et vers le Mysticisme ; que toutes les Morales empiristes auxquelles il arrive de reprendre, afin de rester des Morales, quelque chose de l'Apriorisme qu'elles veulent combattre et remplacer, sont contradictoires en elle-mêmes ; enfin, que si une Morale rationnelle va jusqu'au Logicisme, jusqu'à l'Intellectualisme (criticiste ou non criticiste), elle perd en même temps tout le bénéfice de son opposition à l'Empirisme et s'évanouit en pures abstractions où la conscience morale ne se reconnaît plus.

Du rapport du désintéressement à la moralité, l'on pourrait redire à peu près tout ce qui vient d'être dit du rapport de la rationalité à la moralité, car seule la raison justifie le désintéressement, dont la notion appelle une théorie rationnelle tout

aussi nécessairement qu'une théorie rationnelle du bien exige la définition du bien par le désintéressement.

Enfin, s'il est vrai que par un côté la raison, qui toujours porte aux généralisations, est facilement séduite par toute théorie qui n'aperçoit, ne comprend et n'estime l'individuel que rapporté à son genre, il est non moins vrai que la raison, qui est aussi et avant tout la faculté de l'être, ne saurait se satisfaire, finalement, que de théories fondées sur la considération de l'individuel, seul réel, de théories qui s'adressent à l'individu en Morale comme elles partent, en toute, Science, de la considération de l'individuel, seul donné. Il y a donc lieu de demander à toute Morale si c'est l'Individualisme ou le Socialisme qu'elle professe.

Que l'on ne s'étonne point si nous ne plaçons pas, au premier rang des questions à poser à chaque Morale, celles qui se rapportent aux affirmations transcendantes que notre examen des types fondamentaux de systèmes conduisait à regarder comme capitales. N'avons-nous pas montré où menait le Rationalisme développé jusqu'à ses conséquences d'ordre métaphysique ? D'autre part s'il est certain, a priori et par l'Histoire, qu'Individualisme et Socialisme peuvent s'entendre de façon bien diverses, du moins un certain Rationalisme, le vrai apparemment, est individualiste comme nous venons de le rappeler ; et le vrai Individualisme, celui qui correspond à ce Rationalisme, est à la fois libéral et spiritualiste. * Connaître la valeur de la raison, l'oser suivre jusque sur le terrain métaphysique et avoir le respect des droits de l'homme : c'est tout un logiquement, et aussi, dans une large mesure, historiquement. Donc, les questions que nous ne posons pas, malgré leur importance, ne sont point en effet de celles qu'il faut poser d'abord, et les réponses qui leur peuvent être faites sont déjà, jusqu'à un certain point, incluses dans celles que l'on peut faire à celles que nous allons poser. — Notre intention, d'ailleurs, ne saurait être ici non plus de traiter en détail de tous les systèmes ; nous considérerons les plus remarquables et leur succession juste assez pour vérifier la thèse de l'harmonie fondamentale du Rationalisme moral ou Moralisme métaphysique avec la Morale du désintéressement et l'Individualisme bien entendu. La vérification historique de cette thèse

* Peut-être l'aversion de certains pour les Morales religieuses a-t-elle en partie pour cause le caractère nécessairement individualiste de ces Morales, autant que leur caractère métaphysique. Voir 2* Partie, Livre II, Gliap. II.

achèvera de faire voir combien la Morale rationnelle est normale à l'esprit humain; elle permettra aussi d'exposer quelques confirmations intéressantes de la même thèse.

B. — Histoire critique de la Morale. * — a. — L'Antiquité.

t. — La caractéristique principale de toute la Philosophie antique, c'est le Rationalisme. Cette disposition est loin sans doute de s'y montrer toujours à l'état pur, et il y a loin de notre Rationalisme positif au Rationalisme plutôt logiciste des Anciens; mais, tandis qu'en Asie* la vérité fut toujours regardée comme devant étonner l'esprit, le frapper comme une révélation inattendue dont le contenu reste toujours mystérieux, pour le Grec, au contraire, dès que son génie propre s'éveilla, la vérité fut synonyme d'intelligibilité ; pour lui, elle devait être claire, relativement simple, faire cesser l'étonnement. La Philosophie antique est née toute entière de cette idée que l'être est rationnel dans son fond, d'où il suit que la connaissance doit l'être aussi, d'où il suit encore que le vrai Savoir doit être un comme l'esprit qui l'engendre, continu comme le mouvement naturel de la pensée, qui est d'aller du simple au complexe saijs changer jamais totalement de moyens d'investigation et de spéculation. Bien que la Science fût, chez eux, une révolte de l'esprit contre les croyances communes, le Polythéisme, qui leur avait appris à regarder la nature comme divine, les prédisposait à diviniser la raison qu'ils voyaient à l'œuvre dans la nature même, mais, il faut ajouter cela, sans leur permettre de distinguer de façon durable la raison de la nature sensible ; de là, dans leur Morale, un alliage d'Eudémonisme à peu près inséparable de spéculations où tant de fois, pourtant, la raison lutte avec vigueur contre le Sensualisme. Et quand leur Philosophie eut rationalisé et purifié gran-

* Rien ne remplace, sans aucun doute, la lecture des textes ; toutefois il est très profitable de lire les historiens des idées, à condition que l'on n'abdique point la liberté de son propre jugement. En ce qui concerne l'histoire de la Morale, nous recommandons spécialement la lecture de Denis, de Léopold Schmidt, de KôsUin, de Ziegler, de Luthard, de Sigdwick, et surtout de Zel- 1er, de Gomperz, de Kuno Fischer, de Hoffding et de Jodl, pour ne parler que des auteurs traitant de façon étendue le sujet que nous abordons en ce chapitre. — Qu'il nous soit permis cependant de renvoyer, en ce qui concerne les Antésocratiques, à notre opuscule publié sous ce titre : La Philosophie grecque avant Socrate (Bloud, Paris, 1907).

> Il va de soi que l'existence des Grecs d'Asie Mineure n'empêche point d'appeler européenne la Philosophie grecque.

LK MORALE RATIONNELLE ET L'HISTOIRE DE LA MORALE 198

dément la Religton cliez les plus intelligents d'entre eux celle pi grâce surtout à la diffusion des Mystères, inculqua à c'eSeià'a notion de la transcendance, si congruente en réalité à leur Rationalisme, mais qui nonobstant roquait de le^r demeirer presque étrangère. Après avoircheminé d'abord plutôt païïSe ment la Religion et la Morale devenues, la pïemiSe ilus morale la seconde plus ou moins religieuse, s'unirent nu complètement. La Religion, à la fin, absorba la spéculaUon philosophique jusqu'à l'annihiler presque, et ce qui avaU fa ï force du Platonisme fit, en s'exagérant, la faiblesse du NéopTati msme. Deux choses avaient aidé la Philosophie morale des £"; à devenir rationnelle, désintéressée, transcendantaliste en même temps que l'esprit religieux qui était l'âme de éur Polv théisme travaillait, en dépit de l'étrange mvthologie où cetî^ âme prenait corps, à orienterleur Ethique dans le sensaueno ^ avons indiqué, la Morale populaire, assez indépendant" de la Religion, non point précisément cette Morale qui s'exprime chez les poètes et les autres écrivains littéraires, mais celle aue

strtl i d'e^ m?"" '" ^f^'^ •^«"^^ «* ^ --Je" s orientait d elle-même vers un idéal social très désintPrp««p TTn

.TéroÏÏmeéSpf ^''•^i"' '^ '"'^' ''''''^- ^^^l'^^^ll 1 héroïsme était plus aisé encore à pratiquer, peut-être aue la

théorie philosophique de l'héroïsme à formulr exactement

suL-roue d f "' " '""^^"^ ^"^' P'- '^'^-- "P™er- ' suasives que des raisons extra-eudémonistes, pour expliauer Pt

recommander le dévouement à la Cité ou touîe auîre manTère d agir louable. Mais n'est-il pas certain que l'hisS dTcSs grecques témoigne d'une mentalité morale très su^érSure à celle que l'on pourrait supposer d'après la littérature „"! nous reste de ces temps reculés ? La moralité des Grecs paîtouro^ elle mérita ce nom, fut désintéressée comme l'art d'eCi Le tes e de leurs sculpteurs; elle était obéissance à une^aison supérieure, conçue d'ordinaire comme personnelle qui com mandait le devoir évident et le devoir pour le deJr Enfin"

ir^fre^Surr ï '^ ""' ?^'^' ''°°' '« ^eUerianiS aeyait laire oublier a ce peuple artiste jusqu'aux avantao-o,

qu^elle pouvait procurer pour le remplir kn seuTseSent

I admiration enthousiaste, cette image, familière à tourdtoven

devait accroître en lu. le culte désintéressé de l'ordre de l'or '

dre consenti et poursuivi parce qu'il est l'ordre. Mals'leur ra '

son encore inexpérimentée et donc prompte aux synthèses tmp

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vastes, trop abstraites, ne pouvait manquer de réaliser la collectivité, cette entité, et de perdre de vue la réalité humaine élémentaire; ils ne furent point, ou ils furent mal individualistes.

2.— Chez les Ioniens, le premier qui traita de Philosophie morale fut Heraclite, Il entrevit dans la raison le principe premier de la moralité. Vrai précurseur de Platon et des Stoïciens, il s'adresse, semble-t-il, à la raison commune, parce qu'il croit pouvoir trouver la raison même dans les opinions les plus répandues. Il hait la fantaisie individuelle parce qu'il ne veut adhérer qu'à des règles d'une valeur éternelle, qu'à une théorie de la conduite qui rende raison de tous les actes dignes d'approbation, comme la connaissance de la nature du feu permet, selon lui, de comprendre tout le devenir de l'univers. Si comme tant d'autres il absorbe la Morale dans la Politique, c'est qu'il voit dans la Cité le plus sûr modèle de l'ordre qui doit régner dans les actions des hommes, et la garantie la meilleure de leur obéissance à l'ordre. Ses tendances vers le Monothéisme le poussent aussi à s'éloigner de l'Utilitarisme.

— Empédocle n'est pas un moraliste, mais bien significative est son explication des choses par des forces de nature psychique et morale, l'amour et la haine. On y lit une disposition à rendre compte des faits naturels au moyen de principes opposés à ceux du Matérialisme, à faire prédominer sur les autres concepts ceux qui contiennent déjà quelque chose de moral. Il prépare ainsi Tavènement d'une Ethique très éloignée du Sensualisme, soucieuse de pureté intérieure et extérieure, bref, spiritualiste. A la rigueur, on pourrait dire aussi que l'esprit divin qui remplit le monde pour Thaïes, et que la nécessité, proclamée pari4naxîmandre, d'un retour à l'indéterminé comme expiation de l'existence individuelle et multiple, font prévoir l'Idéalisme métaphysico- moral dont la spéculation grecque sera progressivement le triomphe même ; mais leurs titres à être regardés comme des précurseurs, en matière de Morale, sont moindres que ceux d'Empédocle.

— Anaxagore, qui place l'Esprit au sommet des choses et veut expliquer par lui tout le Kosmos, tire déjà, du Rationalisme métaphysique où il tend, quelques-unes des conséquences morales que nous avons rattachées à ce genre de point de vue; il préconise une perfection intérieure d'ordre contemplatif et cherche, sous les mythes, un sens rationnel et moral. C'est déjà un idéaliste.

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